Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 17

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Il est certain, et croyez, mon ami, que je ne me fais pas illusion à moi-même; il est certain que je désire le non succès d'un événement prétendu heureux, dont les suites, comme nécessaires, sont de me rengager dans une carrière pleine de misères et de dégoûts, de me faire exister pour le public que je méprise presqu'autant que les gens de lettres, leurs cabales, leurs noirceurs, leurs vanités absurdes, etc.; de me faire ou manquer ou attendre une célébrité, qui, grâce au ton régnant dans la littérature actuelle, n'est qu'une infamie illustre faite pour révolter un caractère décent. Tels sont mes sentimens et mes idées, qui me font passer pour un être bizarre: tant la vanité et la sottise ont perverti toutes les âmes et tous les esprits. On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes, et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel on me voit garder, dans mon porte-feuille, les productions qui m'échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme. D'un autre côté, je sens bien que, si l'on fait pour moi quelque chose d'essentiel, qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité, que je souhaite la non réussite des tentatives de mes amis. Alors, je suis libre; alors, je m'appartiens; alors, le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là l'incurie, la santé et l'aisance, dans un pays où les écus de trois livres valent six francs, et où l'on n'a que les besoins de la nature au lieu de ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre lettre, où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de livrer à l'impression. L'impression! si vous saviez des gens de lettres le quart de ce que j'en sais et que j'en ai vu, vous ne me soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion, que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr de lui échapper, et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans qu'il soit possible d'en faire usage, même en me dérobant tous mes papiers. Le moyen que j'ai inventé, m'en rend maître absolu jusqu'au monument et même par-delà; car je n'ai qu'à me taire: et ce que j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres, considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien! je les aime plus que jamais comme culture de l'âme; et elles me prennent presque tous mes momens, depuis que j'ai retrouvé mes facultés, après la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier: tant il est vrai que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les lettres seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite; et d'avance elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez; mais soyez sûr que rien n'est plus vrai.

Adieu, mon ami, etc.

Paris, 4 avril 1784.

LETTRE XII

A M. DE VAUDREUIL.

13 décembre 1788.

Je vois que vous vous souvenez de la _Requête des filles sur le renvoi des évêques_, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi sérieux que celui dont il s'agit. Ce n'est pas le moment de prendre les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à des désastres; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule sur tous les partis, serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur réunion, l'éclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il? d'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille privilégiés[38]. J'entends dire que la haute noblesse forme des ligues, pousse des cris, etc: c'est ici, je crois, qu'on peut accuser la maladresse de la plupart des écrivains qui ont manié cette question. Que n'ont-ils dit aux grands privilégiés: »Vous croyez qu'on vous attaque personnellement, qu'on veut vous attaquer; point du tout. Une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français? Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette épouvantable cohue; mais ne brûlez pas la maison qui ne peut la loger. Ne sommes-nous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui enfin a mis en péril ce que vous appelez vos droits et vos privilèges? Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également, clergé, noblesse, tiers-état?» Je suis vraiment affligé qu'on n'ait point dit et répété partout cette observation. Elle eût ramené les esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour propre, elle eût intéressé l'orgueil aux succès de la raison, et peut-être eût-elle sauvé aux notables l'opprobre ineffaçable dont ils viennent de se couvrir à pure perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est qu'elle eût sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelques-uns proposent ridiculement, celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le tiers-état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui est-ce qui me fait cette proposition? est-ce un membre de l'ancienne chevalerie? est-ce un secrétaire du roi, du grand collège, du petit collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce dernier.... Mais non, je ne réponds pas: vous sentez que j'aurais trop d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et de sa vie, c'est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera point, cela ne saurait être, la nation ne le souffrira pas; et, si elle le souffre, elle mérite tous les maux dont elle est menacée.

[38] Il n'y en avait pas 100,000; mais on en croyait 700,000. (_Note de l'auteur._)

