Part 7
Quoi! contre nos pamphlets hérissant vos frontières, Vous formez des cordons, vous dressez des barrières; Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés, De l'égalité sainte apôtres conjurés, Hasardant la vertu de vos bandes guerrières, Souffrir que d'un faux jour les rayons égarés, Perçant l'épais repli de leurs lourdes paupières, Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés, De nos Français nouveaux les façons familières! Quoi! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous, Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous, Verront-ils exposer leur fidèle innocence Aux piéges que leur tend notre indigne licence! Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas; Plaignez plutôt l'erreur de notre indépendance, De cette égalité, fléau de nos climats. Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères, Vos sujets chargés d'or, payant sans assignats Le brigand breveté qui les traîne en galères[26], Pour la mort d'un vieux cerf soustrait à vos ébats. Avant qu'on vous apprît que les hommes sont frères, Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas! Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats, Corrompre l'ouvrier en haussant les salaires, Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas, Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres, Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états, Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . A quoi de l'art des rois on borne les leçons! Transplanter en Brabant les braves de Hongrie, Puis contre les Hongrois armer les Brabançons, Styriens à Milan, Milanais en Styrie: De ce profond mystère est-ce là tout le fin? Combien de temps faut-il pour que le monde enfin De ce royal secret découvre l'industrie? --Mais, depuis six cents ans!--Soit: rien ne prouve mieux Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux. Kaunitz le sentira: sa tête octogénaire Dira: Voici du neuf, voyons, que faut-il faire? Je ne reconnais plus ce commode métier De régir les états pour se désennuyer. Régner est chose grave et devient une affaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voisins des Marquisats[27], vous savez tous qu'en dire, Frédéric, expliquant ses droits régaliens, Forme, allonge, élargit son nouvel apanage; Fait chez vous la police et vous prendra vos biens Par sage surveillance et par bon voisinage, Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens. Déjà de ses _housards_ une troupe impolie A rançonné deux fois les gens de Nuremberg. --Bon! Nuremberg n'est rien: c'est de la bourgeoisie. --D'accord. Mais un moment: Monsieur de Wirtemberg S'attend de jour en jour à la même avanie; C'est un seigneur, un duc, un prince en Franconie. Que répondre? on se tait: l'évêque de Bamberg, Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres, Et du cercle alarmé consulte les chapitres: Publicistes, docteurs, à l'escrime excités, En petit _in-quartos_ resserrant leur logique, Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés, Font admirer de plus cet accord harmonique Qui, par des mouvemens simples, bien concertés, Fait marcher sans délais ce grand corps germanique. Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés; Et par vingt régimens que charme sa réplique, Kalkreuth et Mollendorff, d'avance bien postés, Assurent le succès de sa diplomatique. Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin Attendent, comme on sait, avec impatience, L'arrêté du congrès qui doit livrer la France Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin. De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde, De Rousseau, de Sieyès réformant les erreurs, Nous guérira des maux causés par ces penseurs, Qui, malgré la police, ont éclairé le monde, Et, sans être honorés du poste de commis, Se mêlent d'influer sur les lois d'un pays. C'est un abus affreux: il faut qu'on le corrige; La constitution le demande et l'exige. Il nous faut au-dehors une révision; L'autre est insuffisante, encor qu'elle ait du bon. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Catherine, posant un tome de Voltaire, Ecrit pour condouloir aux chagrins du saint-père. Le pontife attendri, presque privé d'enfans, Veut déjà dans Moscou recruter des croyans; Et bénissant tout bas l'auguste Catherine, Adresse un doux reproche à la grâce divine, Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps D'unir l'église grecque à l'église latine. Hélas! tout vient trop tard: faut-il qu'un si grand bien Commence à s'opérer quand on ne croit plus rien? (_Ce qui suit s'adresse au feu roi de Suède._) Une croisade noble est œuvre méritoire, Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois, Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois, Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire D'Artus, de Galaor, ou d'Oger le Danois. Votre abord si prochain dans la riche Neustrie, Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits, De vos Dalécarliens excitant l'industrie, Préviendra la faillite assez commune aux rois, Mais qu'on leur passe moins aujourd'hui qu'autrefois; Car on se forme enfin; et du fond de l'Ukraine; Avant que d'envoyer sa botte souveraine, Charles, votre patron, balancerait, je crois: Il craindrait qu'à Stockholm on ne se dît peut-être: «Essayons: Il faut voir, sous ce commode maître, »S'il n'eût pas mieux valu, pour un peuple indigné, »Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné. »Ah! nous n'eussions pas vu dépeupler nos campagnes, »En brigands, en soldats, changer nos laboureurs, »Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes, »Et leur fils consumés en précoces sueurs, »Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs.» Vous voyez que déjà la question