Part 13
Temps heureux où régnaient Louis et Pompadour! Temps heureux où chacun ne s'occupait en France Que de vers, de romans, de musique, de danse, Des prestiges des arts, des douceurs de l'amour! Le seul soin qu'on connût était celui de plaire; On dormait deux la nuit, on riait tout le jour; Varier ses plaisirs était l'unique affaire. A midi, dès qu'on s'éveillait, Pour nouvelle on se demandait Quel enfant de Thalie, ou bien de Melpomène, D'un chef-d'œuvre nouveau devait orner la scène; Quel tableau paraîtrait cette année au Salon; Quel marbre s'animait sous l'art de Bouchardon; Ou quelle fille de Cythère, Astre encore inconnu, levé sur l'horison, Commençait du plaisir l'attrayante carrière. On courait applaudir Dumesnil ou Clairon, Profiler des leçons que nous donnait Voltaire, Voir peindre la nature à grands traits par Buffon. Du profond Diderot l'éloquence hardie Traçait le vaste plan de l'Encyclopédie; Montesquieu nous donnait l'esprit de chaque loi; Nos savans, mesurant la terre et les planètes, Eclairant, calculant le retour des comètes, Des peuples ignorans calmaient le vain effroi. La renommée alors annonçait nos conquêtes; Les dames couronnaient, au milieu de nos fêtes, Les vainqueurs de Lawfeld et ceux de Fontenoy. Sur le vaisseau public, les passagers tranquilles Coulaient leurs jours gaîment dans un heureux repos, Et sans se tourmenter de soucis inutiles, Sans interroger l'air, et les vents et les flots, Sans vouloir diriger la flotte, Ils laissaient la manœuvre aux mains des matelots, Et le gouvernail au pilote.
LA VIE DE PARIS.
En se cherchant, il semble qu'on s'évite. On rentre chez soi très-content, Quand un portier intelligent De part ou d'autre a sauvé la visite. On a beaucoup d'amis, mais c'est sans liaison; Bref, le choix étant nul dans la foule indiscrète Qu'on adopte sans goût, qu'on quitte sans façon, De visages nouveaux sans cesse on fait emplète, Et c'est ce qu'on appelle ici tenir maison. On entre en scène à dix-huit ans, Dans le monde on se précipite: Une femme vous prend, vous promène et vous quitte. Bientôt mon grand enfant à ses pareils déplaît; L'homme forme le fruit, et le vieillard le hait. Que devenir? errant à l'aventure, Isolé dans le tourbillon, La liberté du jeu lui paraît la plus sûre; Il s'y livre d'abord par ton; Et le désœuvrement entraînant l'habitude, A trente ans vous voyez un sot Qui, pour avoir vécu trop tôt, Gémit dans le chagrin et la décrépitude.
IMITATION D'OVIDE.
Je ne sais point porter de chaînes éternelles, Et j'ose me vanter de ma légèreté: Quand l'univers nous offre tant de belles, Pourquoi n'aimer qu'une beauté? Si je vois une fille innocente et tranquille, Qui baisse ses regards sur un sein immobile, Son timide embarras, sa naïve candeur, Sont des pièges cachés qui surprennent mon cœur. Si, marchant d'un air leste et la tête assurée, Attaquant, provoquant la jeunesse enivrée, Laïs vient à paraître, elle enflamme mes sens; J'ai bientôt oublié ma modeste bergère, Et c'est la volupté, c'est l'art que je préfère, Afin de savourer des plaisirs différens. Du haut de sa grandeur, de sa tige éclatante, J'aime à faire descendre une superbe amante; Et je crois, triomphant d'elle et de ses aïeux, M'élever dans ses bras jusques au sein des dieux. Tu n'as pas moins de droits sur mon âme inconstante, Toi, dont l'esprit orné rend l'entretien charmant: Aux plaisirs de l'amour se borne l'ignorante, Et ses soins délicats flattent un tendre amant. Que la voix de Cloé me pénètre et me touche! Quel plaisir, quand le cœur et l'oreille sont pris, D'interpréter, par un baiser surpris, Les sons pleins de douceur qui sortent de sa bouche! Je ne puis voir, sans un trouble soudain, Dans les bras d'une belle une harpe enlacée, Et mon œil suit en feu, sur la corde pincée, Le jeu vif et brillant d'une charmante main. Les grâces de Cinthie et sa taille légère M'offrent les souvenirs des nymphes de nos bois; Et quand ses pas hardis l'enlèvent de la terre, Je voudrais, embrassant sa taille entre mes doigts, La porter en triomphe aux bosquets de Cythère. Le frais matin de la beauté, Les premiers jours de sa naissance, Portent, dans mon sein agité, La plus active effervescence. Son été même a des charmes pour moi. O femmes! je ne vis que pour vous dans le monde; Mais j'aime à partager l'encens que je vous doi, Et la brune me rend infidèle à la blonde: Mon cœur ne brave pas un seul de vos attraits. Enfin, quelque beauté que l'on cite dans Rome, Que l'univers possède et l'univers renomme, Elle est d'abord l'objet de mes ardens souhaits; Et comme un nouvel Alexandre, Animé d'un feu tout divin, Dans mon ambition, prêt à tout entreprendre, Je voudrais conquérir le monde féminin.
LE PARADIS.
L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu, Où s'égare notre pensée; D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée; Pour toujours j'en suis revenu. J'ai vu, dans ce pays des fables, Les divers paradis qu'imagina l'erreur: Il en est bien peu d'agréables; Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur. Vous mourez, nous dit Pythagore; Mais sous un autre nom vous renaissez encore, Et ce globe à jamais est par vous habité. Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge, Philosophe imprudent et jadis trop vanté? Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge. Mais à notre avantage on dit la vérité. Celui-là mentit avec grâce, Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé. Mais dans cet asile enchanté, Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place? Aux douces voluptés pourquoi l'a-t-on fermé? Du calme et du repos quelquefois on se lasse; On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé. Le dieu de la Scandinavie, Odin, pour plaire à ses guerriers, Leur promettait, dans l'autre vie, Des armes, des combats et de nouveaux lauriers. Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone, J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis; Mais je pense qu'en paradis On ne doit plus tuer personne. Un noble espoir séduit le nègre infortuné, Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique. Courbé sous un joug despotique, Dans un long esclavage il languit enchaîné. Mais quand la mort propice a fini ses misères, Il revole joyeux au pays de ses pères, Et cet heureux retour est suivi d'un repas. Pour moi, vivant ou mort, je reste sur vos pas. Non, Zelmis, après mon trépas, Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître: Mon paradis ne saurait être Aux lieux où vous ne serez pas. Jadis au milieu des nuages L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien. Il donnait à son gré le calme ou les orages; Des mortels vertueux il cherchait l'entretien; Entouré de vapeurs brillantes, Couvert d'une robe d'azur, Il aimait à glisser sous le ciel le plus pur, Et se montrait souvent sous des formes riantes. Ce passe-temps est assez doux; Mais de ces sylphes, entre nous, Je ne veux point grossir le nombre, J'ai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre; Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux; Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire Que, dans son paradis, on entrait avec eux. Des houris c'est l'heureux empire; Là, les attraits sont immortels; Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée, D'un hommage plus doux constamment honorée, Y prodigue aux élus des plaisirs éternels. Mais je voudrais y voir un maître que j'adore: L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs, L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs. Pour le rendre parfait, j'y conduirais encore La tranquille et pure Amitié, Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié. Asile d'une paix profonde, Ce lieu serait alors le plus beau des séjours; Et ce paradis des amours, Si vous vouliez, Zelmis, on l'aurait en ce monde.
LA VIEILLE DE SEIZE ANS.
Lise à quinze ans plut et fut peu cruelle; Mais Lise, hélas! fut quittée à seize ans. La pauvre enfant alors, n'amusant qu'elle, Crut d'être aimable avoir passé le temps.
Son miroir même, à ses yeux pleins de larmes, Ne montrait plus ni beauté, ni fraîcheur; Toute charmante, elle pleurait ses charmes Et cet air simple exprimait son erreur.
J'avais quinze ans, quand tu me trouvais belle; Un an détruit ma beauté, ton ardeur. Mon cœur, hélas! t'aime encore, infidèle! Mais à seize ans peut-on offrir son cœur?
Tu me pressais, quel feu!.. quelle tendresse!.. Mais j'ai seize ans; adieu tous tes désirs! Du doux plaisir je sens encore l'ivresse; Mais j'ai seize ans; adieu tous tes plaisirs!
Quoi! vingt printemps que toi-même as vu naître, A tous les yeux n'ont fait que t'embellir! Moi, j'ai seize ans, je n'ose plus paraître; Un an d'amour a donc pu me vieillir?
Hier Damon, qui me poursuit sans cesse, M'offrait un cœur tout prêt à s'enflammer; Allez, lui dis-je, allez à la jeunesse; Moi j'ai seize ans, on ne doit plus m'aimer.
Mais non, cruel, reviens à ta bergère, Reviens, pardonne à mes seize printemps; S'il faut quinze ans, perfide, pour te plaire, Viens, dans tes bras j'aurai toujours quinze ans.
CANDIDE.
Candide est un petit vaurien Qui n'a ni pudeur ni cervelle; A ses traits on reconnaît bien Frère cadet de la Pucelle. Leur vieux papa, pour rajeunir, Donnerait une belle somme; Sa jeunesse va revenir, Il fait des œuvres de jeune homme. Tout n'est pas bien: lisez l'écrit, La preuve en est à chaque page, Vous verrez même en cet ouvrage Que tout est mal comme il le dit.
LA BOHÉMIENNE.
Pour connaître le sort des maîtres des humains, Mon art ne m'est pas nécessaire; C'est sur le front des rois que je lis leurs destins: L'oracle est sûr, et mon art doit se taire. A l'aspect de ce jeune roi, L'avenir se dévoile à mes yeux sans mystère; Son sort est d'être heureux, d'être aimable, de plaire, Et tous les cœurs l'ont prédit avant moi. Peuple, à qui sa présence est chère, En ces lieux retenez ses pas; Un roi qu'on aime et qu'on révère A des sujets en tous climats: Il a beau parcourir la terre, Il est toujours dans ses états[30].
[30] Ces vers furent chantés en présence du roi de Danemarck, pour lequel ils avaient été composés en 1768, pendant le séjour de ce monarque à Paris.
SUR L'ÉLECTION DE MM. LEMIERRE ET DE TRESSAN, A L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Honneur à la double cédule Du sénat dont l'auguste voix Couronne, par un digne choix, Et le vice et le ridicule.
SUR LA TRAGÉDIE DE CORIOLAN, PAR LAHARPE, DONT LES COMÉDIENS DONNÈRENT UNE REPRÉSENTATION AU BÉNÉFICE DES PAUVRES, LE 3 MARS 1784.
Pour les pauvres la comédie Donne une pauvre tragédie; Nous devons tous en vérité Bien l'applaudir par charité.
LE SIÈCLE A DU CARACTERE.
L'histoire en a la preuve en mains, C'est l'exemple qui fait les hommes. Si Dieu renvoyait les Romains Dans le pauvre siècle où nous sommes, Caton tournerait à tout vent, Lucrèce serait une fille, Messaline irait au couvent, Et Brutus même à la Bastille.
L'ABBÉ CHAULIEU ET LE CARDINAL BERNIS.
Chaulieu, disciple d'Epicure, Et des grâces heureux amant, Quand tu chantais si tendrement Ces vers, enfans de la nature, Qui t'inspirait? le sentiment. O toi, qui veux suivre ses traces, Abbé galant et délicat, Dont les pinceaux donnent aux grâces, Cet air coquet de ton état, Qui t'inspire cette finesse, Ces traits choisis, cet agrément, Qui voilent le raisonnement, Et font badiner la tendresse? Tu me réponds: le sentiment. Mais viens sur la verte fougère Voir folâtrer cette bergère; Quelle tendre simplicité! Son amour lui sert de parure; Il rend touchante sa beauté; On la prendrait pour la nature Sous les traits de la volupté. Ne dis-tu pas: telle est la muse De Chaulieu, cet aimable auteur; Il me touche, lorsqu'il m'amuse; Son esprit ne parle qu'au cœur. S'il tient en main sa tasse pleine, Il est Bacchus, je suis Silène. Lorsque sur les lèvres d'Iris, Il cueille ces baisers humides, Dont les plaisirs vifs et perfides Suspendent tous les sens surpris, Et livrent les nymphes timides A leurs satyres enhardis, Mon âme s'enivre avec elle, Des torrens de sa volupté. Je songe... Plus d'une beauté Sait les nuits que je me rappelle. S'il cesse d'être Anacréon, Pour s'instruire chez Epicure, Il détruit la demeure obscure Où l'erreur voyait l'Achéron. A sa voix mon cœur se rassure, Et mes plaisirs bravent Pluton. Plus froid, éblouis davantage; Bernis, je vois dans ton ouvrage Autant d'éclat et moins d'appas; Ton esprit obtient mon suffrage, Mais mon cœur ne le donne pas. Ta muse est l'adroite coquette Qui sait placer un agrément, Faire jouer un diamant, Femme adorable, un peu caillette, Toujours en habit arrangé, Possédant l'art de la toilette, Et redoutant le négligé.
LES JEUNES GENS DU SIÈCLE.
Beautés qui fuyez la licence, Evitez tous nos jeunes gens; L'Amour a déserté la France A l'aspect de ces grands enfans. Ils ont, par leur ton, leur langage, Effarouché la volupté, Et gardé pour tout apanage L'ignorance et la nullité; Malgré leur tournure fragile, A courir ils passent leur temps; Ils sont importuns à la ville, A la cour ils sont importans; Dans le monde en rois ils décident, Au spectacle ils ont l'air méchant; Partout leurs sottises les guident, Partout le mépris les attend. Pour eux les soins sont des vétilles, Et l'esprit n'est qu'un lourd bon sens; Ils sont gauches auprès des filles, Auprès des femmes indécens. Leur jargon ne pouvant s'entendre, Si leur jeunesse peut tenter Ceux que le besoin a fait prendre, L'ennui bientôt les fait quitter. Sur leurs airs et sur leur figure Presque tous fondent leur espoir; Ils font entrer dans leur parure Tout le goût qu'ils pensent avoir. Dans le cercle de quelques belles Ils vont s'établir en vainqueurs; Mais ils ont toujours auprès d'elles Plus d'aisance que de faveurs. De toutes leurs bonnes fortunes Ils ne se prévalent jamais, Leurs maîtresses sont si communes, Que la honte les rend discrets. Ils préfèrent, dans leur ivresse, La débauche aux plus doux plaisirs, Et goûtent sans délicatesse Des jouissances sans désirs. Puissent la volupté, les grâces, Les expulser loin de leur cour, Et favoriser en leurs places La gaîté, l'esprit et l'amour! Les déserteurs de la tendresse Doivent-ils goûter ses douceurs? Quand ils dégradent la jeunesse, En doivent-ils cueillir les fleurs?
VERS COMPOSÉS
A L'OCCASION DE LA FÊTE DE M. DE VAUDREUIL.
Du patronage il faut chanter la fête: A votre tour, Saint-Joseph, aujourd'hui Qu'à vous louer ici chacun s'apprête! Chacun de nous en vous trouve un appui. Celui qu'on vit jadis en Galilée, Benin mari, s'endormir en son lit, Quand près de lui Marie, un peu troublée, Dévotement cachait le Saint-Esprit, N'est point le saint qu'aujourd'hui ma voix chante; J'aime l'hymen, mais je hais un mari, Qui, sourd aux vœux d'une beauté touchante, Dort aux transports d'un cœur qui le trahit. Que l'innocent, armé de sa verloppe, Joigne sans art les ais mal assortis Du vieux sapin qui forme son échoppe, J'en suis fâché: les grâces et les ris, Par cette fente en sa couche introduits, Des doux plaisirs allumeront l'amorce; Et son honneur, par le ciel compromis, Piteusement reçoit plus d'une entorse. Quoiqu'en ce monde il soit plus d'un Joseph, Au vieux patron le mien point ne ressemble; De son honneur il a gardé la clef; Cornes au front pour lui font triste ensemble; Il n'est besoin, quand l'amour éveillé Des voluptés ouvre l'ardente coupe, Qu'un doux pigeon tout à coup révélé Entre les draps se glisse et monte en poupe; Il n'est pour lui d'esprit si merveilleux, Qu'il ne surpasse en exploits amoureux; Prompt sans désirs, il n'attend point qu'un autre Cueille en son lieu la rose du plaisir; L'amour n'a point de plus ardent apôtre, Et l'amitié de plus noble visir. Chantons en chœur, amis, chantons la fête De ce Joseph pour nous si précieux; Qu'à le louer chacun de nous s'apprête, Qu'un gai refrain charme ce jour heureux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Docile aux vœux de son cœur éperdu Amour pour lui fait de plus doux miracles, Entre ses mains son arc toujours tendu, D'un trait brûlant, perce tous les obstacles; Et nul oiseau par l'amour alléché N'est en son lit entre deux draps couché, Sinon l'oiseau qui, d'une aile légère, Message au bec, court au sein des hasards, De Cythérée aimable messagère, Porter au loin un billet doux à Mars; Ou bien aussi le maître de l'aurore, Qui, fier des feux dont son front se décore, Avec orgueil chante, au sein de sa cour, Les longs transports de son prodigue amour; Ou bien l'oiseau que le bon La Fontaine Met dans les mains de certaine beauté, Quand tout à coup, de soupçons agité, Auprès du lit où la belle incertaine Rêve l'amour dont la réalité Naguère encor parfumait son haleine; Mère en courroux et respirant à peine, Paraît et voit, dans ce simple appareil De deux amans que charme le sommeil, Sa fille aux bras d'un superbe jeune homme, Beau comme Adam avant qu'il eût mangé Le pepin vert de la première pomme; Et près de lui, côte à côte rangés, Les charmes nus de sa fille endormie, Rêvant d'amour, d'espoir et d'insomnie.
MADRIGAL.
Elle est à moi, si parfaitement toute, Qu'elle et nul autre en elle n'ont plus rien, Et je n'aurai moins tort d'en faire doute, Qu'elle à penser qu'on puisse être plus sien. Aucun ennui n'a su troubler mon bien; Rien qui m'afflige et rien que je redoute; Hors qu'il me peine à me trop souvenir D'un qui l'avait pour maîtresse choisie, Et rien que mal n'a pu d'elle obtenir; Mais mal et bien m'en doit appartenir, Et du passé je suis en jalousie.
A M. DE M***,
Qui m'avait envoyé une Tasse de porcelaine avec un quatrain, où il me recommandait de ne pas imiter Diogène.
On boit commodément aux sources du Permesse Dans ce brillant émail, présent de votre main. De feu Pibrac vous prêchez la sagesse, Mais vous tournez beaucoup mieux un quatrain. Votre morale très-humaine Assure à vos conseils plus de succès qu'aux siens. De suivre vos leçons vous donnez les moyens; Jamais sage avant vous n'avait pris cette peine. Je ne cours point après la pauvreté. D'un cynisme orgueilleux c'est l'absurde manie; Il suffit de la voir avec tranquillité: La souffrir, c'est vertu; la chercher, c'est folie. Ce fou de Diogène est trop sage pour moi: J'aime sa fermeté, son mépris pour la vie; Mais son manteau percé ne m'irait point, je croi: La besace est de trop, je n'ai point ce beau zèle; On est pauvre, on est sage, on est heureux sans elle; Sans la besace enfin je prétends au bonheur. Ah! plaignez-le avec moi d'une plus triste erreur; Il n'avait point d'amis, ce n'est point là mon maître; J'aurais fui ce beau sage. Un ami, c'est mon bien; Mes vœux l'auraient cherché trop vainement peut-être, Et sa lanterne, hélas! ne m'eût servi de rien.
VERS A M***.
Je serai quitte dans huitaine De mon dramatique démon; Et je prétends, l'autre semaine, Congédier ma Melpomène, Et voir ta petite maison. De ta charmante Madelaine La fête approche, me dit-on; Embrasse pour moi sans façon Cette aimable et tendre chrétienne; Fais-lui, de grâce, un beau sermon Sur son goût pour la pénitence; Détourne-la de l'abstinence; De la table cours dans ses bras, Et mets-lui sur la conscience Tous les péchés que tu pourras. De ma morale un peu friponne Peut-être tu t'étonneras; J'en rougis, mais il est des cas Où ma gravité m'abandonne: Quelquefois même je soupçonne Qu'Aristippe vaut bien Zénon, Et qu'après tout, le vieux Caton Eut moins de plaisir que Pétrone.
A MADAME ***,
SUR UNE LOTERIE.
J'ose espérer quelque bonheur: Votre nom, si cher à mon cœur, Doit être cher à la fortune. Pour vaincre sa haine importune, Mon nom peut-il mieux s'assortir? De nos désirs elle se joue; Mais si l'Amour tournait la roue, Je verrais le vôtre en sortir. Ah! pourquoi de la loterie L'Amour n'est-il pas directeur! Il saurait, adroit imposteur, Par une aimable tricherie, Vous soustraire à l'étourderie Du hasard, autre escamoteur, Dont on adore les caprices; Des destins, par vous plus propices, Je partagerais la faveur: Pour être heureux selon mon cœur, Il faut l'être sous vos auspices.
A CELLE QUI N'EST PLUS.
Dans ce moment épouvantable, Où des sens fatigués, des organes rompus, La mort avec fureur déchire les tissus, Lorsqu'en cet assaut redoutable L'âme, par un dernier effort, Lutte contre ses maux et dispute à la mort Du corps qu'elle animait le débris périssable; Dans ces momens affreux où l'homme est sans appui, Où l'amant fuit l'amante, où l'ami fuit l'ami, Moi seul, en frémissant, j'ai forcé mon courage A supporter pour toi cette effrayante image. De tes derniers combats j'ai ressenti l'horreur; Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur; Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte, D'un sentiment plus doux semblaient porter l'empreinte, Ces yeux que j'avais vus par l'amour animés, Ces yeux que j'adorais, ma main les a fermés!
IMITÉ DE L'ANTHOLOGIE.
Vénus sortait des bras de son amant: Une agraffe de sa cuirasse Au bras de la déesse a laissé quelque trace. Diane vint, et méchamment, Aux Dieux, par un seul mot, découvrit le mystère. Voyez, dit-elle avec douceur, Voyez comment un téméraire, Un Diomède encor ose blesser ma sœur!
A MADAME ***.