Uvres Completes De Francois Villon Suivies D Un Choix Des Poesi
Chapter 6
Aux trespassez je fais ce lays, Et icelluy je communique A regentz, courtz, sieges et plaids, Hayneurs d'avarice l'inique, Lesquelz pour la chose publique Se seichent les os et les corps: De Dieu et de sainct Dominique Soient absolz, quand ilz seront mortz
LAYS.
Au retour de dure prison, Où j'ay laissé presque la vie, Se Fortune a sur moy envie, Jugez s'elle fait mesprison! Il me semble que, par raison, Elle deust bien estre assouvie, Au retour.
Cecy plain est de desraison, [P. 91] Qui vueille que de tout desvie; Plaise à Dieu que l'ame ravie En soit, lassus, en sa maison, Au retour!
CLIII.
Item, donne à maistre Lomer, Comme extraict que je suis de fée, Qu'il soit bien amé; mais, d'amer Fille en chief ou femme coëffée, Jà n'en ayt la teste eschauffée, Ce qui ne luy couste une noix, Faire ung soir pour soy la fastée, En despit d'Auger le Danois.
CLIV.
Item, rien à Jaques Cardon, Car je n'ay rien pour luy honneste. Non pas que le jette à bandon Sinon cette Bergeronnette: S'elle eust le chant _Marionnette_, Faict por Marion la Peau-Tarde, D'un _Ouvrez vostre huys, Guillemette_, Elle allast bien à la moustarde.
CLV.
Item donne aux amans enfermes, Oultre le lay Alain Chartier, A leurs chevetz, de pleurs et lermes Trestout fin plain ung benoistier, Et ung petit brin d'esglantier, [P. 92] En tout temps verd, pour gouppillon, Pourveu qu'ilz diront ung _Psaultier_ Pour l'ame du pouvre Villon.
CLVI.
Item, à maistre Jacques James, Qui se tue d'amasser biens, Donne fiancer tant de femmes Qu'il vouldra; mais d'espouser, riens Pour qui amasse-il? Pour les siens. Il ne plainct fors que ses morceaulx; Ce qui fut aux truyes, je tiens Qu'il doit de droit estre aux pourceaulx.
CLVII.
Item, le Camus Seneschal, Qui une fois paya mes debtes, En recompense, mareschal, Pour ferrer oës et canettes. Je luy envoye ces sornettes, Pour soy desennuyer; combien, Si veult, face-en des alumettes. De bien chanter s'ennuye-on bien.
CLVIII.
Item, au Chevalier du Guet Je donne deux beaulx petitz pages, Philippot et le gros Marquet, Qui ont servy, dont sont plus sages, La plus grant partie de leurs aages, Tristan, prevost des mareschaulx. Hélas, s'ilz sont cassez de gaiges, Aller leur fauldra tous deschaulx!
CLIX. [P. 93]
Item, au Chappelain je laisse Ma chapelle à simple tonsure, Chargée d'une seiche messe, Où il ne fault pas grand lecture. Resigné luy eusse ma cure, Mais point ne veult de charge d'ames; De confesser, ce dit, n'a cure, Sinon chambrières et dames.
CLX.
Pour ce que sçait bien mon entente, Jehan de Calays, honnorable homme, Qui ne me veit des ans a trente, Et ne sçait comment je me nomme, De tout ce Testament, en somme, S'aucune y a difficulté, Oster jusqu'au rez d'une pomme Je luy en donne faculté.
CLXI.
De le gloser et commenter, De le diffinir ou prescripre, Diminuer ou augmenter; De le canceller ou transcripre De sa main, ne sceust-il escripre; Interpreter, et donner sens, A son plaisir, meilleur ou pire; A tout ceci je m'y consens.
CLXII.
Et s'aucun, dont n'ay congnoissance, Estoit allé de mort à vie, Audict Calais donne puissance, [P. 94] Affin que l'ordre soit suyvie Et mon ordonnance assouvie, Que ceste aulmosne ailleurs transporte, Sans se l'appliquer par envie; A son ame je m'en rapporte.
CLXIII.
Item, j'ordonne à Saincte-Avoye, Et non ailleurs, ma sepulture; Et, affin que chascun me voye, Non pas en chair, mais en paincture, Que l'on tire mon estature D'ancre, s'il ne coustoit trop cher. De tumbel? Rien; je n'en ay cure, Car il greveroit le plancher.
CLXIV.
