Part 11
24.--RÉPONSE À DIVERS.
1er Janvier 1848.
Un journal émané de la classe laborieuse, _la Ruche populaire_, fait remonter au travail l'origine de la _propriété_. _On est propriétaire de son oeuvre._ Nous pensons absolument comme ce journal.
En même temps, il attaque la liberté d'échanger. Nous l'adjurons de dire, la main sur la conscience, s'il ne se sent pas en contradiction avec lui-même. Est-ce être propriétaire de son oeuvre que de ne la pouvoir échanger sans blesser l'honnêteté et en payant l'impôt à l'État? Suis-je propriétaire de mon vin, si je ne le puis céder à un Belge contre du drap, parce qu'il déplaît à M. Grandin que j'use du drap belge?
Il est vrai que la _Ruche populaire_ ne donne pas d'autre raison de son opposition au libre-échange, si ce n'est qu'il se produit dans notre pays _à l'encontre_ des journaux _indépendants_. En cela, fait-elle preuve elle-même d'indépendance? L'indépendance, selon nous, consiste à penser pour soi-même, et à oser défendre la liberté, même _à l'encontre_ des journaux dits _indépendants_.
La même considération paraît avoir décidé une feuille de Lyon et une autre de Bayonne à se mettre du côté du privilége. «Comment ne serions-nous pas pour le privilége, disent-elles, quand nous le voyons attaquer par les journaux ministériels?» Donc, si le ministère s'avisait de réformer les contributions indirectes, ces journaux se croiraient tenus de les défendre? Il est triste de voir les abonnés se laisser traiter avec un tel mépris.
Mais laissons parler le _Courrier de Vasconie_:
«Il est très-vrai que le _Libre-Échange_ a trouvé pour prôneurs tous les journaux ministériels de France et de Navarre, ce qui prouve, pour nous, une impulsion _partie de haut lieu_.»
Ce qu'il y a de pire dans ces assertions, c'est que ceux qui se les permettent n'en croient pas un mot eux-mêmes. Ils savent bien, et Bayonne en fournit de nombreux exemples, que l'on peut être partisan de la liberté sans être nécessairement ministériel, sans recevoir l'impulsion de _haut lieu_. Ils savent bien que la liberté commerciale, comme les autres, est la cause du peuple, et le sera toujours jusqu'à ce qu'on nous montre un article du tarif qui protége _directement_ le travail des bras; car, quant à cette protection _par ricochet_ dont on berce le peuple, pourquoi les manufacturiers ne la prennent-ils pas pour eux? pourquoi ne font-ils pas une loi qui double les salaires, en vue du bien qu'il leur en reviendra _par ricochet_? Les journaux, auxquels nous répondons ici, savent bien que toutes les démocraties du monde sont pour le libre-échange; qu'en Angleterre la lutte est entre l'aristocratie et la démocratie; que la Suisse démocratique n'a pas de douanes; que l'Italie révolutionnaire proclame la liberté; que le triomphe de la démocratie aux États-Unis a fait tomber la protection; que 89 et 93 décrétèrent le droit d'échanger, et que la _Chambre du double vote_ le confisqua. Ils savent cela, et ce sera l'éternelle honte de nos journaux _indépendants_ d'avoir déserté la cause du peuple. Un jour viendra, et il n'est pas loin, où on leur demandera compte de leur alliance avec le privilége, surtout à ceux d'entre eux qui ont commencé par déclarer que la cause du _Libre-Échange_ était vraie, juste et sainte _en principe_.
Quant à l'accusation, ou _conjecture_ du _Courrier de Vasconie_, nous lui déclarons qu'elle est fausse. Le signataire du _Libre-Échange_ affirme sur l'honneur qu'il n'a jamais été en _haut lieu_, qu'il ne connaît aucun ministre, même de vue, qu'il n'a eu avec aucun d'entre eux la moindre relation directe ou indirecte, que ses impulsions ne partent que de ses convictions et de sa conscience.
25.--À MONSIEUR F. BASTIAT, RÉDACTEUR EN CHEF DU LIBRE-ÉCHANGE.
Paris, 25 décembre 1847.
