Part 11
Il me souvient d'avoir passé deux mois Dans un château de gothique structure, Flanqué de tours, imposante masure Dont le seigneur m'ennuyait quelquefois, Ou me grondait quand je daignais l'entendre. Mais curieux, il me plaisait d'apprendre Mainte anecdote; il avait vu des rois, Des empereurs, des princes d'Allemagne, Ces cours vraiment ont de très-bons endroits. Sa favorite était la cour d'Espagne; Il la citait sans relâche et partout, Cherchant quelqu'un qui pour elle eût du goût. Du roi Philippe et de la Parmesane J'ai remporté des traits assez plaisans, Je dis pour moi, plaisans pour un profane, Qui veut de loin des princes amusans. Mon rabâcheur trouvait son passe-temps A parler d'eux, de lui, de leurs caresses. Il possédait des reines, des princesses, En bague, en boîte, en bijoux bien montés, Rois, électeurs, en ordre étiquetés; Ayant garni tout un écrin d'altesses, Près de la tombe, épris des dignités, Et raffolant surtout des majestés; Puis, allongeant deux tiroirs parallèles, Il m'étalait cent joyaux radieux, Luxe enterré, pompeuses bagatelles, Perles, rubis, diamans précieux, Présens des rois, et qui plus est, des belles. En l'écoutant, cent fois je me suis dit: Les rois d'alors aimaient bien peu l'esprit. N'importe: il faut, pour prix de ses nouvelles, Le suivre encor à Madrid, au Prado, Quitte à partir pour le Ben-Retiro Où le roi court, quand le sourcil lui fronce: Et n'a-t-on pas d'ailleurs Saint-Ildephonse, Lieux enchantés, palais du doux printemps Où dans l'ennui sa majesté s'enfonce Tout à son aise, et loin des courtisans? Bâiller tout seul marque un certain bon sens, Et montre au moins que la grandeur suprême Pour s'ennuyer se suffit à soi-même. De ce babil du vieil ambassadeur Que j'écoutais, vous en voyez la cause: Il m'est resté dans l'esprit, cher lecteur, Je ne sais quoi dont il faut que je cause. Là.... pour causer, perdre son sérieux, Dire un peu.... tout, sans fadeur, sans scrupule. J'ai des amis aimant le ridicule, Moi, .... je le peins... par amitié pour eux. Vous saurez donc, sans plus de préambule, Que dans Madrid, sous l'avant-dernier roi, Prince pieux et vraiment catholique, Mais trop souvent battu, malgré sa foi, Par les Anglais, maudit peuple hérétique: Quand je dis lui, c'étaient (vous sentez bien) Ses généraux, le roi n'en savait rien; On lui sauvait tout chagrin politique; C'était plaisir de voir comme on tendait Devers ce but, et comme on s'accordait A tenir loin tout parleur véridique; Pour lui tout seul la gazette mentait, Gazette à part, de plaisante fabrique, Que le ministre ou la reine dictait: Oh! que n'a-t-on cet exemplaire unique! La cour, la chambre et le moindre valet, Secondaient tous la reine et le ministre: Tenant pour sûr qu'un triste événement, Un grand désastre, un revers bien sinistre, Appris au roi, pouvait subitement Plisser son front, obscurcir son visage, D'un peu d'humeur y laisser le nuage Et retarder sa chasse d'un moment, Tant ce bon prince avait de sentiment! Or, cette fois, le mal étant extrême, Il fut réglé, d'après ce beau système, Qu'on donnerait fêtes de grand éclat, Pour réparer les malheurs de l'état. Le temps pressait: zèle, soins et dépense, On prodigua tout, hors l'invention, Pour étaler avec profusion Tous les plaisirs de la magnificence, Un beau gala, dans sa perfection, Jeu, grand couvert, la musique, la danse, Feux d'artifice, illumination, Tout le fracas d'une cour excédée, Sans frais d'esprit, sans l'ombre d'une idée. Pardon; j'ai tort; on se disait tout bas, Que c'est vraiment un prince formidable; Que les Anglais se rendront sans combats, Que tous les jours la reine est plus aimable Malgré les ans, on ne la conçoit pas; Que le ministre est un homme admirable; Que les Infans sont plus beaux que le jour: Bref, ce qu'on dit, ce qu'il est convenable Qu'un roi