Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur

Part 29

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«Eh! morbleu, c'est justement ce que nous faisons, me direz-vous. Entre votre projet et notre pratique, il n'y a pas un atome de différence. Même principe, même résultat. Le procédé seul est légèrement altéré. Les charges de la protection, que vous mettez sur les épaules du contribuable, nous les mettons sur celles du consommateur, ce qui, en définitive, est la même chose. Nous faisons passer directement la subvention du public au protégé. Vous, vous la faites arriver du public au protégé, par l'intermédiaire du Trésor, rouage inutile, en quoi seulement votre invention se distingue de la nôtre.»

Un moment, Messieurs les Ministres, je conviens que je ne propose rien de neuf. Mon système et le vôtre sont identiques. C'est toujours le travail de tous subventionnant le travail de chacun,--pure illusion,--ou de quelques-uns,--criante injustice.

Mais laissez-moi vous faire observer le beau côté de mon procédé. Votre protection indirecte ne protége efficacement qu'un petit nombre d'industries. Je vous offre le moyen de les protéger toutes. Chacune aura sa part à la curée. Agriculteurs, fabricants, négociants, avocats, médecins, fonctionnaires, auteurs, artistes, artisans, ouvriers, tous mettent leur obole à la tirelire de la protection; n'est-il pas bien juste que tous y puisent quelque chose?

Sans doute, cela serait juste, mais dans la pratique...--Je vous vois venir. Vous allez me dire: Comment doubler et tripler les impôts? comment arracher 150 millions à la poste, 300 millions au sel, un milliard à la contribution foncière?

--Rien de plus simple.--Et d'abord, par vos tarifs vous les arrachez bien réellement au public, et vous allez comprendre que mon procédé ne vous donnera aucun embarras, si ce n'est quelques écritures, car tout se passera sur le papier.

En effet, selon notre droit public, chacun concourt à l'impôt en proportion de sa fortune.

Selon l'équité, l'État doit à tous une _égale protection_.

Il résulte de là que mon système se réduira, pour M. le ministre des finances, à ouvrir à chaque citoyen un compte qui se composera invariablement de deux articles, ainsi qu'il suit:

Doit N. à la caisse des subventions 100 fr. pour sa part d'impôts.

Avoir N. par la caisse des subventions, 90 fr. pour sa part de protection.

--Mais, c'est comme si nous ne faisions rien du tout!

--C'est très-vrai. Et par la douane non plus vous ne feriez rien du tout, si vous pouviez la faire servir à protéger également _tout le monde_.

--Aussi ne l'appliquons-nous qu'à protéger _quelques-uns_.

--C'est ce que vous pouvez très-bien faire par mon procédé. Il suffit de désigner d'avance les classes qui seront exclues, quand on partagera les fonds de la tontine, pour que la part des autres soit plus grosse.

--Ce serait une horrible injustice.

--Vous la commettez bien maintenant.

--Du moins, nous ne nous en apercevons pas.

--Ni le public non plus. Voilà pourquoi elle se commet.

--Que faut-il donc faire?

--Protéger tout le monde, ou ne protéger personne.

54.--DEUX PRINCIPES.

7 Février 1847.

--Je viens de lire un chef-d'oeuvre sur le libre-échange.

--Qu'en pensez-vous?

--J'en penserais tout le bien possible, si je n'avais lu immédiatement après un chef-d'oeuvre sur la protection.

--Vous donnez donc la préférence à ce dernier?

--Oui; si je n'avais lu le premier immédiatement avant.

--Mais enfin, lequel des deux vous a convaincu?

--Ni l'un ni l'autre, ou plutôt l'un et l'autre; car, arrivé au bout, je disais comme Henri IV sortant du plaid: Ils ont, ma foi, tous deux raison.

--En sorte que vous n'en êtes pas plus avancé?

--Heureux si je n'étais pas plus reculé! car il m'est ensuite tombé sous la main un troisième factum, intitulé: _Contradictions économiques_, où _Liberté_ et _Non-Liberté_, _Protection_ et _Non-Protection_ sont arrangées de la belle manière. Vraiment, monsieur, la tête m'en tourne.

Vo solcando un mar crudele Senza vele E senza sarte.

