Part 4
On a repris, avec bien de la rigueur, le grand lyrique français, pour avoir dit: _Jusques à quand honorerons-nous tes autels? réside le solide honneur et la terrestre masse_. Ces observations étaient justes; mais il me semble qu'on leur a donné une importance que d'aussi petites fautes ne pouvaient mériter. L'injustice consiste principalement à tirer de pareilles inadvertances, qui pourtant sont fort rares dans ce poète, des jugemens généraux sur le mérite de ses productions. Il n'est pas d'ouvrages en vers où l'on ne peut recueillir beaucoup de ces négligences, qu'il est presqu'impossible d'éviter dans un poème aussi difficile que _l'ode_ ou la _tragédie_; et pour s'en convaincre, l'on devrait se rappeler que l'harmonieux Racine, dans sa seule pièce d'_Esther_, à laisser échapper
Cieux! l'éclairerez-vous cet horrible carnage?
Toute pleine du feu de tant de saints prophètes.
Aux plus affreux excès son inconstance passe.
Et faire à son aspect que tout genou fléchisse. Sortez tous.
D'un souffle l'Aquilon écarte les nuages, Et chasse au loin la foudre et les orages. Un roi sage, ennemi du langage menteur, etc.
De ma fatale erreur répareront l'injure.
Ces vers sont pour le moins aussi mauvais et aussi durs que ceux que l'on a reprochés à Rousseau. Mais les remarque-t-on au milieu des beautés dans lesquelles ils sont comme noyés? Tout cela donc est bien peu de chose et mérite à peine qu'on s'y arrête. Venons à des observations plus importantes: les vers suivans nous en offrent quelques unes:
Tel qu'un ruisseau docile Obéit à la main qui détourne son cours, Et laissant de ses eaux partager le secours, Va rendre un champ fertile; Dieu de nos volontés, arbitre souverain, Le cœur des rois est ainsi dans ta main.
Les quatre premiers vers sont parfaits, mais la similitude est mal énoncée, ou plutôt il n'y a pas de similitude du tout; car on peut bien dire: _De même que les ressorts de cette machine obéissent à ma main, ainsi ces chevaux obéissent à la main qui les guide_. Mais la phrase n'aurait aucun sens s'il y avait: _ces chevaux obéissent à la main qui les guide, comme ces ressorts sont dans ma main_. Pour qu'il y ait similitude, il faut que les deux objets comparés soient dans les mêmes attitudes, par rapport aux choses auxquelles ils sont liés.
Or, Racine pèche visiblement ici contre cette règle; car, dans le premier membre de sa composition, _le cheval obéit à la main_; et dans le second, _le cœur des rois est dans la main de Dieu_.
Sur le point que la vie Par mes propres sujets m'allait être ravie.
_Sur le point que_, n'est pas français. _Sur le point_ régit toujours la préposition _de_ suivie d'un infinitif. Aussi on ne dit pas _je suis sur le point que je vais partir, sur le point que cette dignité allait m'être conférée_: mais _sur le point de partir, d'obtenir cette dignité_. Au reste, cette phrase ne peut aucunement trouver place ici. Il aurait fallu, _au moment où la vie_, etc.
Elise dit à Esther:
Au bruit de votre mort, justement éplorée, Du reste des humains je vivais séparée.
Il me semble que _justement éplorée_ est froid et languissant, et qu'Elise, dans l'ivresse de la joie, racontant ce qui s'était passé, eût dû parler avec plus de feu, et non pas motiver une douleur que l'on conçoit aisément dans une femme qui perdait son amie. Je crois remarquer une faute à peu près semblable dans le vers suivant, où Assuérus voyant Esther tomber entre les bras de ses femmes, dit:
Dieu puissant! quelle étrange pâleur, De son teint tout-à-coup efface la couleur!
Ce mot _étrange_ me paraît encore déplacé, parce qu'il est peu naturel. Le premier mouvement d'Assuérus doit être de dire tout de suite, _Dieu puissant! quelle pâleur_, etc.
Détourne, roi puissant, détourne tes oreilles De tout conseil barbare et mensonger.