MONSIEUR,
Voulez-vous me permettre de répondre quelques mots à l'_Avis charitable à la_ DÉMOCRATIE PACIFIQUE, que vous avez inséré dans votre numéro du 12 de ce mois?
«Nous avons toujours été surpris, dit l'auteur en débutant, de rencontrer les disciples de Fourier parmi les membres de la coalition qui s'est formée en France contre la liberté des échanges.»
Quelques lignes plus loin, l'auteur cite un fragment d'une brochure que j'ai publiée en 1840, et il veut bien en faire précéder la reproduction des mots suivants: «On a rarement écrit des choses plus fortes, plus pressantes contre le système actuel des douanes.» Après la citation, il ajoute: «Laissons à part la définition de ce que M. Considérant appelle la protection _directe_..... Le régime des douanes est déclaré _anti-social_, _impolitique_, _ruineux_, _vexatoire_. L'abolition de ce système fait partie de ce qui, selon le chef des phalanstériens, doit être l'_âme de la politique française_. On a donc lieu d'être surpris de voir M. Considérant et ses amis se ranger _de fait_ parmi les défenseurs de ce régime; car toutes les fois qu'ils parlent de la liberté des échanges, n'est-ce pas pour la combattre ou la travestir? Comment des hommes intelligents peuvent-ils ainsi briser un de leurs plus beaux titres, etc.?»
Permettez-moi, monsieur, de vous faire observer que la personne _charitable_ qui voudrait nous tirer de l'abîme de contradiction où elle nous croit tombés, tombe elle-même dans une étrange méprise. Son erreur vient d'une confusion que j'ai vraiment peine à m'expliquer.
Il y a, monsieur, trois choses: La question de la _protection_, celle des _douanes_ et celle de la _liberté des échanges_.
Dans le passage cité de ma brochure, je montre de mon mieux la nécessité d'un _système de protection_, et j'indique à quelles conditions, à mon tour, ce système peut être _bon_. Je cherche à prouver que le _système douanier_ est un détestable procédé de protection; j'expose enfin un système de protection _directe_ qui remplacerait très-avantageusement, suivant moi, _celui des douanes_. Ce système, dont l'auteur de l'_avis charitable_ «laisse à part la définition,» tout en protégeant les industries qui, toujours suivant moi, doivent être protégées, satisfait à toutes les conditions de la liberté des échanges, puisqu'il enlève toute entrave à l'introduction des produits étrangers.
Nous reconnaissons donc:
1º La nécessité de protéger le développement de beaucoup d'industries nationales, que la concurrence étrangère anéantirait dans leur marche au travail net;
2º La barbarie du système douanier, au moyen duquel cette protection s'exerce aujourd'hui;
3º L'excellence du système qui protégerait efficacement et directement les industries qu'il convient de soutenir, sans arrêter par des entraves de douane à la frontière les produits étrangers.
Vous, monsieur, vous ne voulez pas de protection, et vous ne vous élevez pas contre le système douanier. Vous acceptez les douanes, seulement vous voulez qu'elles fonctionnent comme instrument fiscal jusqu'à 20 p. 100, mais non comme instrument protecteur. Nous, nous voulons la protection; mais nous ne la voulons pas par des douanes.
Tant que l'on n'entrera pas dans le système de protection _directe_, nous admettons la douane, en vue de la protection qu'elle exerce. Dès qu'on protégera directement avec une efficacité suffisante, nous demanderons la suppression absolue des douanes, que vous voulez conserver à condition qu'elles ne prélèvent pas plus de 20 p. 100. Vous voyez bien, monsieur, que nous n'avons jamais été d'accord, pas plus en 1840 qu'aujourd'hui.
Nous sommes et nous avons toujours été protectionnistes: vous êtes anti-protectionniste.
Nous trouvons barbare et détestable le système douanier; nous ne le souffrons que temporairement, provisoirement, comme instrument d'une protection dont vous ne voulez pas, mais à laquelle nous tenons beaucoup.--Vous, vous ne repoussez les douanes qu'autant qu'elles font de la protection au-dessus de 20 p. 100; vous les maintenez pour donner des revenus au trésor.