Orient et Occident, Zénith et Nadir, tout se confond dans ma tête, et je n'ai pas la plus petite boussole pour me reconnaître au milieu de ce dédale. Ceci me rappelle la triste position où je me suis trouvé il y a quelques années.

--Contez-moi cela, je vous prie.

--Nous chassions, Eugène et moi, entre Bordeaux et Bayonne, dans ces vastes landes où rien, ni arbres ni clochers, n'arrête le regard. La brume était épaisse. Nous fîmes tant de tours et de détours à la poursuite d'un lièvre, qu'enfin.....

--Vous le prîtes?

--Non, ce fut lui qui nous prit, car le drôle parvint à nous désorienter complétement. Le soir une route ignorée se présente à nous. À ma grande surprise, Eugène et moi nous nous tournons le dos. Où vas-tu, lui dis-je?--À Bayonne.--Mais tu prends la direction de Bordeaux.--Tu te moques, le vent est Nord et il nous glace les épaules.--C'est qu'il souffle du _Sud_.--Mais ce matin le soleil s'est levé là.--Non, il a paru ici.--Ne vois-tu pas devant nous les Pyrénées?--Ce sont des nuages qui bordent la mer. Bref, jamais nous ne pûmes nous entendre.

--Comment cela finit-il?

--Nous nous assîmes au bord du chemin, attendant qu'un passant nous tirât de peine. Bientôt un voyageur se présente: Monsieur, lui dis-je, voici mon ami qui prétend que Bayonne est à gauche, et je soutiens qu'il est à droite.--Mes beaux Messieurs, répondit-il, vous avez, chacun de vous, un peu tort et un peu raison. Gardez-vous des _idées arrêtées_ et des _systèmes absolus_. Bonsoir!--Et il partit. J'étais tenté de lui envoyer une pierre dans le dos, quand j'aperçus un second voyageur qui venait vers nous.--Je l'accostai le plus poliment du monde, et lui dis: Brave homme, nous sommes désorientés. Dites-nous si, pour rentrer à Bayonne, il faut marcher par ici ou par là.--Ce n'est pas la question, nous dit-il: l'essentiel est de ne pas franchir la distance qui vous sépare de Bayonne, d'un seul bond et _sans transition_. Cela ne serait pas sage, et vous risqueriez de vous casser le nez.--Monsieur, lui dis-je, c'est vous qui n'êtes pas dans la question. Quant à notre nez, vous y prenez trop d'intérêt. Soyez sûr que nous y veillerons nous-mêmes. Cependant, avant de nous décider à marcher vite ou lentement, il faut bien que nous sachions de quel côté il faut marcher.--Mais le maroufle insistant: Marchez progressivement, nous dit-il, et ne mettez jamais un pied devant l'autre sans avoir bien réfléchi aux conséquences. Bon voyage.--Ce fut heureux pour lui qu'il y eût du plomb de loup dans mon fusil; s'il n'y eût eu que de la grenaille, franchement, j'aurais criblé au moins la croupe de sa monture.

--Pour punir le cavalier. Ô justice distributive!

--Survint un troisième voyageur. Il avait l'air grave et posé. J'en augurai bien, et lui adressai ma question: De quel côté est Bayonne?--Chasseur diligent, me dit-il, il faut distinguer entre la théorie et la pratique. Étudiez bien la configuration du sol, et si la théorie vous dit que Bayonne est vers le bas, marchez vers le haut.

--Mille bombes! m'écriai-je, avez-vous tous juré?...

--Ne jurez pas vous-même. Et dites-moi quel parti vous prîtes.

--Celui de suivre la première moitié du dernier conseil. Nous examinâmes l'écorce des bruyères, la pente des eaux. Une fleur nous mit d'accord. Vois, dis-je à Eugène, elle a coutume de se pencher vers le soleil.

Et cherche encor le regard de Phébus.

Donc, Bayonne est là. Il se soumit à ce gracieux arbitrage, et nous cheminâmes d'assez bonne intelligence. Mais, chose singulière! Eugène avait de la peine à laisser _le monde tel qu'il est_, et l'univers, faisant un demi-tour dans son imagination, le replaçait sans cesse sous l'empire de la même erreur.

--Ce qui est arrivé à votre ami, en géographie, vous arrivera souvent en économie politique. La carte se retourne dans le cerveau, et l'on trouve alors des donneurs d'avis de la même force.