_Oreilles_ au pluriel n'est ordinairement pas du style noble, surtout lorsqu'il vient seul et sans être accompagné d'une figure. Dans ces vers du rôle de Mardochée, par exemple:
Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
Ce même mot n'a rien qui choque, parce qu'il est préparé par l'image de la voix qui frappe. Cependant, je crois qu'il est mieux encore, quand il est employé au singulier, comme dans Iphigénie en Aulide:
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille, Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
Cette remarque devient plus pénible, lorsqu'on parle de l'Être-suprême, et qu'on l'envisage sous la figure humaine. Alors, si l'on veut nommer quelque partie du corps, on ne doit presque jamais parler qu'au singulier. Ainsi l'on dit, _la main de Dieu m'a soutenu_, et non pas _les mains de Dieu_: _le doigt de Dieu m'a guidé_, et non pas _les doigts de Dieu_.
Cette raison semble être fondée sur la conscience que nous avons tous de la force de Dieu, qui n'a pas besoin de moyens compliqués pour exécuter ses desseins, parce que cela prouverait effort, et que tout n'est qu'un jeu pour sa puissance infinie.
Quel profane en ces lieux s'ose avancer vers nous?
_S'ose avancer_, pour _ose s'avancer_, serait une faute maintenant; mais du temps de Racine, non-seulement cela n'en était pas une, mais cette manière de s'exprimer était préférée à la moderne. Il y a plus de grâce, ce me semble, en cette transposition, puisque l'usage l'autorise, dit Vaugelas dans ses Remarques[12]: «C'est pourquoi il préfère _je ne le veux pas faire_; à _je ne veux pas le faire_. Tous les bons auteurs du siécle de Louis XIV écrivent presque toujours ainsi. Pascal[13], dans sa Xe _Lettre provinciale_, dit: «Je l'entendis bien, car il m'avait déjà appris de quoi le confesseur _se doit contenter_ pour juger de ce regret.» Et Bossuet de même, dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[14]: «Les sens nous gouvernent trop, et notre imagination, qui _se veut mêler_ dans toutes nos pensées, ne nous permet pas toujours de nous arrêter sur une lumière si pure.» Thomas Corneille ne veut pas qu'on en fasse, comme Vaugelas, une règle générale; mais que, dans ce cas, ce soit l'oreille qui décide. Cependant il observe fort bien qu'il est des occasions où l'on ne peut mettre l'un pour l'autre, et où la construction grammaticale exige absolument que le pronom soit auprès de l'infinitif, comme dans cette phrase: il _se vint justifier_ et répondre aux accusations qu'on lui avait faites. «La raison est, dit Corneille, que ces premiers mots, il _se vint répondre_ qui est mal, parce que le pronom _se_ y est superflu, comme on y trouve il _se vint justifier_ qui est bien, parce que le pronom _se_ y est gouverné par _justifier_. On connaît par là que la transposition du pronom personnel _se_ est vicieuse, et qu'il faut dire: _il vint se justifier_ et répondre aux accusations; et auquel cas _il vint_ fait une construction correcte, et s'accommode aussi bien avec _répondre_ qu'avec _se justifier_.» Il pourrait encore résulter un autre inconvénient d'éloigner le pronom de l'infinitif: c'est de changer entièrement le sens par cette transposition. Dans cette phrase, par exemple, _il vit s'ouvrir la porte_: que l'on sépare le pronom _se_ de l'infinitif, on aura _il se vit ouvrir_ la porte, ce qui veut dire toute autre chose. J'ai allongé cet article, parce que M. l'abbé d'Olivet, dont l'autorité est d'un grand poids, semble pencher pour la plus ancienne de ces deux manières de parler[15], et qu'il m'a paru qu'en l'employant, on risquait souvent de tomber dans les fautes dont on vient de parler, principalement dans celle relevée par Corneille.
Et veulent qu'aujourd'hui un même coup mortel Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
[12] Tom. II, pag. 304, édit. 1783, qui renferme les Notes de Patru et de Corneille.
[13] Pag. 143, édit. 1766, in-12.
[14] Tom. Ier, pag. 417. Paris, Didot, 1786.
[15] Voyez sa Remarque sur les premiers vers de la tragédie de _Bajazet_.
