Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 9

Chapter 93,431 wordsPublic domain

Fiers rejetons du fameux Loyola, Dont Port-Royal a foudroyé l'école; Vous que jadis sans cesse harcela Le grand Pascal, étayé par Nicole; Vous, qui, de Rome usant les arsenaux, Fîtes frapper du fatal anathême, Pour soutenir votre lâche systême, Les Augustins sous le nom des Arnaud; Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule, A tant de fois éprouvé la férule, Et qui, voyant dans ses puissans écrits De Molina les sentimens proscrits, Contre son livre, au benin Clément Onze, Fites pointer le redoutable bronze; Vous, qui dans Chine alliez à la fois Confucius et Dieu mort sur la croix, Et dont le culte équivoque et commode Rapporte à Dieu celui d'une pagode; De la morale éternels corrupteurs, Qui du salut élargissez la voie; Et qui, guidant, par des chemins de fleurs, Les pénitens que le ciel vous envoie, Au champ de Dieu ne semez que l'ivraie; Des grands du siècle adroits adulateurs; Vils artisans de mensonge et de fourbe; De qui le dos sous l'iniquité courbe; Qui, démasqués et partout reconnus, Êtes pourtant partout les bien venus (Car il n'est lieu de l'un à l'autre pôle Où, dieu merci, n'ayez le premier rôle), Dites-nous donc par quel puissant moyen Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres, Et de coiffer la mître des apôtres Chez l'infidèle et le peuple chrétien? Si l'on en croit vos longs martyrologes, Où le mensonge a tracé vos éloges, L'Inde rougit du sang de vos martyrs; Sur un trépied vous rendez des oracles; Et le payen, avide de miracles, Les voit éclore au gré de ses désirs; L'avide mort, au teint livide et blême, Lâche sa proie à votre voix suprême; Par vous le sang qu'elle a coagulé, Dans les vaisseaux a de nouveau coulé; A l'ordre seul d'un petit thaumaturge, L'air de vapeurs ou se charge ou se purge; Et vous avez à vos commandemens Le vent, la foudre et tous les élémens. A ce propos, on m'a fait certain conte, Mes révérends, qu'il faut que je vous conte: De vers Golgonde, où la terre en son sein, De ses sablons forme la reine pierre, Dont le poli réfléchit la lumière En cent façons, était un jeune essain D'Ignaciens, qui, dans l'âme indienne, Allait, Dieu sait, plantant la foi chrétienne. Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord, Etaient par eux catéchisés d'abord; Les cordeliers qu'ils avaient pour annexe, De leur côté baptisaient le beau sexe. Tout allait bien; et leur apostolat Fructifiait, moyennant ce partage: Si que de Dieu le nouvel héritage Allait croissant avec beaucoup d'éclat. Là, le démon, qu'en figure de bronze, Fait adorer l'ignorance du bonze, Grâces aux fils d'Ignace et de François, Allait perdant tous les jours de ses droits. L'Ignacien, à ces nouvelles plantes, Distribuait les grâces suffisantes, Si largement que l'efficace là Glanait après les fils de Loyola Petitement. Quoiqu'il en soit, les drôles, Par maints bons tours, maintes belles paroles, Passaient pour saints, se faisaient vénérer Du peuple indien qu'ils savaient attirer. Le bruit en vint jusqu'au roi de Golgonde; Ce prince était un vieux payen fieffé, Qui de son diable était si fort coiffé, Qu'il n'encensait que cet esprit immonde; Il voulait voir des apôtres nouveaux, Que de son diable on disait les rivaux. Bien croyait-il entendre des oracles, Et