Item, vueil qu'autour de ma fosse Ce que s'ensuyt, sans autre histoire, Soit escript, en lettre assez grosse; Et qui n'auroit point d'escriptoire, De charbon soit, ou pierre noire, Sans en rien entamer le plastre: Au moins sera de moy memoire Telle qu'il est d'ung bon folastre.
CLXV.
CY GIST ET DORT EN CE SOLLIER, QU'AMOUR OCCIST DE SON RAILLON, UNG POUVRE PETIT ESCOLLIER, QUI FUT NOMMÉ FRANÇOIS VILLON. ONCQUES DE TERRE N'EUT SILLON.
TESTAMENT. [P. 95]
IL DONNA TOUT, CHASCUN LE SCET: TABLE, TRETTEAULX, PAIN, CORBILLON. POUR DIEU, DICTES-EN CE VERSET.
RONDEAU.
_Repos eternel donne à cil, Lumière, clarté perpétuelle, Qui vaillant plat ny escuelle N'eut oncques, n'ung brin de percil. Il fut rez, chef, barbe, sourcil, Comme ung navet qu'on ree et pelle. Repos éternel donne à cil_.
_Rigueur le transmit en exil, Et luy frappa au cul la pelle, Nonobstant qu'il dist_: J'en appelle! _Qui n'est pas terme trop subtil. Repos eternel donne à cil_.
CLXVI.
Item, je vueil qu'on sonne à branle Le gros Beffray, qui n'est de voire; Combien que cueur n'est qui ne tremble; Quand de sonner est à son erre. Saulvé a mainte belle terre, Le temps passé, chascun le sçait: Fussent gens d'armes ou tonnerre; Au son de luy tout mal cessoit.
CLXVII [P. 96]
Les sonneurs auront quatre miches; Et se c'est peu, demy-douzaine, Autant qu'en donnent les plus riches; Mais ilz seront de sainct Estienne. Vollant est homme de grant peine: L'ung en sera. Quand j'y regarde, Il en vivra une sepmaine. Et l'autre? Au fort, Jehan de la Garde.
CLXVIII.
Pour tout ce fournir et parfaire, J'ordonne mes executeurs, Auxquelz faict bon avoir affaire, Et contentent bien leurs debteurs. Ilz ne sont pas trop grans venteurs, Et ont bien de quoy, Dieu mercys! De ce faict seront directeurs... Escripts: je t'en nommeray six.
CLXIX.
C'est maistre Martin Bellefaye, Lieutenant du cas criminel. Qui sera l'autre? J'y pensoye: Ce sera sire Colombel. S'il luy plaist et il lui est bel, Il entreprendra ceste charge. Et l'autre? Michel Jouvenel. Ces trois seulz, et pour tous, j'en charge.
CLXX.
Mais, au cas qu'ils s'en excusassent, En redoubtant les premiers frais, Ou totalement recusassent, [P. 97] Ceulx qui s'ensuivent cy-après J'institue, gens de bien très, Philip Bruneau, noble escuyer, Et l'autre, son voysin d'emprès, Cy est maistre Jacques Raguyer;
CLXXI.
Et l'aultre, maistre Jaques James, Trois hommes de bien et d'honneur, Desirans de saulver leurs âmes, Et doubtans Dieu Nostre Seigneur. Plustot y metteront du leur, Que ceste ordonnance ne baillent. Point n'auront de contrerooleur, Mais à leur seul plaisir en taillent.
CLXXII
Des testamens qu'on dit le maistre De mon faict n'aura _quid_ ne _quod_; Mais ce sera ung jeune prebstre, Qui se nomme Colas Tacot. Voulentiers beusse à son escot, Et qu'il me coustast ma cornette! S'il sceust jouer en ung trippot, Il eust de moy le Trou Perrette.
CLXXIII.
Quant au regard du luminaire, Guillaume du Ru j'y commectz. Pour porter les coings du suaire, Aux executeurs le remectz. Trop plus mal me font qu'oncques mais Penil, cheveulx, barbe, sourcilz. Mal me presse; est temps désormais [P. 98] Que crie à toutes gens merciz.
BALLADE Par laquelle Villon crye mercy à chascun.
A Chartreux, aussi Celestins, A mendians et aux devotes, A musars et cliquepatins, Servantes et filles mignottes, Portant surcotz et justes cottes; A cuyderaulx d'amours transis, Chaussans sans meshaing fauves bottes, Je crye à toutes gens merciz!