On dit dans un sens absolu, _nous sommes tous deux abattus d'un même coup_: _nous nous attendons tous à un même sort_; _c'est toujours le même_ _homme_, et d'autres phrases semblables, où le pronom relatif _même_, exprimant identité de deux choses, ne permet point que le substantif soit suivi d'un adjectif, parce qu'il n'ajoute rien à la clarté de la phrase, qui, au moyen de la comparaison qu'elle renferme, dit tout ce que cet adjectif pourrait dire:
Esther que craignez-vous? suis-je pas votre frère?
_Suis-je pas votre frère_, pour _ne suis-je pas_, est une licence que Racine s'est permise plusieurs fois. Il a dit, dans _Alexandre_, d'une manière moins heureuse:
Sais-je pas que Taxile est une âme incertaine?
et dans les _Plaideurs_:
Suis-je pas fils de maître?
M. de Voltaire, dans ses Remarques sur le _Menteur_ de Corneille, dit, au sujet d'un vers où la particule _ne_ est omise devant le verbe:
«Cette licence n'est pas même permise en prose.» Je le crois bien, mais cela n'est pas une raison pour qu'elle ne le soit pas en vers. La poésie, ce me semble, a bien plus de licence que la prose, ou plutôt la prose n'en devrait avoir aucune. Ces licences rendraient variables les principes de la langue, si l'on se les permettait. Au reste, ma preuve contre Voltaire est ce vers même de Racine, dans lequel _suis-je pas votre frère_ n'est assurément pas désagréable, et n'a été critiqué par personne.
O bonté, qui m'assure autant qu'elle m'honore!
Et ailleurs:
En les perdant, j'ai cru vous assurer vous même.
Dans le premier exemple, le mot _assurer_ doit signifier _rassurer_, _faire perdre la crainte que l'on avait_; et dans ce sens, on l'emploie encore, quoique rarement. Ainsi l'on dit: _j'avais peur, mais cela m'a_ ASSURÉ; _l'habitude de voir le danger_ ASSURE _le soldat_[16]. Mais dans le second vers, ce même mot ne saurait avoir aucun sens; car il doit signifier visiblement, vous _mettre hors de tout péril, de tout danger_, comme quand Assuérus dit:
Mais plus la récompense est grande et glorieuse, . . . . . . . . . . . Plus j'assure ma vie.
[16] _Dict. de l'Acad._
Ce qui s'entend. Mais de ce qu'on peut dire, _assurer la vie de quelqu'un_, ce n'est pas une raison pour pouvoir dire aussi _assurer quelqu'un_, dans le même sens, parce que, dans cette dernière phrase, il y aurait amphibologie. Il paraît au reste que ce mot n'est plus employé dans le sens de _mettre à l'abri du danger_. En style de commerce, on en fait encore usage; mais alors il signifie, ou _garantir le prix des marchandises_ dont un vaisseau est chargé, ou _payer la rançon de l'équipage_, dans le cas où il serait pris par l'ennemi. Ainsi l'on dit: _assurer un navire_ à tant pour cent; _assurer le capitaine et les matelots_[17].
Quiconque ne sait pas dévorer un affront, Ni de fausses couleurs se déguiser le front.
[17] _Dict. de l'Acad._
_Se déguiser_, pris figurément, comme il l'est ici; c'est _se montrer autre que l'on n'est_; et alors il se met absolument, parce qu'il forme un sens complet. Ainsi l'on dit _se mettre un masque sur le visage_, pour _se déguiser_; il _se déguise_ en mille manières. Mais lorsqu'on veut faire suivre ce verbe d'un régime simple, il ne faut point le faire précéder du pronom _se_; il eût donc fallu dire dans ce vers, ni _de fausses couleurs déguiser son front_. Voltaire, dans la Henriade, fait la faute inverse, il dit:
. . . Le héros, à ce discours flatteur, Sentit couvrir son front d'une noble rougeur.
Ici, il eût fallu le réciproque _se couvrir_, parce qu'il y a action d'un sujet sur lui-même, et non pas une action extérieure, comme l'indique le verbe actif _couvrir_.
Je frémis quand je voi Les abîmes profonds qui s'ouvrent devant moi.