comme Hérode aller voir des miracles. Nos révérends, le crucifix en main, Lui prêchent Dieu mort pour le genre humain, En déclamant contre le simulacre De Satanas. Le roi, dont la bile acre Jà s'échauffait à leur beau plaidoyer, Leur dit: «Messieurs, quand aux dieux on insulte, Et qu'on annonce un si singulier culte, Encor faut-il de preuves l'étayer? Depuis six mois la sécheresse afflige Tout mon royaume; et votre zèle exige Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau. Si dans trois jours vous n'en faites répandre, Comme imposteurs je vous ferai tous pendre; Pensez-y bien. «Nos frocards eurent beau Représenter à l'absolu monarque Que ce serait tenter le Tout-Puissant: «Nous connaîtrons, dit-il, à cette marque, S'il est le Dieu sur la terre agissant.» Force fut donc aux moines de promettre, Sauf à tenter l'avis du baromètre, Qui, consulté par eux tous les instans, Ne répondait jamais que du beau temps. Tous de concert allaient plier bagage, Pour le martire éprouvant peu d'attraits, Quand un frater qu'ils laissaient là pour gage, Et qui pour eux aurait payé les frais, D'un tel départ leur demanda la cause. «Las! dirent-ils, le prince nous propose De décorer nos collets de la hard, S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. --Quoi! voilà tout? Allez, reprit le frère, Par Loyola, patron du monastère, Dites au roi que dès demain matin Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.» Pas ne mentait notre moderne Elie: Du sein des mers un nuage élevé, A point nommé, de sa féconde pluie, Vit du pays chaque champ abreuvé. Et de crier en Golgonde au miracle! Et de donner le bon frère en spectacle! Puis dit tout bas à nos moines joyeux: «Mes révérends, si j'ai tenu parole, Vous le devez à certaine vérole Qu'exprès pour vous me conservaient les cieux. Toutes les fois que l'atmosphère aride Va condensant de nouvelles vapeurs, L'air surchargé de l'élément humide Ne manque pas de doubler mes douleurs.» On n'en dit mot à messieurs de Golgonde, Dans le pays il resta constaté Que ce n'était qu'un fruit de sainteté, Et non celui de cette peste immonde Dont le pénard se trouvait infecté. Puisque le bien naît ainsi du désordre, Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre!

LE SAUT DE LA SOUPENTE.

Dans le lit nuptial, après maintes façons, Au pouvoir d'un lourdaut Perrette abandonnée, S'attendait aux plaisirs que promet l'hyménée; Car, malgré l'innocence, on a certains soupçons: On pleure, on crie, on se lamente Au moindre mouvement que veut faire un époux; Mais s'il laissait en paix reposer l'innocente, Ce serait bien autre peine entre nous. Témoin notre épouse nouvelle, Modestement tapie au bord de la ruelle, Dans le ferme projet de faire le dragon, Si Blaise seulement lui prenait le menton, Et qui voyant le discret personnage, A l'autre bord du lit établir son quartier, Ne put tenir son fier, et le cœur plein de rage, Venait, aventurant près du sot écolier, D'abord un bras, un pied, puis le corps tout entier. Point n'entendait le pauvre sire Ce que voulait l'Amour et permettait l'Hymen, Ce que sa femme voulait dire, En lui serrant les genoux et la main: Il allait s'endormir, lorsque notre épousée Prit le parti, de crainte d'accident, De s'expliquer, sans doute en bégayant. (Car enfin, femme encor doit être embarrassée). «Eh bian! que ferions-nous... là... pour rire un instant? Qu'en dis-tu, Blaise?