Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 19

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Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque hazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se trouvent plusieurs de mes lettres, écrites _dans toutes les époques de la révolution_, on y verrait que mes principes républicains étaient bien antérieurs à la république.

Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.

Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen-Duby? son patriotisme?..... mais ce serait une dérision que d'en parler. Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date est un peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre est assez faible, puisqu'il s'appuie des droits que lui donne à cette place un ouvrage de son père _sur les monnaies des barons et des prélats de France_; puissante recommandation, en effet, pour un patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette sottise aristocratique, publiée par lui en 1790, appelée par lui, en 1792, ouvrage _national_. Remarquez bien les dates.

Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen-Duby; et ne parlons plus que de Tobiezen-Duby lui-même: c'est bien assez.

Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives.

Vous tous, vrais jacobins, qui, faute de le connaître, l'avez admis parmi vous, l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune; vous tous, hommes droits et purs, qui voulez que les dénonciations soient un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient, dans les mains des intrigans, une arme contre les républicains, venez à la bibliothèque nationale, vous y verrez les preuves de ce que j'avance.

Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile de _patron_ à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques services, par une surprise dont bientôt s'est repenti le _patron_ trop facile.

Vous verrez le créateur de la formule: _au ministre Roland, respect_, vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la _sensibilité d'âme_, auquel il voue _une reconnaissance éternelle_.

Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le Noir: _M. Joly est l'homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus de respect, d'égards et d'estime_; hommage rendu en 1788, qui n'a pas empêché le même Tobiezen-Duby de solliciter, en 1792, la place de ce même Joly, _qui est_, dit-il, _au moment de la perdre par un juste châtiment de son aristocratie_.

Voilà ce qu'il écrit avec _vénération_ à la _vertueuse_ Roland de septembre 1792, _femme Roland_ en septembre 1793.

Que dites-vous, citoyens! n'est ce pas là le vil caractère et la marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui montreront à nu son caractère: jalousie, ambition, orgueil, haine pour ses confrères bien avant la révolution, lorsque le patriotisme hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et à ses perfidies.

En attendant que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos mains, les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby, parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque; car il en a fait trois.

C'est une chose curieuse de le voir allonger, raccourcir, la liste des dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là, selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le moment et les circonstances.

Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le flatteur des anciens ministres, gronde le ministre _trompé_. Pour accréditer son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place. Venez, citoyens, à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans, la vie de Tobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour avoir une place, puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire donner un logement.

Remarquez sur-tout son impudente audace, dès que, sortant du cercle des accusations vagues, il articule un fait précis; par exemple, lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à _Raffet_. J'ai affirmé et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la liste des votans; et si cette liste n'existe pas, je défie tout homme, quel qu'il soit, et fût-ce Tobiezen-Duby lui-même, d'oser dire qu'il m'a vu ce jour-là à la section.

A cela, que répond Tobiezen-Duby? Rien. Il redouble de fureur et de calomnies, sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là, citoyens, un homme qui n'écoute que sa haine, sa haine aveugle, et foule aux pieds sa conscience?

Comment cherche-t-il à couvrir cette honte? il fait de nouveaux efforts pour exciter contre moi les jacobins, contre moi qui, même avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la constitution, n'ai cessé (mille témoins existent) de dire et de répéter: «Sans les jacobins, point de liberté, point de république.»

Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui, de notoriété publique, n'ai eu avec lui que les relations nécessitées par ma place. Et cette place l'avais-je sollicitée? l'avais-je désirée? y avais-je seulement songé? connaissais-je, même de vue, le ministre Roland?

Il me prétend lié avec la Gironde, dont je n'ai jamais vu un seul membre que dans des rencontres rares, imprévues et fortuites.

Ici, je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être, de dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde, et qu'il ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus, grand nombre de personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions importantes, comme la garde départementale, le jugement de Louis Capet, l'appel au peuple et plusieurs autres.

Observez que ces mensonges de Tobiezen-Duby, et quelques autres non moins odieux, se produisent, comme par supplément, par surabondance, dans sa troisième dénonciation; c'est-à-dire, dans le troisième accès de sa fièvre calomnieuse.