Et ailleurs,
Je le voi, mes sœurs, je le voi; A la table d'Esther, l'insolent près du roi A déjà pris sa place.
Racine, à cause la rime, a retranché l'_s_ dans toutes ces premières personnes de l'indicatif. Il a dit aussi, dans _les Plaideurs_:
Oh, Messieurs, je vous tien.
Ce sont de très-petites licences permises aux poètes; celle là l'était d'autant plus, du temps de Racine, qu'il n'y avait pas encore très-long-temps qu'on mettait un _s_ aux premières personnes[18]. Cette _s_ était aussi une licence, que les poètes s'étaient permise d'abord en faveur de l'oreille, mais qui est devenue aujourd'hui une règle que l'on enfreint rarement. Quelques modernes ont profité de la permission de l'ajouter ou de la retrancher. M. de Voltaire, dans sa Henriade, ne la met pas dans le mot _Londre_, pour la facilité de l'élision; et J.-B. Rousseau, dans une de ses odes, dit:
J'ai toujours refusé l'encens que je te doi.
(ODE VII, liv. 1er.)
On traîne, on va donner en spectacle funeste, De son corps tout sanglant le déplorable reste.
[18] Vaugelas, dans ses _Remarques sur la Langue française_, écrit toujours les premières personnes sans _s_ dans les verbes suivans: _je croi_, _je reçoi_, _je sçai_, etc.
Je n'avais lu, depuis long-temps, les Remarques de M. l'abbé d'Olivet sur Racine, lorsque j'achevai mon premier brouillon de ces notes; et peut-être que si je me fusse rappelé plutôt l'ouvrage de cet excellent littérateur, je n'aurais osé entreprendre le mien. Cependant, l'ayant relu, et voyant que je ne m'étais rencontré qu'une seule fois avec mon devancier dans ce qu'il dit sur _Esther_, je ne pensai pas devoir supprimer mon travail. L'endroit où nous nous sommes rencontrés, est précisément sur ce qui regarde ces deux vers. J'aime mieux faire le sacrifice de ce que j'avais dit là-dessus, pour ne pas priver le lecteur de l'excellente remarque de l'abbé d'Olivet; la voici: «On dit absolument _donner en spectacle_, comme _regarder en pitié_, et beaucoup de phrases semblables, où le substantif, joint au verbe par la préposition _en_, ne peut être accompagné d'un adjectif. _Donner en spectacle funeste_ est un barbarisme.» Cette remarque est si juste, que M. l'abbé Desfontaines même en est convenu[19].
Que tout leur camp nombreux soit devant ses soldats, Comme d'enfans une troupe inutile; Et si par un chemin il entre en tes états, Qu'il en sorte par plus de mille.
[19] Voyez le _Racine vengé_.
Les deux derniers vers sont lâches et prosaïques, et le paraissent d'autant plus que toute la strophe jusques-là est magnifique.
On a pu remarquer, dans ces notes critiques sur Racine, que nous n'avons jamais pu citer plus de trois vers de suite qui fussent mauvais; et certes, on serait bien embarrassé de trouver chez lui de longues tirades mal écrites. En voici cependant un exemple dans _Esther_; mais aussi est-ce le seul. Zarès dit à Aman:
Pourquoi juger si mal de son intention? Il croit récompenser une bonne action? Ne faut-il pas, seigneur, s'étonner au contraire, Qu'il en ait si long-temps différé le salaire? Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil; Vous-même avez dicté tout ce triste appareil. Vous êtes après lui le premier de l'empire.
Ces vers ne sont que de la prose rimée. Rien de moins poétique que toutes ces formes de raisonnement, _ne faut-il pas_, _au contraire_, _du reste_; ce style serait à peine soutenable dans la comédie. Racine est habitué si fort à la perfection, qu'on est tout étonné qu'il ait pu laisser subsister de semblables vers.
