Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur

Part 16

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--Il en faut un pour acquitter les services publics, la liste civile, les juges qui vous font restituer le sillon que votre voisin veut s'approprier, les gendarmes qui chassent aux larrons pendant que vous dormez, le cantonier qui entretient le chemin qui vous mène à la ville, le curé qui baptise vos enfants, l'instituteur qui les élève, et votre serviteur qui ne travailler pas pour rien.

--À la bonne heure, service pour service. Il n'y a rien à dire. J'aimerais tout autant m'arranger directement avec mon curé et mon maître d'école; mais je n'insiste pas là-dessus, va pour le second tonneau. Il y a loin jusqu'à six.

--Croyez-vous que ce soit trop de deux tonneaux pour votre contingent aux frais de l'armée et de la marine?

--Hélas! c'est peu de chose, eu égard à ce qu'elles me coûtent déjà; car elles m'ont enlevé deux fils que j'aimais tendrement.

--Il faut bien maintenir l'équilibre des forces européennes.

--Eh, mon Dieu! l'équilibre serait le même, si l'on réduisait partout ces forces de moitié ou des trois quarts. Nous conserverions nos enfants et nos revenus. Il ne faudrait que s'entendre.

--Oui; mais on ne s'entend pas.

--C'est ce qui m'abasourdit. Car, enfin, chacun en souffre.

--Tu l'as voulu, Jacques Bonhomme.

--Vous faites le plaisant, monsieur le percepteur, est-ce que j'ai voix au chapitre?

--Qui avez-vous nommé pour député?

--Un brave général d'armée, qui sera maréchal sous peu si Dieu lui prête vie...

--Et sur quoi vit le brave général?

--Sur mes tonneaux, à ce que j'imagine.

--Et qu'adviendrait-il s'il votait la réduction de l'armée et de votre contingent?

--Au lieu d'être fait maréchal, il serait mis à la retraite.

--Comprenez-vous maintenant que vous avez vous-même.....

--Passons au cinquième tonneau, je vous prie.

--Celui-ci part pour l'Algérie.

--Pour l'Algérie! Et l'on assure que tous les musulmans sont oenophobes, les barbares! Je me suis même demandé souvent s'ils ignorent le médoc parce qu'ils sont mécréants, ou, ce qui est plus probable, s'ils sont mécréants parce qu'ils ignorent le médoc. D'ailleurs, quels services me rendent-ils en retour de cette ambroisie qui m'a tant coûté de travaux?

--Aucun; aussi n'est-elle pas destinée à des musulmans, mais à de bons chrétiens qui passent tous les jours en Barbarie.

--Et qu'y vont-ils faire qui puisse m'être utile?

--Exécuter des razzias et en subir; tuer et se faire tuer; gagner des dyssenteries et revenir se faire traiter; creuser des ports, percer des routes, bâtir des villages et les peupler de Maltais, d'Italiens, d'Espagnols et de Suisses qui vivent sur votre tonneau et bien d'autres tonneaux que je viendrai vous demander encore.

--Miséricorde! ceci est trop fort, je vous refuse net mon tonneau. On enverrait à Bicêtre un vigneron qui ferait de telles folies. Percer des routes dans l'Atlas, grand Dieu! quand je ne puis sortir de chez moi! Creuser des ports en Barbarie quand la Garonne s'ensable tous les jours! M'enlever mes enfants que j'aime pour aller tourmenter les Kabyles! Me faire payer les maisons, les semences et les chevaux qu'on livre aux Grecs et aux Maltais, quand il y a tant de pauvres autour de nous!

--Des pauvres! justement, on débarrasse le pays de ce _trop-plein_.

--Grand merci! en les faisant suivre en Algérie du capital qui les ferait vivre ici.

--Et puis vous jetez les bases d'un _grand empire_, vous portez la _civilisation_ en Afrique, et vous décorez votre patrie d'une gloire immortelle.

--Vous êtes poëte, monsieur le percepteur; mais moi je suis vigneron, et je refuse.

--Considérez que, dans quelque mille ans, vous recouvrerez vos avances au centuple. C'est ce que disent ceux qui dirigent l'entreprise.

--En attendant, ils ne demandaient d'abord, pour parer aux frais, qu'une pièce de vin, puis deux, puis trois, et me voilà taxé à un tonneau! Je persiste dans mon refus.

--Il n'est plus temps. Votre _chargé de pouvoirs_ a stipulé pour vous l'octroi d'un tonneau ou quatre pièces entières.

