Part 31
On dira encore ceci: Le franc que le coutelier reçoit en plus, grâce à la protection, il le fait gagner à des travailleurs.--Je réponds: Le franc que le libraire recevrait en plus, grâce à la liberté, il le ferait gagner aussi à d'autres travailleurs; en sorte que, de ce côté, la compensation n'est pas détruite, et il reste toujours que, sous un régime vous avez un livre, et sous l'autre vous n'en avez pas.--Pour éviter la confusion volontaire ou non qu'on ne manquera pas de faire à ce sujet, il faut bien distinguer la distribution originaire de vos 3 francs d'avec leur circulation ultérieure, laquelle, dans l'une et dans l'autre hypothèse, suit des parallèles infinies, et ne peut jamais affecter notre calcul[91].
[Note 91: Sur le _Sophisme des ricochets_, V. au présent volume, nº 48, page 320; au tome IV, les pages 74, 160, 229; et au tome V, indépendamment des pages 80 à 83, les pages 336 et suivantes, contenant le pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_.--(_Note de l'éditeur._)]
Il me semble qu'il faudrait être de bien mauvaise foi pour venir argumenter de l'importance relative des deux industries comparées, disant: Mieux vaut la coutellerie que la ganterie ou la librairie. Il est clair que mon argumentation n'a rien de commun avec cet ordre d'idées. Je cherche l'effet général de la prohibition sur l'ensemble de l'industrie, et non si l'une a plus d'importance que l'autre. Il m'eût suffi de prendre un autre exemple pour montrer que ce qui, dans mon hypothèse, se résout en privation d'un livre est, dans beaucoup de cas, privation de pain, de vêtements, d'instruction, d'indépendance et de dignité.
Dans l'espoir que vous attacherez à la solution de ce problème l'importance vraiment radicale qu'il me semble mériter, permettez-moi d'insister encore sur quelques objections qu'on pourra faire.--On dit: La perte ne sera pas d'_un franc_, parce que la concurrence intérieure suffira pour faire tomber les couteaux français à 2 fr. 50, peut-être à 2 fr. 25. Je conviens que cela pourra arriver. Alors il faudra changer mes chiffres. Les _deux pertes_ seront moindres, et le _gain aussi_; mais il n'y aura pas moins deux pertes pour un gain tant que la protection protégera.
Enfin, on objectera, sans doute, qu'il faut au moins protéger l'industrie nationale en raison des taxes dont elle est grevée. La réponse se déduit de ma démonstration même. Soumettre le peuple à deux pertes pour un gain, c'est un triste moyen d'alléger ses charges. Qu'on suppose les impôts aussi élevés qu'on voudra; qu'on suppose que le gouvernement nous prend les 99 centièmes de nos revenus, est-ce un remède proposable, je le demande, que de gratifier le coutelier surtaxé d'un franc pris au libraire surtaxé, avec perte par-dessus le marché d'un franc pour le consommateur surtaxé?
Je ne sais, Monsieur, si je me fais illusion, mais il me semble que la démonstration rigoureuse que je sollicite de vous, si vous prenez la peine de la formuler, ne sera pas un objet de pure curiosité scientifique, mais dissipera bien des préjugés funestes.
Par exemple, vous savez combien on est impatient de toute _concurrence étrangère_. C'est le monstre sur lequel se déchargent toutes les colères industrielles. Eh bien! que voit-on dans le cas proposé? où est la rivalité réelle? quel est le vrai, le dangereux concurrent du gantier et du libraire français? N'est-ce pas le coutelier français qui sollicite l'appui de la loi, pour absorber à lui seul la rémunération de ses deux confrères, même aux dépens d'une perte sèche pour le public? Et de même, quels sont les vrais, les dangereux antagonistes du coutelier français? Ce n'est pas le coutelier de Birmingham; ce sont le libraire et le gantier français, qui, du moins s'ils n'ont pas une taie sur les yeux, feront des efforts incessants pour reprendre au coutelier une clientèle qu'il leur a législativement et injustement ravie. N'est-il pas assez singulier de découvrir que ce monstre de la concurrence, dont nous croyons entendre les rugissements de l'autre côté du détroit, nous le nourrissons au milieu de nous? D'autres points de vue aussi neufs qu'exacts sortiront de cette équation que j'ose attendre, Monsieur, de vos lumières et de votre patriotisme[92].