A fillettes monstrans tetins, Pour avoir plus largement hostes; A ribleurs meneurs de butins, A basteleurs traynans marmottes, A folz et folles, sotz et sottes, Qui s'en vont sifflant cinq et six; A veufves et à mariottes, Je crye à toutes gens merciz!
Sinon aux trahistres chiens mastins, Qui m'ont fait ronger dures crostes Et boire eau maintz soirs et matins, Qu'ores je ne crains pas trois crottes. Je feisse pour eulx petz et rottes; Je ne puis, car je suis assis. Bien fort, pour éviter riottes, Je crye à toutes gens, merciz!
ENVOI. [P. 99]
Qu'on leur froisse les quinze costes De gros mailletz, fortz et massis, De plombée et de telz pelottes. Je crye à toutes gens merciz!
BALLADE POUR SERVIR DE CONCLUSION.
Icy se clost le Testament Et finist du pouvre Villon. Venez à son enterrement, Quant vous orrez le carillon, Vestuz rouges com vermillon, Car en amours mourut martir; Ce jura-il sur son coullon Quand de ce monde voult partir.
Et je croy bien que pas n'en ment, Car chassié fut comme un soullon De ses amours hayneusement, Tant que, d'icy à Roussillon, Brosses n'y a ne brossillon, Qui n'eust, ce dit-il sans mentir, Ung lambeau de son cotillon, Quand de ce monde voult partir.
Il est ainsi, et tellement, Quand mourut n'avoit qu'un haillon. Qui plus? En mourant, mallement [P. 100] L'espoignoit d'amours l'esguillon; Plus agu que le ranguillon D'un baudrier luy faisoit sentir, C'est de quoy nous esmerveillon, Quand de ce monde voult partir.
ENVOI.
Prince, gent comme esmerillon, Saichiez qu'il fist, au departir: Ung traict but de vin morillon, Quand de ce monde voult partir.
FIN DU GRAND TESTAMENT.
[P. 101]
POÉSIES DIVERSES
LE QUATRAIN Que feit Villon quand il fut jugé à mourir.
JE SUIS François, dont ce me poise, Né de Paris emprès Ponthoise. Or d'une corde d'une toise Saura mon col que mon cul poise.
L'EPITAPHE
EN FORME DE BALLADE Que feit Villon pour luy et ses compagnons, s'attendant estre pendu avec eulx.
Frères humains, qui après nous vivez, N'ayez les cueurs contre nous endurciz, Car, si pitié de nous pouvres avez, Dieu en aura plustost de vous merciz. Vous nous voyez cy attachez cinq, six: Quant de la chair, que trop avons nourrie, [P. 102] Elle est pieça devorée et pourrie, Et nous, les os, devenons cendre et pouldre. De nostre mal personne ne s'en rie, Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
Se vous clamons, frères, pas n'en devez Avoir desdaing, quoique fusmes occis Par justice. Toutesfois, vous sçavez Que tous les hommes n'ont pas bon sens assis; Intercedez doncques, de cueur rassis, Envers le Filz de la Vierge Marie, Que sa grace ne soit pour nous tarie, Nous preservant de l'infernale fouldre. Nous sommes mors, ame ne nous harie; Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
La pluye nous a debuez et lavez, Et le soleil dessechez et noirciz; Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez, Et arrachez la barbe et les sourcilz. Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis; Puis cà, puis là, comme le vent varie, A son plaisir sans cesser nous charie, Plus becquetez d'oyseaulx que dez à couldre. Ne soyez donc de nostre confrairie, Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
ENVOI.
Prince JESUS, qui sur tous seigneurie, Garde qu'Enfer n'ayt de nous la maistrie: A luy n'ayons que faire ne que souldre. Hommes, icy n'usez de mocquerie Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre!
LA REQUESTE DE VILLON [P. 103] Présentée à la Cour de Parlement, en forme de ballade.
Tous mes cinq Sens, yeulx, oreilles et bouche, Le nez, et vous, le sensitif, aussi; Tous mes membres où il y a reprouche, En son endroit ung chascun die ainsi: «Court souverain, par qui sommes icy, Vous nous avez gardé de desconfire; Or, la langue ne peut assez suffire A vous rendre suffisantes louenges: Si prions tous, fille au souverain Sire, Mère des bons, et soeur des benoistz anges!»