Que penser, citoyens, de celui qui, convaincu de faux sur un fait grave, le fait relatif à Raffet, répète hardiment ses autres impostures, en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et dans son emportement essaye de provoquer contre moi des passions personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les plus estimés; appelle au secours de sa haine les plus fidèles mandataires du peuple, les sociétés les plus patriotiques, toutes les autorités constituées, c'est-à-dire, veut mettre ce qu'il y a de plus vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus respectable?

Mais non; les sociétés populaires, les autorités constituées, sont et resteront justes, en dépit des intrigans, des calomniateurs, de Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai, dans la crise d'un orage révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment; mais bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être, elles brisent avec indignation le piége qu'on leur a tendu, et repoussent avec dédain le fabricateur du piége: leur justice appelle à soi la justice publique, dont la leur est elle-même une grande portion. Dans le court intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui doivent n'en être qu'une, j'appelle sur moi l'une et l'autre, j'attends leurs regards, je les désire; et à cet instant même, tandis que vous me lisez, républicains, je jouis de la certitude de les voir se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.

Tobiezen-Duby aura donc beau faire; il restera ce qu'il est, et moi je resterai ce que je suis: lui, vrai ou faux patriote du 7 juillet 1792, faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont de faux républicains; moi, révolutionnaire de fait et de notoriété publique avant la révolution; républicain de principes et de cœur, même avant la république.

Telle est la force, tel est l'empire de ce sentiment consolateur, de se dire à soi-même, _je vivrai, je mourrai républicain_, qu'une détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme; et, je le proteste de nouveau, rien de ce qui tient, rien de ce qui tiendra à la révolution, ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au dernier soupir, à la révolution, et au complément de la révolution, à la république, à la république une et indivisible.

_P.S._ Encore un mot, citoyens; convaincu dès long-temps qu'il importait au salut public que tous les salariés du peuple, sans exception, fussent au-dessus du soupçon même, doctrine que je professe depuis trois ans, j'allai, l'un des premiers jours d'août, au comité de surveillance de notre section (celle de 1792), sur les premiers bruits vagues qu'on cherchait à répandre contre la bibliothèque.

Là, j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs principes et leurs sentimens. Observez que cette démarche si nette et si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention, a probablement frappé les autorités constituées; et leur conduite à notre égard choque beaucoup Tobiezen: car il n'est pas aisé Tobiezen-Duby! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour toujours, et que tout soit fini.

Il en a pourtant tiré un fruit; c'est de m'avoir mis dans le cas de confirmer, par ma démission que j'ai donnée, mes principes sur _les salariés du peuple_. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir beaucoup trop de respect pour les calomniateurs: soit, mais le premier devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes.

Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne trahirait-il pas lui-même son secret, par le début de sa première denonciation imprimée? _Je suis jacobin et ardent républicain_, dit-il. Et aussitôt, enhardi par ces deux noms qu'il usurpe, il lance, comme d'un poste sûr, tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous vous avez vu quel républicain c'était; jugez quel jacobin ce peut être.

Il a cru, le lâche! que, sous l'abri de ces deux titres, il pouvait tout se permettre; il a cru que nul n'oserait aller, derrière ces retranchemens, lui arracher son masque et ses méprisables armes; il s'est trompé. Lui jacobin! non, il ne l'est pas. C'est moi, qui, sans en porter le titre, le suis en effet et de principes et d'âme; moi qui, en juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars, entraîné, malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force irrésistible, courus aux jacobins, moi vingtième ou trentième.... j'ignore le nombre, mais la salle était alors déserte. Où était alors Tobiezen-Duby? Etait-ce chez vous, jacobins, qu'il cherchait un refuge? Je ne crois pas qu'il fût là. Quoi qu'il en soit, je m'y présentai; je fus admis parmi vous, et même dans votre comité de correspondance, où cet homme vient de se glisser. Il est vrai qu'aux approches de l'hiver, ma déplorable santé, qui suspend trop souvent mes travaux, et qui surtout m'interdit les grandes assemblées, me força, par degrés, à me priver des vôtres, toujours plus brillantes et plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée; mais l'affluence, toujours croissante parmi vous, semblait le garant de son triomphe et du vôtre; et dans le redoublement des incommodités que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si impérieux sur certaines âmes, ce je ne sais quel attrait attaché aux périls très-instans[39].

[39] Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, _et toujours_ dans les crises violentes de l'année 1791. Le moment que j'avais choisi pour me présenter, en est une preuve suffisante.

Ce malheur, je veux dire les infirmités physiques qui m'interdisent les grandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen, Tobiezen-Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de section. Il me prête, à ce sujet, un propos aussi absurde qu'infâme, digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette raison, je voue au mépris public, ainsi que l'homme qui a la bêtise de me l'attribuer.

J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle de _persécuteur_ de la bibliothèque nationale, a osé, en cherchant à se justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de _persécuté_ pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés, et tâche d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle.

Bien loin de l'avoir persécuté, je réponds affirmativement que son patriotisme auquel on eût applaudi, était parfaitement ignoré de ceux qu'il a _persécutés_ véritablement.

J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères qu'il accuse ne lui parlait et ne parlait de lui, que lui-même ne parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le Noir: ce qui était fort simple, vu la différence des fonctions respectives qui ne les mettait point en rapports.

On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de _persécution_ de la part de ses confrères; et, quant à moi, la seule persécution qu'il puisse citer, c'est d'avoir, à mon entrée en place, accru ses appointemens de 400 livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la _vertueuse citoyenne_ Roland, il demanda la place de garde des estampes, ou au moins une augmentation de 1200 livres avec un logement. Son patriotisme d'aujourd'hui, si désintéressé, si pur, m'imputerait-il, par hasard, cette différence de 1200 à 400 livres? Dans cette supposition, il aurait lui-même tout expliqué.

Tobiezen-Duby est donc convaincu de faux dans ce qu'il a dit aux jacobins, comme il l'a été dans ce qu'il a dit aux autorités constituées et ensuite au public; mais son nouveau mensonge est marqué d'une plus rare impudence. Car enfin, le public, témoin des faits, témoin de l'acharnement de ses trois dénonciations, voit clairement que Tobiezen-Duby est le persécuteur et non le persécuté. Je ne dis donc plus, comme je l'ai fait sur quelques-unes de ses impostures: _citoyens, venez et voyez_; je dis seulement: _ouvrez les yeux et voyez_.

18e jour du 1er mois de la république française.

FIN DES LETTRES DIVERSES.

DEUX ARTICLES

EXTRAITS

DU JOURNAL DE PARIS.

DEUX ARTICLES

EXTRAITS

DU JOURNAL DE PARIS.

18 mars 1795.

ENTRETIEN

ENTRE UN DES ACTEURS DU JOURNAL DE PARIS ET UN AMI DE

CHAMFORT.

Est-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix[40]?

[40] M. Delacroix avait fait insérer, dans le Journal de Paris, une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de Chamfort, auquel il reprochait d'avoir pris une part trop active à la révolution.

--Ma foi, je n'en sais rien.

--N'étiez-vous pas de ses amis?

--J'en étais, certainement.

--Et vous l'abandonneriez!

--N'a-t-il pas été _terroriste_?

--Oui, jusqu'à la menace; non, jusqu'aux actions. Il croyait nécessaire de paraître terrible, pour éviter d'être cruel. Il s'est arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec les hommes de sang?

--Non; mais je ne le mettrai pas non plus au nombre des esprits sages qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires, ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N'est-ce pas lorsque la terreur l'a atteint lui-même, qu'il a cessé d'applaudir au terrorisme?

--C'est bien avant: et il ne s'est pas borné au silence; il a frappé sur le terrorisme, dès qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur le despotisme dans tous les temps, et sur le modérantisme quand il l'a cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut mis en arrestation pour avoir refusé à Hérault-Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse? N'avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de _la fraternité_, que les tyrans proclamaient sans cesse: «Ils parlent, dit-il, de la _fraternité_ d'Étéocle et de Polynice.» Ce fut lui qui, entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvres de la scène tragique, l'expliqua en ces mots: «La tragédie ne fait plus d'effet depuis qu'elle court les rues.» Ce fut lui qui dit de Barrère, à la naissance de son pouvoir: «C'est un brave homme que ce Barrère; il vient toujours au secours du plus fort.»--«C'est un ange que votre Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci; mais à sa place, je rendrais mes comptes.» Ce furent ces discours, et cent autres que ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait qu'au moment de son arrestation, il fit ce qu'il put pour se tuer; remis en liberté, ses amis lui reprochèrent d'avoir tenté de se donner la mort: «Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être jeté à la voirie du Panthéon.» C'est ainsi qu'il appelait cette sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque temps après sa délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen le félicitait d'être échappé à ses propres coups; Chamfort lui répondit: «Ah! mon ami, les horreurs que je vois, me donnent à tout moment l'envie de me recommencer.» Ne voyez-vous pas, dans ces paroles, les sentimens d'une âme sensible et courageuse?