En résumé, nous sommes plus _libre-échangistes_ que vous, puisque nous ne voulons pas même de la douane pour cause de fiscalité; et nous sommes, en même temps, _protectionnistes_. Vous, monsieur, et vos amis, vous êtes purement et simplement _anti-protectionnistes_.
Les choses ainsi rétablies dans leur sincérité, vous reconnaîtrez, je l'espère, monsieur, que si nous ne sommes pas d'accord avec vous, nous avons du moins toujours été parfaitement d'accord avec nous-mêmes.
Agréez, etc.
VICTOR CONSIDÉRANT.
* * * * *
À MONSIEUR CONSIDÉRANT, DIRECTEUR DE LA DÉMOCRATIE PACIFIQUE, MEMBRE DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE.
MONSIEUR,
Il est certainement à désirer que les hommes sincères, qui ont le malheur de différer d'opinions sur un sujet grave, n'altèrent pas la lettre ou l'esprit de ce qu'il leur convient de citer; sans quoi le public assiste à un tournoi d'esprit au lieu de prendre une part utile à une discussion qui l'intéresse.
Ainsi, nous aurions tort, si, en citant le passage où vous flétrissez, avec tant de force et de bon sens, la _protection par la douane_, où vous faites une analyse si complète des dommages sans nombre que ce système inflige au pays, nous avions dissimulé que vous étiez partisan d'une _protection directe_, d'une distribution de primes et de secours aux industries qu'il importe d'acclimater dans le pays. Mais nous ne sommes pas coupable d'une telle omission. Il suffit, pour s'en assurer, de jeter un coup d'oeil sur l'article de notre numéro du 12 décembre, qui a donné lieu à votre réclamation.
D'un autre côté, monsieur, permettez-moi de dire que vous interprétez mal la pensée de notre association, quand vous dites QU'ELLE VEUT la douane fiscale. Elle ne la _veut_ pas, mais elle ne l'attaque pas. Elle a cru ne devoir se donner qu'une mission simple et spéciale, qui est de montrer l'injustice et les mauvais effets de la protection. Elle n'a pas pensé qu'elle pût agir efficacement dans ce sens, si elle entreprenait en même temps la refonte de notre système contributif. Chaque membre de notre association réserve son opinion sur la préférence à donner à tel ou tel mode de percevoir l'impôt. Supposez, monsieur, que certains propriétaires des hôtels du faubourg Saint-Honoré ou de la rue de Lille, s'emparant du Conseil municipal de la Seine, où vous ont appelé votre mérite et les suffrages de vos concitoyens, fassent subir à l'octroi un grave changement; qu'ils fassent voter la prohibition du bois à brûler et des légumes, afin de donner plus de valeur aux jardins de ces hôtels. Est-il donc si difficile de comprendre qu'une association pourrait se former ayant pour but de combattre cette énormité, ce fungus parasite enté sur l'octroi, sans néanmoins demander la suppression de l'octroi lui-même, chaque membre de l'association réservant à cet égard son opinion? N'est-il pas sensible qu'il y a là deux questions fort différentes? Supprimer l'octroi, c'est s'engager à supprimer des dépenses ou bien à imaginer d'autres impôts. Cela peut faire naître des opinions fort diverses, parmi des hommes parfaitement d'accord, d'ailleurs, pour repousser l'injustice de messieurs les propriétaires de jardins.
Demander, comme vous le faites, la suppression de la douane, c'est demander la suppression de 160 millions de recettes. Si toutes les dépenses actuelles de l'État sont utiles et légitimes, il faudrait donc que nous indiquassions une autre source de contributions; et quoique notre Association compte dans son sein des hommes d'une imagination très-fertile, je doute beaucoup qu'ils pussent trouver une nouvelle matière imposable. À cet égard le champ de l'invention est épuisé.
