Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 22

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Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir employé de l'argent à une acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, même pour cette faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache: raison assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos semblables; et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde peut-être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien.

Bon jour, mon bon ami; je vous aime avec une extrême tendresse. Je travaille, et cela ne vient pas mal; je vous en souhaite autant; mais c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son ouvrage sans le refaire; et je serais bien fâché que cette contrariété-là vous arrivât; car vous enverriez promener votre besogne. _Vale et me ama._

_P. S._ Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que je pourrai voir mon rapporteur dimanche prochain à midi. Vous jugez bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût livré; mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis. Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien; et avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce _post-scriptum_.

LETTRE VII.

Lundi.

Me voilà bientôt convaincu, mon ami, que j'ai perdu une de vos lettres, car vous ne m'eussiez pas écrit la veille; assurément, vous m'en eussiez averti hier, et je ne vois rien qui puisse me faire présumer que vous ayez changé l'ordre accoutumé, ains au contraire. En conséquence, j'ai recommencé mes réclamations; et puisque vous arriverez demain, vous demanderez vous même à la poste ce qu'est devenu votre lettre, ou vous me donnerez l'espèce de billet sur lequel ils ne badineront pas.

Votre lettre est bien, mais seulement parce que l'on ne peut pas trouver mal ce que vous écrivez; et tout au plus à ce degré qui me faisait dire de la chanson du V. de N.: elle est ce qu'il faut, pour ne dire pas, elle est mauvaise. Ceci est vrai de la chanson, parce que l'homme a passé à côté d'une jolie idée, ce qui en idiôme de talent, s'appelle _rater_. Or, le vrai talent ne rate pas. Votre lettre à vous n'est que bien, parce qu'elle n'est que douce et tendre, et que vous montrez toujours le vaincu, le subjugué, ce qui peut avoir deux inconvéniens; le premier, de beaucoup reculer, ou tout au moins suspendre vos progrès; le second, d'induire en erreur la pauvre créature, au point qu'elle fera quelque lourde sottise, dont elle ne s'apercevra que lorsque votre patience lassée et son amour propre humilié ne lui permettront guère plus qu'à vous de rétrograder. Je vous avais donné un bien meilleur conseil: alternez, vous avais-je dit; une lettre douce et tendre, quoique assaisonnée, tel jour; une lettre fine, vive, sémillante et narquoise le jour d'après. Qu'elle ne soit jamais sûre de son fait. C'est l'_a b c_ en amour. C'était donc le tour de la lettre de dix pages; et quoique ce soit un mal très-réparable, c'en serait peut être un assez grand, si vous persévériez; et c'en est même un à ce cran, parce qu'en revenant demain, vous n'aurez point de réponse à cette dernière, de sorte que je ne vois pas bien la transition.

Au reste, je ne vous entretiendrai pas plus long-temps aujourd'hui de cette syrène, comme vous l'appelez; car nous ferons demain, à cet égard, une main à fond; et mon procès, ou plutôt mes procès et mes courses ne me laissent pas respirer. C'est de mercredi en huit que je serai rapporté: ainsi je n'ai pas grand temps à perdre; et pour comble de contrariété, l'incident que m'a suscité mon père au parlement, et qui, en termes de palais, est évidemment un coup monté, me fait perdre un temps incroyable, attendu que les gens qu'il me force à voir sont dispersés aux quatre coins de Paris. Mais le plus pressé, c'est l'admission de ma requête. Une seule voix, je vous le répète, mon cher; que votre aimable et précieux ami s'ingénie avec sa circonspection et son adresse ordinaires; il aura aisément deviné que M. Bignon, qui est mort, ne siégera pas; et mieux ou plutôt que moi, il saura qui a remplacé M. Daguesseau.