[Note 92: Sur la _Concurrence_, V. tome IV, page 45, et tome VI, le chap. X.--(_Note de l'éditeur._)]
59.--LA PEUR D'UN MOT.
I
UN ÉCONOMISTE. Il est assez singulier que le Français, si plein de courage et même de témérité, qui n'a peur ni de l'épée, ni du canon, ni des revenants, ni guère du diable, se laisse quelquefois terrifier par un mot. Morbleu, j'en veux faire l'expérience. (_Il s'approche d'un artisan et dit en grossissant la voix_: LIBRE-ÉCHANGE!)
L'ARTISAN (_tout effaré_): Ciel! vous m'avez épouvanté. Comment pouvez-vous prononcer ce gros mot?
--Et quelle idée, s'il vous plaît, y attachez-vous?
--Aucune; mais il est certain que ce doit être une horrible chose. Un gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant: _Sauve qui peut! le libre-échange va arriver._ Ah! si vous entendiez sa voix sépulcrale! tenez, j'en ai encore la chair de poule.
--Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s'agit?
--Non, mais c'est assurément de quelque invention diabolique, pire que la poudre-coton ou la machine Fieschi,--ou bien de quelque bête fauve récemment trouvée dans l'Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et le chacal,--ou encore de quelque terrible épidémie, comme le choléra asiatique.
--À moins que ce ne soit de quelqu'un de ces monstres imaginaires dont on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine.
--Vous riez? Eh bien! si vous le savez, dites-moi ce que c'est que le _libre-échange_.
--Mon ami, c'est l'_échange libre_.
--Ah! bah! rien que cela?
--Pas autre chose; le droit de _troquer librement_ nos services entre nous.
--Ainsi, _libre-échange_ et _échange libre_, c'est blanc bonnet et bonnet blanc?
--Exactement.
--Eh bien! tout de même, j'aime mieux _échange libre_. Je ne sais si c'est un effet de l'habitude, mais _libre-échange_ me fait encore peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que vous me dites?
--C'est, voyez-vous, qu'il s'agit d'une discussion assez singulière entre des gens qui veulent la liberté pour tout le monde, et d'autres qui la veulent aussi pour tout le monde, excepté pour leurs pratiques. Peut-être le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers.
--En tout cas, il peut se vanter de m'avoir fait une fière peur, et je vois bien que j'ai été dupe comme le fut feu mon grand-père.
--Est-ce que feu votre grand-père avait pris aussi le _libre-échange_ pour un dragon à trois têtes?
--Il m'a souvent conté que dans sa jeunesse on avait réussi à l'exalter beaucoup contre une certaine _madame Véto_. Il se trouva que c'était une loi qu'il avait prise pour une ogresse.
--Cela prouve que le peuple a encore bien des choses à apprendre, et qu'en attendant qu'il les sache il ne manque pas de personnes, comme votre gros monsieur, disposées à abuser de sa crédulité[93].
[Note 93: V. tome IV, pages 121 à 123.--(_Note de l'éditeur._)]
--En sorte donc que tout se réduit à savoir si chacun a le droit de faire ses affaires, ou si ce droit est subordonné aux convenances du gros monsieur?
--Oui; la question est de savoir si, subissant la concurrence dans vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats.
--Voudriez-vous m'éclaircir un peu plus la chose?
--Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but?
--De gagner quelques écus.
--Et si l'on vous défendait de dépenser ces écus, que feriez-vous?
--Je cesserais de faire des souliers.
--Votre vrai but n'est donc pas de gagner des écus?
--Il va sans dire que je ne recherche les écus qu'à cause de ce que je puis me procurer avec: du pain, du vin, un logis, une blouse, un paroissien, une école pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de belles robes pour ma femme[94].