Avant de terminer ce petit écrit, je vais ajouter quelques notes aux Observations de M. l'abbé d'Olivet sur Racine. Les miennes ne sont pas faites dans l'intention de venger ce poète; car, comme l'a dit ingénieusement M. de La Harpe, il n'avait reçu aucune offense. Je viens seulement proposer mes doutes à ceux qui les croiront assez intéressans pour mériter d'être éclaircis. Je n'offre même toutes mes Remarques que comme de simples doutes littéraires; et si le ton affirmatif m'est échappé quelquefois, c'est que je me suis senti vivement ému, lorsque j'ai cru apercevoir la vérité, et qu'alors je n'ai pu toujours réprimer la vivacité qui entraînait ma plume. Mais lorsqu'on voudra me montrer quelqu'erreur dans mes jugemens, je m'empresserai moi-même à les condamner, parce que je n'ai eu pour motif que de m'éclairer, et non pas la vanité de trancher sur le mérite des grands hommes, dont je sens toute la supériorité.
M. l'abbé d'Olivet blâme ce vers:
Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
Il dit que c'est le seul exemple d'un _le_ pronom relatif, mis après un verbe, et devant un mot qui commence par une voyelle; et il finit par conclure que Racine a senti que l'élision blessait l'oreille, puisqu'à ce vers il en a substitué un autre dans la suite. Dans ce vers de Racine, la remarque est juste, le double son de _la la_ étant désagréable: mais on ne peut en faire une règle générale. Je croirais, par exemple, que cette élision n'a rien de très-dur dans ce beau vers de la Henriade.
Tout souverain qu'il est instruis-le à se connaître: Que ce nouvel honneur va croître son audace.
M. l'abbé d'Olivet observe ici que _croître_ est pour _accroître_, et passe cela comme une licence poétique. Cette remarque est très-juste; et l'autorité de Vaugelas, dont elle est appuyée, la rend incontestable. Il dit positivement que ce verbe est neutre et non pas actif, et que jamais aucun de nos auteurs en prose ne l'a fait que neutre. Vaugelas parle de ses contemporains, comme de Coeffeteau et d'autres; car il est certain qu'il a été actif long-temps avant lui[20], et que l'on s'en servait au lieu _d'accroître_. Ainsi l'on disait, il voulut _croître_ son jardin[21], son enclos. Bossuet même, dans son _Discours sur l'Histoire universelle_[22], dit encore: «Saint Irénée vient un peu après, et l'on voit _croître_ le dénombrement qui se faisait des églises.» La règle de Vaugelas est excellente, aussi a-t-elle prévalu; mais je suis tenté de croire qu'au temps de Racine, elle n'était pas encore bien établie. On est rarement avoué par ses contemporains, lorsqu'on présente de nouvelles règles à suivre; l'empire de l'habitude agit trop puissamment sur nous; et les meilleures idées, pour être universellement adoptées, ont besoin de la sanction du temps.
Ma colère revient, et je me reconnais; Immolons en parlant trois ingrats à-la-fois.
[20] Voyez les _Observations_ de Ménage _sur la langue française_; tom. Ier, pag. 73, 2e édit. de Barbin.
[21] _Dict. de Trévoux._
[22] Tom. Ier, pag. 206.
Ces vers assurément n'ont pas de rime, comme l'a fort bien remarqué M. l'abbé d'Olivet. Il est extraordinaire que les poètes en aient encore conservé plusieurs qui ne sont que pour la vue. Rousseau lui-même, qui là-dessus est si strict, fait rimer quelquefois des imparfaits avec des mots qui se prononcent en _ois_, comme re_çois_, chi_nois_; et Gresset nous offre ces deux vers, dont la rime est suffisante d'après les règles.
Dans ces gracieux jours, sous mes doigts plus légers, Mon chalumeau docile enfantait de beaux airs.
Cependant _légers_ et _airs_ sont des sons absolument différens l'un de l'autre; car si l'on prononçait _légers_, en faisant sentir l'avant-dernière consonne, on tomberait dans l'inconvénient de faire croire que cet adjectif est au féminin, et la clarté en souffrirait trop. Peut-être faudrait-il proscrire aussi les rimes telles que _madame_ et _âme_, _grâce_ et _préface_[23], où l'on fait rimer une longue avec une brève; mais la prosodie française, malgré l'excellent ouvrage de M. l'abbé d'Olivet, est encore trop peu reconnue pour priver les poètes d'une licence qui leur est si commode; ils ont déjà tant d'entraves dans cette langue, qu'il faudrait, je crois, chercher plutôt à les diminuer qu'à les augmenter encore.
