Part 13
Vous ne niez pas qu'actuellement, en France, on obtient _avec plus de peine_ une pièce d'étoffe d'un métier à tisser (c'est la hache obtuse) que d'un plant de vigne (c'est la hache affilée). Vous le niez si peu, que c'est justement par la considération de cet _excédant de peine_ (en quoi vous faites consister la richesse) que vous recommandez, bien plus que vous _imposez_ la plus mauvaise des deux haches.
Eh bien! soyez conséquent, soyez impartial, si vous ne voulez être juste, et traitez les pauvres charpentiers comme vous vous traitez vous-même.
Faites une loi qui porte:
«_Nul ne pourra se servir que de poutres et solives produits de haches obtuses._»
À l'instant voici ce qui va arriver.
Là où nous donnons cent coups de hache, nous en donnerons trois cents. Ce que nous faisons en une heure en exigera trois. Quel puissant encouragement pour le travail! Apprentis, compagnons et maîtres, nous n'y pourrons plus suffire. Nous serons recherchés, partant bien payés. Qui voudra jouir d'un toit sera bien obligé d'en passer par nos exigences, comme qui veut avoir du drap est obligé de se soumettre aux vôtres.
Et que ces théoriciens du _libre échange_ osent jamais révoquer en doute l'utilité de la mesure, nous saurons bien où chercher une réfutation victorieuse. Votre enquête de 1834 est là. Nous les battrons avec, car vous y avez admirablement plaidé la cause des prohibitions et des haches émoussées, ce qui est tout un.
IV.--CONSEIL INFÉRIEUR DU TRAVAIL.
«Quoi! vous avez le front de demander pour tout citoyen le droit de vendre, acheter, troquer, échanger, rendre et recevoir service pour service et juger pour lui-même à la seule condition de ne pas blesser l'honnêteté et de satisfaire le trésor public? Vous voulez donc ravir aux ouvriers le travail, le salaire et le pain?»
Voilà ce qu'on nous dit. Je sais qu'en penser; mais j'ai voulu savoir ce qu'en pensent les ouvriers eux-mêmes.
J'avais sous la main un excellent instrument d'enquête.
Ce n'étaient point ces _conseils supérieurs de l'industrie_, où de gros propriétaires qui se disent laboureurs, de puissants armateurs qui se croient marins, et de riches actionnaires qui se prétendent travailleurs, font de cette philanthropie que l'on sait.
Non; c'étaient des ouvriers pour tout de bon, des ouvriers _sérieux_, comme on dit aujourd'hui, menuisiers, charpentiers, maçons, tailleurs, cordonniers, teinturiers, forgerons, aubergistes, épiciers, etc., etc., qui, dans mon village, ont fondé une _société de secours mutuels_.
Je la transformai, de mon autorité privée, en _conseil inférieur du travail_, et j'en obtins une enquête qui en vaut bien une autre, quoiqu'elle ne soit pas bourrée de chiffres et enflée aux proportions d'un _in-quarto_ imprimé aux frais de l'État.
Il s'agissait d'interroger ces braves gens sur la manière dont ils sont, ou se croient affectés par le régime protecteur. Le président me fit bien observer que c'était enfreindre quelque peu les conditions d'existence de l'_association_. Car, en France, sur cette terre de liberté, les gens qui s'_associent_ renoncent à s'entretenir de _politique_, c'est-à-dire de leurs communs intérêts. Cependant, après beaucoup d'hésitation, il mit la question à l'ordre du jour.
On divisa l'assemblée en autant de commissions qu'elle présentait de groupes formant des corps de métiers. On délivra à chacune un tableau qu'elle devait remplir après quinze jours de discussions.
Au jour marqué, le vénérable président prit place au fauteuil (style officiel, car c'était une chaise), et trouva sur le bureau (encore style officiel, car c'était une table en bois de peuplier) une quinzaine de rapports, dont il donna successivement lecture.
Le premier qui se présenta fut celui des _tailleurs_. Le voici aussi exact que s'il était autographié.