C'est donc à la diminution des dépenses qu'il faudrait avoir recours; mais s'il y a des dépenses superflues dans notre budget pour 160 millions, à supposer que nous réussissions à les éliminer, la question qui se présenterait est celle-ci: Quels sont les impôts les plus vexatoires, les plus onéreux, les plus inégaux? car, évidemment, c'est ceux-là qu'il faudrait d'abord supprimer. Or, quels que soient les inconvénients de la douane fiscale, il y a peut-être en France des impôts pires encore; et quant à moi, je vous avoue que je donne la préférence (j'entends préférence d'antipathie) à l'octroi et à l'impôt des boissons tel qu'il est établi.
Nous comprenons que l'État soit réduit à _restreindre_ la liberté, la propriété, l'échange dans un but légitime, tel qu'est la perception de l'impôt. Ce que nous combattons, c'est la _restriction pour la restriction_, en vue d'avantages qu'on suppose à la restriction même. Évidemment, quand on prohibe le drap étranger, non-seulement sans profit pour le fisc, mais aux dépens du fisc, c'est qu'on se figure que la prohibition en elle-même a plus d'avantages que d'inconvénients.
J'arrive à la protection directe. Mais avant, permettez-moi encore une réflexion.
Vous proposez de supprimer la douane, c'est-à-dire de priver le trésor d'une recette de 160 millions. En même temps vous voulez que le trésor fasse des largesses à l'industrie, et apparemment ces largesses ne seront pas petites, car, pour peu que vous ne mettiez pas de côté l'agriculture, comme il y a plus de 2 millions de propriétaires en France, à 50 fr. chacun, cela passera vite cent millions.
Monsieur, il est par trop facile de mettre la popularité de son côté, et de s'attirer les préventions bienveillantes du public inattentif quand on vient lui dire: «Je vais commencer par te dégréver de toutes les taxes, et quand j'aurai mis le trésor à sec, j'en tirerai encore de grosses sommes pour en faire une distribution gratuite.»
Ce langage peut flatter la cupidité; mais est-il sérieux? Dans votre système, je vois bien qui puise au trésor, mais je ne vois pas qui l'alimente. (_V. tome IV, pages 327 à 329._)
Vous croyez indispensable que l'État favorise, par des largesses, certaines industries afin qu'elles se développent. Mais d'où l'État tirera-t-il de quoi faire ces largesses? C'est ce que vous ne dites pas. Du contribuable? Mais c'est lui que vous prétendez soulager.
Ensuite, quelles sont les industries qu'il faudra soutenir aux dépens du public? Apparemment celles qui donnent de la perte. Car vous ne voulez pas sans doute que l'État prenne de l'argent dans la poche du menuisier, du maçon, du charpentier, de l'artisan, de l'ouvrier, pour le distribuer aux gens dont l'industrie prospère, aux maîtres de forges, aux actionnaires d'Anzin, etc.
Mais alors, ces industries ruineuses (devenues lucratives par des largesses du public), je vous demanderai avec quoi elles se développeront. Avec du capital, sans doute. Et d'où sortira ce capital? Des autres canaux de l'industrie où il gagnait sans mettre la main au budget. Ce que vous proposez revient donc à ceci: Décourager les bonnes industries pour encourager les mauvaises; faire sortir le capital d'une carrière où il s'accroît pour le faire entrer dans une voie où il se détruit, et faire supporter la destruction, non par l'industriel maladroit et malavisé, mais par le contribuable.
N'est-ce pas exactement les mêmes injustices, les mêmes désastres que vous reprochez avec tant de vigueur à la protection indirecte, quand vous dites: «Chose incroyable que les industries vigoureuses soient toutes immolées aux industries débiles, rachitiques ou parasites!»
Entre la protection directe et la protection indirecte, la similitude est telle, quant aux effets, que souvent nous avons cru démasquer celle-ci en exposant celle-là. Permettez-moi de vous rappeler ce que j'en ai dit moi-même dans un petit volume intitulé: _Sophismes économiques_. Ce passage commence ainsi (_V. tome IV, pages 49 et suiv._):
«Il me semble que la protection, sans changer de nature et d'effets, aurait pu prendre la forme d'une taxe directe prélevée par l'État et distribuée en primes indemnitaires aux industries privilégiées.»
Et, après avoir analysé les effets de ce mode de protection, j'ajoute:
«J'avoue franchement ma prédilection pour le second système (la protection directe). Il me semble plus juste, plus économique et plus loyal. Plus juste, car si la société veut faire des largesses à quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus économique, parce qu'il épargnerait beaucoup de frais de perception et ferait disparaître beaucoup d'entraves; plus loyal, enfin, _parce que le public verrait clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait faire_.»
Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas attendu la lettre dont vous avez bien voulu m'honorer pour reconnaître tous les mérites de la protection directe.
Oui, comme vous, et par d'autres motifs, il me tarde qu'on nous prenne notre argent sous une forme qui nous permette de voir où il passe. Il me tarde que chacun de nous puisse lire sur son bulletin de contribution à combien se monte la redevance que nous imposent MM. tels ou tels[32].
[Note 32: V. au tome V, la note de la page 483.--(_Note de l'éditeur._)]
Veuillez recevoir, monsieur, l'expression de mes sentiments de considération et d'estime.
FRÉDÉRIC BASTIAT.
26.--LA LIGUE ANGLAISE ET LA LIGUE ALLEMANDE.
Réponse à la Presse.
(_Journal des Économistes._) Décembre 1845.
La Ligue anglaise représente la liberté, la Ligue allemande la restriction. Nous ne devons pas être surpris que toutes les sympathies de la _Presse_ soient acquises à la Ligue allemande.
«Les États, dit-elle qui composent aujourd'hui l'association allemande, ont-ils à se féliciter du système qu'ils ont adopté en commun?... Si les résultats sont d'une nature telle que l'Allemagne, encouragée par les succès déjà obtenus, ne puisse que persévérer dans la voie où elle est entrée, alors nécessairement le système de la Ligue anglaise repose sur de grandes illusions...
«Or, voyez les résultats financiers... D'année en année le progrès est sensible et doublement satisfaisant: les frais diminuent, les recettes augmentent;... la masse de la population est soulagée,... etc.
«Les résultats économiques ne sont pas moins significatifs. De grandes industries ont été fondées; de nombreux emplois ont été créés pour les facultés physiques et pour l'intelligence des classes pauvres; d'abondantes sources de salaires se sont ouvertes; la population s'est accrue; la valeur de la propriété foncière s'est élevée; etc.
«Enfin, les résultats politiques se manifestent à tous les yeux,... etc.»
Après ce dithyrambe, la conclusion ne pouvait être douteuse.
«L'ensemble des faits acquis prouve que la _pensée_ du Zollverein a été une pensée éminemment féconde;... que la combinaison des tarifs adoptés par le Zollverein a été favorable au développement de la prospérité intérieure. Nous en concluons que les principes qui ont présidé à l'organisation du Zollverein ne sont pas près d'être répudiés; qu'ils ne peuvent au contraire qu'exercer une _influence contagieuse_ sur les autres parties du continent européen, et que, par conséquent, les doctrines de la Ligue anglaise risquent de rencontrer, dans le mouvement des esprits au dehors, des obstacles de plus en plus insurmontables...»
Nous ferons observer que la _Presse_ a tort de parler de la _pensée_ du Zollverein, car le Zollverein n'a pas eu qu'une pensée, il en a eu _deux_, et, qui plus est, deux pensées contradictoires: une pensée de _liberté_ et une pensée de _restriction_. Il a _entravé_ les relations des Allemands avec le reste des hommes, mais il a _affranchi_ les relations des Allemands entre eux. Il a exhaussé la grande barrière qui ceint l'Association, mais il a détruit les innombrables barrières qui circonscrivaient chacun des associés. Tel État, par exemple, a vu s'accroître les difficultés de ses relations par sa frontière méridionale, mais s'aplanir les obstacles qu'elles rencontraient jusqu'alors sur ses trois autres frontières. Pour les États enclavés, le cercle dans lequel ils peuvent se mouvoir librement a été considérablement élargi.
