Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 5) recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 1

Chapter 13,736 wordsPublic domain

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT, RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,

PAR P. R. AUGUIS.

TOME CINQUIÈME.

PARIS, CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.

1825.

OEUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT.

TOME CINQUIÈME.

DE L'IMPRIMERIE DE DAVID, RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.

AVIS.

L'abondance des matériaux que nous ont communiqués des personnes qui avaient connu Chamfort, et qui pouvaient donner des renseignemens précis sur ses travaux littéraires, nous a mis dans la nécessité d'ajouter un cinquième volume au recueil de ses OEuvres: nous nous plaisons à croire que les Souscripteurs trouveront dans l'intérêt des pièces dont ce volume est composé, un ample dédommagement, et nous sauront même quelque gré des soins que nous avons pris de ne rien omettre de ce que nous avons pu nous procurer du portefeuille de Chamfort, tombé après sa mort en des mains trop discrètes.

OEUVRES

COMPLÈTES

DE CHAMFORT.

ESSAI

D'UN COMMENTAIRE SUR RACINE.

NOTES SUR ESTHER.

Tale tuum carmen nobis, divine poëta, Quale sopor fessis in gramine quale per æstum Dulcis aquæ saliente sitim restinguere rivo.

VIRG. _Ecl._ v.

Racine n'est pas seulement du nombre de ces auteurs que tout le monde connaît; mais il est encore du très-petit nombre de ceux que tout le monde sait par cœur. Qu'est-ce donc que des _Observations sur Esther_, dira-t-on d'abord? Qui n'a pas commenté Racine? Sont-ce les beautés de cette tragédie que vous voulez faire admirer? Fiez-vous en à Racine lui-même; le langage du cœur est celui qui s'entend le plus facilement, et que l'on explique le plus mal. Sont-ce ses défauts que vous voulez nous faire remarquer? mais il n'y en a pas dans le style, et tout le monde sait que le plan n'en est point parfait. Oui, sans doute, et je conviens de toutes ces vérités. Je suis loin de cette orgueilleuse folie de quelques auteurs inconnus, qui viennent nous éblouir tout à coup, sans ménagement pour la faiblesse de nos yeux, de ces torrens de lumières inattendues, en nous apprenant qu'Homère n'avait pas de génie, que Boileau était un pauvre auteur, et que Rousseau manquait d'imagination. Elancés dans la sphère de ces Erostrates modernes, nous nous trouvons en effet, pour quelques instans, dans une espèce d'aveuglement. C'est parce que l'obscurité nous environne: telles ne sont point mes erreurs; j'aime à lire Racine, je le lis souvent, et je viens répéter avec ses admirateurs: O Racine! celui-là n'aura point d'oreilles, que ta douce mélodie n'enchantera pas; celui-là n'aura point d'âme, que tes vers ne toucheront pas; celui-là n'aura pas d'imagination, que la tienne n'échauffera pas! Mais où trouver quelqu'un d'assez malheureux pour être privé de toutes ces facultés? où donc trouver un détracteur de Racine?

Voilà ce que tout le monde a pensé, ce que bien des gens ont écrit, et ce que je viens écrire encore. Mes idées pourront souvent être déjà connues, j'en conviens; je serais même fâché de n'en avoir que de neuves sur Racine. Depuis quelque temps, tout ce qui est neuf en littérature (comme en bien d'autres genres), est si extravagant! J'ai voulu seulement entrer dans le temple où l'on adore ce dieu de l'harmonie; et dès que j'y suis entré, ai-je pu me refuser au plaisir de brûler un grain d'encens sur son autel? D'ailleurs, il est si doux de parler de tout ce qui nous procure des jouissances agréables, que cette raison seule peut me servir d'excuse.