EFFETS DE LA PROTECTION.--RAPPORT DES TAILLEURS.
Inconvénients. | Avantages. | 1º _À cause du régime protecteur_, nous payons plus | cher le pain, la viande, le sucre, le bois, le fil, les | _Néant[40]._ aiguilles, etc., ce qui équivaut pour nous à une | diminution considérable de salaire; | | 2º _À cause du régime protecteur_, nos clients aussi | payent plus cher toutes choses, ce qui fait qu'il leur | reste moins à dépenser en vêtements, d'où il suit que | nous avons moins de travail, partant moins de profits; | | 3º _À cause du régime protecteur_, les étoffes sont | chères, on fait durer plus longtemps les habits ou l'on | s'en passe. C'est encore une diminution d'ouvrage qui | nous force à offrir nos services au rabais. |
[Note 40: Nous avons eu beau prendre nos mesures, il nous a été impossible d'apercevoir un côté quelconque par lequel le régime protecteur fût avantageux à notre commerce.]
Voici un autre tableau:
EFFETS DE LA PROTECTION.--RAPPORT DES FORGERONS.
Inconvénients. | Avantages. | 1º Le régime protecteur nous frappe d'une taxe, qui | ne va pas au Trésor, chaque fois que nous mangeons, | buvons, nous chauffons et nous habillons; | | 2º Il frappe d'une taxe semblable tous nos concitoyens | qui ne sont pas forgerons; et, étant moins riches | _Néant._ d'autant, la plupart d'entre eux font des clous de bois | et des loquets de ficelle, ce qui nous prive de travail; | | 3º Il tient le fer à si haut prix qu'on ne l'emploie dans| le pays ni aux charrues, ni aux grilles, ni aux balcons, | et notre métier, qui pourrait fournir du travail à tant | de gens qui en manquent, nous en laisse manquer à | nous-mêmes; | | 4º Ce que le fisc manque de recouvrer à l'occasion des | marchandises _qui n'entrent pas_, est pris sur notre sol | et sur nos lettres. |
Tous les autres tableaux, que j'épargne au lecteur, chantaient le même refrain. Jardiniers, charpentiers, cordonniers, sabotiers, bateliers, meuniers, tous exhalaient les mêmes doléances.
Je déplorai qu'il n'y eût pas de laboureurs dans notre association. Leur rapport eût été assurément fort instructif.
Mais, hélas! dans notre pays des Landes, les pauvres laboureurs, tout _protégés_ qu'ils sont, n'ont pas le sou, et, après y avoir mis leurs bestiaux, ils ne peuvent entrer eux-mêmes dans des _sociétés de secours mutuels_. Les prétendues faveurs de la protection ne les empêchent pas d'être les _parias_ de notre ordre social. Que dirai-je des vignerons?
Ce que je remarquai surtout, c'est le bon sens avec lequel nos villageois avaient aperçu non-seulement le mal direct que leur fait le régime protecteur, mais aussi le mal indirect qui, frappant leur clientèle, retombe par ricochet sur eux.
C'est ce que ne paraissent pas comprendre, me dis-je, les économistes du _Moniteur industriel_.
Et peut-être les hommes, dont un peu de protection fascine les yeux, notamment les agriculteurs, y renonceraient-ils volontiers, s'ils apercevaient, ce côté de la question.
Ils se diraient peut-être: «Mieux vaut se soutenir par soi-même, au milieu d'une clientèle aisée, que d'être _protégé_ au milieu d'une clientèle appauvrie.»
Car vouloir enrichir tour à tour chaque industrie, en faisant successivement le vide autour d'elles, c'est un effort aussi vain que d'entreprendre de sauter par-dessus son ombre.
V.--CHERTÉ, BON MARCHÉ[41].
[Note 41: Ce chapitre est la reproduction d'un article du _Libre-Échange_, nº du 25 juillet 1847.