--Il n'est que trop vrai. Maudite faiblesse! Il me semblait aussi en lui donnant ma procuration que je commettais une imprudence, car qu'y a-t-il de commun entre un général d'armée et un pauvre vigneron?

--Vous voyez bien qu'il y a quelque chose de commun entre vous, ne fût-ce que le vin que vous récoltez et qu'il se vote à lui-même, en votre nom.

--Raillez-moi, je le mérite, monsieur le percepteur. Mais soyez raisonnable, là, laissez-moi au moins le sixième tonneau. Voilà l'intérêt des dettes payé, la liste civile pourvue, les services publics assurés, la guerre d'Afrique perpétuée. Que voulez-vous de plus?

--On ne marchande pas avec moi. Il fallait dire vos intentions à M. le général. Maintenant, il a disposé de votre vendange.

--Maudit grognard! Mais enfin, que voulez-vous faire de ce pauvre tonneau, la fleur de mon chai? Tenez, goûtez ce vin. Comme il est moelleux, corsé, étoffé, velouté, rubané!...

--Excellent! délicieux! Il fera bien l'affaire de M. D... le fabricant de draps.

--De M. D... le fabricant? Que voulez-vous dire?

--Qu'il en tirera un bon parti.

--Comment? qu'est-ce? Du diable si je vous comprends!

--Ne savez-vous pas que M. D... a fondé une superbe entreprise, fort utile au pays, laquelle, tout balancé, laisse chaque année une perte considérable?

--Je le plains de tout mon coeur. Mais qu'y puis-je faire?

--La Chambre a compris que, si cela continuait ainsi, M. D... serait dans l'alternative ou de mieux opérer ou de fermer son usine.

--Mais quel rapport y a-t-il entre les fausses spéculations de M. D... et mon tonneau?

--La Chambre a pensé que si elle livrait à M. D... un peu de vin pris dans votre cave, quelques hectolitres de blé prélevés chez vos voisins, quelques sous retranchés aux salaires des ouvriers, ses pertes se changeraient en bénéfices.

--La recette est infaillible autant qu'ingénieuse. Mais, morbleu! elle est terriblement inique. Quoi! M. D... se couvrira de ses pertes en me prenant mon vin?

--Non pas précisément le vin, mais le prix. C'est ce qu'on nomme _primes d'encouragement_. Mais vous voilà tout ébahi! Ne voyez-vous pas le grand service que vous rendez à la patrie?

--Vous voulez dire à M. D...?

--À la patrie. M. D... assure que son industrie prospère, grâce à cet arrangement, et c'est ainsi, dit-il, que le pays s'enrichit. C'est ce qu'il répétait ces jours-ci à la Chambre dont il fait partie.

--C'est une supercherie insigne! Quoi! un malotru fera une sotte entreprise, il dissipera ses capitaux; et s'il m'extorque assez de vin ou de blé pour réparer ses pertes et se ménager même des profits, on verra là un gain général!

--Votre _fondé de pouvoirs_ l'ayant jugé ainsi, il ne vous reste plus qu'à me livrer les six tonneaux de vin et à vendre le mieux possible les quatorze tonneaux que je vous laisse.

--C'est mon affaire.

--C'est, voyez-vous, qu'il serait bien fâcheux que vous n'en tirassiez pas un grand prix.

--J'y aviserai.

--Car il y a bien des choses à quoi ce prix doit faire face.

--Je le sais, Monsieur, je le sais.

--D'abord, si vous achetez du fer pour renouveler vos bêches et vos charrues, une loi décide que vous le paierez au maître de forges deux fois ce qu'il vaut.

--Ah çà, mais c'est donc la forêt Noire?

--Ensuite, si vous avez besoin d'huile, de viande, de toile, de houille, de laine, de sucre, chacun, de par la loi, vous les cotera au double de leur valeur.

--Mais c'est horrible, affreux, abominable!

--À quoi bon ces plaintes? Vous-même, par votre _chargé de procuration_...

--Laissez-moi en paix avec ma procuration. Je l'ai étrangement placée, c'est vrai. Mais on ne m'y prendra plus et je me ferai représenter par bonne et franche paysannerie.

--Bah! vous renommerez le brave général.

--Moi, je renommerai le général, pour distribuer mon vin aux Africains et aux fabricants?

--Vous le renommerez, vous dis-je.

--C'est un peu fort. Je ne le renommerai pas, si je ne veux pas.