Mon intention n'est point d'analyser rigoureusement le plan, ni d'entrer dans de grands détails sur toutes les parties de cet ouvrage. Tout cela a été fait de nos jours par un auteur[1] qui, dans cette partie, n'a plus rien laissé à faire. Mes remarques portent sur de très-petits défauts de style; sur quelques vers durs, uniquement remarquables, parce qu'ils sont dans Racine; le plus souvent sur les divers genres de beautés qu'offre la seule tragédie d'_Esther_; enfin, sur ces hardiesses d'expressions si naturellement enchassées, que souvent elles échappent à beaucoup de lecteurs égarés au milieu d'un parterre émaillé des plus belles fleurs du printemps; j'en ai cueilli quelques-unes des plus agréables. J'ai osé arracher le très-petit nombre de celles qui me paraissaient pouvoir blesser la vue.

[1] M. de La Harpe, dans l'excellent _Cours de Littérature_ qu'il a lu au Lycée.

_Esther_ sera toujours un monument mémorable de la force du génie. Douze ans d'inertie devaient sans doute faire croire que l'auteur d'_Andromaque_ aurait oublié ces accords magiques dont il avait su enchanter jadis. Mais il eut à peine repris la lyre, que les sons les plus doux s'empressèrent de renaître sous ses doigts. Tel fut pour moi le prestige de la main savante de Racine, que j'avais lu vingt fois _Esther_, avant de m'apercevoir de l'odieux de certaines parties de son rôle; elle m'avait intéressé à ses malheurs, à sa séparation d'avec Elise, à sa nation persécutée; je l'admirai sur tout, je tremblai pour elle, lorsqu'excitée par les discours de Mardochée, elle se décide à braver la mort en allant trouver Assuérus. Qui ne frémirait au moment où ce roi prononce d'un air farouche:

... Sans mon ordre on porte ici ses pas! Quel mortel insolent vient chercher le trépas? Gardes... C'est vous, Esther? quoi! sans être attendue?

Esther tombe entre les bras de ses femmes:

Mes filles, soutenez votre reine éperdue. Je me meurs.....

Quel spectacle! mais Assuérus répond aussitôt:

Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère? Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? Vivez. Le sceptre d'or que vous tend cette main, Pour vous, de ma clémence est un signe certain.

Mais quelle sensation délicieuse, surtout lorsqu'Esther, revenant un peu à elle-même, répond par ces deux vers d'une harmonie enchanteresse!

Quelle voix salutaire ordonne que je vive, Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?

Je sens alors que mon âme est touchée, mon oreille est enchantée, mes sens sont ravis; Esther s'empare de toutes mes affections. Je n'ai pu être rassuré par l'idée qu'une maîtresse peut toujours croire à la clémence de son amant, parce que j'ai vu que cette idée n'était entrée pour rien dans la démarche d'Esther. D'ailleurs, elle est encore sous mes yeux; je la vois pâle, éperdue, à demi morte; et je ne doute plus que, victime dévouée, elle ne marchât en holocauste pour son dieu et sa nation. J'épouse tous ses sentimens; sa passion me pénètre; je tremble encore pour les jours de Mardochée; et l'impie Aman me paraît alors indigne de toute pitié. Voilà l'effet de la magie de Racine, qui sentait le défaut de son plan; mais le prestige tombe aux yeux plus calmes de la raison; et celui qui avait admiré, dans la jeune reine, le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa patrie, voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. Je ne connais pas de plus belles scènes dans Esther, ni qui frappe plus vivement l'imagination, que celle-là. Rien de si touchant que de voir ce roi si sévère, si terrible, qui, le moment d'auparavant, tenait un langage si effrayant, prendre celui de l'aménité et de la douceur, et s'efforcer de rassurer son esclave tremblante. C'est dans de pareilles scènes que l'on voit, suivant l'excellente remarque de M. de La Harpe, combien la vérité historique des mœurs est toujours observée par Racine[2]. Un autre que ce grand poëte eût peut-être mis:

Que craignez vous, Esther? suis-je pas votre époux?

