Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 20

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--Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans, qui ont passé mille fois dans toutes les bouches? Sa réponse à des aristocrates qui, après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que devenait la Bastille: «Messieurs, elle ne fait que décroître et embellir.» Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la Belgique: «_Guerre aux châteaux! Paix aux chaumières!_» paroles qui, pour être devenus l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France, n'en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis étrangers et des agresseurs cruels; cette prédiction, malheureusement démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre lui: «L'Angleterre ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang que de le répandre»; enfin cette réflexion décisive sur des projets de loi proposés à l'assemblée constituante pour réprimer la licence des écrits calomnieux: «Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce qu'elle se vend bien.» Chamfort imprimait sans cesse; mais c'était dans l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura rien dit qui ne le soit un jour. On le citera long-temps; on répétera dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le germe d'un bon livre.... Ne craignons pas de le dire: on n'estime pas à sa valeur le service qu'une phrase énergique peut rendre aux plus grands intérêts. Il est des vérités importantes, qui ne servent à rien, parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal précieux en dissolution: en cet état il n'est d'aucun usage, on ne peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaie, et lui imprime sous le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut, pour entrer dans la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent, qu'elle y soit marquée d'une empreinte ineffaçable, frappante pour tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient volontiers de ce soin; et certes il est resté plus de choses de lui qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et chargés de tant de mots.

--Je me rends, citoyen; mais que puis-je faire de mieux pour la mémoire de Chamfort que d'écrire notre entretien et de le publier? y consentez-vous?

--Volontiers.

M. ROEDERER.

VARIÉTÉS.

12 germinal an III.

A la bonne heure, citoyens, quelques mots fins ou énergiques, quelques anecdotes rapidement contées, réduites dans un cadre ingénieux, voilà ce qui compose votre morceau sur Chamfort, voilà ce qui plaît à tous les lecteurs, et non des discussions à la fois pesantes et étranglées, des disputeurs, des dissertateurs, des docteurs de quelque genre que ce soit, de Salamanque ou de la comédie; vos deux pages valent mieux qu'une vie en deux volumes. Quand on les a lues, vingt souvenirs reviennent encore. Je l'ai connu, dès la jeunesse, ce Chamfort; et je doute beaucoup qu'il fût digne d'être _misantrope à quarante ans_, si, pour en avoir le droit, _il faut avoir aimé les hommes_. Il n'aima jamais que Chamfort: c'était un homme habile à lancer un trait d'esprit _acéré_, comme une arbalète chasse une flèche. Je vais en dire quelques mots, non par le besoin de médire (il n'y eut pas plus entre nous de haine que d'amitié), mais par le désir d'être vrai, et de bien juger ceux qui ont été désireux de paraître, et qui ont eu la triste ambition d'être craints.

Chamfort le fut toujours; sa figure était charmante dans la jeunesse; le plaisir l'altéra étrangement, et l'humeur finit par la rendre hideuse. Il ne montra d'abord que de la gaîté, et seulement un petit germe de méchanceté; mais ce germe ressemblait au plus petit des grains qui devient un arbre: il ombragea toute sa vie. Après un succès académique, il essaya la carrière des négociations; il eut une correspondance qui ne fut remarquée que par des lettres outrageuses contre l'ambassadeur qu'il avait suivi. On peut croire qu'il revint à Paris; et il dit que la politique _n'était que du haut allemand_. Soit qu'on eut dégoûté M. de Choiseul de ce caractère trop âcre, soit qu'on lui eût laissé ignorer ses talens, Chamfort désespéra ou dédaigna d'être replacé, et il se dévoua aux lettres.

Parmi ceux qui se firent connaître dans le même temps, je me rappelle l'abbé Delille, non moins fécond en saillies, et qui l'a bien surpassé en gloire littéraire. Leur caractère modifia bien diversement leur esprit. Delille a toujours plu comme un enfant. Chamfort sollicitait le rire et se faisait redouter. Il reprocha un jour à l'abbé la richesse de ses rimes, qu'il appelait _des sonnettes_; celui-ci le plaignait de ne faire entendre que des grelots.

Les bons mots de Chamfort se heurtèrent bientôt contre ceux de Duclos. Le vieux maître d'escrime montra un peu d'humeur du ton libéré du jeune homme, et dit en grommelant: /* Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule.... */

Chamfort acheva:

Qu'Amour dictait les vers que soupirait _Racine_.

Cependant il s'aperçut qu'il y avait à profiter avec cet homme. Il remarqua, il imita, il surpassa peut-être ce ton de flatteur brusque, cet art de caresser les grands avec une apparence de rudesse qui avait valu à Duclos, de la part d'un autre malin, l'épithète de _faux sincère_. Mademoiselle Quinault, qui me l'a dit, lui donnait un autre nom assez plaisant _don Brusquin d'Algarade_. Chamfort eût mérité cette grandesse. J'ai vu de ses fureurs. J'ai ri de l'humilité où il tenait l'élégant Vaudreuil, son patron. Celui-ci s'occupait sans cesse à lui procurer des accès à la cour; et Chamfort se résignait à accepter de petits titres en faveur des pensions; c'est ainsi qu'il fut secrétaire de madame Elisabeth. On l'embarrassa beaucoup, en le voulant faire secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit; il y avait encore là 2000 fr. de pension à gagner. Mais une espèce de demi-cordon bleu à porter _en sautoir_ gâtait l'affaire. Cela avait l'air subalterne; et c'était alors que Chamfort invoquait la religion de l'égalité, qu'il n'eût jamais connue, s'il avait pu porter ce même cordon _de l'épaule dextre à la hanche gauche_.

D'ailleurs, on lui rappela qu'il avait dit à notre excellent Ducis, à qui on proposait le cordon de Saint-Michel: «Que feras-tu de ce ruban? tu ne l'auras pas plutôt qu'il faudra le porter.» La révolution vint; vous avez conté le reste. Il finit par s'enivrer de démocratie et de mauvais vin, et puis se tuer, se manquer, se recommencer. Je vois en lui beaucoup de rage, et cherche _son humanité_. Il dédaignait à la fin qu'on vantât son _Marchand de Smyrne_; il regrettait sûrement que son _Zéangir_ eut peu duré: la _Jeune Indienne_ est une parfaite et élégante bagatelle, dont on doit, ce me semble, l'idée à Métastase. Son éloge de Molière a été lu; mais on relit surtout celui de La Fontaine. Je voudrais qu'on publiât ses notes pleines d'esprit sur ce poète. Mais qu'a-t-il fait de son poème commencé sur la Fronde? Quand il l'entreprit, il était loin des sublimités du _sans-culotisme_... Bon soir.

LETTRES DE MIRABEAU

A CHAMFORT.

LETTRES DE MIRABEAU

A CHAMFORT.

LETTRE I.

4 décembre 1783.

Expliquez-moi, mon très-aimable ami, si les traductions grecques et latines de M. de Pompignan que vous desirez consulter, sont dans les deux derniers volumes de sa nouvelle collection. Je ne les ai point encore; mais je puis les avoir sur-le-champ. Si c'est au contraire dans les _Mélanges de littérature_ qu'il a donnés il y a deux ou trois ans, que vous cherchez M. Saint-Grégoire, je n'ai point mes livres ici; et ces _mediocres miscellanea_ ne sont pas sur ma très-petite tablette; mais je puis les avoir dans la matinée. Expliquez-vous donc; car je n'ai reçu qu'hier soir en rentrant votre lettre qui pourtant est datée du 2.

Pendant qu'on relie votre exemplaire du livre que vous voulez bien désirer[41], je vous annonce celui que j'avais fait entre-mêler de feuilles d'attente pour moi, et qui est en bel état, comme vous voyez, parce qu'il a fait sept ou huit cents lieues, et passé par bien des mains. Ce me sera un véritable service, et dont je vous aurai une reconnaissance éternelle et bien douce, si vous avez le courage d'en entreprendre une censure très-sévère, soit pour le fond, soit pour la forme.

[41] _Des Lettres de cachet et des Prisons d'état._

Quant au fond, je sais que j'ai médité profondément le plan, et que cependant on lui a reproché quelques défauts d'ordre. A-t-on raison? c'est ce que je ne veux ni ne puis décider; mais ce que je sais surtout, c'est que, riche en résultats moraux comme vous l'êtes en vues profondes, en aperçus nouveaux et d'un coloris qui n'est qu'à vous, vous pouvez m'enrichir infiniment, et que vous êtes capable du noble sentiment de le vouloir, 1º parce que vous m'aimez, 2º parce que cet ouvrage n'a pas été sans quelque utilité, et qu'ainsi c'est une bonne œuvre que de le rendre le moins mauvais possible, 3º parce que Marmontel n'avait pas peur qu'un modeste client le ruinât.

Quant à la forme, je sais qu'il y a beaucoup d'incorrections, et peut-être aussi de cette obscurité, dont les écrits d'un reclus ne paraissent le plus souvent aux gens du monde, que parce qu'ils ne lisent pas avec autant d'attention qu'il a écrit. Pour vous qui savez méditer et dilucider, composer et colorier, vous qui avez l'âme et le génie de Tacite, avec l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand il rit et ne grimace pas; si vous voulez laisser quelques jours sur votre pupitre mon ouvrage, médiocre à la vérité, mais non pas méprisable, il méritera bientôt d'être placé au nombre des bons livres.

Je crois dès long-temps que de bons apologues seraient plus utiles que de bons traités de morale; jugez du cas que je fais des vôtres, et de l'incroyable talent que vous a donné la nature en ce genre. Mais parbleu, mon beau monsieur, je ne me charge la conscience d'aucun péché dont je n'ai eu le plaisir. Ainsi, aujourd'hui, ou au plus tard demain sans faute, j'irai entendre l'apologue qui, en bonne règle, est à moi, puisqu'il a été fait pour moi. Bonjour, mon cher et aimable ami. _Vale et me ama._

Dupont vous portera lui-même son Roland. Il a vu M. de C.....[42]. Il a à lui faire d'ici à mercredi prochain, le rapport d'une très-grande affaire; et je crois qu'ils sont contens l'un de l'autre.

[42] De Calonne.

LETTRE II.

Paris, 22 juin 1784.

Je ne m'accoutume pas aisément à l'idée d'être réduit à causer par écrit avec vous, mon ami; votre société est si douce, votre conversation si séduisante, et votre amitié si confiante, qu'il est impossible qu'une correspondance en remplace le moindre charme. L'union des âmes ne veut point de réserve; les lettres en exigent. Eh! qui pourrait exprimer ce qu'un seul regard fait entendre? Quoiqu'il en soit, je ne suis pas l'enfant gâté du sort, et je dois être habitué aux contrariétés. Ainsi, je n'ai presque pas le droit de me plaindre de celle-ci, dont vous ne pouvez d'ailleurs ressentir que la moitié, puisque, dans votre belle solitude, vous avez un ami très-aimable et très-cher. Or, je vous aime pour vous, quoique je jouisse de notre amitié pour moi; ainsi je ne me permettrai pas même de presser votre retour.

J'ai vu hier la difficulté, et je n'en ai pas été content. D'abord, le temps était orageux jusqu'à la tempête; et il a été impossible de se promener au jardin. De là, témoins, espions, humeur et réserve; ensuite, sa conversation a eu du haut et du bas; elle n'a pas dit un mot direct de l'homme à qui nous nous intéressons; mais elle a tenu tant de propos étranges sur les gens de lettres et sur leurs défauts de société, sur l'impossibilité d'en rencontrer un d'aimable, sur le danger d'être leur intime, que j'ai vu clairement de l'affectation dans ce sujet de conversation, et dans la manière dont il était traité. L'Auvergnat[43], après cette longue dissertation, est venu comme exemple, et seulement par occasion. On a dit que Voltaire lui-même n'avait pas eu plus d'esprit que celui-là, que la nature lui avait donné beaucoup de grâces et de sensibilité, et que l'exercice des lettres l'avait rendu égoïste et caustique. J'ai débattu l'égoïsme avec un très-grand succès; et j'ai expliqué la causticité avec assez d'adresse, en faisant remarquer d'ailleurs (ce qui est très-vrai) que cette causticité, que provoquent les ridicules, les vices et les méchans, devient toute tolérance et bonté en amitié. On est convenu de cela; mais il m'a paru qu'il y avait un parti pris d'avoir de l'humeur, et on l'a poussé jusqu'à dire qu'on n'avait vu que le petit abbé de Constantinople[44] aimable en société, quoiqu'on le dédaignât comme ami, ou plutôt qu'on le crût incapable de l'être. Vous connaissez cette manière de tomber d'accord dans la discussion des détails, et de revenir avec opiniâtreté à l'assertion à laquelle l'interlocuteur oppose les détails non disputés. Tel a été le système de défense de la jolie disputeuse. Il est clair qu'elle avait de l'humeur; la cause n'est pas si aisée à démêler. Avant-hier, j'aurais cru sans difficulté que c'était le départ, qui, très-certainement, en a beaucoup donné. Hier, cela m'a paru incertain; et comme nous n'avons pu être seuls un instant, il n'a pas été possible d'aller directement à la découverte. Les entours aussi paraissaient incommoder; ma sortie, beaucoup plus prompte que je ne l'avais annoncé, parce que j'ai vu que la conversation ne cesserait certainement pas d'être amphibologique, a fâché aussi. En un mot, _non liquet_; et avec ce sexe, sans être un sot, on saute quelquefois pour reculer.

[43] C'est Chamfort lui-même qui est désigné par ce sobriquet. On sait qu'il était né près de Clermont, en Auvergne.

[44] L'abbé de Lille.

Il faut que vous sachiez qu'elle avait eu par écrit une scène épouvantable. L'honorable Hibernois ne se console pas que son précieux rejeton ne porte pas le nom de Jean; et il voulait absolument que les puissances ecclésiastiques et civiles intervinssent, pour lui ajouter ce nom de mauvaise compagnie. Lady s'est permis des objections qui ont été très-mal reçues; enfin je me suis chargé de démontrer, par un billet, l'absurdité de cette prétention; je l'ai fait, et il a paru que j'ôtais un grand poids à la pauvre brutalisée. Est-ce là cette frayeur de la soumission d'amour, cette tendre inquiétude tenant à l'abnégation de soi? je ne le crois pas. C'est donc de la lâcheté? je ne le crois pas non plus; les caractères doux et les cœurs superstitieux en amour se laissent tyranniser long-temps; mais un moment vient où ils brisent le joug: et c'est alors l'affaire d'un moment et d'un mot. Au reste, ce qu'on doit en amitié, c'est surtout la vérité; et voilà pourquoi je vous répète que j'ai été hier, beaucoup plus qu'un autre jour, réduit à conjecturer. Je ne crois pas qu'on puisse m'échapper long-temps; et j'attends avec impatience la lettre de notre ami, comme une épreuve sérieuse. Alors, comme aujourd'hui, il peut compter sur la vérité sans réticence. Je l'estime trop pour lui tâter le pouls. Qu'il compte sur mon zèle à vous suppléer, et qu'il n'ait pas d'inquiétude sur la foule de détails que je ne puis pas écrire. Je n'en ai pas négligé un seul; et l'on sait, par exemple, très-bien que l'Auvergnat se croit guéri et qu'il ne l'est pas; qu'il s'est félicité de son voyage, et qu'il en souffre; qu'un signe prolongera ou abrégera ce voyage; qu'en un mot, il est vaincu, mais non pas subjugué.

Ne vous attendez pas que je vous donne de grandes nouvelles de ce pays, où vous avez à coup sûr de meilleurs correspondans que moi. Voici cependant un lazzi que je vous fais passer, parce que je le tiens de la première main. Un grand abbé que vous connaissez peut-être, frère de Sabatier de Castres, que vous connaissez sûrement, était avant-hier aux Variétés amusantes, devant un très-petit homme, qui lui a fait la prière usitée en pareil cas. «Monsieur, a répondu l'abbé, chacun est ici pour son argent, et je garde ma place.--Mais, monsieur, je ne puis pas vous nuire, et vous me privez du spectacle.--Monsieur, j'en suis fâché, et je garde ma place.--Je vous assure, monsieur, qu'il est de votre intérêt d'être plus complaisant.--Comment, monsieur! que voulez-vous dire?--Que je suis persuadé qu'il vous arrivera quelque chose de désagréable, si vous ne déférez pas à ma prière.--Comment, monsieur! vous me menacez!--Dieu m'en garde, monsieur! mais si vous ne me cédez pas votre place, vous vous en repentirez.--Parbleu! voilà une manière nouvelle de prier les gens! et certes elle ne réussira pas.--Monsieur, faites bien vos réflexions; car il vous arrivera mal, si vous ne passez derrière moi.--Monsieur, laissez moi en repos...» Alors, le petit homme dit à son voisin: «Voyez-vous ce grand abbé? c'est l'abbé Miolan.--L'abbé Miolan!--Oui, l'abbé Miolan, le grand constructeur de ballons brûlés.--Messieurs, voyez-vous l'abbé Miolan?[45]--L'abbé Miolan!» Toute la salle répète en écho: »inutile l'abbé Miolan!» et les battemens de mains et les huées; et les miau, miau, miau. Le grand abbé s'enfuit, trop heureux de n'être pas écrasé... Certainement le petit homme n'était pas bête; et le grand abbé n'est pas poli.