--Que faut-il donc faire?

--Ce que vous avez fait: apprendre à s'_orienter_.

--Mais dans les landes de l'économie politique, trouverai-je, pour me guider, une pauvre petite fleur?

--Non, mais un principe.

--Ce n'est pas si gracieux. Et y a-t-il véritablement une idée claire, simple, qui puisse servir de fil conducteur à travers ce labyrinthe?

--Il y en a une.

--Dites-la-moi de grâce.

--Je préfère que vous la disiez vous-même. Répondez-moi. À quoi le blé est-il bon?

--Eh parbleu! à être mangé.

--Voilà un principe.

--Vous appelez cela un principe? En ce cas, j'en fais souvent, comme M. Jourdain de la prose, sans le savoir.

--C'est un principe, vous dis-je, et le plus méconnu quoique le plus vrai de tous ceux qui ont jamais figuré dans un corps de doctrine.--Et, dites-moi, le blé n'a-t-il pas encore une autre utilité?

--À quoi serait-il utile, sinon à être mangé?

--Cherchez bien.

--Ah! j'y suis: à procurer du travail au laboureur.

--Vous y êtes en effet. Voilà un autre principe.

--Diantre! je ne croyais pas qu'il fût si facile de faire des principes. J'en dis un à chaque mot.

--N'est-il pas vrai que tous les produits imaginables ont les deux genres d'_utilité_ que vous venez d'assigner au blé?

--Que voulez-vous dire?

--À quoi sert la houille?

--À nous fournir de la chaleur, de la lumière, de la force.

--Ne sert-elle pas à autre chose?

--Elle sert encore à procurer du travail aux mineurs, aux voituriers, aux marins.

--Et le drap n'a-t-il pas deux espèces d'utilité?

--Si fait. Il garantit du froid et de la pluie. De plus, il donne du travail au berger, au fileur, au tisseur.

--Pour vous prouver que vous avez bien réellement émis deux principes, permettez-moi de les revêtir d'une forme générale. Le premier dit: _Les produits sont faits pour être consommés_; le second: _Les produits sont faits pour être produits_.

--Voilà que je recommence à comprendre un peu moins.

--Je vais donc varier le thème:

_Premier principe_: L'homme travaille pour consommer. _Second principe_: L'homme consomme pour travailler. _Premier principe_: Le blé est fait pour les estomacs. _Second principe_: Les estomacs sont faits pour le blé. _Premier principe_: Les moyens sont faits pour le but. _Second principe_: Le but est fait pour les moyens. _Premier principe_: Le laboureur laboure afin qu'on mange. _Second principe_: On mange afin que le laboureur laboure. _Premier principe_: Les boeufs vont devant la charrette. _Second principe_: La charrette va devant les boeufs.

--Juste ciel! quand je disais: _Le blé est utile parce qu'on le mange_, et puis: _Le blé est utile parce qu'on le cultive_, j'émettais, sans m'en douter, ce torrent de principes?

Par la sambleu! _Monsieur_, je ne croyais pas être Si _savant_ que je suis.

--Tout beau! vous n'avez dit que deux principes, et moi, je les ai mis en variations.

--Mais où diable en voulez-vous venir?

--À vous faire connaître la bonne et la mauvaise boussole, au cas que vous vous égariez jamais dans le dédale économique. Chacune d'elles vous guidera, selon un orientement opposé, l'une vers le temple de la vérité, l'autre dans la région de l'erreur.

--Voulez-vous dire que les deux écoles, libérale et protectionniste, qui se partagent le domaine de l'opinion, diffèrent seulement en ceci, que l'une _met les boeufs avant la charrette_, et l'autre, _la charrette avant les boeufs_?