Racine a mis _votre frère_; et d'un seul mot, il nous a initiés dans les mœurs étrangères. Et puis quels vers!

Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte L'auguste majesté sur votre front empreinte. Jugez combien ce front, irrité contre moi, Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi. Sur ce trône sacré qu'environne la foudre, J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre: Hélas! sans frissonner, quel cœur audacieux Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux? Ainsi du dieu vivant la colère étincelle.....

Quelle majesté dans cette diction! quelle suite d'images sublimes! et combien tout le morceau est imprégné de cette terreur profonde que devait éprouver Esther, lorsqu'elle est tombée entre les bras de ses femmes! Nous avons été frappés de sa frayeur; mais lorsqu'elle parle, cette frayeur nous pénètre nous-mêmes. Remarquons aussi combien il est hardi de dire un front irrité; et comme ces belles figures de la foudre qui environne le trône, et des éclairs qui partaient des yeux, amènent parfaitement cette comparaison qui termine ce beau morceau:

Ainsi du dieu vivant la colère étincelle...

[2] Voyez la note 6 de l'_Eloge de Racine_, par M. de La Harpe.

Si quelque chose peut être mis à côté de cette belle scène, c'est le livre même d'_Esther_ dans la Bible. D'un côté, on voit toute la pompe et tout l'éclat dont la poésie est susceptible; de l'autre, cette simplicité sublime, qui étonne et qui pénètre si vivement. Voyez comme Assuérus est dépeint sur son trône:

«Ingressa igitur cuncta per ordinem ostia stetit contra regem, ubi ille residebat super solium regni sui, indutus vestibus regiis, auroque fulgens et pretiosis lapidibus, eratque terribilis aspectu. Cumque elevasset faciem, et ardentibus oculis furorem pectoris indicasset, regina corruit, et in pallorem colore mutato, lassum super ancillulam reclinavit caput.»

Y a-t-il rien de si touchant que cette image _lassum caput reclinavit_ (reposa sa tête fatiguée)? et de plus fort que: _cumque ardentibus oculis furorem pectoris indicasset?_

Enfin, le langage de Racine est-il plus doux que cet entretien?

«Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere. Non morieris: non enim pro te, sed pro omnibus hæc lex constituta est. Accede igitur et tange sceptrum.

Cumque illa reticeret, tulit auream virgam et posuit super collum ejus, et osculatus est eam, et ait: cur mihi non loqueris?

Quæ respondit: Vidi te, Domine, quasi angelum Dei, et conturbatum est cor meum præ timore gloriæ tuæ. Valdè enim mirabilis es, Domine, et facies tua plena est gratiarum.

Cumque loqueretur, rursùs corruit, et pœnè exanimata est. Rex autem turbabatur, etc.

Je l'avouerai, ce dialogue me plaît peut-être encore plus que celui de Racine; il me pénètre davantage; après l'avoir lu, je suis plus attendri, plus ému. Que de sentimens dans cette seule interrogation: _cur mihi non loqueris?_ et quelle image sublime dans cette réponse d'Esther: _vidi te, Domine, quasi angelum Dei, etc._ Disons aussi que la haute poésie n'est peut-être pas susceptible de cette extrême simplicité, qui fait tout le charme du morceau que nous venons de voir; et que si Racine est moins touchant (ce dont tout le monde pourrait encore ne pas convenir), il le rachète bien par la force de son expression et la beauté de ses images. D'ailleurs, il est impossible de rendre mieux, ni plus fidèlement que notre poète, toute la première partie de ce dialogue. Le latin dit: _Quid habes, Esther? Ego sum frater tuus, noli metuere._ Et Racine:

Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère?