Vous êtes bien aimable de m'avoir sacrifié Navarre; mais vous le seriez davantage de pousser votre besogne, 1º. parce que vous êtes digne de mettre la gloire à régner chez vous; 2º parce que la besogne presse, et tellement qu'il m'a fallu entrer en explication avec F.....[49], pour expliquer le retard. Ne vous fiez pas sur le temps qu'il me faut à moi; car si j'avais le manuscrit que M. Thomas a gardé pour y faire ses notes, tout serait refondu, attendu que les morceaux de rapport, et même les soudures, sont prêts. Sans doute, c'est un ouvrage nouveau; mais ce n'est pas une raison pour qu'il s'éternise, surtout depuis qu'on en parle, car l'attente à remplir est toujours une pénible destinée. Au reste, je vous avertis que je me sauve sur la lettre; voyez si, pour la première fois, vous voulez avoir induit en erreur un ami. Eh! mon cher paresseux, tranquillisez-vous; je connais mieux votre talent que vous même, sans quoi je n'aurais pas tant de sécurité. Mais un point sur lequel je n'en saurais avoir, c'est votre santé; et je vous interdis, de par l'amour, toute espèce de travail, si cette agitation que vous appelez la fièvre, et qui n'est qu'un mouvement nerval, sans quoi je vous en aurais parlé plutôt, revenait seulement encore une fois.

[49] Franklin. C'est toujours de l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus qu'il s'agit.

Je serai demain mardi, à cinq heures du soir, à l'hôtel de Vaudreuil; nous causerons, nous nous promènerons si vos jambes ont besoin de recouvrer du mouvement, ou nous resterons, nous prendrons des glaces aux Tuileries, ou vous viendrez en prendre ici. En un mot, nous ferons ce que vous voudrez: suffit que je serai _al suo commando_.

Vous avez d'autant plus de raison de ne pas hasarder de lettres, que le brutal a fait un tapage épouvantable sur un propos de madame de Flahaut, qui a prétendu qu'on disait dans le monde, que La Harpe était le tenant chez Aspasie, depuis la maladie hibernoise. Vous noterez qu'Aspasie a vu La Harpe une fois depuis deux mois. N'importe, le moribond celtique a écrit que ce n'était pas assez que cela ne fût pas, qu'il fallait encore qu'on ne le dît pas. J'ai lu cette belle phrase, et Aspasie a un peu murmuré. Mais jugez quelle étincelle ferait une lettre vôtre dans ce magasin à bile. Je finis, car je n'ai pas un moment à moi; et j'en suis malheureux, je vous assure. Bon jour, mon ami.

LETTRE VIII.

Mardi.

Mon bon ami, dans la nécessité de parler à M. l'abbé de Périgord, je prends le parti de l'attendre chez lui; car ma lettre deviendrait la mort de Turenne. Je ne sais où ceci me mènera, ni par conséquent, si je pourrai vous voir ce matin: or, cet après-midi, je suis obligé de courir. M. Lefebvre d'Ammécourt ayant jugé à propos de me gagner hier mon procès contre l'Ami des hommes, c'est un triste sujet de félicitation que celui du gain d'un procès contre son père; mais quand on a le malheur de plaider contre lui, encore faut-il gagner ce qu'on s'est cru le droit de disputer. Au reste, je me console à d'autant plus juste titre de cette extrémité, que c'était mon père qui était l'agresseur, et qu'il n'a jamais voulu arbitrer. Adieu, mon cher ami; à ce soir, ou à demain matin.

LETTRE IX.

Londres, 20 août 1784.

Mon dieu, mon ami, mon cher ami! que je suis inquiet! qu'il est cruel pour moi de vous avoir quitté dans ce moment, de n'être pas votre garde-malade, de ne pas savoir, aussitôt que ma pensée, comment votre pouls bat, et si vous souffrez, ou si vous êtes soulagé! Mon Henriette a rapporté tant de peines dans mon sein, en me racontant toutes celles que votre état lui avait faites, et tant d'attendrissement, en me parlant de vos touchans adieux! Vous êtes-là sous mes yeux, brûlant, agité, tourmenté, sans que je puisse détourner un moment ma pensée de votre lit et de votre fièvre. Ce n'est pas que votre état soit alarmant, je le sais; et s'il l'eût été, tous les chevalets de la Bastille exposés à ma vue ne m'auraient pas fait partir. Mais vous souffrez! Eh, mon dieu! n'est-ce donc rien de souffrir? c'est presque tout, dans un passage si court et si incertain. Mon ami! vous ne pouvez pas écrire; je ne veux pas que vous écriviez, à moins que ce ne soit deux lignes qui me rassurent par la vue de vos caractères: mais suppliez M. R.... de remplir, en votre nom, cet office et ce devoir d'ami: il ne me refusera point cette consolation; il me rendra la justice de croire que je paierais, et de grand cœur, le même tribut à son amitié pour vous; mais il a le bonheur de vous garder, lui! et ne m'en doit-il pas plus de compassion et de complaisance, à moi qui vous ai quitté dans un moment si critique pour tous deux, à moi qui, peut-être, hélas! ne vous embrasserai pas de long-temps, et qui m'étais fait une si douce habitude de ne penser, de n'observer, de ne sentir qu'avec vous, de n'agir que sous vos yeux, de n'avoir qu'une âme avec mon meilleur et presque mon unique ami? O mon cher et digne Chamfort! combien les bonnes gens sont des êtres d'habitude! et combien vous avez peu de besoin de cet attrait d'habitude, pour être nécessaire à ceux dont vous avez daigné vous laisser connaître! Je sens qu'en vous perdant, je perds une partie de mes forces. On m'a ravi mes flèches. O mon ami! recouvrez votre santé; et que votre amitié, vos consolations, vos conseils, vos lettres versent du baume dans mon cœur, m'apprennent à supporter une situation si nouvelle, quoique déjà éprouvée à l'honorer, à l'embellir, et me rendent enfin capable d'être digne de tous les sentimens que vous m'avez montrés.

C'est de cette ville souveraine, qui, bâtie de briques, et sans élégance ni noblesse dans ses édifices, montre la Tamise et son port superbe, et semble dire: «qu'oseriez-vous me comparer? que l'Océan, que les mondes apportent ici leurs tributs!» c'est de cette ville que je vous écris à la hâte, les yeux distraits par une foule d'objets nouveaux, l'esprit occupé de mille soins pénibles au présent et dans l'avenir, mais le cœur et l'imagination pleins de vous.

Notre voyage ferait un roman; vous savez une partie des inconvéniens qui ont précédé notre départ; vous aurez éprouvé sans doute à Paris le temps dont nous avons été accueillis dans la route; et vous ne vous ferez jamais d'idée de notre passage, qu'après avoir essuyé une tempête. Nous avons été deux fois au moment de périr: une fois par la seule force du vent et de la mer qui écrasait notre frêle paquebot; et une fois à l'entrée de l'Adder, c'est-à-dire presque au port; en revirant de bord, un faux coup de timon et un cable caché sous une vague terrible nous ont mis au moment de chavirer; on avait, sur le pont, de l'eau au-dessus du genou. Le capitaine, l'un des plus intrépides marins de ce genre, s'est cru perdu, et ne voulait pas, disait-il, survivre à son vaisseau. Heureusement, ma pauvre amie était dans cet horrible état appelé mal de mer, dont l'effet moral est de rendre insouciant de tout et sur tout, si ce n'est sur l'espoir que la mer engloutira le supplice et le supplicié. J'ai vomi le sang, moi qui n'ai jamais été malade sur mer, et mes nerfs ne sont pas encore remis.

Aussitôt débarqués, nous avons pris la poste dans la compagnie d'un Irlandais que je croirais honnête homme, si je n'avais toujours pensé que c'est-là que s'arrête la toute-puissance divine; d'une Française qu'il avait pris la liberté d'enlever à sa famille, du droit qu'a tout Irlandais de s'approprier une riche héritière; et d'un ministre anglais, homme doux, modéré et fort instruit; nous avons pris la poste, dis-je, et ce n'est pas par magnificence; mais tous les élégans de l'Angleterre et la partie brillante de la cour étant à Brightemlstone, parce que le prince de Galles y prend les eaux, il n'y a pas une seule diligence où l'on puisse trouver place. Au reste, les postes, qui sont excellentes, et fournissent par obligation des voitures comparables à nos voitures de maître, sont à peine aussi chères qu'en France, quoique plus longues et trois fois plus rapidement franchies. Il suit cependant de cette manière de voyager que, malgré les talens économiques et l'industrie hibernoise de notre compagnon que j'ai créé maréchal-général des logis de la caravane, notre voyage nous a coûté trois fois ce qu'il devait nous coûter. Et d'autant que le paquebot ne partait qu'à trois jours de distance de celui de notre arrivée, et que les difficultés pour le passeport devenaient inquiétantes, j'ai frêté un navire. Si je ne craignais de divulguer des secrets qui peuvent, dans la foule, servir à quelques honnêtes gens comme ils nous ont servi, je vous démontrerais combien ces sublimes formalités de notre inquisition, appelée amirauté, sont inutiles à toute autre chose qu'à faire gagner de l'argent aux huissiers visiteurs: digne résultat de toute législation réglementaire!

Nous avons dîné à Brightemlstone, avec la meilleure viande de boucherie que j'aie mangée de ma vie; et comme le seul acte de toucher un plancher anglais brûle la bourse, surtout dans le voisinage de la cour (car l'or est la mandragore de toutes les cours), nous avons été coucher à Lewis. N'êtes-vous pas scandalisé qu'un bourg anglais porte le nom d'un de nos rois? Depuis, et dès Lewis, nous avons parcouru le plus beau pays de l'Europe, par la variété des sites et de la verdure, la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et l'élégance rurale de chaque propriété. C'est un attrait pour les yeux; c'est un charme pour l'âme, qu'il est impossible d'exagérer. Les approches de Londres sont entre autres d'une beauté champêtre dont la Hollande même ne m'a point fourni de modèles; j'y comparerais plutôt quelques vallées de la Suisse; car (et cette observation très-remarquable saisit à l'instant des yeux exercés) ce peuple dominateur est avant tout et surtout agricole au sein de son île; et voilà ce qui l'a sauvé si long-temps de ses propres délires. Je sentais mon âme fortement et profondément saisie, en parcourant ces contrées plantureuses et prospères; et je me disais: Pourquoi donc cette émotion si nouvelle? Ces châteaux, comparés aux nôtres, sont des guinguettes. Plusieurs cantons de la France, même de ses provinces les plus médiocres, et toute la Normandie que je viens de traverser, sont assurément plus beaux, de par la nature, que toutes ces campagnes. On trouve çà et là, mais partout dans notre pays, de beaux édifices, des ouvrages fastueux, de grands travaux publics, de grandes traces des plus prodigieux efforts de l'homme; et cependant ceci m'enchante bien plus que le reste ne m'étonne. C'est que ceci est la nature améliorée et non forcée; c'est que ces routes étroites, mais excellentes, ne me rappellent les corvoyeurs que pour gémir sur les lieux où ils sont connus; c'est que cette admirable culture m'annonce le respect de la propriété; c'est que ce soin, cette propriété universelle est un symptôme parlant de bien-être; c'est que toute cette richesse rurale est dans la nature, et ne décèle pas l'excessive inégalité des fortunes, source de tant de maux, comme les édifices somptueux entourés de chaumières; c'est que tout me dit ici que le peuple est quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre exercice de ses facultés, et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de choses.