[Note 94: V. le pamphlet _Maudit argent_, tome V, page 64.]
--Fort bien. Négligeons donc les écus pour un instant, et disons, pour abréger, que lorsque vous faites des souliers c'est pour avoir du pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-même ce pain, ce vin, ce paroissien, ces robes?
--Miséricorde! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie entière ne suffirait pas.
--Ainsi, quoique votre état soit bien modeste, il met en votre pouvoir mille fois plus de choses que vous n'en pourriez faire vous-même[95].
--C'est assez plaisant, surtout quand je songe qu'il en est ainsi de tous les états. Pourtant, comme vous dites, le mien n'est pas des meilleurs, et j'en aimerais mieux un autre, celui d'évêque, par exemple.
--Soit. Mais mieux vaut encore être cordonnier et échanger des souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire toutes ces choses. Gardez donc votre état, et tâchez d'en tirer le meilleur parti possible.
--J'y fais de mon mieux. Le malheur est que j'ai des concurrents qui me rabattent le caquet. Ah! si j'étais le seul cordonnier de Paris seulement pendant dix ans, je n'envierais pas le sort du roi, et je ferais joliment la loi à la pratique.
--Mais, mon ami, les autres en disent autant; et s'il n'y avait qu'un laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est votre intérêt?
--Eh parbleu! que ceux à qui j'achète mon pain et mes habits la subissent comme moi.
--Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant...
--Je m'adresse à celui de la rue Saint-Martin.
--Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous forçât d'aller à lui?
--Je le traiterais de...
--Doucement; ne m'avez-vous pas dit que vous avez un paroissien?
--Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la concurrence, puisque je la subis.
--Non; mais il dit qu'il ne faut maltraiter personne et qu'il faut toujours se croire le plus pécheur de tous les pécheurs.
--Je l'ai lu bien souvent. Et, tout de même, j'ai peine à me croire plus malhonnête homme qu'un fripon.
--Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous paraît que la concurrence doit être la loi de tous ou de personne?
--Justement.
--Et vous avez reconnu qu'il est impossible d'y soustraire tout le monde?
--Bien évidemment, à moins de ne laisser qu'un homme dans chaque métier.
--Donc, il faut n'y soustraire personne.
--Cela va tout seul. À chacun liberté de vendre, acheter, marchander, troquer, échanger,--honnêtement néanmoins.
--Eh! mon ami, c'est ce qui s'appelle _libre-échange_.
--Pas plus malin que cela?
--Pas plus malin que cela. (_À part_: En voilà un de converti.)
--En ce cas, vous pouvez déguerpir et me laisser tranquille avec votre libre-échange. Nous en jouissons complétement. Me donne sa pratique qui veut, et je donne la mienne à qui il me plaît.
--C'est ce qu'il nous reste à voir.
II
--Ah! monsieur l'éconi... l'écona... l'éconé... comment diable s'appelle votre métier?
--Vous voulez dire _économiste_.
--Oui, économiste. En voilà un drôle de métier! Je gage qu'il rapporte plus que celui de cordonnier; mais aussi, je lis quelquefois des gazettes où vous êtes joliment habillé! Quoi qu'il en soit, vous faites bien de venir un dimanche. L'autre jour vous m'avez fait perdre un quart de journée, avec vos échanges.
--Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voilà tout endimanché. Dieu! le bel habit! L'étoffe en est moelleuse. Où l'avez-vous prise?
--Chez le marchand.
--Oui; mais d'où le marchand l'a-t-il tirée?
--De la fabrique, sans doute.
--Et je suis sûr qu'il a fait un profit dessus. Pourquoi n'êtes-vous pas allé vous-même à la fabrique?
--C'est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais où cela est, et n'ai pas le temps de m'en informer.
--Vous vous adressez donc aux marchands? On dit que ce sont des parasites qui vendent plus cher qu'ils n'achètent, et ont l'audace de se faire payer leurs services.
