Part 25
Je ne vous parlerai pas de moi, je n'en ai pas le courage; les horribles tracasseries que j'ai essuyées depuis quelque temps, la dureté de mon père, il faut trancher le mot, sa férocité, qui incidente maintenant sur le pain qu'il est forcé à me donner, et qui met toute son adresse et tous ses efforts pour me faire mourir de faim (car apparemment il n'a pas encore espéré de me rendre voleur de grand chemin); le départ récent de mon amie qui m'a réellement mutilé, et qui me prive de la seule consolation qui me reste sur la terre, au moment où j'ai le plus lourd fardeau à porter; toutes ces circonstances réunies et l'anxiété d'une situation qui n'a point d'égale me rendraient trop amer de retracer des détails qui vous navreraient le cœur, et loin de me soulager, tirailleraient mes blessures. Mon amie vous dira tout cela, mais elle sera là; et sa physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui l'entoure et la pénètre, adouciront le chagrin que vous causera infailliblement son récit; et moi, je vous déchirerais plutôt que je ne vous attendrirais; outre que vous ne m'entendriez pas, sans un volume de fastidieuses explications qui me tueraient, lorsque vous seriez au courant. Nous recommencerons à causer, et vous ne négligerez plus la correspondance d'un ami malheureux, qui met tant de prix au moindre souvenir de vous, et auquel il reste si peu de jouissance.
Je n'ai certainement pas besoin de vous recommander de faire pour mon aimable amie, et pour le succès de ses démarches, tout ce qui sera en vous, c'est-à-dire, de lui prodiguer vos consolations et vos conseils; vous êtes bon, sensible et généreux: d'ailleurs, c'est pour moi qu'elle travaille; mais je vous jure, mon ami, je vous jure, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne la vaux pas, et que cette âme est d'un ordre supérieur, par la tendresse, la délicatesse et la bonté. Si le comte d'Entraigues est à Paris, avertissez-le de l'arrivée de mon amie; et comme lui est un ardent et adroit solliciteur, concertez-vous tous deux avec lui pour qu'il travaille à mes affaires. Au reste, mon cher ami, un grand point serait de m'obtenir sûreté pour rentrer en France; car il est impossible que je vive ici, si l'on ne m'y ménage pas quelques ressources littéraires, et mon nom effarouche tous les libraires soumis à la censure; mais si je m'y soumets, moi, si je fonde mon pain sur un travail qui ne puisse effaroucher personne, pourquoi donc le même gouvernement qui encourage, qui fait vivre, qui soudoie ici des insectes de l'espèce la plus vile et la plus venimeuse, ne me laisserait-il pas vivre, moi? lui suis-je donc plus désagréable ou plus suspect que Linguet, etc. etc.
Quoiqu'il en soit, mon ami, conseillez, dirigez, consolez ma pauvre amie, et ménagez-moi la possibilité de nous retrouver tous trois. Parlez-moi donc de vous.
Croyez-vous qu'un choix de comédies anglaises réussît en France: c'est-à-dire, qu'un libraire voulût l'acheter? Remarquez que c'est un travail qui ne peut se faire qu'ici; mais je voudrais un marché fixe, afin de ne pas consumer inutilement du temps: il importerait que les lettres fussent ici le plutôt possible.
LETTRE XV.
Paris, 1er janvier 1788.
J'irai vous porter ce matin, mon cher Chamfort, les vœux d'un ami fidèle, affectueux, dévoué, et qui n'aspire aux jouissances d'une fortune indépendante que pour prouver à vous et à un très-petit nombre d'autres mortels, que si jusqu'alors il ne jouissait pas assez du charme de leur société, c'est qu'il ne jouissait pas de lui-même, et que, pour disposer de son âme, de ses principes, de ses talens, il s'était vu obligé d'immoler son temps et ses goûts personnels.
Je passerai donc chez vous, mon ami; mais comme vous pourriez être en course pour les devoirs du jour, je vous prie, par ce billet, de me prévenir si la lettre que vous destinez à la consolation de M. Cérutti sera prête assez tôt pour pouvoir trouver place dans le numéro qui paraîtra vendredi; il faudrait pour cela que je l'eusse mercredi soir au plus tard. Ma question a pour motif, mon cher Chamfort, d'abord la nécessité de pourvoir d'avance à nos mélanges, ensuite le désir de faire ce que vous m'avez persuadé être équitable et décent, assez à temps pour que la sensibilité de M. Cérutti en reçoive un adoucissement, et non un double choc, ce qui arrive toujours dans les querelles renouvelées.
Bon jour, mon très-bon ami, L. C. D. M.
LETTRE XVI.
5 octobre 1790.
Je suis vivement pressé, mon cher Chamfort, de faire exécuter le joli projet dont je vous ai parlé, celui de recueillir ce que j'appelle des vignettes littéraires et philosophiques pour un catalogue raisonné: il faut donc que je m'en occupe, et que je vous prie de vous en occuper assez vous-même pour vous y attacher. Il serait nécessaire, mon bon ami, que je susse quels sont, parmi les grands noms, vos élus, vos favoris: puis-je compter que les poètes grecs et latins seront de ce nombre? Si vous y joigniez nos grands maîtres français, je serais bien riche; et si vous aviez le courage d'aller jusqu'à l'élite des auteurs de mémoires et des moralistes, je le serais jusqu'à faire envie. Un mot sur cela, mon bon ami, comme aussi sur notre dessein de nous réunir pour nous préparer à rire civiquement sur les académies.
_Vale et me ama._
LETTRE XVII.
Mercredi.