Mais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du tiers-état; on va même jusqu'à prononcer le mot de _démocratie_. La démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent abjection! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse inégalité des richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop grand intervalle! Quel pays plus libre que l'Angleterre? Et en est-il un où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée, quoique l'inférieur n'y soit pas écrasé impunément? Que de faux prétextes! que d'ignorance! ou plutôt que de mauvaise foi! Pourquoi ne pas dire nettement, comme quelques-uns: »Je ne veux pas payer!» Je vous conjure de ne pas juger des autres par vous-même. Je sais que, si vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre, vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais vous vous rappelez l'offre généreuse faite par le clergé, pendant la première assemblée des Notables, et l'indigne réclamation qu'il a faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les moyens de les conserver et même d'accroître son existence. Enfin, vous savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence le projet formel de maintenir les priviléges pécuniaires. M. de Chabot et M. de Castries, ayant consigné, dans un Mémoire, leur abandon de ces priviléges, pour ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont pu trouver ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les gentils-hommes bretons ne nous disent-ils pas qu'il n'est pas en leur pouvoir de se dessaisir de leurs priviléges utiles, que c'est l'héritage de leurs enfans, que ces droits seraient réclamés par eux tôt ou tard? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de l'injustice la plus révoltante un droit sacré, enfin de la tyrannie un devoir. Je l'ai entendu.... Et vous voulez que j'écrive! Ha! je n'écrirais que pour consacrer mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes; je craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop profondément, et ne m'inspirât une éloquence qui enflammât les esprits déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de l'amour du bien. Je m'effraie de l'avenir; je vois mettre aux plus petits détails une suite et un intérêt qui m'étonnent moi-même; on fait des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou mauvais, à tel ou tel homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement machinal chez moi, a été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un notable, dont l'avis avait été favorable au peuple: _Est-ce que vous voulez nous enroturer?_ Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été dit, le notable pouvait répondre: «Non, monseigneur; mais je veux anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir les Bourbons; mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué.» C'est bien M. le comte d'Artois qui y est le plus intéressé: c'est bien lui qui peut dire, à la vue de ses enfans: _posteri, posteri, vestra res agitur_. C'est de cette époque que tout va dépendre. J'ose affirmer que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur de gagner leur procès, la nation, écrasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi méprisable au dehors qu'elle est maintenant méprisée. Elle serait, à l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est à l'Angleterre, une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses vins, ses moissons, ses denrées, etc. Si, au contraire, il arrive ce qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois que prospérité pour la nation entière et pour ces privilégiés si aveugles, si ennemis d'eux-mêmes, qui n'aperçoivent pas que l'aisance du pauvre fait partie de l'opulence du riche; pour les premiers hommes de l'état, qui ne voient pas qu'il n'y a de liberté et de dignité particulière que sous la sauvegarde de la liberté publique et de l'honneur national. Eh, grand Dieu! que peuvent-ils craindre pour leurs dignités? Est-ce le tiers-état qui les leur enlèvera? Est-ce le tiers-état qui arrivera aux places de la cour, aux grands emplois? Craignent-ils pour leurs fortunes? N'est-ce pas un fait avéré qu'en Angleterre, les grandes fortunes territoriales des familles illustres ne datent que de la révolution de 1688? C'est le fruit du rehaussement dans la valeur des terres, effet de la liberté publique et d'un accroissement marqué dans l'industrie nationale, qui l'un et l'autre tournent toujours en dernière analyse au profit des propriétaires terriens. Je suis si convaincu de cette double influence, que, si on me demandait, dans la sincérité de mon cœur, à quelle classe d'hommes je crois plus profitable la révolution qui se prépare, je répondrais que cette révolution, profitable à tous, l'est à chacun dans la proportion de supériorité déjà existante où son rang et sa fortune actuels le mettent sur la grande échelle sociale. J'en excepte le clergé dont nous ne sommes pas en peine, ni vous, ni moi, et les ministres (pour le temps, quelquefois très-court, pendant lequel ils sont ministres); mais on ne se dégoûtera pas du métier: et puis on ne saurait parer à tout.

Telle est ma manière de voir cette unique et inconcevable crise. J'ai voulu vous faire ma profession de foi, afin que, si, par hasard, nos opinions se trouvaient trop différentes, nous ne revinssions plus sur cette conversation. Nos opinions ont plus d'une fois été opposées, sans que d'ailleurs nos âmes aient cessé de s'entendre et de s'aimer: c'est le principal, ou plutôt c'est tout. Je me souviens, entr'autres, qu'il y a juste deux ans dans ce moment-ci, nous eûmes une discussion très-animée sur le parti que prenait M. de Calonne, sur son projet de subvention territoriale, infaillible, disiez-vous, s'il était appuyé, comme il l'était, de toute la puissance du roi. Je vous dis que le roi y échouerait; je vous dis, en propres termes, que le roi pouvait faire abattre la forêt la plus immense; mais qu'on ne faisait pas quatre cents lieues, à pied, sur des lianes, des ronces et des épines. Ce que l'on entreprend aujourd'hui est bien autrement difficile. Supposez (ce qui paraît impossible) que la nation soit vaincue aux prochains états-généraux; je demande ce qui arrivera en 1791, à l'époque où le troisième vingtième cessera d'être dû, où les impôts (depuis l'incompétence reconnue des parlemens) exigeront le consentement national. Croyez-vous que ces cinquante-cinq millions seront perçus? Croyez-vous même que les autres le soient exactement? Non, non; croyez plutôt qu'on ne réduit pas vingt-trois ou vingt-quatre millions d'hommes, dont le mécontentement ne se montre point sous la forme de révolte, mais sous celle de mauvaise volonté. Alors, que restera-t-il à ceux qui auront favorisé de si mauvaises mesures? Je vous supplie, au nom de ma tendre amitié, de ne pas prendre à cet égard une couleur trop marquante. Je connais le fond de votre âme; mais je sais comme on s'y prendra pour vous faire pencher du côté anti-populaire. Souffrez que j'en appelle à la noble portion de cette âme que j'aime, à votre sensibilité, à votre humanité généreuse. Est-il plus noble d'appartenir à une association d'hommes, quelque respectable qu'elle puisse être, qu'à une nation entière, si long-temps avilie, et qui, en s'élevant à la liberté, consacrera les noms de ceux qui auront fait des vœux pour elle, mais peut se montrer sévère, même injuste, envers les noms de ceux qui lui auront été défavorables? Je vous parle du fond de ma cellule, comme je le ferais du tombeau, comme l'ami le plus tendrement dévoué, qui n'a jamais aimé en vous que vous-même, étranger à la crainte et à l'espérance, indifférent à toutes les distinctions qui séparent les hommes, parce que leur coup d'œil n'est plus rien pour lui. J'ai cru remplir le plus noble devoir de l'amitié, en vous parlant avec cette franchise; puissiez-vous la prendre pour ce qu'elle est, c'est-à-dire, pour l'expression et la preuve du sentiment qui m'attache à tout ce que vous avez d'aimable et d'honnête, et à des vertus que je voudrais voir apprécier par d'autres, autant qu'elles le sont par moi-même.

