Part 16
J'ai ri de bon cœur à l'endroit de votre lettre, où vous me dites que vous m'avez cherché dans les journaux; vous m'avez paru ressembler à un étranger qui, ayant entendu parler de moi dans Paris, me chercherait dans les tabagies et dans les tripots de jeu. J'en étais là depuis long-temps, lorsque je fis la rencontre d'un être dont le pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi, qu'il m'a montrée dans le court espace de deux ans que nous avons passé ensemble. C'était une femme; et il n'y avait pas d'amour, parce qu'il ne pouvait y en avoir, puisqu'elle avait plusieurs années de plus que moi; mais il y avait plus et mieux que de l'amour, puisqu'il existait une réunion complète de tous les rapports d'idées, de sentimens et de positions. Je m'arrête ici, parce que je sens que je ne pourrais finir. Je l'ai perdue après six mois de séjour à la campagne, dans la plus profonde et la plus charmante solitude. Ces six mois, ou plutôt ces deux ans, ne m'ont paru qu'un instant dans ma vie. Mais le bonheur d'être loin de tout ce que j'ai vu sur cette scène d'opprobres qu'on appelle littérature, et sur cette scène de folies et d'iniquités qu'on appelle le monde, m'aurait suffi et me suffira toujours, au défaut du charme d'une société douce et d'une amitié délicieuse. L'indépendance, la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage fantasque de mes livres: voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce qui me suffit. C'est ce qui m'enlèvera nécessairement le succès que vous avez la cruauté de souhaiter, et qui malheureusement est devenu, depuis ma dernière lettre, encore plus vraisemblable[37]. L'âne qui ne veut point mordre son voisin, ni en être mordu devant un râtelier vide, sera forcé, s'il est changé en cheval bien pansé devant un râtelier plein, de faire quelques courses et de manéger pour gagner son avoine; et quand je songe qu'en se déplaçant, il aura plus d'avoine qu'il n'en pourra manger, je suis bien près de penser qu'il fait un marché de dupe.
[37] On proposait à Chamfort une place de secrétaire des commandemens à la cour.
Vous voyez par là, mon ami, combien je suis attaché aux sentimens qui m'appellent à la retraite; et vous le verriez bien davantage, si vous pouviez savoir, fortune mise à part, combien ma position m'offre de côtés agréables, quels combats j'ai à soutenir contre les amis les plus tendres et les plus dévoués, quels efforts il me faut pour repousser ou prévenir les sacrifices qu'ils voudraient faire pour me retenir. Quelle est donc cette invincible fierté, et même cette dureté de cœur, qui me fait rejeter des bienfaits d'une certaine espèce, quand je conviens que je voudrais faire pour eux plus qu'ils ne peuvent faire pour moi? Cette fierté les afflige et les offense; je crois même qu'ils la trouvent petite et misérable, comme mettant un trop haut prix à ce qui devrait en avoir si peu. Mon ami, je n'ai point, je crois, les idées petites et vulgaires répandues à cet égard; je ne suis pas non plus un monstre d'orgueil; mais j'ai été une fois empoisonné avec de l'arsenic sucré, je ne le serai plus: _manet altâ mente repostum_. Vous me dites que vous tenez mon âme dans ma première lettre; il en est resté quelque chose, je crois, pour la seconde.
J'accepte, mon ami, avec un sentiment bien vif, l'offre que vous me faites de parcourir avec moi la Provence, pour chercher l'asile qui me convient; et je me fais d'autant plus de plaisir de l'accepter, que je ne vous ferai pas faire un grand voyage; il faudra que votre pays ait de grands inconvéniens, si la retraite la plus proche de vous n'est pas celle qui me convient le mieux.
Je vous avais promis des nouvelles littéraires; mais, par mon mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article; et j'ai besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez quelqu'intérêt. On joue à présent, avec un grand succès, malgré de grandes huées sur la scène, et de grandes réclamations et indignations à Paris et à Versailles, _le Mariage de Figaro_, de Beaumarchais. C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais qui n'en est pas moins monstrueux par le mélange des choses du plus mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la dixième, d'autres disent jusqu'à la vingtième représentation. Le spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart, depuis les retranchemens qu'on y a faits. Je ne vous parle point du _Jaloux_, du mauvais _Coriolan_ de La Harpe: les journaux se sont chargés de cela. Un mot sur les _Danaïdes_, opéra nouveau, où Gluk a mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de représentations.
Parlons de notre académie. M. de Montesquiou a eu toutes les voix; c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait plaisir en se présentant à l'académie; il écartait l'abbé Maury, dont plusieurs ne veulent pas entendre parler. Mon amusement actuel est de voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance qui est très-prochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. de Pompignan. L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y est appelé d'une manière positive; prendre encore un homme de qualité, serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule. Comment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'on m'avait demandée.
Adieu, mon ami; je n'ai plus que le temps de vous dire encore un petit mot de moi. Ma mère se porte à merveille, et n'a d'autre incommodité que de ne pouvoir faire usage de ses jambes; mais j'ai bien peur que cette seule incommodité n'abrège les jours d'une personne aussi vive, et plus impatiente, à quatre-vingt-quatre ans, que je ne l'ai jamais été. Il me semble que, si je restais en place une année, je ne pourrais plus vivre; et cette idée m'afflige sensiblement sur son état, quoiqu'on me mande d'ailleurs tout ce qui peut me rassurer. Adieu, encore une fois; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. Il me semble que nous n'avons pas cessé de nous entendre.
LETTRE VIII.
AU MÊME.
Paris, 5 octobre.
Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et d'un si long silence? Vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tête. Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup: il y a deux mois et demi que j'ai eu le malheur de perdre ma mère; et ce n'est pas vous qui vous étonnerez de l'effet qu'a pu faire pour moi cette affligeante nouvelle; ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur, et que quinze ans d'absence devaient me le faire trouver moins terrible. La raison dit tout cela, et le sentiment paie son tribut. Je n'en dirai pas davantage, craignant d'avoir surtout déjà trop réveillé chez vous le sentiment d'une perte qui vous a rendu si long-temps malheureux et qui ne sera de long-temps oubliée. Mon second malheur est d'avoir eu, pendant deux mois, une fièvre double-tierce, suivie d'une convalescence très-pénible et qui n'est pas terminée. Je ne sais comment toute ma personne était devenue un amas de bile, ce qui m'a empêché d'avoir recours au quinquina. C'est la nature qui m'a guéri, comme elle eût fait avant la découverte du spécifique. C'est un mois de plus qu'il m'en a coûté, et un mois de peines et de souffrances, pendant lequel il m'a été impossible d'écrire. Vous mander de mes nouvelles par une main étrangère, c'est ce que je n'ai pas voulu, dans la crainte que vous ne me crussiez mort: et d'ailleurs, je suis d'une stupidité rare pour dicter.
Je passe, mon ami, à un autre article dont je vous ai déjà touché quelque chose. C'est le projet d'aller vous trouver en Provence.
Quand il n'y aurait eu d'obstacle que ma maladie, il ne pouvait s'effectuer, et ne le pourrait même encore qu'au mois de décembre: encore cela ne serait-il possible que dans le cas où j'aurais un compagnon pour aller en chaise de poste: car d'aller par les voitures publiques dans cette saison, c'est ce qui me serait aussi difficile qu'un pélerinage dans le Sirius. Mais, mon ami, il y a d'autres obstacles encore plus grands: ce sont ceux qui naissent de ma nouvelle position.
Vous avez peut-être lu, dans les papiers publics, qu'on a obtenu pour moi la place de secrétaire du cabinet de madame Elisabeth, sœur du roi: cette place vaut deux mille francs; et quoiqu'elle ne m'enrichisse pas pour ce moment-ci, puisque, dans la maison du roi, les premières échéances ne se payent qu'à un terme fort reculé, il n'en est pas moins vrai que je suis lié par la reconnaissance et par l'attachement aux personnes qui ont sollicité et obtenu cette place pour moi, tandis que j'étais cloué dans mon lit depuis six semaines; je passerais pour un être sauvage et indomptable, un misantrope désespéré, et je serais condamné universellement.
Il faut vous dire, de plus, qu'indépendamment de ma nouvelle place, ma liaison avec M. le comte de Vaudreuil est devenue telle qu'il n'y a plus moyen de penser à quitter ce pays-ci. C'est l'amitié la plus parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous en écrire les détails; mais je pose en fait que, hors l'Angleterre où ces choses-là sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne d'entendre ce qui a pu rapprocher, par des liens si forts, un homme de lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour, jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur. Quand je dis des liens si forts, je devrais dire si tendres et si purs; car on voit souvent des intérêts combinés produire entre des gens de lettres et des gens de la cour des liaisons très-constantes et très-durables; mais il s'agit ici d'amitié, et ce mot dit tout dans votre langue et dans la mienne.
Voilà, mon ami, quelles sont les raisons qui m'empêchent d'aller vous chercher, et qui vraisemblablement me priveront toujours du plaisir de vous voir dans votre retraite de Provence. Il n'en fallait pas moins, je vous assure; car, quoique, dans votre dernière lettre, vous eussiez eu la barbarie de vouloir me retenir dans la capitale, toujours par votre manie de me voir une plus grande fortune, il est pourtant certain que j'aurais juré, au mois de mai dernier, de ne pas passer l'hiver à Paris. Les obstacles étaient de nature à pouvoir être vaincus, et ma fortune n'en était pas un. Vous m'avez mandé qu'il fallait, pour vivre agréablement en Provence, avoir trois mille livres de rente: au temps où vous me parliez, j'en avais quatre mille. Je posais la barre à ce terme, et je n'étais pas mécontent; c'est vous qui avez voulu que j'allasse plus loin: vous voilà satisfait, et il y a à parier que d'ici à six mois, vous le serez infiniment davantage. Il restera ensuite à satisfaire votre autre manie, que j'aie de la célébrité. Je ne promets pas que j'y réussisse également; mais, soit que cette fantaisie me prenne, soit que je garde ma répugnance pour cette célébrité dont vous paraissez faire trop de cas, il est sûr que, tranquille sur mon avenir, je travaillerai beaucoup davantage et même mieux, et que j'aurai plus de titres à cette célébrité, si je les manifeste, ce que j'ignore, car je suis bien endurci dans le péché. Je crois que vous seriez de mon bord, si, comme moi, vous veniez voir, de suite et long-temps, notre public parisien. Au surplus, alors comme alors: je ne suis pas d'une pièce; je suis immuable quand les choses ne changent pas, mais je suis mobile quand elles changent, et surtout quand elles changent à mon avantage.
J'apprends que l'on a été très-content de notre ambassadeur à Marseille, et c'est pour moi une joie très-vive. J'espère qu'on le sera partout, et on le serait bien davantage si on connaissait l'habitude de ses sentimens intérieurs. C'est un de ces êtres qui ont contribué, par leurs vertus et leur commerce, à me réconcilier avec l'espèce humaine. Il faut qu'il ait prévu de grandes tribulations dans son ambassade, puisque la dernière lettre qu'il m'écrit finit par ces mots: _Ah! mon ami, quand dinerons-nous ensemble au restaurateur?_ J'oublie de vous dire qu'il est cause que je n'ai pu répondre à votre avant-dernière lettre, parce que j'ai passé avec lui exactement les quatre derniers jours de son séjour à Paris: et c'est l'époque où votre lettre m'arriva.
Adieu, mon ami; je vous aime et vous embrasse très-tendrement. J'espère que notre correspondance ne sera plus interrompue, et que la suite de contre-temps qui m'ont mis en arrière, n'arrivera qu'une fois en la vie. Donnez-moi de vos nouvelles en détail, et ne me parlez que de vous; je vous donne un bel exemple à cet égard. Je vous avertis que je me sais par cœur, et à la fin on se lasse de soi. Adieu encore. _Vale et ama._
LETTRE IX.
A MADAME D'ANGIVILLIERS.
Je ne vois pas une seule raison, madame, d'avoir moins de confiance en vos bontés cette année que la précédente; mais j'ai bien peur d'y avoir recours un peu tard, et je crains que vous n'ayez disposé de tous vos billets pour la séance publique du 25 de ce mois. Je suis fort curieux d'entendre la lecture de l'Éloge du chancelier de L'hospital; et vous êtes, madame, ma seule espérance: mais ce n'est pas une raison de désespérer. Je vous supplie de vouloir bien me mander s'il est possible que j'aie un billet de vous, afin que j'aie le temps de faire encore d'un autre côté quelques tentatives qui après tout seront probablement inutiles.
Je sais que votre santé est meilleure, et que vous êtes même venue à la comédie; si vous aviez eu la bonté de me le faire dire, j'aurais profité de cette occasion pour vous faire ma cour; et cet intérêt aurait fait ce que n'a pu faire celui de voir une nouveauté qu'on joue par une si cruelle chaleur. Je ne sais si je dois me flatter d'en être dédommagé le jour de la saint Louis.
Je vous prie, madame, de vouloir faire remettre à M. d'Angivilliers la lettre ci-jointe; elle contient quelques détails sur une affaire à laquelle vos bontés pour moi vous ont intéressée, et qui est terminée aussi bien qu'elle pouvait l'être.
Je suis avec respect, madame, et avec tous les sentimens que vous me connaissez, etc.
Secrétaire des commandemens du prince de Condé, en dépit de ce qu'on en veut dire.
Paris, 31 juillet.
LETTRE X.
A L'ABBÉ MORELLET.
20 juin 1785.
Mais vraiment, monsieur, je ne sais pas pourquoi votre billet finit par la plaisante prière de dire du bien de votre discours. Est-ce que vous avez cru que je ne le lirais pas? Amitié à part, je me serais, pardieu! bien passé la fantaisie d'en dire le bien que j'en pense. Il y a de si bonnes choses qu'on voudrait les ôter d'un discours académique, vu le malheur dont ces sortes d'ouvrages sont menacés. J'ai bien peur que, dans le naufrage de l'armée de Xerxès, la collection de nos harangues en huit volumes ne soit ce qui coule d'abord à fond; il ne serait pas mal d'avoir quelques alléges ou barques suivant la flotte, pour sauver quelques débris. Quel parti vous avez tiré de ce pauvre abbé Millot! Je n'en ai jamais su tant tirer de son vivant, et je vous aurais demandé votre secret. Au surplus, vivent les morts pour être quelque chose!
Je sais que nombre de gens à Versailles ont trouvé mauvais que, dans la réponse du marquis de Chastellux, on citât les propres termes de la lettre où le marquis de Lansdown vous rend un si honorable témoignage. Après avoir écouté ce qu'on m'a dit de noble et d'imposant sur ce beau texte, j'ai cru, je me trompe peut-être, mais j'ai cru que la vanité des places ou de l'importance locale s'affligeait de voir un simple homme de lettres, comme on dit, honoré d'une telle preuve d'estime par un grand ministre. En secret, dans une lettre bien cachetée, dans l'arrière-cabinet, cela peut se passer; à la bonne heure: mais en public! ah, monsieur l'abbé, c'est une terrible affaire! O vanité! ô sottise! De l'importance! Je jure Dieu que je vous causerai tôt ou tard de grands chagrins! Il ne tenait qu'à moi d'en jurer sur le poème de la Fronde; mais cela serait trop sublime: et puis d'ailleurs, on dirait que cela est pillé de Démosthènes. Je vous rends mille actions de grâces de votre traduction de Smith, et du plaisir que l'ouvrage m'a fait. C'est un maître livre pour vous apprendre à savoir votre compte; et si on me l'eût mis dans les mains à l'âge de quinze ans, je m'imagine que je serais dans le cas de prêter quelques centaines de guinées à l'auteur; et ce serait de tout mon cœur, assurément. Je ne vous le renvoie point encore, parce que je l'ai laissé à la campagne, et qu'il y a quelques chapitres bons à relire et à méditer.