--Justement. Je dis que si l'on remonte au _point précis_ qui divise ces deux écoles, on le trouve dans l'application vraie ou fausse du mot _utilité_. Ainsi que vous venez de le dire vous-même, chaque produit a deux espèces d'utilité: l'une est relative au consommateur, et consiste _à satisfaire des besoins_; l'autre a trait au producteur, et consiste _à être l'occasion d'un travail_. On peut donc appeler la première de ces utilités _fondamentale_, et la seconde _occasionnelle_. L'une est la boussole de la vraie science, l'autre la boussole de la fausse science. Si l'on a le malheur, comme cela est trop commun, de monter à cheval sur le second principe, c'est-à-dire de ne considérer les produits que dans leurs rapports avec les producteurs, on voyage avec une boussole retournée, on s'égare de plus en plus; on s'enfonce dans la région des _priviléges_, des _monopoles_, de l'_antagonisme_, des _jalousies nationales_, de la _dissipation_, de la _réglementation_, de la _politique_ de _restriction_ et d'_envahissement_; en un mot, on entre dans une série de conséquences subversives de l'humanité, prenant constamment le mal pour le bien, et cherchant dans des maux nouveaux le remède aux maux qu'on a fait surgir de la législation. Si, au contraire, on prend pour flambeau et pour boussole, au point de départ, l'intérêt du consommateur, ou plutôt de la _consommation générale_, on s'avance vers la liberté, l'égalité, la fraternité, la paix universelle, le bien-être, l'épargne, l'ordre et tous les principes progressifs du genre humain[84].

[Note 84: V. au tome IV, pages 15 et 251, le chap. II de la première série des _Sophismes_, et le chap. XV de la seconde série, puis au tome VI le chap. XI des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]

--Quoi! ces deux axiomes: _Le blé est fait pour être mangé; le blé est fait pour être cultivé_, peuvent conduire à des résultats si opposés?

--Très-certainement. Vous savez l'histoire de ces deux navires qui voyageaient de conserve. Un orage vint à éclater. Quand il fut dissipé, il n'y avait rien de changé dans l'univers, si ce n'est qu'une des deux boussoles, par l'effet de l'électricité, se tournait vers le sud. Mais c'est assez pour qu'un navire fasse fausse route pendant l'éternité entière, du moins tant qu'il obéit à cette fausse indication.

--Je vous avoue que je suis à mille lieues de comprendre l'importance que vous attachez à ce que vous appelez _deux principes_ (quoique j'aie eu l'honneur de les trouver), et je serais bien aise que vous me fissiez connaître toute votre pensée.

--Eh bien! écoutez-moi, je divise mon sujet en...

--Miséricorde! je n'ai pas le temps de vous écouter. Mais dimanche prochain je suis tout à vous.

--Je voudrais bien pourtant.....

--Je suis pressé. Adieu.

--À présent que je vous tiens.....

--Oh! vous ne me tenez pas encore. À dimanche[85].

--À dimanche, soit. Dieu, que les auditeurs sont légers!

--Ciel! que les démonstrateurs sont lourds!

[Note 85: Le dimanche est le jour de la semaine où paraissait le _Libre-Échange_.--(_Note de l'éditeur._)]

55.--LA LOGIQUE DE M. CUNIN-GRIDAINE.

2 Mai 1847.

M. Cunin-Gridaine, parlant des deux associations qui se sont formées, l'une pour demander à rançonner le public, l'autre pour demander que le public ne fût pas rançonné, s'exprime ainsi:

«_Rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui lui est opposée. C'est le meilleur moyen de montrer aux esprits calmes et désintéressés où est la vérité, qui ne se sépare jamais de la modération._»

Il est certain, selon Aristote, que la vérité se rencontre entre deux exagérations opposées. Le tout est de s'assurer si deux assertions contraires sont également exagérées; sans quoi, le jugement à intervenir, impartial en apparence, serait inique en réalité.

_Pierre_ et _Jean_ plaidaient devant le juge d'une bourgade.

_Pierre_, demandeur, concluait à bâtonner _Jean_ tous les jours.

_Jean_, défendeur, concluait à n'être pas bâtonné du tout.

Le juge prononça cette sentence:

«Attendu que _rien ne prouve mieux l'exagération que l'exagération qui lui est opposée_, coupons le différend par le milieu, et disons que _Pierre_ bâtonnera _Jean_, mais seulement les _jours impairs_.»

Jean fit appel, comme on le peut croire; mais ayant appris la logique, il se garda bien cette fois de conclure à ce que son rude adversaire fût simplement _débouté_.

Quand donc l'avoué de Pierre eut lu l'exploit introductif d'instance finissant par ces mots: «Plaise au tribunal admettre Pierre à faire pleuvoir une grêle de coups sur les épaules de Jean.»

L'avoué de Jean répliqua par cette demande reconventionnelle: «Plaise au tribunal permettre à Jean de prendre sa revanche sur le dos de Pierre.»

La précaution ne fut pas inutile. Pour le coup, la justice se trouvait bien placée entre deux exagérations. Elle décida que Jean ne serait plus battu par Pierre, ni Pierre par Jean. Au fond, Jean n'aspirait pas à autre chose.

Imitons cet exemple; prenons nos précautions contre la logique de M. Cunin-Gridaine.

De quoi s'agit-il? Les _Pierre_ de la rue Hauteville[86] plaident pour être admis à rançonner le public. Les _Jean_ de la rue Choiseul plaident naïvement pour que le public ne soit pas rançonné. Sur quoi M. le ministre prononce gravement que la _vérité_ et la _modération_ sont au point intermédiaire entre ces deux prétentions.

[Note 86: Les bureaux du _Libre-Échange_ étaient rue de Choiseul, et ceux du _Moniteur Industriel_, rue Hauteville.--(_Note de l'éditeur._)]

Puisque le jugement doit se fonder sur la supposition que l'association du libre-échange est exagérée! ce qu'elle a de mieux à faire, c'est de l'être en effet, et de se placer à la même distance de la vérité que l'association prohibitionniste, afin que le juste milieu coïncide quelque peu avec la justice.

Donc, l'une demande un impôt sur le consommateur au profit du producteur; que l'autre, au lieu de perdre son temps à opposer une fin de non-recevoir, exige formellement un impôt sur le producteur au profit du consommateur.

Et quand le maître de forges dit: Pour chaque quintal de fer que je livre au public, j'entends qu'il me paye, en outre du prix, une prime de 20 fr.;

Que le public se hâte de répondre: Pour chaque quintal de fer que j'introduirai du dehors, en franchise, je prétends que le maître de forges français me paye une prime de 20 fr.

Alors, il serait vrai de dire que les prétentions des deux parties sont également exagérées, et M. le ministre les mettra hors de cause, disant: «Allez, et ne vous infligez pas de taxes les uns aux autres,»--si du moins il est fidèle à sa logique.

Fidèle à sa logique? Hélas! cette logique est toute dans l'exposé des motifs; elle ne reparaît plus dans les actes. Après avoir posé en fait que l'injustice et la justice sont deux exagérations, que ceux qui veulent le maintien des droits protecteurs et ceux qui en demandent la suppression sont également éloignés de la vérité, que devait faire M. le ministre pour être conséquent? Se placer au milieu, imiter le juge de village qui se prononça pour la demi-bastonnade; en un mot, réduire les droits protecteurs de _moitié_.--Il n'y a pas seulement touché. (_V. le nº 50._)

Sa dialectique, commentée par ses actes, revient donc à ceci: Pierre, vous demandez à frapper quatre coups; Jean, vous demandez à n'en recevoir aucun.

La _vérité_, qui ne se sépare jamais de la _modération_, est entre ces deux demandes. Selon ma logique, je ne devrais autoriser que deux coups; selon mon bon plaisir, j'en permets quatre, comme devant. Et, pour l'exécution de ma sentence, je mets la force publique à la disposition de Pierre, aux frais de Jean.

Mais le plus beau de l'histoire, c'est que Pierre sort de l'audience furieux de ce que le juge a osé, en paroles, comparer son exagération à celle de Jean. (_Voir le Moniteur industriel._)

56.--LES HOMMES SPÉCIAUX.

28 Novembre 1847.

Il y a des personnes qui s'imaginent que les hommes d'étude, ou ce qu'elles nomment avec trop de bienveillance les _savants_, sont incompétents pour parler du libre-échange. La liberté et la restriction, disent-elles, c'est une question qui doit être débattue par des hommes _pratiques_.

Ainsi le _Moniteur industriel_ nous fait observer qu'en Angleterre la réforme commerciale a été due aux efforts des manufacturiers.

Ainsi le comité Odier se montre très-fier du procédé qu'il a adopté, et qui consiste en de prétendues _enquêtes_, où tout se résume à demander tour à tour à chaque industrie privilégiée si elle veut renoncer à son privilége.