LETTRE XIII.

A M. PANCKOUKE.

Je n'ai reçu, monsieur, votre billet qu'hier au matin, au moment où je sortais pour une affaire intéressante qui m'a empêché d'avoir l'honneur d'y répondre sur-le-champ.

Je vous dois, d'abord, des remercîmens de la préférence que vous me donnez, en voulant m'associer à des gens de lettres que j'estime et que j'honore; mais, après mes remercîmens, je vous prie d'agréer le véritable regret que j'ai de ne pouvoir être leur coopérateur. La partie dont je serais chargé, entraîne avec soi des inconvéniens auxquels ils ne sont pas exposés. Je vous avoue franchement que je ne sais pas le moyen de traiter trois fois par mois avec l'amour propre des auteurs, acteurs et actrices des trois théâtres de Paris, et surtout de la comédie française. Serais-je un critique juste et sévère? me voilà l'ennemi de tous les mauvais auteurs; et, malgré leur petit nombre, ils ne laissent pas d'être très-dangereux. Prendrai-je le parti de la grande indulgence? je déshonore, je décrédite mon jugement; et, ce qui n'est pas indifférent pour vous, le nombre des souscripteurs diminuera, car le public veut de la malignité. Il faut que l'article des spectacles soit attendu, qu'il inspire de la curiosité, de la crainte, de l'espérance, en un mot, qu'il remue les passions, comme les ouvrages de théâtre dont il rend compte. Faut-il tout vous dire, monsieur? gardez-moi le secret: un journal sans malice est un vaisseau de guerre démâté, à qui les corsaires même refusent le salut.

On peut insister et prétendre qu'il est possible d'accorder la plus exacte politesse avec une critique sévère. Outre que je crois cet accord très-difficile, l'amour propre des auteurs sait-il, dans ses chagrins, vous tenir compte de vos ménagemens? On injurie, on insulte, on calomnie le critique; et, en pareil cas, qui peut répondre de soi? Le sentiment de l'injustice irrite; le caractère s'aigrit; on devient injuste, absurde soi-même; et on finit par tomber dans un décri, dans un avilissement, qui équivaut à une flétrissure publique et à une véritable diffamation. Nous en avons des exemples déplorables dans la personne de M. Fréron et de M. de Laharpe qui n'étaient point sans talens, l'un et l'autre, à beaucoup près. Qui sait même s'ils n'étaient pas nés honnêtes? En vérité, cette destinée fait frémir. Il n'en faut pas courir les risques: il ne faut pas tenter Dieu.

Telles sont mes raisons, monsieur; et en supposant, ce qui serait peut-être en moi trop d'amour propre, qu'elles ne vous satisfissent point comme propriétaire du privilège du _Mercure_, je suis bien sûr que vous les approuverez comme homme, et comme honnête homme.

LETTRE XIV.

A MADAME AGASSE.

Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à vous. J'ai craint, je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment; mais je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi.... Je m'arrête, et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle n'est plus, le moment le moins malheureux.

LETTRE XV.

A LA MÊME.

Paris, juillet 1789.

La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M. Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec les pièces justificatives attestant l'acte de vertu auquel vous vous intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche sur son défaut de galanterie. Sa réponse m'a prouvé que si, en devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux, ou moins galant, on peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos rivales; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la décision de l'académie. Je m'imagine, madame, qu'il ne manquera pas à ce devoir; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant de M. Marmontel, et je deviendrai, pour vous, le secrétaire de notre secrétaire.

Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami, feu le despotisme; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris. C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier, qui m'a été expédié par plusieurs de mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies, plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les prophètes, et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais, en vérité, il ne fallait qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri, vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps: mais nous nous en tirerons.

Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler les trente ans que nous venons de vivre, en trois semaines. Mais la chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés. Il y en a un qui ne descendra pas, c'est celui de l'amitié que je vous ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis XV. C'est une fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux attachement sous son successeur.

_P. S._ Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M...., et le prier de rendre le _Mercure_ un peu plus républicain: il n'y a plus que cela qui prenne. _Item_, que la _Gazette de France_ soit aussi haussée de plusieurs crans, dans la proportion respectueuse où elle doit être à l'égard du _Mercure_. Ajoutez, je vous demande en grâce, qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu me faire des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.

Mercr.... Paris, P. R. no 18.

LETTRE XVI.

A LA MÊME.

Paris, 1789.