--Oh oui; c'est fort bien dit, voirment. Eh bian! voyons; queu divertissement?... Un jour de noce il faut une fête complette; Allons...» Et de sauter du lit de la pauvrette. «Où cours-tu?... Laisse-moi. Mais encore... quel sot!.. --J'ons des pommes dans la soupente, Tu les aimes, j'y vole, et tu seras contente: Vois-tu, j'entends à demi mot.» Notre benêt monte à l'échelle; Sa femme furieuse est bientôt sur ses pas, Tire d'abord l'échelle à bas: «Charche; nigaud; charche, dit-elle;» Et puis se remet dans ses draps. Un bon vivant, sûr de plaire à la belle, Qui, pour se divertir un peu, S'était caché dans la ruelle, Voyant qu'Amour lui faisait si beau jeu, Sort brusquement de sa cachette, Se glisse au lit de la fillette, Et d'un baiser vous accole Perrette; «Paix, dit-il, paix! c'est Lucas; A mes transports ne te dérobe pas; C'est un bon compagnon, un amant qui remplace Un mari sot et tout de glace.» Perrette volontiers aurait fait les hauts cris; Mais elle eut éveillé sa mère Qui couchait, voyez-vous, dans le même taudis. Le plus prudent était donc de se taire, Et Perrette se tut. Perrette se taisant, Lucas va son chemin, Lucas marche en avant; Et tandis que, bloti dans sa soupente, Ne pensant pas à son malheur, L'époux cherche des fruits, l'amant cueille une fleur Qu'avec ravissement lui cède son amante. La bonne mère aux écoutes était: «Eh mais! pas trop mal ce me semble; Blaise n'est pas si sot qu'on le contait, En besogne il va tout fin droit; Pour ma fille plus je ne tremble; De ce train-là, tredame, y moudront bien ensemble. --Bon, disait-elle, au plus faible soupir Que l'Amour arrachait à Lucas, à Perrette; Au moindre bruit de la couchette. --Bon, toujours bon... queu noce! queu plaisir! Et puis, ma fille est raisonnable; Y sont fort bian sur ce ton-là, Il est pressant, elle est traitable, Y ne disont plus rian... ma fi, les y voilà.» Bien juste au fond pensait la bonne dame; Précisément l'affaire en était-là. Mais l'époux n'avait part à ce grand opéra, Le benêt ramassait des pommes à sa femme. Chargé comme un mulet, enfin le bon chrétien Cherche l'échelle et ne trouve plus rien. Il appelle Perrette, et puis sa belle mère; Perrette ne dit mot, fait sortir son galant; Mais ardente à savoir tout le fond de l'affaire, La bonne mère, hélas! qui croit chacun content, A son beau fils répond en demandant: «Quelle nouvelle... est-tu bien là, mon gendre? --Oh! palsanguienne, en vérité, J'y suis monté; Mais je ne sais comment descendre. --Eh! glisse-toi, nigaud, sur le côté. --Sur le côté?... voirment, voilà tout le mystère, Grand merci... Pa-ta-tra, mon benêt tombe à terre.» Au bruit de cette chûte, aux cris de mon lourdaut, Mère effrayée, et fille en peine, Du lit à bas ne font qu'un saut, Et vont, sans savoir où, comme la peur les mène. Une lumière enfin vient les rassembler tous, Et montre à la mère étonnée, Blaise étendu loin du lit d'hyménée, Et tombé de plus haut que ne tombe un époux. «Eh mais, lui dit la mère impatiente, Quel saut as-tu donc fait?..--Le saut de la soupente.» La mère regarda Perrette et la comprit; Femmes ont pour s'entendre un merveilleux esprit; Et l'époux seul, plus sot que d'ordinaire, Froissé, raillé, trompé, fut se remettre au lit, Sans rien comprendre à cette affaire.

LE LINCEUL DU PÉLERIN.