se pose. Le texte est dangereux; prévenez-en la glose. Gèfle en fournit un autre; et, malgré le succès, Vos états assemblés vers la zône polaire, En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts, Ou contraints de payer, ou payés pour se taire, Dans leurs foyers rendus exposeront les faits, Ces faits accusateurs d'un heureux téméraire. Vous les redoutez peu; j'entends Sémiramis Qui vous dit: «Réprimons ces Français réfractaires, »Prêchant la liberté qui gêne en tout pays; »Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis; »Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires. »Unis pour opprimer, despotes solidaires, »J'espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz; »Marchez et triomphez: la gloire vous appelle »Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle: »Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien. »Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien. »Alexandre, partez pour les plaines d'Arbelle; »La Beauce en offre assez, et vos braves soldats »Qu'en Finlande la gloire a maigri sur vos pas, »Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France, »Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance, »La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers »M'ont présenté l'image en m'offrant leurs lauriers.» Ainsi dit Catherine: et le héros habile, Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet, Jaloux de s'enrichir d'un article secret, La flatte, élève au ciel son génie et son style, Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas Que, sans un fort subside, il ne partira pas. Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne, Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne, Que par les émigrés on croit déjà rempli. Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici: A nos héros français sa voix offre un asile. --Ne vous y fiez pas: sa politique habile Songe à ses intérêts plus qu'à nos émigrans. Adroit à nous ravir nos princes et nos grands, Elle veut transplanter au sein de son empire Le premier de nos arts, le blason qu'elle admire, D'écussons, de lambels tapisser Astracan; Chérin doit recruter pour embellir Cazan: Tel est l'unique but de ses nobles dépenses. Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses, En fiefs, en francs-aleux découper ses états, Tout brillans de comtés, riches de marquisats, Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes, Deux _ordres_, dans le nord, puissances souveraines. --Vous riez.... Si pourtant de ses secours aidés.... --Cent mille arpens de neige, en un jour concédés, Peuvent soudain, s'il plaît à sa munificence, Montrer chez les Kalmoucks la véritable France; La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés. Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie, Voyez-les excitant une active industrie, Encourager de l'œil les travaux roturiers Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie, Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers. De l'Oby, de l'Irtich, les rives délectables Se peuplant de Français présentés, présentables, Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains, Etonner Pétersbourg de leur tributs lointains, Et cet hommage heureux consoler Catherine D'avoir des Osmanlis différé la ruine. --J'entends. Et les Suédois... Gustave? Il est bien loin: Sans avoir d'assignats, sa richesse est en cuivre. Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre, Et de le surveiller son sénat prendra soin. --Vous pourvoyez à tout; je me tais, et pour cause. Quel homme! il ne craint rien.--Oh! je crains quelque chose. --Eh! quoi donc, s'il vous plaît--D'ennuyer: serviteur. --Dieu vous envoie à moi quand j'aurai de l'humeur! Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme, J'aime votre candeur, votre sincérité, Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme. --Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté, J'honore vos vertus et votre loyauté, Comme si j'arrivais de Coblentz ou de Rome ..............
[26] Les galères ne sont pas la punition de ce crime dans tous les états d'Allemagne. Les peines y sont variées. Dans quelques-uns, on attache le coupable entre les cornes d'un cerf, avec des cordes bien enlacées dans son bois: on le chasse ensuite dans la forêt. Ce mot _galères_ n'est ici que l'indication d'un châtiment quelconque.
(_Note de l'auteur._)
[27] Anspach et Bareuth.
ODES.
ODES.
LA GRANDEUR DE L'HOMME,
ODE.
Quand Dieu, du haut du ciel, a promené sa vue Sur ces mondes divers, semés dans l'étendue, Sur ces nombreux soleils, brillans de sa splendeur, Il arrête les yeux sur le globe où nous sommes: Il contemple les hommes, Et dans notre âme enfin va chercher sa grandeur.
Apprends de lui, mortel, à respecter ton être. Cet orgueil généreux n'offense point ton maître: Sentir ta dignité, c'est bénir ses faveurs; Tu dois ce juste hommage à sa bonté suprême: C'est l'oubli de toi-même Qui, du sein des forfaits, fit naître tes malheurs.
Mon âme se transporte aux premiers jours du monde Est-ce là cette terre, aujourd'hui si féconde? Qu'ai-je vu? des déserts, des rochers, des forêts: Ta faim demande au chêne une vile pâture; Une caverne obscure Du roi de l'univers est le premier palais.
Tout naît, tout s'embellit sous ta main fortunée: Ces déserts ne sont plus, et la terre étonnée Voit son fertile sein ombragé de moissons. Dans ces vastes cités quel pouvoir invincible Dans un calme paisible Des humains réunis endort les passions?
Le commerce t'appelle au bout de l'hémisphère; L'Océan, sous tes pas, abaisse sa barrière; L'aimant, fidèle au nord, te conduit sur ses eaux; Tu sais l'art d'enchaîner l'Aquilon dans tes voiles; Tu lis sur les étoiles Les routes que le ciel prescrit à tes vaisseaux.