vivant entende dans sa cour. Le lendemain donne fête nouvelle. Vous connaissez ce que l'Espagne appelle _Acte de foi_. La foi devait brûler De cent Hébreux une troupe infidelle, D'infortunés triste et longue séquelle Qu'on dénombrait, la voyant défiler; Et puis venait un renfort d'hérétiques, Seuls vrais auteurs des disgrâces publiques. La foi console: il faut se consoler. C'est bien aussi ce que l'on se propose, Quant au public; le roi, c'est autre chose: Ignorant tout, rien ne peut le troubler; Nul embarras, nul souci ne l'approche. Content, heureux, et la gazette en poche, De l'avenir irait-il se mêler? Vainqueur partout, terrible (on l'en assure), Son cœur jouit d'une allégresse pure. Environné de messieurs les Infans, D'un air dévot il dit ses patenôtres: Il faut donner l'exemple à ses enfans, Priant pour eux la vierge et les apôtres. Bien surveillés par l'inquisition, Ils sont dressés à la religion Par des prélats humbles comme les nôtres, Mais qui, croyant ce qu'ils prêchaient aux autres, Avaient de plus la persuasion. Des trois Infans la sournoise jeunesse Montrait du goût pour la contrition; Le sérieux de la componction Tartufiait leur sombre gentillesse: Un maintien gauche, en dépit de l'altesse, Ce tour d'église et cet air d'oraison, Cet humble instinct qui détruit la raison, Qui plaît au prêtre, aussitôt l'intéresse Et lui fait dire: Oh! celui-ci m'est bon. On a voulu qu'au sortir de la messe, L'aîné, surtout, vint à l'acte de foi Voir la douceur de notre sainte loi, Mâter ses sens, sa pitié, sa faiblesse, Enfin promettre à l'Espagne un grand roi, Qui vît toujours l'enfer autour de soi. Et dans le fait, voyant des misérables Précipités dans des brasiers ardens, Tordant leurs bras déchirés de leurs dents, Et leurs bourreaux, des hommes, ses semblables, Usurpateurs du bel emploi des diables, N'est-il pas vrai que monseigneur l'Infant Doit à l'enfer croire plus aisément? Aimable prince, ô combien ton enfance En ce beau jour a donné l'espérance Au saint office! Il dit que tôt ou tard Tu reprendras sûrement Gibraltar, Qui fut ton bien, et que la Providence A laissé prendre aux Anglais par hasard. Ce pronostic, qu'on répand dans l'Espagne, N'eut point d'accès au journal de la cour; On s'y bornait à louer tour à tour L'auguste roi, son auguste compagne, Qui sont du monde et l'exemple et l'amour: Puis de vanter, en phrases fanatiques, Leur zèle ardent contre les hérétiques, Contre l'Anglais, surtout contre l'Hébreu, Peuple endurci dans ses vieilles pratiques, Que l'on convient venir d'assez bon lieu; Mais qui, fidèle à ses cahiers antiques, Livres chéris, divins de notre aveu, Meurt méchamment et pour adorer Dieu Comme David, de qui les doux cantiques Lui sont chantés quand on le jette au feu. Certes, voilà de quoi mettre en colère Un saint journal: puis, viennent les couplets, Hymnes, chansons, redondilles, sonnets, Qu'une foi vive, hypocrite ou sincère, Un vain désir, ou le talent de plaire, Adresse au roi sur ses brillans succès; Car tout le plan de la cérémonie Est un effort de son puissant génie. Pourquoi, soudain, places et carrefours Vont de sa gloire occuper quelques jours Les regardans: estampes et gravures, Grotesque affreux, sombres caricatures, Où, consumés dans leurs sacrés atours, La tête en bas, feux et flamme à rebours, En noirs démons, grimacent les figures Des torturés, infligeant des tortures; Dieu, qui d'en haut contemple cet enfer Avec amour, et bénit Lucifer; Le doux Jésus; l'attrayante Marie, Qui, caressant d'un sourire amical Les vils suppôts du monstre monacal, Semble exciter leur dévote furie; En bas, le roi d'un beau zèle échauffé, La croix en main, guidant l'auto-da-fé, Dont le livret, lu dans chaque famille, D'un jacobin vu, revu, paraphé, Va sur les mers, pieuse pacotille, Charmer, ravir, de Cadix à Manille, Ses