Ainsi un membre du conseil général de la Seine, fabricant de drap, protégé par la prohibition absolue, disait à ses collègues, en parlant d'un de nos collaborateurs: «Je le connais; c'était un juge de paix de village; il n'entend rien à la fabrique.»

Nos amis mêmes se laissent quelquefois dominer par cette prévention. Et dernièrement la Chambre de commerce du Havre, faisant allusion à notre déclaration de principes (qui est d'une page), faisait remarquer que nous n'y parlons pas des intérêts maritimes. Puis elle ajoute: «La Chambre ne pouvait jusqu'à un certain point se plaindre de cet oubli, parce que les noms qui figurent au bas de cette déclaration lui inspirent peu de confiance pour l'étude de ces questions.»

Celui de nos collaborateurs qui est ainsi désigné deux fois commence par déclarer très-solennellement qu'il n'a nullement la prétention de connaître les procédés nautiques mieux que les armateurs, les procédés métallurgiques mieux que les maîtres de forges, les procédés agricoles mieux que les agriculteurs, les procédés de tissage mieux que les fabricants, et les procédés de nos dix mille industries mieux que ceux qui les exercent.

Mais, franchement, cela est-il nécessaire pour reconnaître qu'aucune de ces industries ne doit être mise législativement en mesure de rançonner les autres? Faut-il avoir vieilli dans une fabrique de drap et obtenu de lucratives fournitures pour juger une question de bon sens et de justice, et pour décider que le débat doit être libre entre celui qui vend et celui qui achète?

Assurément nous sommes loin de méconnaître l'importance du rôle qui est réservé aux hommes pratiques dans la lutte entre le droit commun et le privilége.

C'est par eux surtout que l'opinion publique sera délivrée de ses terreurs imaginaires. Quand un homme comme M. Bacot, de Sédan, vient dire: «Je suis fabricant de drap; et qu'on me donne les avantages de la liberté, je n'en redoute pas les risques;» quand M. Bosson, de Boulogne, dit: «Je suis filateur de lin; et si le régime restrictif, en renchérissant mes produits, ne fermait pas mes débouchés au dehors et n'appauvrissait pas ma clientèle au dedans, ma filature prospérerait davantage;» quand M. Dufrayer, agriculteur, dit: «Sous prétexte de me protéger, le système restrictif m'a placé au milieu d'une population qui ne consomme ni blé, ni laine, ni viande, en sorte que je ne puis faire que cette agriculture qui convient aux pays pauvres;»--nous savons tout l'effet que ces paroles doivent exercer sur le public.

Lorsque ensuite la question viendra devant la législature, le rôle des hommes pratiques acquerra une importance à peu près exclusive. Il ne s'agira plus alors du principe, mais de l'exécution. On sera d'accord qu'il faut détruire un état de choses injuste et artificiel pour rentrer dans une situation équitable et naturelle. Mais, par où faut-il commencer? Dans quelle mesure faut-il procéder? Pour résoudre ces questions d'exécution, il est évident que ce seront les hommes pratiques, du moins ceux qui se sont rangés au principe de la liberté, qui devront surtout être consultés.

Loin de nous donc la pensée de repousser le concours des _hommes spéciaux_. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour méconnaître la valeur de ce concours.

Il n'en est pas moins vrai cependant, qu'il y a, au fond de cette lutte, des questions dominantes, primordiales, qui, pour être résolues, n'ont pas besoin de ces connaissances technologiques universelles qu'on semble exiger de nous.

«Le législateur a-t-il mission de _pondérer_ les profits des diverses industries?

«Le peut-il sans compromettre le bien général?

«Peut-il, sans injustice, augmenter les profits des uns en diminuant les profits des autres?

«Dans cette tentative, arrivera-t-il à répartir d'une manière égale ses faveurs?

«En ce cas même, n'y aurait-il pas, pour résidu de l'opération, toute la déperdition de _forces_ résultant d'une mauvaise direction du travail?

«Et le mal n'est-il pas plus grand encore, s'il est radicalement impossible de favoriser également tous les genres de travaux?

«En définitive, payons-nous un gouvernement pour qu'il nous aide à nous nuire les uns aux autres, ou, au contraire, pour qu'il nous en empêche?»