Séparés par les mers, deux continens s'unissent; L'un de l'autre étonnés, l'un de l'autre jouissent; Tu forces la nature à trahir ses secrets; De la terre au soleil tu marques la distance, Et des feux qu'il te lance Le prisme audacieux a divisé les traits.
Tes yeux ont mesuré ce ciel qui te couronne; Ta main pèse les airs qu'un long tube emprisonne; La foudre menaçante obéit à tes lois; Un charme impérieux, une force inconnue Arrache de la nue Le tonnerre indigné de descendre à ta voix.
O prodige plus grand! ô vertu que j'adore! C'est par toi que nos cœurs s'ennoblissent encore: Quoi! ma voix chante l'homme, et j'ai pu t'oublier! Je célèbre avant toi... Pardonne, beauté pure; Pardonne cette injure: Inspire-moi des sons dignes de l'expier.
Mes vœux sont entendus: ta main m'ouvre ton temple; Je tombe à vos genoux, héros que je contemple, Pères, époux, amis, citoyens vertueux: Votre exemple, vos noms, ornement de l'histoire, Consacrés par la gloire, Élèvent jusqu'à vous les mortels généreux.
Là, tranquille au milieu d'une foule abattue, Tu me fais, ô Socrate, envier ta ciguë; Là, c'est ce fier Romain, plus grand que son vainqueur; C'est Caton sans courroux déchirant sa blessure: Son âme libre et pure S'enfuit loin des tyrans au sein de son auteur.
Quelle femme descend sous cette voûte obscure? Son père dans les fers mourait sans nourriture. Elle approche... ô tendresse! amour ingénieux! De son lait.... se peut-il? oui, de son propre père Elle devient la mère: La nature trompée applaudit à tous deux.
Une autre femme, hélas! près d'un lit de tristesse, Pleure un fils expirant, soutien de sa vieillesse; Il lègue à son ami le droit de la nourrir: L'ami tombe à ses pieds, et, fier de son partage, Bénit son héritage, Et rend grâce à la main qui vient de l'enrichir.
Et si je célébrais d'une voix éloquente La vertu couronnée et la vertu mourante, Et du monde attendri les bienfaiteurs fameux, Et Titus, qu'à genoux tout un peuple environne, Pleurant au pied du trône Le jour qu'il a perdu sans faire des heureux?
Oui, j'ose le penser, ces mortels magnanimes Sont honorés, grand Dieu! de tes regards sublimes. Tu ne négliges pas leurs sublimes destins; Tu daignes t'applaudir d'avoir formé leur être, Et ta bonté peut-être Pardonne en leur faveur au reste des humains.
LES VOLCANS,
ODE.
Eclaire, échauffe mon génie, Muse de la terre et des cieux; Conduis-moi, sublime Uranie, Vers ces abîmes pleins de feux, De l'enfer soupiraux horribles, Arsenaux profonds et terribles Où, dans un cahos éternel, Des élémens la sourde guerre Forme, allume, lance un tonnerre Plus affreux que celui du ciel.
Quels torrens épais de fumée! La terre ouverte sous mes pas Vomit une cendre enflammée: L'antre mugit... Dieux! quels éclats! Des roches dans l'air élancées Retombent, roulent, dispersées. Je m'arrête glacé d'effroi... Un fleuve de feu, de bitume, Couvre d'une bouillante écume Leurs débris poussés jusqu'à moi.
Monts altiers, voisins des orages, Qui recélez dans votre sein Les fleuves, enfans des nuages; Et les rendez au genre humain, C'est dans vos cavernes profondes Que du feu, de l'air et des ondes Fermente la sédition. Au fond de cet abîme immense Je vois la nature en silence Méditer sa destruction.
L'esclave qui brise la pierre, Et qui cherche l'or dans vos flancs, Sent les fondemens de la terre S'ébranler sous ses pas tremblans. Il palpite, écoute, frissonne; Mais le trépas en vain l'étonne, La rage ranime ses sens: Il pardonne au fléau terrible Qui va sous un débris horrible Écraser ses cruels tyrans.
Dieu! quelle avarice intrépide! L'antre pousse un reste de feux: Une foule imprudente, avide, Accourt d'un pas impétueux. Voyez-les d'une main tremblante, Sous une lave encor fumante, Chercher ces métaux détestés, Et, sur le salpêtre et le souffre, Des ruines même du gouffre, Bâtir de superbes cités.
Mortel, qui du sort en colère Gémis d'épuiser tous les coups, Sans doute le ciel moins sévère Pouvait te voir d'un œil plus doux. Mais de la nature en furie Tu surpasses la barbarie; De tes maux déplorable auteur, C'est la rage qui les consomme, Et l'homme est à jamais pour l'homme Le fléau le plus destructeur.