Hélène, de pleurs inondée, Songeait au courageux Mainfroi, Qui, dans les champs de la Judée, Combattait au nom de la foi. «Dût ma funeste impatience, Disait-elle, aggraver mon sort, Dieux qui m'enviez sa présence, Rendez-le moi vivant ou mort. Beau manoir, opulens domaines, Présens que m'a fait son amour, Côteaux rians, fertiles plaines, Que j'aperçois de cette tour, Ne m'étalez point vos richesses S'il ne doit plus les partager; De ses regards, de ses caresses, Pouvez-vous me dédommager?» La nuit allait couvrir la terre. Enveloppé d'un noir manteau, Un pélerin, au front sévère, Aborde un page du château: --«Page, va dire à ta maîtresse, Un pélerin daignez ouir; De l'objet qui vous intéresse Il voudrait vous entretenir. --Bon pélerin, à mon veuvage, Quelle allégeance apportez-vous? --J'ai vu l'Iduméen rivage, J'ai vu combattre votre époux. --Ah! rendez la paix à mon âme; Quand finiront tous ces combats? --Votre époux le sait, noble dame, Mieux que personne d'ici bas. --Oh! combien de flèches aigues Ont dû l'atteindre et le blesser! --Les blessures qu'il a reçues, Jà n'est besoin de les panser. --Mais d'où vient, parlez-moi sans feinte, Ne m'apportez-vous de sa part, Ni vrai morceau de la croix sainte, Ni perles fines, ni brocard? --Je n'ai brocard, ni perle fine; Tout ce que j'ai pour vous, hélas! C'est qu'aux champs de la Palestine Votre époux attend le trépas. A ces mots, Hélène éperdue Remplit le château de ses cris; Les pleurs ont obscurci sa vue, La douleur trouble ses esprits. --«Oh, pélerin! malheur t'advienne, Pour m'avoir dit ces mots affreux! Mais ne vas pas penser qu'Hélène Demeure oisive dans ces lieux. Dût ma funeste impatience Aggraver l'horreur de mon sort, Je jouirai de la présence De mon époux vivant ou mort. Page chéri, je t'en conjure, Cherche-moi, dans tout le canton, D'un pélerin l'humble chaussure, La robe grise et le bourdon. Que ces réseaux d'or et de soie, Ces franges, ces rubans, ces fleurs, Tous ces atours faits pour la joie, Cessent d'insulter à mes pleurs. Coupe ma longue chevelure, Prends mon collier, prends mes bijoux, Quelque fatigue que j'endure, Je veux aller voir mon époux. Dût ma funeste impatience Aggraver l'horreur de mon sort, Je veux jouir de sa présence, Et l'embrasser vivant ou mort.» Etonné d'un amour si tendre, Le pélerin lui dit: «Restez, Restez, de grâce; et pour m'entendre, Calmez vos sens trop agités: «Porte mes adieux à ma femme, «Me dit votre époux expirant; «L'instant d'après il rendit l'âme, «Cet anneau d'or est mon garant. --«Comment, ô ciel! le méconnaître? Il vient de moi cet anneau d'or, Il n'aurait pas changé de maître, Si mon époux vivait encor. Mais que cette douceur dernière Aggrave ou non mon triste sort: Je n'ai pu fermer sa paupière; Je veux le voir après sa mort. --Abjure un projet inutile. En vain ton cœur brûlant d'amour Presserait son cœur immobile; Tu ne saurais le rendre au jour. Vas, songe à conserver tes charmes; A ton destin résigne toi; Ne gémis plus, séche tes larmes; Chacun est ici bas pour soi. --Respectez ma douleur amère; Cruel, ne m'opposez plus rien. Dussé-je accroître ma misère, J'irai voir mon unique bien.» Après un moment de silence, «Ma fille, dit le pélerin, Tu peux jouir de sa présence, Sans aller au bord du Jourdain. --Parle, ô mon ange tutélaire! Fais qu'il paraisse devant moi! Mon or, mes joyaux, mon douaire, Toute ma fortune est à toi.» L'étranger, fourbe autant qu'avare, Un livre ouvert devant ses yeux, Feint de lire un jargon barbare Des secrets émanés des cieux. --De ton époux l'ombre fidèle En ces lieux erre nuitamment. Mais la terreur marche avec elle; Un linceul est son vêtement. --N'importe, exauce ma prière. Ah! dussé-je aggraver mon sort; Je n'ai pu fermer sa paupière, Je veux le voir après sa mort. --Ce soir il promet d'apparaître Où sont inhumés tes vassaux. Cours aux pieds du souverain maître, Former des vœux pour son repos. Quand la nuit deviendra plus sombre, Parmi ces tombeaux vas t'asseoir, Et sans approcher de son ombre, Qu'il te suffise de la voir.» Dans sa chapelle solitaire, Long-temps Hélène, avec ferveur, Compte les grains de son rosaire, Ou s'abandonne à sa douleur. Puis d'un fol espoir abusée, Au souffle d'un vent glacial, Les cheveux baignés de rosée, Elle arrive à l'enclos fatal. L'astre des nuits éclaire à peine La cime de ces vieux ormeaux; On n'entend au loin dans la plaine Que le bruit du vent et des eaux; Et dans un coin du cimetière, Hélène qui répète encor: «Je n'ai pu fermer ta paupière; Je viens te voir après ta mort.» A vingt pas d'elle se présente Un fantôme vêtu de blanc; Elle pousse un cri d'épouvante, Et tombe morte au même instant. Le pélerin (que Dieu punisse) Jette le linceul imposteur, Et maudissant son avarice, S'enfonce un poignard dans le cœur.