--Je me plais à les reconnaître en lui; mais pourquoi donc cet emportement de paroles, ce débordement d'invectives et de menaces contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que Marat et Robespierre proscrivirent depuis?

--Vous l'avez dit: parce que Chamfort n'était pas un esprit sage; j'ajouterai même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. Il avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien régime; il leur avait juré la guerre; et il croyait nécessaire de la faire à outrance, sans précaution, comme sans mesure: voilà son erreur.

--Mais n'y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire, pour peu que la justice y autorise; de cette méchanceté qui n'est pas celle du scélérat, mais celle de l'homme dur et violent?

--Nullement; et ce qui le prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens dès qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des Marat et des Robespierre; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu'il s'est arrêté dès qu'il a vu qu'on faisait mal pour faire mal, et encore pour faire peur.

--Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles? n'est-ce pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominans?

--Son intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort s'y montra supérieur; disons plus: il en fut toujours l'ennemi. Non seulement il s'attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec passion jusques sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il croyait être les abus de l'ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions, jusqu'à ce qu'il n'eût plus de pension; contre l'académie dont les jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eut plus d'académie; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités, toutes les courtoisies, jusqu'à ce qu'il n'existât plus un homme qui osât se montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence extrême, jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que toutes ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa conversation. Il s'impatientait d'entendre louer son _Marchand de Smyrne_ comme une comédie révolutionnaire; il s'indignait même qu'on se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une si grande cause. «Je ne croirai pas à la révolution, disait-il souvent en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets écraser les passans.» Voici une anecdote qui le caractérise. Le lendemain du jour où l'assemblée constituante supprima les pensions, nous fûmes lui et moi voir Marmontel à la campagne. Nous le trouvâmes, et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait éprouver; et c'était pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en prit un sur ses genoux: «Viens, dit-il, mon petit ami, tu vaudras mieux que nous; quelque jour tu pleureras, en apprenant qu'il eut la faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu serais moins riche que lui.» Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la veille.--Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misantrope peut-être, mais non pas inhumain; il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne s'aimaient point; et le secret de son caractère est tout entier dans ce mot qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à 40 ans, n'est pas misantrope, n'a jamais aimé les hommes.» On lui a reproché d'avoir été ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance; et l'on s'est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils vivaient. La belle raison! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat, c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés d'abus, comme il l'avait été quand ils en étaient revêtus.

--A ce compte, il n'y aurait qu'à admirer dans Chamfort; et ce que vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la faculté de s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal!

--Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa misantropie furent des défauts sérieux; il irrita souvent des gens qu'il aurait pu ramener; il affligea des hommes honnêtes par des jugemens inconsidérés. Il provoqua sans le vouloir, il autorisa des passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et de raisonnemens spécieux; et quand il avait lancé un mot piquant ou accablant sur quelqu'homme que ce fût, il ne revenait plus sur l'opinion qu'il en avait donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte méprisable de déprécier un mot saillant, mais plutôt parce qu'il voulait se faire craindre d'un ennemi qu'il croyait trop blessé pour ne pas être irréconciliable; c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le détracteur de Laharpe, parce qu'il l'avait été un jour; il s'obstina à soutenir que cet excellent littérateur dont il honorait d'ailleurs le patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris autrefois, je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot de Tite-Live. Ces travers sont inexcusables; mais je ne puis pour cela passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son cœur.

--Je vous entends; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort? Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a pas imprimé une seule ligne, pour en hâter ou en arrêter la marche suivant les circonstances, non plus que pour l'éclairer.