Quand ce globe a craint sa ruine, Quand des feux voisins des enfers Grondaient de Lisbonne à la Chine Et soulevaient le sein des mers, Les assassinats de la guerre Désolaient, saccageaient la terre; Vous ensanglantiez les volcans; Et vous égorgiez vos victimes Sur les bords fumans des abîmes Qui vous engloutissaient vivans.
Eh quoi! tandis que je frissonne, Vous allumez pour les combats Ces volcans, effroi de Bellone, Ces foudres cachés sous ses pas! Contre la terre consternée Quand la nature est déchaînée, Vous l'imitez dans ses horreurs; Et le plus affreux phénomène Dont frémisse la race humaine Sert de modèle à vos fureurs!
Que ne puis-je, arbitre des ombres, Forçant les portes du trépas, Évoquer des royaumes sombres Tous les morts de tous les climats; A chacun d'eux si j'osais dire: Un Dieu t'ordonne de m'instruire Qui t'a conduit au noir séjour? Presque tous, homme impitoyable! Ils répondraient: C'est mon semblable Dont la main m'a privé du jour.
Ah! jetez ces coupables armes; De vous-mêmes prenez pitié: Connaissez, éprouvez les charmes De l'amour et de l'amitié! Que la force, que la puissance, Nobles soutiens de l'innocence, Ne servent plus à l'opprimer. Écartez la guerre inhumaine, Et ne vouez plus à la haine Le moment de vivre et d'aimer.
CONTES.
CONTES.
LA QUERELLE DU RICHE ET DU PAUVRE,
APOLOGUE.
Le riche avec le pauvre a partagé la terre, Et vous voyez comment: l'un eut tout, l'autre rien. Mais depuis ce traité qui réglait tout si bien, Les pauvres ont par fois recommencé la guerre: On sait qu'ils sont vaincus, sans doute pour toujours. J'ai lu, dans un écrit, tenu pour authentique, Qu'après le siècle d'or, qui dura quelques jours, Les vaincus, opprimés sous un joug tyrannique, S'adressèrent au ciel: c'est-là leur seul recours. Un humble député de l'humble république Au souverain des dieux présenta leur supplique. La pièce était touchante, et le texte était bon; L'orateur y plaidait très-bien les droits des hommes: Elle parlait au cœur non moins qu'à la raison; Je ne la transcris point, vu le siècle où nous sommes. Jupiter, l'ayant lue, en parut fort frappé. «Mes amis, leur dit-il, je me suis bien trompé: C'est le destin des rois; ils n'en conviennent guères. J'avais cru qu'à jamais les hommes seraient frères: Tout bon père se flatte, et pense que ses fils, D'un même sang formés, seront toujours amis. J'ai bâti sur ce plan. J'aperçois ma méprise. Je m'en suis repenti souvent, quoiqu'on en dise; Mais, soumis à des lois que je ne puis changer, Je n'ai plus qu'un moyen propre à vous soulager. Je hais vos oppresseurs: les riches sont barbares; Ils paraîtront souvent l'objet de mon courroux; Mécontens, ennuyés, prodigues, vains, bizarres, Ce sont de vrais tourmens: mais le plus grand de tous, C'est l'avarice; eh bien! je vais les rendre avares: C'en est fait, les voilà pauvres tout comme vous.» Ainsi fit Jupiter. Les Dieux ont leur système. Mais, soit dit sans fronder leur volonté suprême, Je voudrais que le ciel, moins prompt à nous venger, Sût un peu moins punir, et sût mieux corriger.
LA JAMBE DE BOIS ET LE BAS PERDU.
Est-ce un conte? est-ce un apologue? Vous en déciderez: voilà tout mon prologue.
Une dame en faveur, je vous tairai son nom, Belle encor quoiqu'un peu passée, Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée: Il fallut en venir à l'amputation. Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance; Mais on se tira bien de l'opération. Bref, on touche au moment de la convalescence: Il fallut s'habiller; une jambe d'emprunt, Dans une double éclisse avec art enchassée, Supplément du membre défunt, Au lieu vacant fut promptement placée: L'autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.
Madame de son lit descendait; mais, hélas! Admirez l'étrange caprice, La malade soudain veut ravoir l'autre bas. On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas: Elle de s'obstiner, soit sottise ou malice; La voilà qui gronde ses gens, Maltraite époux, amis, parens, Troupe indulgente, autour du lit groupée, Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée. Jugez où l'on en fut, lorsqu'en sa déraison Elle parla de quitter la maison! Chez nous même travers s'est montré tout à l'heure. Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris Que perdre le beau nom de monsieur le marquis: Une jambe est coupée, et c'est le bas qu'on pleure.
LE HÉROS ÉCONOME.