Cueur, fendez-vous, ou percez d'une broche, Et ne soyez, au moins, plus endurcy Qu'au desert fut la forte bise roche Dont le peuple des Juifs fut adoulcy; Fondez larmes, et venez à mercy, Comme humble cueur qui tendrement souspire: Louez la Court, conjoincte au sainct Empire, L'heur des Françoys, le confort des estranges, Procreée la sus au ciel empire, Mère des bons, et soeur des benoistz anges!
Et vous, mes dentz, chascune si s'esloche; Saillez avant, rendez toutes mercy, Plus haultement qu'orgue, trompe, ne cloche, Et de mascher n'ayez ores soulcy; Considerez que je fusse transy, Foye, pommon, et rate qui respire; Et vous, mon corps, vil qui estes ou pire [P. 104] Qu'ours ne pourceau, qui faict son nid ès fanges, Louez la Court, avant qu'il vous empire, Mère des bons, et soeur des benoistz anges!
ENVOI.
Prince, trois jours ne vueillez m'escondire, Pour moy pourvoir, et aux miens adieu dire; Sans eulx, argent je n'ay, icy n'aux changes. Court triumphant, _fiat_, sans me desdire; Mère des bons, et soeur des benoistz anges!
BALLADE DE L'APPEL DE VILLON.
Que dites-vous de mon appel, Garnier? Feis-je sens ou follie? Toute beste garde sa pel; Qui la contrainct, efforce ou lye, S'elle peult, elle se deslie. Quand à ceste peine arbitraire On me jugea par tricherie, Estoit-il lors temps de me taire?
Se fusse des hoirs Hue Capel, Qui fut extraict de boucherie, On ne m'eust, parmy ce drapel, Faict boyre à celle escorcherie: Vous entendez bien joncherie? Ce fut son plaisir voluntaire De me juger par fausserie. [P. 105] Etoit-il lors temps de me taire?
Cuydez-vous que soubz mon cappel N'y eust tant de philosophie Comme de dire: «J'en appel?» Si avoit, je vous certifie, Combien que point trop ne m'y fie. Quand on me dit, présent notaire: «Pendu serez!» je vous affie, Estoit-il lors temps de me taire?
ENVOI.
Prince, si j'eusse eu la pepie, Pieça je fusse où est Clotaire, Aux champs debout comme ung espie. Estoit-il lors temps de me taire?
LE DIT
DE LA NAISSANCE MARIE. Jam nova progenies celo demittitur alto. _Virg._, (ecl. 4, v.7.)
O louée Conception, Envoiée sà jus des cieulx; Du noble Lys digne syon; Don de Jhésus très précieux, MARIE, nom très gracieux, Font de pitié, source de grace, La joye confort de mes yeulx, [P. 106] Qui nostre paix batist et brasse!
La paix, c'est assavoir, des riches, Des povres le substantement, Le rebours des felons et chiches, Très necessaire enfantement, Conceu, porté honnestement, Hors le pechié originel, Que dire je puis sainctement Souverain bien, Dieu éternel!
Nom recouvré, joye de peuple, Confort des bons, de maulx retraicte; Du doux Seigneur première et seule Fille, de son cler sang extraicte, Du dextre costé Clovis traicte, Glorieuse ymage en tous fais, Ou hault ciel créée et pourtraicte, Pour esjouyr et donner paix!
En l'amour et crainte de Dieu, Es nobles flans Cesar conceue; Des petis et grans, en tout lieu, A très grande joye receue; De l'amour Dieu traicte, tissue, Pour les discordez ralier, Et aux enclos donner yssue, Leurs lians et fers delier.
Aucunes gens, qui bien peu sentent, Nourriz en simplesse et confiz, Contre le vouloir Dieu attentent, Par ignorance desconfiz, Désirans que feussiez ung filz; [P. 107] Mais qu'ainsi soit, ainsi m'aist Dieux, Je croy que ce soit grans proufiz; Raison: Dieu fait tout pour le mieulx.
Du Psalmiste je prens les dictz: _Delectasti me, Domine, In factura sua_! Je diz: «Noble enfant, de bonne heure né, A toute doulceur destiné, Manna du Ciel, celeste don, De tous bienfais le guerdonné, Et de nos maulx le vray pardon!»
DOUBLE BALLADE.
Combien que j'ay leu en ung Dit: _Inimicum putes_, y a, _Qui te presentem laudabit_, Toutesfois, non obstant cela, Oncques vray homme ne cela En son courage aucun grant bien, Qui ne le monstrast çà et là: On doit dire du bien le bien.