--Mais vous voudrez et vous le renommerez.

--Qu'il vienne s'y frotter. Il trouvera à qui parler.

--Nous verrons bien. Adieu. J'emmène vos six tonneaux et vais en faire la répartition, comme le général l'a décidé[52].

[Note 52: V. au tome Ier la _lettre à M. Larnac_, et au tome V, les _Incompatibilités parlementaires_.

(_Note de l'éditeur._)]

XI.--L'UTOPISTE[53].

[Note 53: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 17 janvier 1847.

(_Note de l'éditeur._)]

--Si j'étais ministre de Sa Majesté!...

--Eh bien, que feriez-vous?

--Je commencerais par... par..., ma foi, par être fort embarrassé. Car enfin, je ne serais ministre que parce que j'aurais la majorité; je n'aurais la majorité que parce que je me la serais faite; je ne me la serais faite, honnêtement du moins, qu'en gouvernant selon ses idées... Donc, si j'entreprenais de faire prévaloir les miennes en contrariant les siennes, je n'aurais plus la majorité, et si je n'avais pas la majorité, je ne serais pas ministre de Sa Majesté.

--Je suppose que vous le soyez et que par conséquent la majorité ne soit pas pour vous un obstacle; que feriez-vous?

--Je rechercherais de quel côté est le _juste_.

--Et ensuite?

--Je chercherais de quel côté est l'_utile_.

--Et puis?

--Je chercherais s'ils s'accordent ou se gourment entre eux.

--Et si vous trouviez qu'ils ne s'accordent pas?

--Je dirais au roi Philippe: Reprenez votre portefeuille.

La rime n'est pas riche et le style en est vieux; Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces _transactions_ dont le bon sens murmure, Et que l'_honnêteté_ parle là toute pure?

--Mais si vous reconnaissez que le _juste_ et l'_utile_ c'est tout un?

--Alors, j'irai droit en avant.

--Fort bien. Mais pour réaliser l'utilité par la justice, il faut une troisième chose.

--Laquelle?

--La possibilité.

--Vous me l'avez accordée.

--Quand?

--Tout à l'heure.

--Comment?

--En me concédant la majorité.

--Il me semblait aussi que la concession était fort hasardée, car enfin elle implique que la majorité voit clairement ce qui est juste, voit clairement ce qui est utile, et voit clairement qu'ils sont en parfaite harmonie.

--Et si elle voyait clairement tout cela, le bien se ferait, pour ainsi dire, tout seul.

--Voilà où vous m'amenez constamment: à ne voir de réforme possible que par le progrès de la raison générale.

--Comme à voir, par ce progrès, toute réforme infaillible.

--À merveille. Mais ce progrès préalable est lui-même un peu long. Supposons-le accompli. Que feriez-vous? car je suis pressé de vous voir à l'oeuvre, à l'exécution, à la pratique.

--D'abord, je réduirais la taxe des lettres à 10 centimes.

--Je vous avais entendu parler de 5 centimes[54].

[Note 54: L'auteur avait dit en effet 5 centimes, en mai 1846, dans un article du _Journal des économistes_, qui est devenu le chap. XII de la seconde série des _Sophismes_.

(_Note de l'éditeur._)]

--Oui; mais comme j'ai d'autres réformes en vue, je dois procéder avec prudence pour éviter le déficit.

--Tudieu! quelle prudence! Vous voilà déjà en déficit de 30 millions.

--Ensuite, je réduirais l'impôt du sel à 10 fr.

--Bon! vous voilà en déficit de 30 autres millions. Vous avez sans doute inventé un nouvel impôt?

--Le ciel m'en préserve! D'ailleurs, je ne me flatte pas d'avoir l'esprit si inventif.

--Il faut pourtant bien... ah! j'y suis. Où avais-je la tête? Vous allez simplement diminuer la dépense. Je n'y pensais pas.

--Vous n'êtes pas le seul.--J'y arriverai, mais, pour le moment, ce n'est pas sur quoi je compte.

--Oui-dà! vous diminuez la recette sans diminuer la dépense, et vous évitez le déficit?

--Oui, en diminuant en même temps d'autres taxes.

(Ici l'interlocuteur, posant l'index de la main droite sur son sinciput, hoche la tête; ce qui peut se traduire ainsi: il bat la campagne).