Je ne voulais vous remercier, mon ami, qu'au moment où je pourrais vous dire quelque chose sur les infâmes papiers dont on a cru payer votre prose et vos vers, tandis qu'on les eût certainement refusés à la mère de vos talens, je veux dire à votre âme. Le résultat de mes informations est qu'il faut vîte et vîte que vous alliez en personne chez Camus, lequel a fait mettre dans tous les papiers publics la plus brutale injonction, nommément aux membres de l'assemblée nationale, de s'abstenir de toute recommandation auprès du comité des pensions. Il faut donc, mon ami, que je me réserve pour défendre les vôtres, si on les attaque; et c'est ce que je ferai certes avec l'amitié que je vous dois et l'énergie que vous me connaissez: mais, avant tout, allez trouver Camus, et tenez-moi averti de son accueil. Bon jour, mon brave ami, on va copier votre excellente Lucianide[51]: vous l'aurez demain ou après-demain.
_Vale et me ama._
[51] C'est-à-dire, votre diatribe dans le genre de Lucien: c'est le Discours sur les académies.
FIN DES OEUVRES DE CHAMFORT.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE CINQUIÈME VOLUME.
pages.
AVIS 4 Essai d'un Commentaire sur Racine 5 Notes sur Esther 5
ÉPÎTRES 83 Sur la Vanité de la Gloire 85 -- d'un père à son fils, sur la Naissance d'un petit-fils 97 -- à M. *** 104 -- à M. ***, qui avait fait afficher chez son suisse un ordre en vers, de n'ouvrir qu'au Mérite et de refuser la porte à la Fortune 109 Fragment d'une Épître diplomatique, adressée à la coalition des princes armés contre la France 112
ODES 119 La Grandeur de l'Homme 121 Les Volcans 124
CONTES 129 La Querelle du Riche et du Pauvre. Apologue 131 La Jambe de bois et le Bras perdu 132 Le Héros économe 133 Le Rendez-vous inutile 136 Le Chapelier 139 La Mariée sans Mari 140 L'Avare éborgné 140 Fragment d'un Conte. Apologue 141 Prologue d'un autre Conte 142 Calcul patriotique 143 La vraie Sagesse 144 La Jouissance tardive 146 Pâris justifié 147 Le Peintre d'histoire 147 Le Calcul 148 Le Pronom indiscret 148 Le Calendrier des Jésuites 149 Le Saut de la Soupente 154 Le Linceul du Pélerin 157 L'Armement inutile 162 L'Abbesse condamnée au Chapelain 167 Le Coq et le Chapon 169 La Peur de la Mort 171 La Consolation des Cocus 177 La Fidélité à toute épreuve 179 Le Connaisseur 179 La Prude 181 L'Illusion du Cloître 182
POÉSIES DIVERSES 185 Les Fêtes espagnoles 187 Calypso à Télémaque. Héroïde 199 L'Homme de Lettres. Discours philosophique 205 Bacarole imitée de l'italien 213 L'Heureux temps 215 La Vie de Paris 216 Imitation d'Ovide 217 Le Paradis 218 La Vieille de seize ans 221 Candide 222 La Bohémienne 223 Sur l'Élection de MM. Lemierre et de Tressan à l'Académie française 224 Sur la Tragédie de Coriolan, par La Harpe, dont les Comédiens français donnèrent une représentation au bénéfice des Pauvres, le 3 mars 1784 224 Le Siècle a du Caractère 224 L'Abbé de Chaulieu et le cardinal de Bernis 225 Les Jeunes Gens du siècle 227 Vers composés à l'occasion de la fête de M. de Vaudreuil 228 Madrigal 231 A M. de M***, qui m'avait envoyé une tasse de porcelaine avec un quatrain où il me recommandait de ne pas imiter Diogène 231 Vers à M*** 232 A Madame ***, sur une loterie 233 A celle qui n'est plus 234 Imité de l'Anthologie 235 A Madame *** 235 A Madame ***, en lui envoyant un Chien 236 Motifs de mon Silence 236 Imitation de Martial 236 Autre du même 237 Autre du même 237 Moralité 238 Epigramme 238 Autre 239 Sur un Mari 239 Vers mis au bas du portrait de Mirabeau 239 Vers à mettre au bas du portrait de d'Alembert 240 Epigramme contre La Harpe 240 Autre contre le même 241 Autre contre le même 241 Le Roi de Danemarck, en partant de Paris 241 A une femme qui prétendait que ses amis ne s'occupaient pas d'elle 242 Le Palais de la Faveur. Allégorie en vers et en prose 242
LETTRES DIVERSES 253 Lettre Ire. A madame de *** 255 II. A .... 256 III. A .... 259 IV. A Madame de S*** 262 V. A .... 266 VI. A madame d'Angevilliers 270 VII. A M. l'abbé Roman 272 VIII. Au même 279 IX. A madame d'Angevilliers 284 X. A l'abbé Morellet 285 XI. A M. de Vaudreuil 293 XII. A M. Panckouke 302 XIII. A madame Agasse 304 XIV. A la même 305 XV. A la même 306 XVI. A la même 309 XVII. Réponse à un anonyme 310 XVIII. 313 XIX. 317 XX. A la Citoyenne *** 321 XXI. Au citoyen Laveau, rédacteur du journal de la Montagne 322 XXII. A ses concitoyens 325
DEUX ARTICLES EXTRAITS DU JOURNAL DE PARIS 337 Entretien entre un des auteurs du journal de Paris et un ami de Chamfort 339 Variétés 347
LETTRES DE MIRABEAU A CHAMFORT 351 Lettre Ire. 353 II. 362 III. 368 IV 370 V. 374 VI. 375 VII. 382 VIII. 386 IX. 387 X. 398 XI. 407 XII. 419 XIII. 426 XIV. 429 XV. 434 XVI. 435 XVII. 436
FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME.