Part 2
Quel mouvement dans toutes ces tournures: _Audite, quo mihi, ne offeratis, lavamini!_ Et quel feu dans la seconde strophe! Le prophète s'est à peine donné le temps de dire: nous serions comme les habitans de Sodome et de Gomorrhe; qu'emporté par son indignation, dès la phrase suivante, il les traite de princes de Sodome, de peuple de Gomorrhe; voilà la véritable marche lyrique. Enfin, quelle image plus belle peut montrer combien Dieu pénètre profondément dans le fond de notre âme, que celle-ci: _Auferte malum cogitationum vestrarum ab oculis meis_.
Éloignez de mes yeux vos coupables pensées.
Rousseau, dans ses Odes sacrées, a fait connaître David; et tout le monde est à portée de juger combien il est rempli de traits du plus grand sublime; c'est pourquoi je n'en citerai rien. Mais, disons en passant, avec Klopstock[4], ce rival unique que l'Europe ait à opposer à Milton: «Qu'il ne suffit pas, pour un auteur qui travaille dans le genre sacré, d'avoir profondément étudié la religion, qu'il faut encore qu'elle ait formé son âme de cette main ferme, que l'homme de probité sait si bien reconnaître.» Cette pensée d'un homme de génie étranger est peut-être la plus grande réfutation des inculpations atroces faites au Pindare moderne.
[4] Voyez son _Essai sur la Poésie sacrée_, à la tête de son sublime poème du _Messie_.
On s'est plu souvent à comparer Racine, comme poète, à J.-B. Rousseau. Je n'ai jamais bien démêlé les motifs de ceux qui travaillaient à acquérir au premier une réputation à laquelle il paraît n'avoir jamais prétendu; car on n'est pas un lyrique, pour avoir fait quelques chœurs de tragédie; encore moins l'est-on assez pour être mis à côté de l'auteur des _Odes à la fortune_, _au comte du Luc_, _au prince Eugène_, et de vingt autres non moins belles. J'ai vu seulement que ces parallèles avaient souvent servi de prétexte pour tâcher de rabaisser ce Rousseau, si beau dans ses ouvrages, si ferme dans ses malheurs.
Comparons, par exemple, les stances sur la calomnie, qui se trouvent dans l'un des chœurs _d'Esther_, avec l'ode de Rousseau sur le même sujet:
Rois, chassez la calomnie; Ses criminels attentats, Des plus paisibles états Troublent l'heureuse harmonie.
Sa fureur, de sang avide, Poursuit partout l'innocent. Rois, prenez soin de l'absent Contre sa langue homicide.
De se montrer si farouche, Craignez la feinte douceur: La vengeance est dans son cœur, Et la pitié dans sa bouche.
La fraude adroite et subtile, Sème de fleurs son chemin: Mais sur ses pas vient enfin Le repentir inutile.
Ces vers sont certainement fort beaux. Il y a de la force dans ceux-ci:
Sa fureur, de sang avide, Poursuit partout l'innocent, etc.
Ainsi que dans les deux vers suivans:
La vengeance est dans son cœur, Et la pitié dans sa bouche.
quoiqu'il eût fallu peut-être tâcher de renverser les deux vers, afin de réserver le trait le plus fort pour le dernier.
Mais écoutons Rousseau:
O Dieu, qui punis les outrages Que reçoit l'humble vérité, Venge-toi... détruis les ouvrages De ces lèvres d'iniquité; Et confonds cet homme parjure, Dont la bouche non moins impure, Publie avec légèreté Les mensonges que l'imposture Invente avec malignité.
Quel rempart, quelle autre barrière Pourra défendre l'innocent, Contre la fraude meurtrière De l'impie adroit et puissant! Sa langue aux feintes préparée, Ressemble à la flèche acérée Qui part et frappe en un moment: C'est un feu léger dès l'entrée, Que suit un long embrâsement.
(ODE XII, liv. Ier).
Assurément, il y a bien plus de force et de poésie dans ces strophes de J.-B. Rousseau; l'expression de _lèvres d'iniquité_, est une de ces expressions créées par le génie. Quelle énergie dans ces vers:
Sa langue aux feintes préparée, Ressemble à la flèche acérée Qui part et frappe en un moment.
Et la belle image qui termine cette strophe, est rendue avec une élégance et une concision étonnantes.
Il est bien inconcevable que M. l'abbé Batteux, pour prouver que le moelleux manquait à Rousseau, ne se soit jamais avisé de comparer qu'un morceau de celui-ci avec Racine, où c'est Racine qui précisément a tout l'avantage de la force, et Rousseau celui du moelleux. C'est être bien malheureux dans son choix. Nous lisons, dans les _Principes de la littérature_, ou _Traité de la poésie_ _lyrique_[5], qu'on compare (ce qui pour le coup n'est ni moelleux, ni harmonieux) l'ode qui commence par ces mots:
J'ai vu mes tristes journées,
qui est sans contredit celle où il y a le plus de moelleux, avec le chœur _d'Esther_:
Pleurons et gémissons.
C'est le même sentiment qui règne dans l'un et dans l'autre morceau. Il ne sera point difficile de le sentir, il faut comprendre ce que vous voulez dire. J'avoue que, pour moi, je n'y entends rien. Quelle comparaison y a-t-il à faire entre les paroles d'un convalescent qui parle de son mal, et les gémissemens d'une troupe de femmes qui sont près d'être égorgées, ainsi que toute leur nation? Je n'ai jamais vu de sentimens qui se ressemblassent moins; encore si ces femmes étaient déjà sauvées, le sentiment aurait au moins cette ressemblance que, dans les deux morceaux, il serait question d'un danger passé; mais il n'y a rien de cela. Dans Rousseau, celui qui parle exprime sa joie, parce qu'il n'a plus rien à craindre; et dans Racine, au contraire, ses femmes ont tout à craindre, puisqu'elles sont des victimes sur lesquelles le couteau est levé, et qui s'attendent à tout moment à être frappées. Mais enfin, puisque M. l'abbé Batteux veut qu'on compare, comparons et mettons nos lecteurs à portée de juger sur-le-champ. Racine dit:
Quel carnage de toutes parts! On égorge à la fois les enfans, les vieillards, Et la sœur et le frère, Et la fille et la mère, Le fils dans les bras de son père! Que de corps entassés, que de membres épars, Privés de sépulture, Grand Dieu! tes saints sont la pâture Des tigres et des léopards!
[5] Tom. III, pag. 272.
J'ai beau chercher dans l'Ode de Rousseau rien qui ressemble à cet endroit, je n'y trouve que les vers suivans, qui sont remplis de cette mélancolie douce, si naturelle au convalescent échappé d'une grande maladie, et qui se rappelle le danger qu'il a couru:
J'ai vu mes tristes journées Décliner vers leur penchant; Au midi de mes années, Je touchais à mon couchant; La mort déployant ses ailes, Couvrait d'ombres éternelles La clarté dont je jouis; Et dans cette nuit funeste, Je cherchais en vain le reste De mes jours évanouis.
(Ode XV, liv. Ier)
Mais voyons encore plus loin, peut-être comprendrons-nous ce que veut dire M. l'abbé Batteux. Je trouve dans le chœur _d'Esther_:
Arme-toi, viens nous défendre; Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre; Que les méchans apprennent aujourd'hui A craindre ta colère; Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère, Que le vent chasse devant lui.
Il n'y a rien non plus de tout cela dans l'Ode de Rousseau. J'y lis la strophe suivante, écrite toujours avec le même moelleux, et cette même harmonie que la première.
Mais ceux qui, de sa menace, Comme moi, sont rachetés, Annonceront à leur race Vos célestes vérités. J'irai, Seigneur, dans vos temples, Réchauffer, par mes exemples, Les mortels les plus glacés; Et vous offrant mon hommage, Leur montrer l'unique usage Des jours que vous leur laissez.
C'est assurément être doué d'une manière de voir bien étrange, que de trouver, dans ces morceaux, de quoi faire un parallèle, et de nous citer ce chœur _d'Esther_, pour preuve de moelleux dans le style. Mais il n'y en a pas, car jamais moelleux n'eût été plus mal placé; c'était de la force qu'il fallait, et c'est bien ce que Racine a senti. Aussi voyons-nous qu'autant Rousseau, dans ses vers, est ici doux, harmonieux, touchant, autant Racine est mâle, vigoureux et ferme dans ses descriptions. Cependant, comme on est toujours conséquent, même dans ses erreurs, M. l'abbé Batteux finit par nous dire avec élégance: «On verra (après cette judicieuse comparaison faite) que si M. Rousseau a eu un grand nombre des parties nécessaires pour former les grands lyriques, il y en a quelques-unes qu'il n'a pas eues, ou qu'il n'a eues que dans un degré ordinaire.»
Voilà assurément un morceau d'une logique et d'une littérature bien parfaites.
Mais revenons aux strophes de nos deux auteurs _sur la flatterie_, que j'ai citées et qui sont un peu plus susceptibles de comparaison. Conclurai-je de ce que celles de Rousseau sont supérieures, qu'il était plus grand lyrique? J'avoue que je le crois depuis long-temps; et les _Cantiques_ de Racine comparés aux _Odes sacrées_ de Rousseau me le prouveraient assez: mais ce n'est jamais par les parallèles de morceaux tirés des chœurs, avec des odes, que je voudrais me décider à porter ce jugement. Les deux auteurs sont toujours dans des positions différentes; et s'ils ont quelquefois les mêmes sentimens ou les mêmes idées à traiter, les personnages qu'ils ont à faire parler sont bien différens; et par la manière dont ils modifient leur style, ils détruisent toute possibilité de comparaison. Ici, par exemple, l'un fait parler de jeunes filles, l'autre parle en son propre nom. Il eût été du dernier ridicule que leur langage fût le même; d'ailleurs, l'on s'exprime toujours d'une manière plus énergique, lorsqu'on se plaint d'un vice qui nous opprime seuls, que quand on parle de ce vice en général, ou que l'on est plusieurs ensemble victimes de ses effets. J'en reviendrai donc à dire encore qu'ils ont parfaitement fait tous deux, mais qu'il faut bien se garder de les comparer. Cependant, nous lisons, dans certaine brochure de Voltaire, intitulée _Eloge de Crébillon_, où pourtant personne n'est loué, excepté Voltaire lui-même, que les chœurs d'_Athalie_ et d'_Esther_, sont tout ce que les Français ont de plus parfait dans le genre lyrique. Cela est un peu difficile à croire, quand on a lu les _Odes sacrées_ VII et VIII, l'_Ode au comte du Luc_, celle _au prince de Vendôme sur son retour de Malte_, et l'_Epode_ de J.-B. Rousseau, qui peut seule être regardée comme un des plus beaux poèmes de la langue française. D'ailleurs, serait-il juste, si ce même Rousseau eût laissé deux ou trois scènes de tragédie, parfaitement écrites et dialoguées, que ses admirateurs voulussent l'exalter en le mettant, comme poète tragique, à côté de Racine ou de Voltaire? Les hommes sont bien étranges de circonscrire volontairement le cercle de leurs plaisirs, et de pousser la cruauté jusqu'à se nier eux-mêmes leurs jouissances intérieures. Nous n'avons déjà pas trop de grands hommes; et d'ailleurs, on n'élève personne en abaissant un rival. Réconcilions donc deux écrivains que la postérité semble avoir voulu brouiller, et qui, s'ils eussent été contemporains, se seraient admirés et se seraient complus dans la gloire l'un de l'autre. Racine et Rousseau sont des modèles que peut-être on n'égalera jamais. Etudions-les; voilà l'hommage que leur doivent leurs partisans respectifs; et rappelons-nous que le plus grand ennemi de notre lyrique, son censeur le plus injuste, a cependant dit de lui, dans un de ses momens où la haine n'usurpait pas les droits de la vérité:
«Tu vis sa muse. . . . . . . . Manier d'une main savante, De David la lyre imposante, Et le flageolet de Marot.»
(_Temple du goût._)
Ce qui distingue surtout Racine et Rousseau de tous les autres poètes, c'est qu'ils ont presque toujours cette pureté de style et cette finesse de goût qui les rendent classiques, et qui font qu'on peut se livrer sans réserve à la lecture de leurs ouvrages. Tous deux ils ont écrit avec la correction de Boileau; mais ils avaient de plus l'imagination et la sensibilité, que celui-ci n'avait pas. En général cependant, si l'on veut une idée juste de la perfection en littérature, ce sont ces trois auteurs qu'il faut prendre, et qui, chacun dans leur genre, sont placés à la tête des autres écrivains. Ce beau triumvirat fera toujours les délices et le désespoir des poètes qui écriront après eux.
Puisque j'en suis au chapitre des opinions littéraires, je ne puis m'empêcher de dire un mot de cette question oiseuse, et pourtant si souvent agitée, de savoir si une _tragédie_ est plus difficile à faire qu'une _ode_. Ces discussions, en général, n'ont pas été agitées par amour pur des lettres: la jalousie les faisait naître, et la haine les dictait. Pour moi qui ne suis point jaloux, et qui ne hais personne, puisque je n'ai jamais prétendu être auteur, et que personne ne m'a fait de mal, je pourrais me tromper, mais au moins je n'aurai pas cherché à me tromper moi-même. Il me semble donc qu'on a trop écrit pour la tragédie, et pas assez pour l'ode. En effet, ne pourrait-on pas dire en faveur de celle-ci, que les Français ne comptent encore qu'un lyrique[6], tandis qu'ils ont plusieurs poètes tragiques? Ne pourrait-on pas citer un Lamotte, qui, avec l'esprit seulement, mais sans talent, a pourtant laissé une tragédie que l'on revoit encore avec plaisir, tandis que de son énorme volume d'odes, pas une ne lui a survécu? Ne pourrait-on pas citer Voltaire, dont le recueil en ce genre est peut-être plus mauvais encore que celui de Lamotte? Ne pourrait-on pas dire enfin que les Anglais n'ont que Cowley[7], qui même n'est pas très estimé parmi eux, et que leurs richesses lyriques se bornent presque à la seule ode de Dryden sur la fête d'Alexandre? Que conclure de tout cela? que l'ode est un genre plus difficile; non, mais que la perfection en tout l'est infiniment. Me voilà sans doute un peu loin d'_Esther_; mais ayant eu Racine et Rousseau à mettre plusieurs fois en parallèle, j'ai été charmé qu'on ne pût se méprendre sur mes vrais sentimens. Je reviens à mon sujet.
[6] La perfection même que l'on s'obstine à refuser à Rousseau, ne serait qu'une raison de plus pour croire à la difficulté de ce genre.
[7] Voyez les _Leçons_ du docteur Blair _sur la Littérature_, à la fin de l'article du _Poème lyrique_, tom. III, pag. 145.
En poursuivant nos remarques sur _Esther_, les vers suivans me semblent dignes d'être cités:
Toi qui, d'un même joug souffrant l'oppression, M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.
_Aider à soupirer les malheurs_, est une expression infiniment poétique, pour dire, _aider à supporter le chagrin que causent les malheurs_. Je l'ai rencontrée rarement dans d'autres tragédies, et je crois qu'elle est du nombre de celles qui s'emploient plus particulièrement dans des sujets de sainteté. Il en est de même des expressions suivantes:
Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes.
La phrase plus ordinairement employée est _tenir dans ses mains_, et _avoir entre les mains_; ce qui ne signifie pas toujours la même chose. Mais il est des occasions, comme dans ce vers de Racine, où l'une et l'autre manière de parler s'emploient et sont synonymes:
Un mot de votre bouche, en terminant mes peines, Peut rendre Esther heureuse, entre toutes les reines.
L'expression _entre toutes les reines_ est une expression empruntée de l'écriture sainte, et devrait signifier _seule entre toutes les reines_, dans la même acception que Racine lui donne plus bas, lorsque Zarès dit à Aman:
Seul entre tous les grands, par la reine invité,
Mais il est visible que, dans le premier exemple, cette expression doit signifier _plus heureuse que toutes les reines_; car elle n'est plus en concurrence avec personne, puisqu'elle l'a déjà emporté sur toutes ses rivales; et sûrement elle ne veut pas dire qu'elle désire être la seule heureuse de toutes les reines: cela serait cruel. Je crois donc l'expression de Racine peu juste dans cet endroit.
Un roi sage.....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . Est le plus beau présent des cieux: La veuve en sa défense espère; De l'orphelin il est le père, Et les larmes du juste implorant son appui, Sont précieuses devant lui.
Cette expression charmante, de _larmes précieuses devant lui_, qui paraît aussi être consacrée à la poésie sainte, a été employée par Rousseau. Il a dit dans sa VIe _Ode sacrée_:
Mais l'humble ressent son appui (_du roi juste_), Et les larmes de l'innocence Sont précieuses devant lui.
_Athalie_, _Esther_ et les _Odes sacrées_ de Rousseau sont les trésors de ces expressions sublimes et de ces images propres au genre sacré. Je ne toucherai pas au premier ouvrage, il y aurait trop à citer; en voici quelques exemples tirés des deux derniers:
Que ma bouche et mon cœur, et tout ce que je suis, Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.
Quelle expression que _tout ce que je suis_! et quelle leçon pour ceux qui parlent toujours de mon être, d'espace, nager dans l'espace, et tout ce froid langage métaphysique!
Ministre du festin, de grâce, dites-nous, Quel mêts à ce cruel, quel vin préparez-vous?
1er ISRAÉLITE.
Le sang de l'orphelin.
2me ISRAÉLITE.
Les pleurs des misérables.
1er ISRAÉLITE.
Sont ses mêts les plus agréables...
2me ISRAÉLITE.
C'est son breuvage le plus doux.
Le calme, à l'aspect de ces horreurs, serait, il me semble, déplacé dans un sujet profane; il faudrait s'émouvoir et employer le langage de l'indignation. Ici la tranquillité naît de l'entière confiance dans la justice divine, et devient sublime.
Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.
Les phrases _rejeter sa race_, pour ne le plus protéger; et _le retrancha lui-même_, pour le fit mourir, sont de véritables conquêtes pour la langue, quoiqu'elles appartiennent particulièrement au langage sacré.
C'est par une ellipse à peu près semblable qu'Isaïe a dit:
»Dereliquerunt Dominum, blasphemaverunt sanctum Israël, abalienati sunt retrorsum.»
Ils ont abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le saint d'Israël; ils se sont retirés.[8]
[8] Je me sers de la traduction du P. Berthier.
La phrase _ils se sont retirés_ (abalienati sunt retrorsum), est ici pour _abandonner le culte_.
Voici maintenant quelques expressions du même genre, tirées de J.-B. Rousseau. Je ne ferai que les indiquer.
L'ambitieux immodéré, Et des eaux du siècle altéré, N'ose paraître en sa présence.
(ODE VI, liv. Ier.)
De ton dieu la haine assoupie, Est prête à s'éveiller sur toi.
(EPODE, liv. Ier.)
Tu peux de ta lumière auguste Éclairer les yeux du juste, Rendre sain un cœur dépravé, En cèdre transformer l'arbuste, Et faire un vase élu d'un vase réprouvé.
(ÉPODE, liv. Ier.)
Tout le monde sent combien cette langue est belle et majestueuse, combien ces locutions de _la colère qui s'éveille sur quelqu'un_, _le vase élu changé en un vase réprouvé_, _les eaux du siècle_, pour dire _les vices_; combien, dis-je, elles sont particulières et inhérentes au genre sacré. Je ne prétends pas dire par là qu'il soit impossible d'en employer quelques-unes dans les sujets profanes. Depuis quelque temps même, rien n'est si commun que de multiplier l'emploi et le sens des mots, en transportant, par exemple, des termes d'arts dans des sujets littéraires. Ces sortes de néologismes enrichissent une langue, et provoquent souvent un nouvel ordre d'idées, en présentant à l'esprit des images nouvelles. D'ailleurs, le génie peut tout. Poursuivons.
Ce Racine, si doux et si tendre, a souvent des expressions et des images aussi sublimes que Corneille. Qu'on lise les vers suivans:
Et sur mes faibles mains, fondant leur délivrance, Il me fait d'un empire accepter l'espérance.
_Accepter l'espérance d'un empire_ est une expression elliptique de la plus grande hardiesse.
Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles, Et que je mets au rang des profanations, Leur table, leurs festins et leurs libations; Que même cette pompe où je suis condamnée, Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée, Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés, Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds; Qu'à ces vains ornemens, je préfère la cendre, Et n'ai du goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
Ce morceau nous offre plusieurs remarques à faire. Commençons par admirer combien il est hardi de dire, _être condamné à la pompe_. Le contraste qui semble exister dans ces deux termes, étonne d'abord; mais un moment de réflexion nous fait bientôt sentir toute la justesse et la profondeur de l'idée; et de là naît le sublime de l'expression.
Cependant la tirade, en général, n'est pas sans quelques taches. Le second vers,
Et que je mets au rang des profanations,
est un peu lent, à cause de _et que_ qui en retarde trop la marche.
Seule, et dans le secret je le foule à mes pieds.
Le relatif _le_, dans ce vers, est un peu loin de son substantif. Celui-ci,
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,
pèche contre la syntaxe. On ne dit pas, _avoir du goût au spectacle_, mais _avoir du goût pour le spectacle_. D'ailleurs, _qu'aux pleurs que_ est désagréable. Disons pourtant que, du temps de Racine, il était encore assez commun de dire _avoir du goût à quelque chose_, comme l'on dit encore, _avoir regret à son argent, à ses plaisirs passés_; mais alors le substantif ne doit pas être précédé de l'article. Cette faute se rencontre souvent dans les contemporains de Racine. Enfin, le vers suivant mérite d'être remarqué.
Dans ces jours solennels, à l'orgueil dédiés.
L'usage voudrait ici le mot _consacrés_, parce qu'on dit _consacrer ses jours à la patrie, à la_ _gloire_, et non pas _dédier ses jours à la patrie, à la gloire_. Cependant je suis bien loin de donner cette observation pour une critique; je trouve au contraire l'expression _dédiés_ fort belle, quoique latine. Quelques critiques ont blâmé Malherbe d'avoir dit, dans sa belle ode à Duperrier:
Le malheur de ta fille, aux enfers descendue, Par un commun trépas, etc.
Je ne crois cependant pas que beaucoup de poètes voulussent répéter avec l'abbé Batteux, qu'il nous faut maintenant une circonlocution, et dire _le trépas dont personne n'est exempt_[9]. C'est là, au contraire, ce qu'il ne nous faut pas; car nous voulons, aussi bien que nos pères, des beautés; et la circonlocution ne serait qu'une platitude. Que l'on critique ces sortes de licences lorsqu'il n'en résulte aucune beauté, la sévérité devient alors justice, parce que la licence, dans ce cas, prouve l'ignorance... de la langue ou la faiblesse du génie: mais lorsqu'elles servent à donner un tour plus vif à l'idée, une plus grande précision au vers, on doit en faire la remarque pour ceux qui étudient la langue, mais non pas les proscrire. Quel poète, par exemple, sacrifierait à la sévérité grammaticale l'expression de Maynard, dans une très-belle Ode trop peu connue.
Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés. Fuis les injustes adorés, Et demeure toi-même à l'exemple du sage.
Et celle-ci, plus belle encore, de J. B. Rousseau:
Lançant vos traits venimeux, Osez, digne du tonnerre, Attaquer ce que la terre Eut jamais de plus fameux.
[9] _Principes de littérature_, liv. III, pag. 268.
_Injustes adorés_, pour des _hommes injustes que l'on adore_; _demeure toi-même_, pour _garde ton propre caractère_; enfin _dignes du tonnerre_, pour _mériter d'être frappés de la foudre_, sont des latinismes si l'on veut; mais avant tout, ce sont des beautés, et dès-lors précieuses.
Racine dit:
L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
Et ailleurs:
Souvent avec prudence un outrage enduré Aux honneurs les plus hauts a servi de degré.
_Un tombeau qui dévore_, un _outrage qui sert de degré aux honneurs_, sont des hardiesses non seulement permises, mais admirées.
J'ai foulé sous les pieds, remords, crainte, pudeur.