Adieu, monsieur l'abbé; je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur.
_P.S._ J'ai remis à M. de Vaudreuil un exemplaire de votre Discours, le seul que j'eusse alors; il l'a lu avant moi, et m'en a parlé de façon à prévenir mon jugement, si j'étais sujet à me laisser prévenir. Il m'a prié de vous faire tous ses remercîmens; il n'est pas de ceux que la publicité de la lettre de milord Lansdown scandalise. Il trouve très-bon, très-simple, qu'on ait des talens, du mérite, même de l'élévation, et qu'on soit honoré à ces titres, fût-ce publiquement, quand même on ne serait par hasard ni ministre, ni ambassadeur, ni premier commis. Il devance, de quelques années, le moment où l'orviétan de ces messieurs sera tout à fait éventé.
LETTRE XI.
A M. L'ABBÉ ROMAN.
Je reçois dans l'instant, mon ami, votre lettre écrite il y a près de quatre mois, sans que je puisse savoir la cause de ce délai. Quoi qu'il en soit, elle me fait un si grand plaisir, que, prêt à sortir, je reste pour vous répondre sur le champ, et mettre moi-même la mienne à la poste, afin de ne laisser, s'il est possible, aucun hasard contre moi. Je ne perdrai point de temps à me plaindre de ce que vous ne m'avez point répondu aux deux lettres que je vous ai écrites, l'une, il y a près de deux ans, et l'autre l'année dernière, au mois d'avril, juste au moment où j'ai quitté Paris, dans l'idée de n'y revenir jamais qu'en qualité de simple voyageur tout au plus. Je suppose que vous n'avez reçu aucune de ces deux lettres, et le ton de la vôtre me le persuade aisément. Le hasard qui fait que je ne reçois celle-ci que quatre mois après, doit me faire admettre très-facilement une supposition dont mon amitié s'accommode beaucoup mieux que de votre silence. En voilà assez là-dessus; les momens sont précieux depuis que je vous ai retrouvé. Oui, mon ami, je vous remercie de votre égoïsme, et je ne lui reproche que de ne s'être pas donné encore plus de carrière. Vous me ferez sans doute le même reproche; mais ayant tant de choses à vous dire, comment ne pas le mériter en partie? Jamais la vie d'un homme n'a été moins féconde en événemens, et jamais elle n'a été plus remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une feuille de papier; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie, que je compte pour quelque chose.
La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans le désert bruyant de la capitale. Je ne finirais pas si je vous parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. Il n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que j'ai fait cette cruelle perte; un ami est venu m'arracher en chaise de poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune qui, depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois: deux fois par des événemens imprévus, et la troisième par mon fait, c'est à dire, en refusant ce qui ne me convient pas, c'est à dire par ma faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la mienne. La fortune fera ce quelle voudra, jamais je ne lui accorderai, dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle ne manquera pas d'asile.
Mon état actuel est donc celui d'un homme qui, froidement et sans humeur, attend un événement qu'on lui annonce comme prochain; qui n'y croit pas pour avoir été trop souvent trompé, et à qui des souvenirs pénibles ont ôté toute espèce de désirs, même ceux qui accompagnent l'espérance. Cette indifférence tient à la force avec laquelle je suis déterminé à ne plus attendre un seul jour, passé le terme convenu avec moi-même; à l'idée où je suis que le succès de ce qu'on désire pour moi n'est pas un véritable bien; qu'il y en a de plus grands, tels que la santé, l'indépendance absolue des hommes et de l'opinion, sous un beau ciel, dans un beau climat; c'est le vôtre ou le Languedoc. Le terme arrêté dans ma conscience, résolution que je n'ai dite encore à personne, et que j'exécuterai sans dire que c'est pour toujours, ce terme est le 10 octobre de cette année 1784.