Et prenez garde, mon ami, que c'est si bien là la vraie cause de l'effet sur lequel je raisonnais, qu'arrivé à Londres, et cette superbe Tamise (qu'il ne faut comparer à rien, parce que rien ne lui est comparable) une fois franchie, rien ne m'a plus étonné ni même fait plaisir, si ce n'est les trottoirs qui faisaient tomber à genoux le bon la Condamine, et s'écrier: «Béni soit Dieu! voici un pays où l'on s'occupe des gens de pied.» Tout le reste m'a paru ordinaire et presque mesquin. Je dirais volontiers comme cet apathique Italien: «Ce sont des rues à droite, des rues à gauche et un chemin au milieu.» Toutes les villes sont de même, si cependant vous accordez à celle-ci l'avantage de cette admirable propreté qui s'étend à tout, qui embellit tout, qui a un attrait presque égal pour l'esprit et pour l'œil, et des dimensions dont aucune ville ancienne ne saurait jouir: du reste, effrayante obstruction du corps politique; cloaque infâme au moral; hommes entassés et infectés de leur haleine; lutte éternelle des corrupteurs et des corrompus, des prodigues et des misérables, de la canaille titrée et de la canaille populace. C'est mieux ou plus mal que Paris ou que Babylone, comme vous voudrez, j'y prends peu d'intérêt. Notez pourtant que j'ai peu vu encore, et que Londres m'offrira certainement plus que toute autre grande ville de commerce un foyer d'activité et d'émulation qui ne peut pas ne point intéresser. Mais je vous rends compte de la première impression qui a toujours un grand fonds de vérité.

Nous avons eu en voyage des gentlemen. Combien le peuple a de sens! le sobriquet des voleurs est ici le mot gentilhomme! Ils ont observé et tâté deux ou trois fois notre petite troupe, j'étais décidé à ne leur accorder rien, parce que je suis loin d'avoir trop d'argent; j'avais mis les dames en avant, seules dans une chaise, trois hommes dans celle qui suivait, et un cheval. Notre ordre de bataille était si bon et notre contenance armée si simplement fière et ostensible, qu'ils nous ont laissé passer.

J'empiéterais sur les droits de mon Henriette qui veut vous écrire, quand elle pourra vous remercier de votre convalescence, si je vous parlais des Anglaises, dont l'air froid et ricanneur et les tailles emboîtées et guindées n'ont pas paru lui plaire infiniment au premier coup d'œil: pour moi j'en appelle, et je ne renoncerai pas si aisément à ma longue passion pour les Anglaises, d'autant qu'en voyant passer Henriette, on s'arrête et l'on dit: «Oh! la belle Anglaise!» Aussi est-elle fort contente des hommes. Pour moi, je prétends, et l'on assure que j'ai déjà l'air aussi breton que Jacques Rosbiff.

Au reste, nos dames n'ont pas toujours été aussi bien traitées; elles ont essuyé aujourd'hui un orage très-vif: la beauté du temps les avait invitées à aller à pied de leur auberge à leur logement, car nous sommes déjà gîtés et chèrement gîtés; elles étaient parées fort à la française, et sur-tout Henriette. On a murmuré; on s'est attroupé; on nous a suivis; on a lancé un certain Aristophane de cabaret, qui s'est mis à chanter devant nous, avec les gestes les plus démonstratifs et les expressions les plus libres des cantiques très-peu spirituels qui ont fort diverti le peuple. Mon amie, accoutumée aux lubies de la canaille d'Amsterdam, riait; la Parisienne avait une vraie colère de parisienne et regrettait les halles. Pour moi, mon flegme était imperturbable; mais cependant j'avais peur de me fâcher et le dénoûment m'inquiétait: déjà plusieurs Anglais bien mis, en passant à cheval avaient distribué quelques coups de fouet au Gilles, et s'arrêtant, nous avaient supplié de ne pas prendre la populace pour la nation; puis, ils nous donnaient des conseils que malheureusement nous n'entendions pas. Enfin, un Français a fendu la foule, donné de l'argent, et fait montre d'éloquence anglaise, puis nous déposant dans une boutique, il a été nous chercher un carrosse qui a mis fin à cette scène plaisante au fond, et dont mon amie a eu la charmante réparation que je vous ai dite au parc Saint-James, une fois qu'elle a eu substitué un petit chapeau à nos immenses panaches.