Le Zollverein a donc mis en action deux principes diamétralement opposés. Or, il est clair que l'Allemagne ne peut attribuer la prospérité qui s'en est suivie à l'oeuvre simultanée de deux principes qui se contredisent. Elle a progressé, d'accord; mais est-ce grâce aux barrières _renforcées_ ou aux barrières _renversées_? car, quelque fond que fasse le journalisme sur la crédulité de l'abonné, je ne pense pas qu'il le croie encore descendu à ce degré de niaiserie qu'il faut lui supposer pour oser lui dire en face que _oui_ et _non_ sont vrais en même temps.
L'Allemagne ayant été tirée vers le bien et vers le mal, si le bien l'a emporté, comme on l'établit, il reste encore à se demander s'il faut en remercier l'abolition des tarifs particuliers ou l'aggravation du tarif général. La _Presse_ en attribue toute la gloire au principe de restriction générale: en ce cas, pour être conséquente, elle devait ajouter que le bien a été atténué par le principe de liberté locale. Nous croyons, nous, que l'Allemagne doit ses progrès aux entraves dont elle a été dégagée, et c'est pourquoi nous concluons qu'ils eussent été plus rapides encore si, à l'oeuvre de l'affranchissement, ne s'était pas mêlée une pensée restrictive.
L'argumentation de la _Presse_ n'est donc qu'un sophisme de confusion. L'Allemagne avait ses deux bras garrottés; le Zollverein est survenu qui a dégagé le bras droit (commerce intérieur) et gêné un peu plus le bras gauche (commerce extérieur); dans ce nouvel état elle a fait quelque progrès. «Voyez, dit la _Presse_, ce que c'est pourtant que de gêner le bras gauche!» Et que ne nous montre-t-elle le bras droit?
Faut-il être surpris de voir la _Presse_, en cette occasion, confondre les effets de la liberté et du monopole? L'absence de principes, ou, ce qui revient au même, l'adhésion à plusieurs principes qui s'excluent, semble être le caractère distinctif de cette feuille, et il n'est pas invraisemblable qu'elle lui doit une partie de sa vogue. Dans ce siècle de scepticisme, en effet, rien n'est plus propre à donner un vernis de modération et de sagesse. «Voyez la _Presse_, dit-on, elle ne s'enchaîne pas à un principe absolu, comme ces hommes qu'elle appelle des _songe-creux_; elle plaide le pour et le contre, la liberté et la restriction, selon les temps et l'occurrence.»
Pendant longtemps encore cette tactique aura des chances de succès; car, au milieu du choc des doctrines, le grand nombre est disposé à croire que la vérité n'existe pas.--Et pourtant elle existe. Il est bien certain qu'en matière de relations internationales, elle se trouve dans cette proposition: _Il vaut mieux acheter à autrui ce qu'il en coûte plus cher de faire soi-même._--Ou bien dans celle-ci: _Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore bien qu'il en coûte moins cher de les acheter à autrui._
Or, la _Presse_ raisonne sans cesse comme si chacune de ces propositions était tour à tour vraie et fausse. L'article auquel je réponds ici offre un exemple remarquable de cette cacophonie.
Après avoir félicité le Zollverein des grands résultats qu'il a obtenus par la _restriction_, elle le blâme de _restreindre_ l'importation du sucre, et ses paroles méritent d'être citées:
«Ç'a été, de la part de l'Association, une grande faute de laisser prendre un développement si marqué, chez elle, au sucre de betterave... Si elle n'avait pas cédé à la tentation de fabriquer elle-même son sucre, elle aurait pu établir, avec le continent américain et avec une portion de l'Asie, de relations très-profitables... Pour s'assurer ces relations fécondes, l'Allemagne était placée dans une position unique; elle avait le bonheur de ne posséder aucune colonie; par conséquent, elle échappait à la nécessité de créer des monopoles. Elle était libre d'ouvrir son marché à tous les pays de vaste production sucrière, au Brésil, aux colonies espagnoles, aux Indes, à la Chine; et Dieu sait la masse énorme de produits qu'elle aurait exportés comme contre-valeur de ces sucres exotiques, que ces populations auraient pu consommer à des prix fabuleusement bas. Cette magnifique chance, elle l'a perdue le jour où elle s'est mis en tête de faire sur son propre sol du sucre de betterave.»