L'ARMEMENT INUTILE.

Maître Gaspard, marchand et marguillier, A cinquante ans désirant faire souche, Prit jeune femme l'an dernier, Digne en tout point de l'honneur de sa couche. Gertrude était son nom, elle avait mille attraits, OEil bien fendu, petite bouche, Les dents d'ivoire, le teint frais; Gaspard ayant de la bourgeoise garde Été sergent, en certain coin Conservait avec soin Sa vieille épée avec sa hallebarde; Et quand il se trouvait les soirs de bonne humeur, A sa femme il racontait comme, En telle année, il avait eu l'honneur De garder le logis de tel ou tel seigneur; Que dans son temps il était très-bel homme, Mais qu'il paraissait bien plus beau, Quand il avait cocarde à son chapeau. Dans la ville, par aventure Revient un jeune jouvenceau, Leste, bien fait, et d'aimable figure, L'œil tendre, et pourtant un peu fier; Bref, il était d'une tournure A réchauffer les cœurs, même au sein de l'hiver: De plus il était militaire. Il vit Gertrude, et bientôt les désirs Vont leur train; et suivant la coutume ordinaire, Par tendres regards, doux soupirs, Il fait ses efforts pour lui plaire; Il fait plus: certain soir, il la trouve à l'écart; Il dit que, par l'amour percé de part en part, Il va mourir, si la belle ne cède, Et ne lui donne un doux et prompt remède. Avec courroux la belle entend son cas; En vain lui plaît le personnage; Vertu de femme aime à faire fracas; Et puis déjà j'ai dit qu'elle était sage: «Allez, monsieur, n'espérez pas Qu'à mon mari je fasse un tel outrage; Apprenez que, depuis que je suis en ménage, Mon honneur n'a jamais fait le moindre faux-pas.» Le drôle ne perd point courage; Il sait que des femmes l'honneur Est un brouillard, une vapeur, Qui sur la mer des préjugés s'élève, Et se dissipe à la chaleur Des rayons de l'amour, quand cet astre se lève. Le soir Gertrude étant avec Gaspard, Fière d'avoir fait résistance, Va lui conter l'amour de l'égrillard, Comme elle a su le tancer d'importance, Et que n'étant point femme à faire un tel écart, Elle a bien dans son cœur éteint toute espérance. «Parbleu! répond l'époux, c'est bien manquer d'égard, Voyez un peu l'impertinence; Vouloir de moi faire un cornard! Je veux punir son insolence. S'il revient, finement attire le gaillard: Par un demi-soupir ou par un doux regard, Il te faut ranimer sa tendre pétulance; S'il te demande un rendez-vous, Feins l'embarras de quelqu'un qui balance, Et dont l'amour amollit le courroux; Lui même il se viendra livrer à ma vengeance; Caché près de ton lit, armé jusques aux dents, Nous verrons à quel point il porte l'impudence; Et je saurai, quand il en sera temps, Châtier son incontinence; Ne vas pas craindre à contre-temps, Par quelques privautés de blesser la décence; Il payera cher ces doux instans. Sans scrupule, laisse-le faire: L'arrêter sera mon affaire.» Gertrude promet d'obéir. Le lendemain, pressé par le désir, L'amant revient chanter sa litanie. Il reçoit un baiser sur la bouche