Et l'image de la colère de Dieu, substituée à celle de l'ange dans la bouche d'Esther, par le développement que le poète lui a donné, acquiert aussi cette supériorité de force que toute la scène française a sur l'expression naïve du livre sacré. C'est une chose digne de remarque que de voir combien Racine, même dans les détails de son plan, s'est peu écarté de la _Bible_. Presque toutes les scènes principales en sont tirées, comme celle où Esther adresse sa prière à Dieu, celle d'Assuérus que l'on vient de voir, celle d'Assuérus avec Asaph, celle où la reine divulgue le secret de sa naissance, etc. Ces entraves, que Racine a mises à son imagination, n'ont fait qu'ajouter à sa gloire par le mérite de la difficulté vaincue, et ont donné aux poètes un modèle de la manière de traiter des sujets très-connus.

Quel dommage que le défaut principal que nous avons indiqué dans le caractère d'Esther, nous empêche aussi de nous livrer à toute l'admiration qu'inspire la scène où se développe l'action de la pièce, par la chûte d'Aman! Nous sommes fâchés de voir Esther parler si éloquemment, lorsque nous voyons que, non contente de servir son peuple, elle veut encore satisfaire son propre ressentiment. Cependant, ce morceau pour la diction étant un des plus beaux de cette tragédie, je ne puis me refuser au plaisir d'en transcrire ici quelques endroits.

Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage: Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois.

Ces vers sont d'une perfection où peut-être l'on n'atteindra jamais. On a toujours aimé à voir deux grands génies lutter ensemble dans les mêmes sujets; et ces sortes de parallèles, lorsque ce n'est point la prévention qui les a faits, ont toujours tourné au profit du goût. C'est pourquoi je rapporterai ici quelques strophes sur Dieu, tirées d'une ode de J.-B. Rousseau.

Les Cieux instruisent la terre A révérer leur auteur: Tout ce que leur globe enserre Célèbre un dieu créateur. Quel plus sublime cantique Que ce concert magnifique De tous les célestes corps! Quelle grandeur infinie, Quelle divine harmonie Résultent de leurs accords!

De sa puissance immortelle, Tout parle, tout instruit: Le jour au jour la révèle; La nuit l'annonce à la nuit. Ce grand et superbe ouvrage N'est point pour l'homme un langage Obscur et mystérieux; Son adorable structure Est la voix de la nature Qui se fait entendre aux yeux.

(ODE II, liv. Ier).

Un troisième auteur, célèbre aussi, a traité le même sujet, et l'on a voulu le comparer aux deux autres; c'est pourquoi j'en parle ici. Voltaire a dit, dans sa _Henriade_:

Au-delà de leur cours, et loin dans cet espace, Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse, Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin; Dans cet abîme immense, il leur ouvre un chemin. Par-delà tous ces cieux, le Dieu des cieux réside.

On sent combien ces vers sont faibles, même le dernier, qui est gâté par le terme prosaïque de _par-delà_. D'ailleurs, les _au-delà_, _loin_, _par-delà_, qui disent toujours la même chose, font un mauvais effet, ainsi que la conjonction _et_ qui commence les seconds hémistiches des trois premiers vers; enfin, les relatifs _où_, _que_ et le _dans_ du quatrième vers, embarrassent la marche, et jettent dans ce morceau une lenteur insupportable. Racine dit tout de suite:

L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage.

Et Rousseau, non moins vîte:

De sa puissance éternelle, Tout parle, tout instruit.

Précision, justesse, beauté d'expression, tout se trouve dans ces vers. L'imagination, frappée de coups précipités, n'a pas le temps de se refroidir, et reste étonnée.

On ne peut s'empêcher, en parlant de descriptions poétiques de la grandeur de Dieu, de citer les vers que Racine le fils a faits sur ce sujet, dans son _Poème sur la Grâce_. On y remarque ces trois vers, qui ne sont pas indignes du nom qu'il portait:

Il vole sur les vents, il s'assied sur les cieux; Il a dit à la mer: Brise-toi sur la rive; Et dans son lit étroit, la mer reste captive.