Saint Jehan-Baptiste ainsi le fist, Quand l'Aignel de Dieu descela. En ce faisant pas ne meffist, Dont sa voix ès tourbes vola; De quoy saint André Dieu loua, Qui de luy cy ne sçavoit rien, Et au Fils de Dieu s'aloua: [P. 108] On doit dire du bien le bien.
Envoyée de Jhesucrist, Rappelles sà jus, par deçà, Les povres que Rigueur proscript Et que Fortune betourna. Cy sçay bien comment y m'en va! De Dieu, de vous, vie je tien... Benoist celle qui vous porta! On doit dire du bien le bien.
Cy, devant Dieu, fais congnoissance, Que creature feusse morte, Ne feust vostre doulce naissance, En charité puissant et forte, Qui ressuscite et reconforte Ce que Mort avoit prins pour sien. Vostre présence me conforte: On doit dire du bien le bien.
Cy vous rens toute obéissance, A ce faire raison m'exorte, De toute ma povre puissance; Plus n'est deul qui me desconforte, N'autre ennuy de quelque sorte. Vostre je suis et non plus mien; Ad ce droit et devoir m'enhorte: On doit dire du bien le bien.
O grace et pitié très immense, L'entrée de paix et la porte, Some et benigne clemence, Qui noz faultes toult et supporte, Sy de vous louer me deporte, [P. 109] Ingrat suis, et je le maintien, Dont en ce refrain me transporte: On doit dire du bien le bien.
ENVOI.
Princesse, ce loz je vous porte, Que sans vous je ne feusse rien. A vous et à vous m'en rapporte. On doit dire du bien le bien.
Euvre de Dieu, digne, louée Autant que nulle créature, De tous biens et vertuz douée, Tant d'esperit que de nature, Que de ceulx qu'on dit, d'adventure, Plus nobles que rubis balais; Selon de Caton l'escripture: _Patrem insequitur proles_.
Port assuré, maintien rassiz, Plus que ne peut nature humaine, Et, eussiez des ans trente-six, Enfance en rien ne vous demaine. Que jour ne le die et sepmaine, Je ne sçay qui me le deffend... A ce propos ung dit ramaine: De saige mère saige enfant.
Dont résume ce que j'ay dit: _Nova progenies coelo_ Car c'est du poëte le dit: [P. 110] _Jamjam demittitur alto_. Saige Cassandre, belle Echo, Digne Judith, caste Lucresse, Je vous congnois, noble Dido, A ma seule dame et maistresse.
En priant Dieu, digne pucelle, Que vous doint longue et bonne vie; Qui vous ayme, MADEMOISELLE, Jà ne coure sur luy envie. Entière dame et assouvie, J'espoir de vous servir ainçoys, Certes, se Dieu plaist, que devie Vostre povre escolier FRANÇOYS.
BALLADE VILLON.
Je meurs de soif auprès de la fontaine, Chauld comme feu, et tremble dent à dent, En mon païs suis en terre loingtaine; Lez un brazier friçonne tout ardent; Nu comme ung ver, vestu en president; Je ris en pleurs, et attens sans espoir; Confort reprens en triste desespoir; Je m'esjouys et n'ay plaisir aucun; Puissant je suis sans force et sans povoir, Bien recueilly, debouté de chascun.
Rien ne m'est seur que la chose incertaine, Obscur, fors ce qui est tout evident; Doubte ne fais, fors en chose certaine; [P. 111] Science tiens à soudain accident; Je gaigne tout, et demeure perdent; Au point du jour, diz: «Dieu vous doint bon soir!» Gisant envers, j'ay grant paour de cheoir; J'ay bien de quoy, et si n'en ay pas un; Eschoicte attens, et d'homme ne suis hoir, Bien recueilly, debouté de chascun.
De riens n'ay soing, si metz toute ma paine D'acquerir biens, et n'y suis pretendant; Qui mieulx me dit, c'est cil qui plus m'attaine, Et qui plus vray, lors plus me va bourdant; Mon ami est qui me fait entendant D'ung cygne blanc que c'est ung corbeau noir; Et qui me nuyst croy qu'il m'aide à povoir. Verité, bourde, aujourd'uy m'est tout un. Je retiens tout; riens ne sçay concepvoir, Bien recueilly, debouté de chascun.
L'ENVOI.
Prince clement, or vous plaise savoir Que j'entens moult, et n'ay sens ne sçavoir; Parcial suis, à toutes lois commun. Que fais-je plus? Quoy? Les gaiges ravoir, Bien recueilly, debouté de chascun.
EPISTRE EN FORME DE BALLADE, A SES AMIS.
Ayez pitié, ayez pitié de moy, A tout le moins, si vous plaist, mes amis! En fosse giz, non pas soubz houx ne may, [P. 112] En cest exil ouquel je suis transmis Par fortune, comme Dieu l'a permis. Filles, amans, jeunes, vieulx et nouveaulx; Danceurs, saulteurs, faisans les piez de veaux, Vifs comme dars, aguz comme aguillon; Gouffres tintans, clers comme gastaneaux, Le lesserez là, le povre Villon?
Chantres chantans à plaisance, sans loy; Galans, rians, plaisans en faictz et diz, Coureux, allans, francs de faulx or, d'aloy; Gens d'esperit, ung petit estourdiz; Trop demourez, car il meurt entandiz. Faiseurs de laiz, de motets et rondeaux, Quand mort sera vous lui ferez chandeaux. Il n'entre, où gist, n'escler ne tourbillon; De murs espoix on luy a fait bandeaux: Le lesserez là, le povre Villon?
Venez le veoir en ce piteux arroy, Nobles hommes, francs de quars et de dix, Qui ne tenez d'empereur ne de roy, Mais seulement de Dieu de Paradiz: Jeuner lui fault dimanches et mardiz Dond les dens a plus longues que ratteaux, Après pain sec, non pas après gasteaux; En ses boyaulx verse eau à gros bouillon; Bas enterré, table n'a, ne tresteaulx: Le lesserez là, le povre Villon?
ENVOI.
Princes nommez, anciens, jouvenceaulx, Impetrez-moy graces et royaulx sceaux, Et me montez en quelque corbillon. [P. 113] Ainsi se font l'un à l'autre pourceaux, Car, où l'un brait, ilz fuyent à monceaux. Le lesserez là, le povre Villon?
LE DEBAT DU CUEUR ET DU CORPS DE VILLON, En forme de Ballade.
Qu'est-ce que j'oy?--Ce suis-je.--Qui?--Toncueur, Qui ne tient mais qu'à ung petit filet, Force n'ay plus, substance ne liqueur, Quand je te voy retraict ainsi seulet, Com pouvre chien tappy en recullet. --Pourquoy est-ce?--Pour ta folle plaisance. --Que t'en chault-il?--J'en ai la desplaisance. --Laisse m'en paix!--Pourquoi?--J'y penseray. --Quand sera-ce?--Quant seray hors d enfance. --Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.
--Que penses-tu?--Estre homme de valeur. --Tu as trente ans.--C'est l'aage d'ung mullet. --Est-ce enfance?--Nenny.--C'est donc folleur Qui te saisit?--Par où?--Par le collet. Rien ne congnois.--Si fais: mouches en laict: L'ung est blanc, l'autre est noir, c'est la distance. --Est-ce doncq tout?-Que veulx-tu que je tance? Si n'est assez, je recommenceray. --Tu es perdu!--J'y mettray resistance. --Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.
--J'en ay le dueil; toi, le mal et douleur. [P. 114] Si fusse ung povre ydiot et folet, Au cueur eusses de t'excuser couleur: Se n'as-tu soing, tout ung, tel, bel ou laid, Ou la teste as plus dure qu'ung jalet, Ou mieulx te plaist qu'honneur ceste meschance! Que respondras à ceste conséquence? --J'en seray hors quand je trespasseray. --Dieu, quel confort!--Quelle saige eloquence! --Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.
--D'ond vient ce mal?--Il vient de mon malheur. Quand Saturne me feit mon fardelet, Ces maulx y mist, je le croy.--C'est foleur: Son seigneur es, et te tiens son valet. Voy que Salmon escript en son roulet: «Homme sage, ce dit-il, a puissance Sur les planètes et sur leur influence.» --Je n'en croy rien; tel qu'ilz m'ont faict seray. --Que dis-tu?--Rien.--Certe, c'est ma créance. Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.
ENVOI.
--Veux-tu vivre?--Dieu m'en doint la puissance! --Il te fault...--Quoy?--Remors de conscience; Lire sans fin.--Et en quoy?--En science; Laisse les folz!--Bien, j'y adviseray. --Or le retiens.--J'en ay bien souvenance. --N'attends pas tant que tourne à desplaisance. Plus ne t'en dy.--Et je m'en passeray.
LA REQUESTE [P. 115] Que Villon bailla à Monseigneur de Bourbon.