heureux saints qui prennent leur café. Vous conviendrez que maintenant l'Espagne Avec honneur peut ouvrir la campagne, Qu'on va tout vaincre, et que les ennemis Seront bientôt chassés du plat pays. Soit, j'en conviens; mais un moment, de grâce; Rendons surtout la victoire efficace, Modérons-nous, et faisons qu'aujourd'hui Le roi n'ait plus une gazette à lui. Songeons au but de la troisième fête, Que cette fois pour le peuple on apprête. Que dites-vous? le peuple! Eh, oui! vraiment, Dans le malheur on y pense un moment. Le plus grand roi, quand la chance varie, Avec le peuple est en coquetterie. A son époux la reine a prudemment Insinué qu'au sein de la victoire, Un roi couvert des rayons de la gloire, S'il est chéri, paraît encor plus grand. Le roi, frappé, vit l'importance extrême De ce conseil: «Eh bien! dit-il, qu'on m'aime. Veillez-y bien, réglez tout promptement.» On obéit, et le gouvernement, Voyant le peuple abattu de tristesse, Prit le parti d'ordonner l'allégresse, De la payer. On prit l'argent; mais quoi? On ne rit pas ainsi de par le roi. L'auto-da-fé, merveilleux en lui même, Soutient le cœur, mais ne peut réjouir: Il faut chercher ailleurs ce bien suprême Et s'adresser à quelqu'autre plaisir. Or, le plus grand, le seul par excellence, Vous devinez, c'est de voir, des taureaux Mis en fureur, poussés à toute outrance Par des guerriers, des piqueurs, des héros, Gens vigoureux, bien armés, bien dispos. De ces combats la sublime science Chez l'Espagnol brilla dans tous les temps. Sur Caldérone elle a la préférence: Elle ravit les petits et les grands, La cour, la ville; et sa majesté même Fait grand état de ce talent suprême. Par cent rivaux le prix est disputé: C'est un hommage offert à la beauté. L'Espagnol croit, lorsque son sang ruissèle, Que pour jamais sa maîtresse est fidèle. Chez nous Français, cet argument nouveau Prendrait du poids, en supposant de même, Qu'on ne peut plus, dès qu'on perce un taureau, Être fidèle à la beauté qu'on aime. Chaque pays a son raisonnement; Cervelle humaine est chose singulière. De ma raison votre raison diffère: Le cœur aussi m'étonne grandement..... Mais je reviens et reprends notre affaire. L'affaire allait plus que passablement: L'amphithéâtre était garni de belles De toute espèce, et même de cruelles. On avait fait le signe de la croix, Et trois taureaux s'avançaient à la fois. Si je voulais faire ici le poète, Convenez-en, lecteur, j'aurais beau jeu; A qui tient-il? Mais je retiens mon feu, Je vous fais grâce; et ma muse discrète Des lieux communs dédaigne le secours; Puis, la morale a seule mes amours. Or, disons donc, sans soin, sans étalage, Qu'un des taureaux, j'en ai parlé, je crois, Deux étant morts, demeuré seul des trois, Blessé lui-même et transporté de rage, Glaça d'effroi l'amphithéâtre entier, Renversant tout, matador ou guerrier, Nègre, marquis, grand d'Espagne et bouvier, Armés ou non; il n'eut plus d'adversaire. Thésée, Alcide, aux siècles fabuleux, Eussent cherché ce taureau merveilleux, Pour en découdre: il était leur affaire. Sa majesté, ne pensant pas comme eux, Se blottissait dans sa loge grillée, Mourant de peur, la croyant ébranlée. Chacun tremblait à l'exemple du roi; Mais savez-vous comme, en ce désarroi, Dieu secourut cette cour si troublée? Un jeune enfant, obscur, bien inconnu, Vient à songer qu'à l'instant il a vu Les bœufs d'un tel, troupeau considérable, Qui lentement regagnaient leur étable. Vite il y court, les fait sortir soudain, Et les conduit, aidé d'un vieux voisin, Vers cet enclos où la terrible scène Répand l'horreur: les voilà dans l'arène. En quel moment? Quand le monstre fougueux, Moins forcené, paraissait plus terrible; Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible, Gonflé, fumant d'un nuage écumeux, Vainqueur et seul sur l'arène sanglante, Les