--Cela m'a toujours paru fort dur; car enfin, ils ne façonnent pas le drap comme je fais le cuir; tel qu'ils l'ont acheté, ils me le vendent; quel droit ont-ils de bénéficier?
--Aucun. Ils n'ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap à Mazamet et vos cuirs à Buenos-Ayres.
--Comme je lis quelquefois la _Démocratie pacifique_, j'ai pris en horreur les marchands, ces intermédiaires, ces agioteurs, ces accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j'ai bien souvent essayé de m'en passer.
--Eh bien?
--Eh bien! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal tourné. J'ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas, ou l'on m'en faisait prendre trop à la fois, ou je ne pouvais choisir; j'en étais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps perdu; et ma femme, qui a bonne tête, celle-là, et qui veut ce qu'elle veut, m'a dit: Jacques, fais des souliers[96].
[Note 96: V. le chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)]
--Et elle a eu raison. En sorte que vos échanges se faisant par l'intermédiaire des marchands et négociants, vous ne savez pas même de quel pays sont venus le blé qui vous nourrit, le charbon qui vous chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous les cuirassez, et le marteau qui les enfonce.
--Ma foi, je ne m'en soucie guère, pourvu qu'ils arrivent.
--D'autres s'en soucient pour vous; n'est-il pas juste qu'ils soient payés de leur temps et de leurs soins?
--Oui, mais il ne faut pas qu'ils gagnent trop.
--Vous n'avez pas cela à craindre. Ne se font-ils pas aussi concurrence entre eux?
--Ah! je n'y pensais pas.
--Vous me disiez l'autre jour que les échanges sont parfaitement libres. Ne faisant pas les vôtres par vous-même, vous ne pouvez le savoir.
--Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres?
--Je ne le crois pas. Souvent, en les empêchant d'aller dans un marché où les choses sont à bas prix, on les oblige à aller dans un autre où elles sont chères.
--C'est une horrible injustice qu'on leur fait là!
--Point du tout; c'est à vous qu'on fait l'injustice, car ce qu'ils ont acheté cher, ils ne peuvent vous le vendre à bon marché.
--Contez-moi cela, je vous prie.
--Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et à bon marché en Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement là où il y en a à bas prix. S'il était libre, voici ce qui arriverait. Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre façon, contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu'il rencontrerait à la frontière un douanier qui lui crierait: _Défendu!_ Donc le marchand s'adresse à vous et vous demande une quatrième paire de souliers, parce qu'il en faut quatre paires pour obtenir la même quantité de drap français.
--Voyez la ruse! Et qui a aposté là ce douanier?
--Qui pourrait-ce être, sinon le fabricant de drap français?
--Et quelle est sa raison?
--C'est qu'il n'aime pas la concurrence.
--Oh! morguienne, je ne l'aime pas non plus, et il faut bien que je la subisse.
--C'est ce qui nous fait dire que les échanges ne sont pas libres.
--Je pensais que cela regardait les marchands.
--Cela vous regarde, vous, puisqu'en définitive c'est vous qui donnez quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote.
--C'est fâcheux; mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit?
--La même opération se répète pour presque tout ce que vous achetez; pour le blé, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre, en sorte que vous n'avez pour quatre paires de souliers que ce que vous pourriez avoir pour deux.
--Il y a du louche là-dessous. Tout de même, je remarque, d'après ce que vous dites, que les seuls concurrents dont on se débarrasse sont des étrangers.
--C'est vrai.
--Eh bien! il n'y a que moitié mal; car, voyez-vous, je suis patriote comme tous les diables.
--À votre aise. Mais remarquez bien ceci: ce n'est pas l'étranger qui perd deux paires de souliers; c'est vous, et vous êtes Français!
--Je m'en vante!
--Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit être pour tous ou pour personne?
--Ce serait de toute justice.
--Cependant M. Sakoski est étranger, et nul ne l'empêche d'être votre concurrent.
--Et un rude concurrent encore. Comme ça vous trousse une botte!