chérie; On gronde à peine: et sa flamme enhardie Prétend aller de faveur en faveur. On l'arrête, et sa douce amie Promet le lendemain de combler son ardeur. Le soir, la docile Gertrude Ne manque pas de dire à son époux L'heure et l'instant du rendez-vous. «Bon, dit Gaspard, surtout ne fais pas trop la prude, Quand il viendra se rendre à l'atelier? --Ne craignez rien, j'y prendrai garde.» Maître Gaspard monte au grenier Y prend sa vieille hallebarde, Un sabre, un casque et son cimier; Il les dérouille, s'arme, à la glace se mire; Il paraît à ses yeux un Achille, un César; Il met flamberge au vent, pousse en l'air et s'admire. Le jouvenceau, ma foi, va courir grand hasard. L'heure approchant, il va, dans la ruelle, De vengeance altéré, se mettre en sentinelle. Le galant vient, Gertrude se repent D'avoir, par sa coupable adresse, Conduit au piége qui l'attend Amant si plein de gentillesse; Mais trop tard vient ce repentir: Maître Gaspard est trop près d'elle Pour qu'elle puisse l'avertir, Sans s'exposer à paraître infidèle. Elle ne peut, dans cette extrémité, Qu'espérer en la providence Qui, mieux que l'humaine prudence, Peut nous tirer de la calamité. Le jouvenceau que le désir embrase, Trouvant que le plaisir vaut bien mieux qu'une phrase, Veut sans délai lui prouver son ardeur. Elle résiste autant que le veut la pudeur; Et puis enfin... enfin elle s'arrange. L'amant alors tire de ses goussets A deux coups deux bons pistolets, En lui disant: «Voilà, mon ange, De quoi punir les indiscrets, S'ils apportaient obstacle à nos plaisirs secrets.» Notre époux sent alors que le front lui démange; Mais par respect pour les armes à feu, En enrageant il voit jusqu'au bout tout le jeu, Tremblant et respirant à peine, De peur qu'on n'entendît le bruit de son haleine. L'amant, comblé des plaisirs les plus doux, De Gertrude louant les charmes, L'embrasse, et sort en reprenant ses armes. Gaspard lâchant alors la bride à son courroux, Apostrophe Gertrude, et lui dit: «Osez-vous, Après un tel forfait, lever sur moi la vue? --A tort vous êtes mécontent, Que ne l'empêchiez-vous, dit Gertrude à l'instant, Au lieu de rester à froid comme une statue? --Voyant les pistolets, pouvais-je me montrer? --Armé de pied en cap, quand la peur vous entrave, Simple femme, comment pouvais-je être plus brave? Oui, de honte, Gaspard, vous devriez pleurer; C'est par votre rodomontade Qu'en ce jour je perds mon honneur; Sans vos ordres, jamais, ma vertu, ma pudeur, N'auraient souffert une telle incartade; Mais de pareille lâcheté Les tribunaux me feront bien justice; Il me faut une indemnité Pour mon honneur, ou bien qu'on vous traîne au supplice.» Gaspard sentant qu'il avait tort, Et craignant que sa turpitude Ne transpirât par le bouillant transport Du courroux que montrait Gertrude, Pour l'appaiser se fit effort, Et quitta pour jamais et sabre et hallebarde; Mais il ne put détacher sa cocarde.

L'ABBESSE CONDAMNÉE AU CHAPELAIN.