--Par ma foi! le procédé est ingénieux. Je verse 100 francs au trésor, vous me dégrevez de 5 francs sur le sel, de 5 francs sur la poste; et pour que le trésor n'en reçoive pas moins 100 francs, vous me dégrevez de 10 francs sur quelque autre taxe?

--Touchez là; vous m'avez compris.

--Du diable si c'est vrai! Je ne suis pas même sûr de vous avoir entendu.

--Je répète que je balance un dégrèvement par un autre.

--Morbleu! j'ai quelques instants à perdre: autant vaut que je vous écoute développer ce paradoxe.

--Voici tout le mystère: je sais une taxe qui vous coûte 20 francs et dont il ne rentre pas une obole au trésor; je vous fais remise de moitié et fais prendre à l'autre moitié le chemin de l'hôtel de la rue de Rivoli.

--Vraiment! vous êtes un financier sans pareil. Il n'y a qu'une difficulté. En quoi est-ce, s'il vous plaît, que je paie une taxe qui ne va pas au trésor?

--Combien vous coûte cet habit?

--100 francs.

--Et si vous eussiez fait venir le drap de Verviers, combien vous coûterait-il?

--80 francs.

--Pourquoi donc ne l'avez-vous pas demandé à Verviers?

--Parce que cela est défendu.

--Et pourquoi cela est-il défendu?

--Pour que l'habit me revienne à 100 francs au lieu de 80.

--Cette défense vous coûte donc 20 francs?

--Sans aucun doute.

--Et où passent-ils, ces 20 francs?

--Et où passeraient-ils? Chez le fabricant de drap.

--Eh bien! donnez-moi 10 francs pour le trésor, je ferai lever la défense, et vous gagnerez encore 10 francs.

--Oh! oh! je commence à y voir clair. Voici le compte du trésor: il perd 5 francs sur la poste, 5 sur le sel, et gagne 10 francs sur le drap. Partant quitte.

--Et voici votre compte à vous: vous gagnez 5 francs sur le sel, 5 francs sur la poste et 10 francs sur le drap.

--Total, 20 francs. Ce plan me sourit assez. Mais que deviendra le pauvre fabricant de draps?

--Oh! j'ai pensé à lui. Je lui ménage des compensations, toujours au moyen de dégrèvements profitables au trésor; et ce que j'ai fait pour vous à l'occasion du drap, je le fais pour lui à l'égard de la laine, de la houille, des machines, etc.; en sorte qu'il pourra baisser son prix sans perdre.

--Mais êtes-vous sûr qu'il y aura balance?

--Elle penchera de son côté. Les 20 francs que je vous fais gagner sur le drap, s'augmenteront de ceux que je vous économiserai encore sur le blé, la viande, le combustible, etc. Cela montera haut; et une épargne semblable sera réalisée par chacun de vos trente-cinq millions de concitoyens. Il y a là de quoi épuiser les draps de Verviers et ceux d'Elbeuf. La nation sera mieux vêtue, voilà tout.

--J'y réfléchirai; car tout cela se brouille un peu dans ma tête.

--Après tout, en fait de vêtements, l'essentiel est d'être vêtu. Vos membres sont votre propriété et non celle du fabricant. Les mettre à l'abri de grelotter est votre affaire, et non la sienne! Si la loi prend parti pour lui contre vous, la loi est injuste, et vous m'avez autorisé à raisonner dans l'hypothèse que ce qui est injuste est nuisible.

--Peut-être me suis-je trop avancé; mais poursuivez l'exposé de votre plan financier.

--Je ferai donc une loi de douanes.

--En deux volumes in-folio?

--Non, en deux articles.

--Pour le coup, on ne dira plus que ce fameux axiome: «Nul n'est censé ignorer la loi,» est une fiction. Voyons donc votre tarif.

--Le voici:

Art. 1er. Toute marchandise importée paiera une taxe de 5 p. 100 de la valeur.

--Même les _matières premières_?

--À moins qu'elles n'aient point de _valeur_.

--Mais elles en ont toutes, peu ou _prou_.

--En ce cas, elles paieront peu ou _prou_.

--Comment voulez-vous que nos fabriques luttent avec les fabriques étrangères qui ont les _matières premières_ en franchise?

--Les dépenses de l'État étant données, si nous fermons cette source de revenus, il en faudra ouvrir une autre: cela ne diminuera pas l'infériorité relative de nos fabriques, et il y aura une administration de plus à créer et à payer.