feux épais de sa narine ardente, Les feux hagards, noirs et clairs de ses yeux, Redemandaient, cherchaient la guerre absente. Pour ennemis il ne voit que des bœufs Qui défilaient, un par un, deux par deux, En plus grand nombre; et puis la troupe entière De plus en plus garnissait la carrière. De leurs gros yeux la stupide langueur Et de leurs pas la pesante lenteur N'annonçant point d'intention guerrière, Le fier taureau, qu'étonne leur douceur, Tout ébaubi d'être sans adversaire, Les étonnait d'un reste de fureur, Qui peut passer entre bœufs pour humeur; Et nulle part ne trouvant de colère, Il s'appaisa, voyant qu'ils n'ont point peur. Grâce à leur corne, il les crut ses semblables: Comme ils beuglaient, il les crut ses égaux; Et radouci dans ce commun repos, Environné de voisins si traitables, Il imita ces prétendus taureaux. Ce dénoûment plut fort à l'assistance, Au roi surtout: l'on reprend contenance, On se rassure, on rit de son effroi, Que l'on niait; nul n'avait craint pour soi: Un seul instant si l'âme fut troublée, Chacun convient que c'était pour le roi; Le roi le crut, se croyant l'assemblée. La peur cessant, on devint curieux. Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs? On cherche, on tient tout le fil de l'histoire. Un empressé courut après l'enfant Qui prit la fuite; il avait peur d'un grand, Et se sauva de l'interrogatoire. La reine en rit: chacun des courtisans Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens, Neveu du moins, tant ils aimaient la gloire. Le roi laissa disputer là-dessus, Indifférent, puisqu'il ne tremblait plus. Hors de péril, sa majesté charmée Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin, Bâillant, distrait; et dès le lendemain S'en soucia comme de son armée. Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas, Des battemens de mains, de grands éclats, Des ris joyeux partent de la commune. Sa majesté, que le rire importune, Paraît surprise, elle regarde en bas: C'était l'enfant qui, rentré de fortune, Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris Ni présenté, curieux, s'était mis Sur un gradin, debout, près de l'issue Par où des bœufs se pousse la cohue, Troupeau bénin, qu'on chasse avec des ris. Et des rieurs remarquez l'insolence; Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux Est l'animal qui les fit trembler tous; Mais de l'enfant la naïve impudence Fit plus d'effet encor, réussit mieux. En revoyant ce taureau trouble-fête, Auteur du mal, si coupable à ses yeux, D'un gros bâton, plaisamment furieux, Il va frappant de la maudite bête Les flancs, le dos; et le pauvre animal, Doublant le pas sous l'instrument risible, Va s'enfonçant dans le groupe paisible, Pour se sauver de ce petit brutal. Vous souriez, lecteur; mais je parie Que vous rêvez: laissons la rêverie, Contentons-nous d'un simple enseignement, D'un aperçu: que tel est fréquemment Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie. Vous le sentez, hélas! péniblement, Hommes de main, de tête, de génie, Vous que j'ai vus en maint gouvernement (Le despotisme a bien sa prudhomie), Vous que je plains, abattus tristement, Marchant de front, bêtes de compagnie. Cet art des rois, ce secret merveilleux, Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore; En ces climats le ciel fait naître encore Des esprits fiers et des cœurs généreux; Mais les taureaux sont entourés de bœufs. Chassons les bœufs, chassons le saint office, Prions le ciel que la foi s'affaiblisse, Limons leurs fers et dessillons leurs yeux Par maint écrit où la vérité brille, La vérité, trésor plus précieux Que du Pérou l'opulente flottille; Et dans Madrid menant la vérité, Que suit bientôt sa sœur la liberté, Consolidons le pacte de famille.
[28] Chamfort composa ce petit poème au commencement de 1792.
CALYPSO A TÉLÉMAQUE,
HÉROÏDE.