Le reste du morceau est d'une diction un peu faible.

En continuant la tirade d'Esther, que j'ai commencé à citer, on trouve encore deux beaux morceaux contre lesquels J. B. Rousseau semble avoir voulu lutter. Je ne crois pas sortir de mon sujet, lorsque j'en rapproche tout ce qui peut y ressembler: c'est un moyen plus sûr d'en faire ressortir les beautés, et de les mieux apprécier. Citons les deux auteurs.

Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre, Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, Mit des superbes rois la dépouille en sa main, De son temple détruit vengea sur eux l'injure. Babylone paya nos pleurs avec usure. Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, Regarda notre peuple avec des yeux de paix, Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines; Et le temple déjà sortait de ses ruines. Mais, de ce roi si sage héritier insensé, Son fils interrompit l'ouvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit à sa place.

Tout le monde sent la beauté de ces vers. Combien cette coupe est heureuse!

L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain, etc.

C'est là le grand art du poète, et que Virgile possède si éminemment. La monotonie, qui, je crois, est naturelle à la poésie française en général, par le peu d'inversions qu'elle peut se permettre, et en particulier aux vers alexandrins, à cause de la rigueur avec laquelle la suspension de l'hémistiche est observée, rend infiniment précieuses toutes ces tournures qui brisent les vers, sans offenser l'oreille[3].

[3] M. l'abbé Delille est un des poètes français qui ont le mieux connu cet art de varier la forme des vers alexandrins, et de se soustraire à leur marche traînante. Ses _Géorgiques_ et son poème _des Jardins_ offrent des morceaux où ce genre de beauté est porté à son plus haut degré de perfection. Les ouvrages de cet écrivain seront toujours du nombre de ceux que tout homme qui se destine aux muses associera à ses études de Racine et de J. B. Rousseau, parce qu'il est, comme eux, un des poètes les plus parfaits de la langue.

J. B. Rousseau, dans son _Ode aux Princes chrétiens_, fait le tableau suivant:

La Palestine enfin, après tant de ravages, Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon; Et des vents du midi la dévorante haleine N'a consumé qu'à peine Leurs ossemens blanchis dans les champs d'Ascalon.

De ses temples détruits et cachés sous les herbes, Sion vit relever ses portiques superbes, De notre délivrance auguste monument: Et d'un nouveau David la valeur noble et sainte Semblait, dans leur enceinte, D'un royaume éternel jeter les fondemens.

Mais chez ses successeurs, la discorde insolente, Allumant le flambeau d'une guerre sanglante, Énerva leur puissance en corrompant leurs mœurs; Et le ciel irrité, ressuscitant l'audace D'une coupable race, Se servit des vaincus pour punir les vainqueurs.

Voilà deux modèles de narration poétique. Enfin, voyons encore ces deux maîtres exprimant une même idée; et puis nous chercherons à faire un parallèle entr'eux.

Esther, toujours dans le morceau que nous avons cité, dit:

Ciel! verra-t-on toujours, par de cruels esprits, Des princes les plus doux l'oreille environnée, Et du bonheur public la source empoisonnée, etc.

Rousseau, dans l'_Ode sur la mort du prince de Conti_, fait usage de la même figure, en parlant de la flatterie:

Le pauvre est à couvert de ses ruses obliques; Orgueilleuse, elle suit la pourpre et les faisceaux; Serpent contagieux, qui des sources publiques Empoisonne les eaux.

Un homme vraiment touché des beautés de la poésie, ne pourra, je crois, jamais donner la préférence à l'un des deux auteurs sur l'autre, dans les morceaux que nous avons comparés. Tout ce que l'on peut faire, c'est, il me semble, d'assigner le caractère propre de chacun d'eux. En général, on peut remarquer qu'il y a un luxe de poésie plus grand dans Rousseau, plus de hardiesse dans son expression, une marche plus décidée. Rien de beau comme cette comparaison:

La Palestine enfin, après tant de ravages, Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages Dans le vague des airs fuir devant l'Aquilon, etc.