--Il est vrai; je raisonnais comme s'il s'agissait d'annuler la taxe et non de la déplacer. J'y réfléchirai. Voyons votre second article?...

--Art. 2. Toute marchandise exportée paiera une taxe de 5 p. 100 de la valeur.

--Miséricorde! monsieur l'utopiste. Vous allez vous faire lapider, et au besoin je jetterai la première pierre.

--Nous avons admis que la majorité est éclairée.

--Éclairée! soutiendrez-vous qu'un _droit de sortie_ ne soit pas onéreux?

--Toute taxe est onéreuse, mais celle-ci moins qu'une autre.

--Le carnaval justifie bien des excentricités. Donnez-vous le plaisir de rendre spécieux, si cela est possible, ce nouveau paradoxe.

--Combien avez-vous payé ce vin?

--Un franc le litre.

--Combien l'auriez-vous payé hors barrière?

--Cinquante centimes.

--Pourquoi cette différence?

--Demandez-le à l'octroi qui a prélevé dix sous dessus.

--Et qui a établi l'octroi?

--La commune de Paris, afin de paver et d'éclairer les rues.

--C'est donc un droit d'importation. Mais si c'étaient les communes limitrophes qui eussent érigé l'octroi à leur profit, qu'arriverait-il?

--Je n'en paierais pas moins 1 fr. mon vin de 50 c., et les autres 50 c. paveraient et éclaireraient Montmartre et les Batignoles.

--En sorte qu'en définitive c'est le consommateur qui paie la taxe?

--Cela est hors de doute.

--Donc, en mettant un droit à l'exportation, vous faites contribuer l'étranger à vos dépenses.

--Je vous prends en faute, ce n'est plus de la _justice_.

--Pourquoi pas? Pour qu'un produit se fasse, il faut qu'il y ait dans le pays de l'instruction, de la sécurité, des routes, des choses qui coûtent. Pourquoi l'étranger ne supporterait-il pas les charges occasionnées par ce produit, lui qui, en définitive, va le consommer?

--Cela est contraire aux idées reçues.

--Pas le moins du monde. Le dernier acheteur doit rembourser tous les frais de production directs ou indirects.

--Vous avez beau dire, il saute aux yeux qu'une telle mesure paralyserait le commerce et nous fermerait des débouchés.

--C'est une illusion. Si vous payiez cette taxe en sus de toutes les autres, vous avez raison. Mais si les 100 millions prélevés par cette voie dégrèvent d'autant d'autres impôts, vous reparaissez sur les marchés du dehors avec tous vos avantages, et même avec plus d'avantages, si cet impôt a moins occasionné d'embarras et de dépenses.

--J'y réfléchirai.--Ainsi, voilà le sel, la poste et la douane réglés. Tout est-il fini là?

--À peine je commence.

--De grâce, initiez-moi à vos autres utopies.

--J'avais perdu 60 millions sur le sel et la poste. La douane me les fait retrouver; mais elle me donne quelque chose de plus précieux.

--Et quoi donc, s'il vous plaît?

--Des rapports internationaux fondés sur la justice, et une probabilité de paix qui équivaut à une certitude. Je congédie l'armée.

--L'armée tout entière?

--Excepté les armes spéciales, qui se recruteront volontairement comme toutes les autres professions. Vous le voyez, la conscription est abolie.

--Monsieur, il faut dire le recrutement.

--Ah! j'oubliais. J'admire comme il est aisé, en certains pays, de perpétuer les choses les plus impopulaires en leur donnant un autre nom.

--C'est comme les _droits réunis_, qui sont devenus des _contributions indirectes_.

--Et les _gendarmes_ qui ont pris nom _gardes municipaux_.

--Bref, vous désarmez le pays sur la foi d'une utopie.

--J'ai dit que je licenciais l'armée et non que je désarmais le pays. J'entends lui donner au contraire une force invincible.

--Comment arrangez-vous cet amas de contradictions?

--J'appelle tous les citoyens au service.

--Il valait bien la peine d'en dispenser quelques-uns pour y appeler tout le monde.

--Vous ne m'avez pas fait ministre pour laisser les choses comme elles sont. Aussi, à mon avénement au pouvoir, je dirai comme Richelieu: «Les maximes de l'État sont changées.» Et ma première maxime, celle qui servira de base à mon administration, c'est celle-ci: Tout citoyen doit savoir deux choses: pourvoir à son existence et défendre son pays.

--Il me semble bien, au premier abord, qu'il y a quelque étincelle de bon sens là-dessous.