Avec quelque précipitation que ceci soit ébauché, mon cher ami, vous verrez que je veux me nourrir de l'espoir que vous êtes en état de me lire, de m'entendre et presque de me répondre. L'idée de mon ami, malade loin de moi, m'est trop importune.

Si par hasard votre convalescence était prématurée et hâtive autant que je le désire, ou si vous croyez pouvoir charger de la négociation que voici le bon abbé de Laroche, vous le feriez le plutôt possible, parce que cela m'importe. Le vieillard a répondu à celle de mes lettres dont vous m'avez paru très-content, le billet malhonnête que voici:

«Je vous renvoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez confiée; je l'aurais fait plutôt, si je n'étais retenu au lit par une fièvre très-forte et un violent mal de tête: j'ai pris l'émétique; j'ai été saigné trois fois, et mes maux subsistent encore dans toute leur vigueur. On n'est point du tout de l'avis de votre ami; on croit que la dernière forme que vous avez donnée à votre ouvrage est la meilleure, qu'il peut être sans danger publié dans le nouveau monde; pour celui-ci, c'est à vous d'en juger, mais on aurait désiré que vous n'eussiez fait part à personne qu'on en avait connaissance; et on m'a déclaré que la trop grande communication que vous en avez faite, ne permettait absolument plus qu'on s'en mêlât. Mes rapports avec M. Paris ne sont pas, comme vous imaginez, de simples liaisons de société; et je suis l'ami intime de toute la famille de sa femme. Croyez-vous, monsieur, qu'il soit bien permis, qu'il ne soit pas même répréhensible de mettre, sans preuve bien évidente, dans le cœur d'un homme mort depuis long-temps, les motifs les plus condamnables, pour, d'après cette supposition, en faire la satire la plus cruelle? Je ne suis point en ce moment en état de discuter si le bonheur du genre humain dépend d'une vérité qui ne peut être solidement démontrée que par une diatribe sur M. Duverney; mais je ne coopérerai en rien à ce qui peut affliger mes amis. Recevez, monsieur, l'assurance de mon sincère attachement.--23 août 1784.»

Je répondrai, et je répondrai honnêtement; mais vous voyez comme je suis payé d'avoir raison, et surtout de ma loyale communication de l'excellente lettre de Clavière. Mais ce n'est ni le moment, ni la situation de se fâcher. Voici ce qui presse et importe: le docteur Price est à Londres; il est ami intime de Franklin; que Franklin lui recommande l'ouvrage, ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti d'un livre utile, entrepris pour leur faire plaisir, et dont j'ai le plus grand besoin. Ne négligez pas cela, je vous en prie.

Adieu, mon très-cher ami. Donnez-moi ou faites-moi donner le plutôt possible de vos nouvelles; et aimez-moi comme il m'est impossible de ne pas vous aimer.

LETTRE X.

Londres, 13 octobre 1784.

Je reçois, mon très-cher ami, une lettre dont l'écriture a fait palpiter mon cœur, comme celle d'une maîtresse lorsque j'avais vingt ans; car la fermeté du caractère et le nombre des pages m'ont appris en un instant que vous vous portiez mieux; que vous aviez plus de forces; que votre amitié pour moi était la même; que vous ressentiez toujours le besoin de causer avec moi; enfin que j'avais recouvré la partie la plus réelle de ce qu'il m'est permis de goûter de bonheur, je veux dire, le charme et l'assurance de votre amitié. Cette rapidité de sentiment qui, dans une seule émotion, fait trouver mille certitudes et mille jouissances, est un des plus grands dons que la nature ait fait aux cœurs aimans; et c'est assez pour compenser tous les maux que produit la sensibilité. Car un être sensible jouit avec abandon; et lorsqu'il souffre dans l'objet aimé, il a encore pour se consoler le sentiment même qui le fait souffrir.