(_Note de l'éditeur._)]
Je crois devoir soumettre aux lecteurs quelques remarques, hélas! théoriques, sur les illusions qui naissent des mots _cherté_, _bon marché_. Au premier coup d'oeil on sera disposé, je le sais, à trouver ces remarques un peu subtiles; mais, subtiles ou non, la question est de savoir si elles sont vraies. Or, je les crois parfaitement vraies et surtout très-propres à faire réfléchir les hommes, en grand nombre, qui ont une foi sincère en l'efficacité du régime protecteur.
Partisans de la liberté, défenseurs de la restriction, nous sommes tous réduits à nous servir de ces expressions _cherté_, _bon marché_. Les premiers se déclarent pour le _bon marché_, ayant en vue l'intérêt du consommateur; les seconds se prononcent pour la _cherté_, se préoccupant surtout du producteur. D'autres interviennent disant: _Producteur et consommateur ne font qu'un_; ce qui laisse parfaitement indécise la question de savoir si la loi doit poursuivre le bon marché ou la cherté.
Au milieu de ce conflit, il semble qu'il n'y a, pour la loi, qu'un parti à prendre, c'est de laisser les prix s'établir naturellement. Mais alors on rencontre les ennemis acharnés du _laissez faire_. Ils veulent absolument que la loi agisse, même sans savoir dans quel sens elle doit agir. Cependant ce serait à celui qui veut faire servir la loi à provoquer une cherté artificielle ou un bon marché hors de nature, à exposer et faire prévaloir le motif de sa préférence. L'_onus probandi_ lui incombe exclusivement. D'où il suit que la liberté est toujours censée bonne jusqu'à preuve contraire, car laisser les prix s'établir naturellement, c'est la liberté.
Mais les rôles sont changés. Les partisans de la cherté ont fait triompher leur système, et c'est aux défenseurs des prix naturels à prouver la bonté du leur. De part et d'autre on argumente avec deux mots. Il est donc bien essentiel de savoir ce que ces deux mots contiennent.
Disons d'abord qu'il s'est produit une série de faits propres à déconcerter les champions des deux camps.
Pour engendrer la _cherté_, les restrictionistes ont obtenu des droits protecteurs, et un bon marché, pour eux inexplicable, est venu tromper leurs espérances.
Pour arriver au bon marché, les libres échangistes ont quelquefois fait prévaloir la liberté, et, à leur grand étonnement, c'est l'élévation des prix qui s'en est suivie.
Exemple: En France, pour favoriser l'agriculture, on a frappé la laine étrangère d'un droit de 22 p. 100, et il est arrivé que la laine nationale s'est vendue à plus vil prix après la mesure qu'avant.
En Angleterre, pour soulager le consommateur, on a dégrevé et finalement affranchi la laine étrangère, et il est advenu que celle du pays s'est vendue plus cher que jamais.
Et ce n'est pas là un fait isolé, car le prix de la laine n'a pas une nature qui lui soit propre et le dérobe à la loi générale qui gouverne les prix. Ce même fait s'est reproduit dans toutes les circonstances analogues. Contre toute attente, la protection a amené plutôt la baisse, la concurrence plutôt la hausse des produits.
Alors la confusion dans le débat a été à son comble, les protectionistes disant à leurs adversaires: «Ce bon marché que vous nous vantez tant, c'est notre système qui le réalise.» Et ceux-ci répondant: «Cette cherté que vous trouviez si utile, c'est la liberté qui la provoque[42].»
[Note 42: Récemment, M. Duchâtel, qui jadis demandait la liberté en vue des bas prix, a dit à la Chambre: «Il ne me serait pas difficile de prouver que la protection amène le bon marché.»]
Ne serait-ce pas plaisant de voir ainsi le _bon marché_ devenir le mot d'ordre à la rue Hauteville, et la _cherté_ à la rue Choiseul?
Évidemment, il y a en tout ceci une méprise, une illusion qu'il faut détruire. C'est ce que je vais essayer de faire.
Supposons deux nations isolées, chacune composée d'un million d'habitants. Admettons que, toutes choses égales d'ailleurs, il y ait chez l'une juste une fois plus de toutes sortes de choses que chez l'autre, le double de blé, de viande, de fer, de meubles, de combustible, de livres, de vêtements, etc.
On conviendra que la première sera le double plus riche.
Cependant il n'y a aucune raison pour affirmer que les _prix absolus_ différeront chez ces deux peuples. Peut-être même seront-ils plus élevés chez le plus riche. Il se peut qu'aux États-Unis tout soit nominalement _plus cher_ qu'en Pologne, et que les hommes y soient néanmoins mieux pourvus de toutes choses; par où l'on voit que ce n'est pas le prix absolu des produits, mais leur abondance, qui fait la richesse. Lors donc qu'on veut juger comparativement la restriction et la liberté, il ne faut pas se demander laquelle des deux engendre le bon marché ou la cherté, mais laquelle des deux amène l'abondance ou la disette.
Car, remarquez ceci: les produits s'échangeant les uns contre les autres, une rareté relative de tout et une abondance relative de tout laissent exactement au même point le prix absolu des choses, mais non la condition des hommes.
Pénétrons un peu plus avant dans le sujet.
Quand on a vu les aggravations et les diminutions de droits produire des effets si opposés à ceux qu'on en attendait, la dépréciation suivre souvent la taxe et le renchérissement accompagner quelquefois la franchise, il a bien fallu que l'économie politique cherchât l'explication d'un phénomène qui bouleversait les idées reçues; car, on a beau dire, la science, si elle est digne de ce nom, n'est que la fidèle exposition et la juste explication des faits.
Or, celui que nous signalons ici s'explique fort bien par une circonstance qu'il ne faut jamais perdre de vue.
C'est que la cherté a _deux causes_, et non une.
Il en est de même du bon marché[43].
[Note 43: L'auteur, dans le discours qu'il prononça, le 29 septembre 1846, à la salle Montesquieu, a, par une image saisissante, présenté une démonstration de la même vérité. V. ce discours au tome II.
(_Note de l'éditeur._)]
C'est un des points les mieux acquis à l'économie politique, que le prix est déterminé par l'état de l'Offre comparé à celui de la Demande.
Il y a donc deux termes qui affectent le prix: l'Offre et la Demande. Ces termes sont essentiellement variables. Ils peuvent se combiner dans le même sens, en sens opposé et dans des proportions infinies. De là des combinaisons de prix inépuisables.
Le prix hausse, soit parce que l'Offre diminue, soit parce que la Demande augmente.
Il baisse, soit que l'Offre augmente ou que la Demande diminue.
De là deux natures de cherté et deux natures de bon marché;
Il y a la _cherté_ de mauvaise nature, c'est celle qui provient de la diminution de l'Offre; car celle-là implique _rareté_, implique _privation_ (telle est celle qui s'est fait ressentir cette année sur le blé): il y a la _cherté_ de bonne nature, c'est celle qui résulte d'un accroissement de demande; car celle-ci suppose le développement de la richesse générale.
De même, il y a un _bon marché_ désirable, c'est celui qui a sa source dans l'abondance; et un _bon marché_ funeste, celui qui a pour cause l'abandon de la demande, la ruine de la clientèle.
Maintenant, veuillez remarquer ceci: la restriction tend à provoquer à la fois et celle de ces deux chertés et celui de ces deux bons marchés qui sont de mauvaise nature: la mauvaise cherté, en ce qu'elle diminue l'Offre, c'est même son but avoué, et le mauvais bon marché, en ce qu'elle diminue aussi la Demande, puisqu'elle donne une fausse direction aux capitaux et au travail, et accable la clientèle de taxes et d'entraves.
En sorte que, _quant au prix_, ces deux tendances se neutralisent; et voilà pourquoi, ce système, restreignant la Demande en même temps que l'Offre, ne réalise pas même, en définitive, cette cherté qui est son objet.
Mais, relativement à la condition du peuple, elles ne se neutralisent pas; elles concourent au contraire à l'empirer.
L'effet de la liberté est justement opposé. Dans son résultat général, il se peut qu'elle ne réalise pas non plus le bon marché qu'elle promettait; car elle a aussi deux tendances, l'une vers le bon marché désirable par l'extension de l'Offre ou l'abondance, l'autre vers la cherté appréciable par le développement de la Demande ou de la richesse générale. Ces deux tendances se neutralisent en ce qui concerne les _prix absolus_; mais elles concourent en ce qui touche l'amélioration du sort des hommes.
En un mot, sous le régime restrictif, et en tant qu'il agit, les hommes reculent vers un état de choses où tout s'affaiblit, Offre et Demande; sous le régime de la liberté, ils progressent vers un état de choses où elles se développent d'un pas égal, sans que le prix absolu des choses doive être nécessairement affecté. Ce prix n'est pas un bon criterium de la richesse. Il peut fort bien rester le même, soit que la société tombe dans la misère la plus abjecte, soit qu'elle s'avance vers une grande prospérité.
Qu'il nous soit permis de faire en peu de mots l'application de cette doctrine.
Un cultivateur du Midi croit tenir le Pérou parce qu'il est protégé par des droits contre la rivalité extérieure. Il est pauvre comme Job, n'importe; il n'en suppose pas moins que la protection l'enrichira tôt ou tard. Dans ces circonstances, si on lui pose, comme le fait le comité Odier, la question en ces termes:
«Voulez-vous, oui ou non, être assujetti à la concurrence étrangère?» son premier mouvement est de répondre: «_Non._»--Et le comité Odier donne fièrement un grand éclat à cette réponse.
Cependant il faut aller un peu plus au fond des choses. Sans doute, la concurrence étrangère, et même la concurrence en général, est toujours importune; et si une profession pouvait s'en affranchir seule, elle ferait pendant quelque temps de bonnes affaires.
Mais la protection n'est pas une faveur isolée, c'est un système. Si elle tend à produire, au profit de ce cultivateur, la rareté du blé et de la viande, elle tend aussi à produire, au profit d'autres industriels, la rareté du fer, du drap, du combustible, des outils, etc., soit la rareté en toutes choses.
Or, si la rareté du blé agit dans le sens de son enchérissement, par la diminution de l'Offre, la rareté de tous les autres objets contre lesquels le blé s'échange agit dans le sens de la dépréciation du blé par la diminution de la Demande; en sorte qu'il n'est nullement certain qu'en définitive le blé soit d'un centime plus cher que sous le régime de la liberté. Il n'y a de certain que ceci: que, comme il y a moins de toutes choses dans le pays, chacun doit être moins bien pourvu de toutes choses.
Le cultivateur devrait bien se demander s'il ne vaudrait pas mieux pour lui qu'il entrât du dehors un peu de blé et de bétail, mais que, d'un autre côté, il fût entouré d'une population aisée, habile à consommer et à payer toutes sortes de produits agricoles.
Il y a tel département où les hommes sont couverts de haillons, habitent des masures, se nourrissent de châtaignes. Comment voulez-vous que l'agriculture y soit florissante? Que faire produire à la terre avec l'espoir fondé d'une juste rémunération? De la viande? On n'en mange pas. Du lait? On ne boit que l'eau des fontaines. Du beurre? C'est du luxe. De la laine? On s'en passe le plus possible. Pense-t-on que tous les objets de consommation puissent être ainsi délaissés par les masses, sans que cet abandon agisse sur les prix dans le sens de la baisse, en même temps que la protection agit dans le sens de la hausse?
Ce que nous disons, d'un cultivateur, nous pouvons le dire d'un manufacturier. Les fabricants de draps assurent que la concurrence extérieure avilira les prix par l'accroissement de l'Offre. Soit; mais ces prix ne se relèveront-ils pas par l'accroissement de la Demande? La consommation du drap est-elle une quantité fixe, invariable? Chacun en est-il aussi bien pourvu qu'il pourrait et devrait l'être? et si la richesse générale se développait par l'abolition de toutes ces taxes et de toutes ces entraves, le premier usage qu'en ferait la population ne serait-il pas de se mieux vêtir?
La question, l'éternelle question, n'est donc pas de savoir si la protection favorise telle ou telle branche spéciale d'industrie, mais si, tout compensé, tout calcul fait, la restriction est, _par sa nature_, plus productive que la liberté.
Or, personne n'ose le soutenir. C'est même ce qui explique cet aveu qu'on nous fait sans cesse: «Vous avez raison en principe.»
S'il en est ainsi, si la restriction ne fait du bien à chaque industrie spéciale qu'en faisant un plus grand mal à la richesse générale, comprenons donc que le prix lui-même, à ne considérer que lui, exprime un rapport entre chaque industrie spéciale et l'industrie générale, entre l'Offre et la Demande, et que, d'après ces prémisses, ce _prix rémunérateur_, objet de la protection, est plus contrarié que favorisé par elle[44].
[Note 44: Dans le _Libre-Échange_ du 1er août 1847, l'auteur donna sur ce sujet une explication que nous jugeons utile de reproduire ici.
(_Note de l'éditeur._)]
Complément.
Sous ce titre, _cherté_, _bon marché_, nous avons publié un article qui nous a valu les deux lettres suivantes. Nous les faisons suivre de la réponse.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR,
Vous bouleversez toutes mes idées. Je faisais de la propagande au profit du libre-échange et trouvais si commode de mettre en avant le _bon marché_! J'allais partout disant: «Avec la liberté, le pain, la viande, le drap, le linge, le fer, le combustible, vont baisser de prix.» Cela déplaisait à ceux qui en vendent, mais faisait plaisir à ceux qui en achètent. Aujourd'hui vous mettez en doute que le résultat du libre-échange soit le _bon marché_. Mais alors à quoi servira-t-il? Que gagnera le peuple, si la concurrence étrangère, qui peut le froisser dans ses ventes, ne le favorise pas dans ses achats?
MONSIEUR LE LIBRE-ÉCHANGISTE,
Permettez-nous de vous dire que vous n'avez lu qu'à demi l'article qui a provoqué votre lettre. Nous avons dit que le libre-échange agissait exactement comme les routes, les canaux, les chemins de fer, comme tout ce qui facilite les communications, comme tout ce qui détruit des obstacles. Sa première tendance est d'augmenter l'abondance de l'article affranchi, et par conséquent d'en baisser le prix. Mais en augmentant en même temps l'abondance de toutes les choses contre lesquelles cet article s'échange, il en accroît la _demande_, et le prix se relève par cet autre côté. Vous nous demandez ce que gagnera le peuple? Supposez qu'il a une balance à plusieurs plateaux, dans chacun desquels il a, pour son usage, une certaine quantité des objets que vous avez énumérés. Si l'on ajoute un peu de blé dans un plateau, il tendra à s'abaisser; mais si l'on ajoute un peu de drap, un peu de fer, un peu de combustible aux autres bassins, l'équilibre sera maintenu. À ne regarder que le fléau, il n'y aura rien de changé. À regarder le peuple, on le verra mieux nourri, mieux vêtu et mieux chauffé.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR,
Je suis fabricant de drap et protectioniste. J'avoue que votre article sur la _cherté_ et le _bon marché_ me fait réfléchir. Il y a là quelque chose de spécieux qui n'aurait besoin que d'être bien établi pour opérer une conversion.
MONSIEUR LE PROTECTIONISTE,
Nous disons que vos mesures restrictives ont pour but une chose inique, la _cherté artificielle_. Mais nous ne disons pas qu'elles réalisent toujours l'espoir de ceux qui les provoquent. Il est certain qu'elles infligent au consommateur tout le mal de la cherté. Il n'est pas certain qu'elles en confèrent le profit au producteur. Pourquoi? parce que si elles diminuent l'_offre_, elles diminuent aussi la _demande_.
Cela prouve qu'il y a dans l'arrangement économique de ce monde une force morale, _vis medicatrix_, qui fait qu'à la longue l'ambition injuste vient s'aheurter à une déception.