--Difficile à parer, n'est-ce pas? Mais puisque la loi laisse nos fashionables choisir entre vos bottes et celles d'un Allemand, pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap français et du drap belge?
--Que faut-il donc faire?
--D'abord, n'avoir pas peur du _libre-échange_.
--Dites l'_échange libre_, c'est moins effrayant. Et ensuite?
--Ensuite, vous l'avez dit: demander liberté pour tous ou protection pour tous.
--Et comment diable voulez-vous que la douane protége un avocat, un médecin, un artiste, un pauvre ouvrier?
--C'est parce qu'elle ne le peut pas qu'elle ne doit protéger personne; car favoriser les ventes de l'un, c'est nécessairement grever les achats de l'autre[97].
[Note 97: V. la fin du nº 43, pages 244 et 245, et le nº 53, page 359.--(_Note de l'éditeur._)]
60.--MIDI À QUATORZE HEURES.
(Ébauche inédite.)
..... 1847.
On a fait de l'économie politique une science pleine de subtilités et de mystères. Rien ne s'y passe naturellement. On la dédaigne, on la persifle aussitôt qu'elle s'avise de donner à un phénomène simple une explication simple.
--Le Portugal est pauvre, dit-on; d'où cela vient-il?
--De ce que les Portugais sont inertes, paresseux, imprévoyants, mal administrés, répond-elle.
--Non, réplique-t-on, c'est l'échange qui fait tout le mal;--c'est le traité de Méthuen, l'invasion des draps anglais à bon marché, l'épuisement du numéraire, etc.
Puis on ajoute: Les Anglais travaillent beaucoup, et cependant il y a beaucoup de pauvres parmi eux; comment cela se peut-il?
--Parce que, répond-elle naïvement, ce qu'ils gagnent par le travail on le leur prend par l'impôt. On le distribue à des colonels, à des commodores, à des gouverneurs, à des diplomates. On va faire au loin des acquisitions de territoire, qui coûtent beaucoup à obtenir et plus à conserver. Or ce qui est gagné une fois ne peut être dépensé deux; et ce que l'Anglais met à satisfaire sa gloriole, il ne le peut consacrer à satisfaire ses besoins réels.
--Quelle explication misérable et terre à terre! s'écrie-t-on. Ce sont les colonies qui enrichissent l'Angleterre.
--Vous disiez tout à l'heure qu'elle était pauvre, quoiqu'elle travaillât beaucoup.
--Les travailleurs anglais sont pauvres, mais l'Angleterre est riche.
--C'est cela: le travail produit, la politique détruit; et voilà pourquoi le travail n'a pas sa récompense.
--Mais c'est la politique qui provoque le travail, en lui donnant les colonies pour tributaires.
--C'est au contraire à ses dépens que sont fondées les colonies; et c'est parce qu'il sert à cela qu'il ne sert pas à nourrir, vêtir, instruire et moraliser le travailleur.
--Mais voici un peuple qui est laborieux et n'a pas de colonies. Selon vous, il doit s'enrichir.
--C'est probable.
--Eh bien! cela n'est pas. Tirez-vous de là.
--Voyons, dit-elle: peut-être que ce peuple est imprévoyant et prodigue. Peut-être est-ce sa manie de convertir tous ses revenus en fêtes, jeux, bals, spectacles, brillants costumes, objets de luxe, fortifications, parades militaires?
--Quelle hérésie! quand c'est le luxe qui enrichit les nations... Cependant ce peuple souffre. Comment n'a-t-il pas seulement du pain à discrétion?...
--Sans doute que la récolte a manqué.
--C'est vrai. Mais les hommes n'ont-ils pas le droit de vivre? D'ailleurs, ne peut-on pas faire venir des aliments du dehors?
--Peut-être que ce peuple a fait des lois qui s'y opposent.
--C'est encore vrai. Mais n'a-t-il pas bien fait, pour encourager la production des aliments au dedans?
--Quand il n'y a pas de vivres dans le pays, il faut pourtant bien choisir entre s'en passer ou en faire venir.