--En conséquence, je fonde la défense nationale sur une loi en deux articles:

Art. 1er. Tout citoyen valide, sans exception, restera sous les drapeaux pendant quatre années, de 21 à 25 ans, pour y recevoir l'instruction militaire.

--Voilà une belle économie! vous congédiez 400,000 soldats et vous en faites 10 millions.

--Attendez mon second article.

Art. 2. À moins qu'il ne prouve, à 21 ans, savoir parfaitement l'école de peloton.

--Je ne m'attendais pas à cette chute. Il est certain que pour éviter quatre ans de service, il y aurait une terrible émulation, dans notre jeunesse, à apprendre le _par le flanc droit_ et la _charge en douze temps_. L'idée est bizarre.

--Elle est mieux que cela. Car enfin, sans jeter la douleur dans les familles, et sans froisser l'égalité, n'assure-t-elle pas au pays, d'une manière simple et peu dispendieuse, 10 millions de défenseurs capables de défier la coalition de toutes les armées permanentes du globe?

--Vraiment, si je n'étais sur mes gardes, je finirais par m'intéresser à vos fantaisies.

_L'utopiste s'échauffant_: Grâce au ciel, voilà mon budget soulagé de 200 millions! Je supprime l'octroi, je refonds les contributions indirectes, je...

--Et! monsieur l'utopiste!

_L'utopiste s'échauffant de plus en plus_: Je proclame la liberté des cultes, la liberté d'enseignement. Nouvelles ressources. J'achète les chemins de fer, je rembourse la dette, j'affame l'agiotage.

--Monsieur l'utopiste!

--Débarrassé de soins trop nombreux, je concentre toutes les forces du gouvernement à réprimer la fraude, distribuer à tous prompte et bonne justice, je...

--Monsieur l'utopiste, vous entreprenez trop de choses, la nation ne vous suivra pas!

--Vous m'avez donné la majorité.

--Je vous la retire.

--À la bonne heure! alors je ne suis plus ministre, et mes plans restent ce qu'ils sont, des UTOPIES.

XII.--LE SEL, LA POSTE, LA DOUANE[55].

1846.

[Note 55: Tiré du _Journal des économistes_, nº de mai 1846.

(_Note de l'éditeur._)]

On s'attendait, il y a quelques jours, à voir le mécanisme représentatif enfanter un produit tout nouveau et que ses rouages n'étaient pas encore parvenus à élaborer: _le soulagement du contribuable_.

Chacun était attentif: l'expérience était intéressante autant que nouvelle. Les forces aspirantes de cette machine ne donnent d'inquiétude à personne. Elle fonctionne, sous ce rapport, d'une manière admirable, quels que soient le temps, le lieu, la saison et la circonstance.

Mais, quant aux réformes qui tendent à simplifier, égaliser et alléger les charges publiques, nul ne sait encore ce qu'elle peut faire.

On disait: Vous allez voir: voici le moment; c'est l'oeuvre des _quatrièmes sessions_, alors que la popularité est bonne à quelque chose. 1842 nous valut les chemins de fer; 1846 va nous donner l'abaissement de la taxe du sel et des lettres; 1850 nous réserve le remaniement des tarifs et des contributions indirectes. La quatrième session, c'est le _jubilé_ du contribuable.

Chacun était donc plein d'espoir, et tout semblait favoriser l'expérience. _Le Moniteur_ avait annoncé que, de trimestre en trimestre, les sources du revenu vont toujours grossissant; et quel meilleur usage pouvait-on faire de ces rentrées inattendues, que de permettre au villageois un grain de sel de plus pour son eau tiède, une lettre de plus du champ de bataille où se joue la vie de son fils?

Mais qu'est-il arrivé? Comme ces deux matières sucrées qui, dit-on, s'empêchent réciproquement de cristalliser; ou comme ces deux chiens dont la lutte fut si acharnée qu'il n'en resta que les deux queues, les deux réformes se sont entre-dévorées. Il ne nous en reste que les queues, c'est-à-dire force projets de lois, exposés des motifs, rapports, statistiques et annexes, où nous avons la consolation de voir nos souffrances, philanthropiquement appréciées et homoeopathiquement calculées.--Quant aux réformes elles-mêmes, elles n'ont pas cristallisé. Il ne sort rien du creuset, et l'expérience a failli.

Bientôt les chimistes se présenteront devant le jury pour expliquer cette déconvenue, et ils diront,