Et quelle grandeur dans cette idée!

..... Semblait dans leur enceinte, D'un royaume éternel jeter les fondemens.

Dans Racine, règne une majesté plus noble et plus calme, une harmonie peut-être plus mélodieuse, plus soutenue. Quelle superbe image dans ce seul vers!

Et le temple déjà sortait de ses ruines.

Que résulte-t-il de ce que nous disons? c'est qu'en parlant des deux auteurs, nous avons caractérisé presque le style propre des genres dans lesquels ils ont écrit. Esther, parlant à Assuérus, est plus pressée d'exposer le sujet de sa plainte, et n'a pas le temps d'accumuler des comparaisons; mais le poète lyrique, livré tout entier à son enthousiasme, s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, et passe d'une idée à l'autre, à mesure que la ressemblance des objets qui l'environnent, avec son sujet principal, vient les offrir à son esprit. Aussi, en développant les mêmes idées, Racine et Rousseau n'ont rien dans leurs vers qui se ressemble; et c'est pourquoi tous deux ils ont acquis la perfection.

Lorsqu'on étudie beaucoup ces deux grands écrivains, on voit combien ils sont nourris de la lecture des livres saints, ces véritables dépôts de la plus haute poésie. Rien ne peut élever l'imagination comme la lecture fréquente de ces ouvrages. Quelle beauté dans _les Cantiques de Salomon_ et dans les _Psaumes de David_! Quelle verve brûlante dans le prophète Isaïe! et quelle touchante simplicité dans l'_Evangile_! Là, les idées, dans leur marche fière, n'ont pas besoin, pour étonner, de se revêtir de l'éclat emprunté des paroles, ni de l'arrangement mécanique des mots; mais belles de leur propre beauté, elles se présentent toujours seules et n'en paraissent que plus sublimes. C'est là que le style s'habitue à une concision énergique, et l'écrivain à resserrer son expression à proportion que son idée s'agrandit; il n'est aucun genre de beauté dont ces livres ne nous offrent des modèles que l'on n'a point encore égalés. Rien, dans aucune langue, est-il exprimé d'une manière plus touchante que ce verset de l'évangéliste Mathieu:

«Vox in Ramâ audita est; ploratus, et ululatus multus: Rachel plorans filios suos, et noluit consolari, quia non sunt.»

Et dans la Bible, ces mots d'un jeune prince, qui, condamné à la mort pour avoir transgressé la loi, en goûtant d'un peu de miel, dit en expirant:

»Gustans, gustavi paululùm mellis, in summitate virgæ, et ecce morior.»

Qu'on lise la première olympique adressée à Hiéron, ou quelques-unes des belles odes d'Horace, comme celle à Drusus; y trouvera-t-on plus de feu et de poésie que dans les morceaux suivans, tirés au hasard d'Isaïe:

«Nisi Dominus exercituum reliquisset nobis semen, quasi Sodoma fuissemus, et quasi Gomorrha, similes essemus.

»Audite verbum Domini, principes Sodomorum, percipite auribus legem Dei nostri, populus Gomorrhae.

»Quæ mihi multitudinem victimarum vestrarum, dicit Dominus! plenus sum. Holocaustæ arietum et adipem pinguium et sanguinem vitulorum, et agnorum et hircorum nolui.

»Ne offeratis ultrà sacrificium frustrà: incensum. Abominatio est mihi. Neomeniam et sabbatum, et festivitates alias non feram; iniqui sunt cætus vestri.

»Et cum extenderitis manus vestras, avertam oculos meos à vobis; et cum multiplicaveritis orationem, non exaudiam: manus enim vestræ sanguine plenæ sunt.

»Lavamini, mundi estote, auferte malum cogitationum vestrarum ab oculis meis: quiescite agere perversè.»