[45] En (ce) temps-là, on s'occupait beaucoup des ballons nouvellement découverts par Montgolfier. Un physicien, nommé l'abbé Miolan, en annonça un qui devait s'élever du Luxembourg. On s'y rendit en foule; les billets d'entrée coûtaient six francs: l'expérience manqua, et l'on ne rendit pas l'argent. L'auteur s'enfuit et fit bien, car le peuple n'entendait pas raillerie et voulait le mettre en pièces. C'était donc, peu de jours après, jouer un tour sanglant à un autre abbé, que de l'appeler de ce nom dans un lieu public.

J'attends avec une impatience proportionnée à l'objet, à la situation et à l'opinion que j'ai de l'homme et du sujet traité par un tel homme, la traduction que vous savez. Ne la négligez pas, je vous en prie; vos futures moissons y sont fortement intéressées. Il y a bien loin entre savoir que des principes sont utiles, et posséder l'art de les faire adopter aux autres hommes. Cet art demande de grandes préparations et des circonstances auxiliaires. Une impatience qui a même quelque chose de louable, entraîne les gens de bien à promulguer les vérités qui les frappent, dès l'instant où elles s'offrent à leurs yeux, et sans avoir réfléchi si elles s'y sont présentées dans l'enchaînement le plus propre à forcer le consentement de tous les esprits. Rien ne diffère plus de l'ordre de génération des idées, que celui de leur perquisition. Il faut que les sciences soient déjà complètes, avant qu'on puisse faire des méthodes; il faut que les vérités morales soient familières avant d'être usuelles. Les langues existaient depuis une longue suite de siècles, quand on est parvenu à rédiger les grammaires qui nous en rendent aujourd'hui l'étude plus facile. Il faut que des livres de morale ou de politique _ex professo_ aient cerné et déchaussé tel préjugé, avant que la comédie puisse l'extirper en le vouant au ridicule.

Pour votre propre intérêt, dépêchez-vous donc, mon ami; mais que diable vous parlé-je de votre intérêt, tandis que vous savez que le ménage meurt de faim et spécule sur la brochure! _Vale et me ama._

LETTRE III.

Paris, 23 juin 1784.

Je ne vous écrirai pas long-temps aujourd'hui, mon ami, 1º parce que j'ai la fièvre et j'ai passé une nuit très-agitée et très-douloureuse; 2º parce qu'ayant déménagé hier, au milieu des angoisses de la plus cruelle pénurie, je n'ai pas été dans la maison qui nécessiterait les relations; 3º parce que, dans le hourvaris d'un déplacement, je ne sais où appuyer ma main, ni presque où poser ma tête. Vous voyez que j'ai, comme M. Pincé, mes trois raisons, et qu'elles ne sont pas si gaies. Je ne vous aurais point du tout écrit, si je n'eusse pris l'engagement de griffonner chaque jour; ce qui ne laisse pas de me donner du remords; car ce que je vous envoie ne vaut pas sûrement le port; mais ma lettre d'hier, qui était plus substantielle, vous sera parvenue contre-signée et paraphée. Ainsi voilà compensation.

Ecrivez-moi désormais rue de la Roquette, maison de M. d'Héricourt, près celle du jardinier de la reine. A calculer les seules distances de mes gens d'affaires, il est impossible que je reste ici. Jugez ce que paraît ce quartier aux yeux de mon amitié pour vous! J'aimerais autant être en Sibérie. Mais je ne prendrai aucun arrangement que je ne sache où vous passerez l'hiver; car les méprises, en fait de déménagemens, sont très-chères.

S'il est possible, dans ce beau Rosny, que le plus désintéressé des surintendans qu'ait eu la France n'a pas dédaigné de porter à une valeur de plusieurs millions, de penser à l'indigence, et de former des plans utiles pour elle, rêvez à quelque grande entreprise de librairie, que vous puissiez proposer à Panckouke, pour moi, et qui m'assure la liberté d'envoyer chercher dix à douze fois par an douze à quinze louis; certainement, je ne serai ni aussi indiscret, ni aussi paresseux, ni probablement aussi stupide que La Harpe. Si Panckouke n'avait pas fait cette bête d'édition _in_-12 des Mémoires de l'Académie des Inscriptions (format ridicule pour tout ouvrage d'érudition, collection fastidieuse et presque d'aucun usage, tant qu'il n'y aura ni ordre ni choix), je proposerais un excellent travail sur cet amas indigeste, et tel à peu près, pour parler modestement, que Dieu a dû le faire sur le chaos. Rêvez, mon ami, à cela ou à toute autre chose. Les châteaux en Espagne de l'amitié valent bien ceux de l'ambition. _Vale et me ama._

LETTRE IV.

Samedi.