--Est-ce là tout ce que vous avez à nous apprendre? Ne sauriez-vous suggérer à l'État une meilleure solution du problème?...
Ainsi toujours on veut donner des explications compliquées aux faits les plus simples, et l'on ne se croit savant qu'à la condition d'aller chercher _midi à quatorze heures_.
Les faits économiques agissant et réagissant les uns sur les autres, effets et causes tour à tour, présentent, il faut en convenir, une complication incontestable. Mais, quant aux lois générales qui gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicité admirable, d'une simplicité telle qu'elle embarrasse quelquefois celui qui se charge de les exposer; car le public est ainsi fait, qu'il se défie autant de ce qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas. Lui montrez-vous que le travail, l'ordre, l'épargne, la liberté, la sécurité sont les sources des richesses,--que la paresse, la dissipation, les folles entreprises, les guerres, les atteintes à la propriété, ruinent les nations; il hausse les épaules, en disant: «Ce n'est que cela! C'est là l'économie des sociétés!... La plus humble des ménagères se gouverne d'après ces principes. Il n'est pas possible que de telles trivialités soient la base d'une science; et je vais la chercher ailleurs. Parlez-moi de Fourier.
On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé;
mais il y a dans ses pivots, ses arômes, ses gammes, ses passions en ton majeur et mineur, ses papillonnes, ses postfaces, cisfaces et transfaces, quelque chose qui ressemble au moins à un appareil scientifique.»
Cependant, à beaucoup d'égards, les besoins, le travail, la prévoyance collective, ressemblent aux besoins, au travail, à la prévoyance individuels.
Donc une question économique nous embarrasse-t-elle, allons observer Robinson dans son île, et nous obtiendrons la solution.
S'agit-il de comparer la liberté à la restriction? De savoir ce que c'est que travail et capital? De rechercher si l'un opprime l'autre? D'apprécier les effets des machines? De décider entre le luxe et l'épargne? De juger s'il vaut mieux exporter qu'importer? Si la production peut surabonder et la consommation lui faire défaut?
Courons à l'île du pauvre naufragé. Regardons-le agir. Scrutons et le mobile, et la fin, et les conséquences de ses actes. Nous n'y apprendrons pas tout, ni spécialement ce qui concerne la répartition de la richesse au sein d'une société nombreuse; mais nous y verrons poindre les faits primordiaux. Nous y observerons les lois générales dans leur action la plus simple; et l'économie politique est là en germe.
Faisons à quelques problèmes seulement l'application de cette méthode.
--Ce qui tue le travail, Monsieur, ne sont-ce pas les machines? Elles se substituent aux bras; elles sont cause que la production surabonde et que l'humanité en est réduite à ne pouvoir plus consommer ce qu'elle produit.
--Monsieur, permettez-moi de vous inviter à m'accompagner dans l'île du Désespoir..... Voilà Robinson qui a bien de la peine à se procurer de la nourriture. Il chasse et pêche tout le long du jour; pas un moment ne lui reste pour réparer ses vêtements et se bâtir une cabane.--Mais que fait-il maintenant? Il rassemble des bouts de ficelle et en fait un filet qu'il place au travers d'un large ruisseau. Le poisson s'y prend de lui-même, et Robinson n'a plus qu'à donner quelques heures par jour à la tâche de se pourvoir d'aliments. Désormais il peut s'occuper de se vêtir et de se loger.
--Que concluez-vous de là?
--Qu'une machine ne _tue_ pas le travail, mais le laisse _disponible_, ce qui est bien différent; car un travail _tué_, comme lorsque l'on coupe le bras à un homme, est une perte, et un travail rendu disponible, comme si l'on nous gratifiait d'un troisième bras, est un profit.
--En est-il de même dans la société?
--Sans doute, si vous admettez que les besoins d'une société, comme ceux d'un homme, sont indéfinis.
--Et s'ils n'étaient pas indéfinis?
--En ce cas, le profit se traduirait en loisirs.