[23] Voyez pag. 110 du _Traité de la Prosodie française_ de l'abbé d'Olivet. Paris, 1736, chez Gandouin.
Voilà tout ce que j'avais à ajouter à l'ouvrage de M. d'Olivet. Ses Remarques sur Racine sont en général bien faites, et d'un grammairien profond. Je conseillerai à quiconque voudra étudier la langue française, de les lire avec attention, ainsi que les ouvrages de cet auteur, qui tous sont écrits avec la plus grande pureté. Il a pu se laisser emporter quelquefois à un esprit de systême; mais comme c'est-là ce qu'un écrivain communique le plus difficilement à ses lecteurs, attendu que cet esprit est le résultat de la méditation et de l'enthousiasme, l'effet en est un peu prompt, et par conséquent peu dangereux. Les remarques de détail, plus faciles à saisir, n'en instruisent pas moins; et en rejetant les fausses conséquences d'un principe trop généralisé, on peut toujours profiter de celles qui sont solides et vraies. Peut-être dira-t-on qu'il est difficile de les démêler, lorsqu'elles se trouvent ensemble. Je ne le crois pas: la vérité a son caractère propre; et ce caractère, c'est la clarté, la simplicité. Les rayons qui s'en échappent frappent d'une lumière éclatante qui dissipe aussitôt le brouillard et l'obscurité; le faux au contraire est ingénieux, et s'il en sort quelques étincelles, elles éblouissent; mais l'esprit, en se consultant bien, s'aperçoit toujours que le nuage n'est pas dissipé. Enfin, le faux peut quelquefois persuader; mais le vrai seul peut convaincre.
Résumons maintenant notre opinion sur _Esther_. Cette tragédie, sous le double rapport d'un ouvrage fait par ordre, et entrepris après un silence de douze ans, est un de ces phénomènes dont les archives de la littérature ne rapportent aucun exemple. Le défaut capital du rôle d'Esther l'empêchera toujours d'être accueillie sur la scène. Mais d'ailleurs toutes les parties de la tragédie y sont parfaitement observées. Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du sort de toute une nation. Les développemens de l'action y sont d'autant plus admirables, que presque toutes les scènes sont des chefs-d'œuvre[24], et la péripétie est une des plus belles qu'il y ait au théâtre; car, c'est au moment où Aman s'imagine être au faîte des honneurs, qu'il tombe tout à coup, et qu'une nation entière, dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur. Et puis, quelle diction! Racine, ayant senti lui-même le défaut inhérent au sujet de son ouvrage, paraît avoir cherché à le couvrir, en y répandant avec profusion tous les trésors de sa brillante imagination et de sa plume harmonieuse, et par-là seul avoir dédommagé cette tragédie de ce que ses aînées avaient d'avantage sur elle.
[24] Qu'on lise surtout la 1re et la 3e scènes du 1er acte, la 7e du 2e et la 4e du 3e; et l'on verra s'il existe, en aucune langue, rien de plus parfait.
On chérit généralement Esther avec une sorte de prédilection; on en parle avec complaisance, et beaucoup de gens assurent qu'on la lit plus qu'aucune des autres tragédies de Racine. D'où cela viendrait-il? Est-ce parce qu'elle est mieux écrite, comme quelques littérateurs le prétendent[25], ou parce que, ne paraissant pas sur la scène elle offre d'avantage l'attrait de la nouveauté? En supposant mon hypothèse vraie, ce dont je ne voudrais pas répondre, j'avoue que je penche à croire ce dernier motif plutôt qu'aucun autre. Ce sera toujours une question insoluble que de savoir laquelle des tragédies de Racine l'emporte sur l'autre pour l'élégance de la diction. L'un nommera _Phèdre_, l'autre _Athalie_; un troisième _Iphigénie en Aulide_. Tout cela me prouve bien clairement une chose, c'est qu'elles sont toutes la perfection du style.
[25] Entr'autres, M. Lefranc de Pompignan. Voyez sa lettre à Racine le fils.