Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 19

Chapter 193,722 wordsPublic domain

Mon mari a quelque dessein, ma chère Fatmé; il me prépare une fête; je fais semblant de ne pas m'en apercevoir, comme cela se pratique. Je veux le surprendre aussi, moi. J'entends du bruit... c'est sûrement Kaled avec ses esclaves; je ne veux pas voir ces malheureux; cela m'attendrirait trop. Suis-moi, et exécute fidèlement mes ordres.

SCÈNE V.

KALED, DORNAL, AMÉLIE, ANDRÉ, UN ESPAGNOL, UN ITALIEN, _enchaînés_.

KALED.

Jamais on ne s'est si fort pressé d'acheter ma marchandise. On voit bien qu'il y a long-temps qu'on n'avait fait d'esclaves; il fallait qu'on fût en paix: cela était bien malheureux.

DORNAL.

O désespoir! la veille d'un mariage! ma chère Amélie!

KALED, _regardant autour de lui_.

Qu'est-ce que c'est? On dit qu'il y a des pays où l'on ne connaît point l'esclavage.... Mauvais pays. Aurais-je fait fortune là? J'ai déjà fait de bonnes affaires aujourd'hui; je me suis débarrassé de ce vieil esclave qui tirait de ses poches de vieilles médailles de cuivre, toutes rouillées, qu'il regardait attentivement. Ces gens-là sont d'une dure défaite. J'y ai déjà été pris. Je ne suis pas fâché non plus d'être délivré de ce médecin français. Rentrons; avancez. Qu'est-ce qui arrive? C'est Nébi; il a l'air furieux. Serait-il mécontent de son emplette.

SCÈNE VI.

Les Précédens, NÉBI.

NÉBI.

Kaled, je viens vous déclarer qu'il faut vous résoudre à reprendre votre esclave, à me rendre mon argent, ou à paraître devant le cadi.

KALED.

Pourquoi donc? de quel esclave parlez-vous? est-ce de cet ouvrier, de ce marchand? Je consens à les reprendre.

NÉBI.

Il s'agit bien de cela? Vous faites l'ignorant: je parle de votre médecin français. Rendez-moi mon argent, ou venez chez le cadi.

KALED.

Comment! qu'a-t-il donc fait?

NÉBI.

Ce qu'il a fait? J'ai dans mon sérail une jeune Espagnole, actuellement ma favorite; elle est incommodée; savez-vous ce qu'il lui a ordonné?

KALED.

Ma foi, non.

NÉBI.

L'air natal. Cela ne m'arrange-t-il pas bien, moi?

KALED.

Eh!... l'air natal.... Quand je vais dans mon pays, je me porte bien.

NÉBI.

Quel médecin! apparemment que ses malades ne guérissent qu'à cinq cents lieues de lui! L'ignorant! il a bien fait d'éviter ma colère; il s'est enfui dans mes jardins; mais mes esclaves le poursuivent et vont vous l'amener. Mon argent, mon argent!

KALED.

Votre argent! Oh! le marché est bon; il tiendra.

NÉBI.

Il tiendra! Non, par Mahomet. J'obtiendrai justice cette fois-ci. Vous vous êtes prévalu du besoin que j'avais d'un médecin, c'est bien malgré moi que j'ai eu recours à vous; mais je n'en serai plus la dupe. Vous croyez que cela se passera comme l'année dernière, quand vous m'avez vendu ce savant?

KALED.

Quel savant?

NÉBI.

Oui, oui; ce savant qui ne savait pas distinguer du maïs d'avec du blé, et qui m'a fait perdre six cents sequins, pour avoir ensemencé ma terre suivant une nouvelle méthode de son pays.

KALED.

Eh bien! est-ce ma faute à moi? pourquoi faites-vous ensemencer vos terres par des savans? est-ce qu'ils y entendent rien? n'avez-vous pas des laboureurs? Il n'y a qu'à les bien nourrir, et les faire travailler! Regardez-le donc avec ses savans!

NÉBI.

Et cet autre que vous m'avez vendu au poids de l'or, qui disait toujours: _De qui est-il fils? de qui est-il fils? et quel est le père, et le grand-père, et le bisaïeul?_ Il appelait cela, je crois, être généalogiste. Ne voulait-il pas me faire descendre, moi, du grand-visir Ibrahim?

KALED.

Voyez le grand malheur! quel tort cela vous fait-il? Autant vaut descendre d'Ibrahim que d'un autre.

NÉBI.

Vraiment, je le sais bien; mais le prix...

KALED.

Eh bien! le prix! je vous l'ai vendu cher? apparemment qu'il m'avait aussi coûté beaucoup; il y a long-temps de cela. Je n'étais point alors au fait de mon commerce. Pouvais-je deviner que ceux qui me coûtent le plus sont les plus inutiles?

NÉBI.

Belle raison! cela est-il vraisemblable? est-il possible qu'il y ait un pays où l'on soit assez dupe!..... Excuse de fripon, excuse de fripon. Je ne m'étonne pas si on fait des fortunes.

KALED.

Excuse de fripon! des fortunes! vraiment oui, des fortunes! ne croit-il pas que tout est profit? et les mauvais marchés qui me ruinent? N'ont-ils pas cent métiers où l'on ne comprend rien? Et quand j'ai acheté ce baron allemand dont je n'ai jamais pu me défaire, et qui est encore là-dedans à manger mon pain! et ce riche Anglais qui voyageait pour son spleen, dont j'ai refusé cinq cents sequins, et qui s'est tué le lendemain à ma vue, et m'a emporté mon argent! cela ne fait-il pas saigner le cœur? Et ce docteur, comme on l'appelait, croyez-vous qu'on gagne là-dessus? Et à la dernière foire de Tunis, n'ai-je pas eu la bêtise d'acheter un procureur, et trois abbés, que je n'ai pas seulement daigné exposer sur la place, et qui sont encore chez moi avec le baron allemand!

NÉBI.

Maudit infidèle! tu crois m'en imposer par des clameurs? mais le cadi me fera justice.

KALED.

Je ne vous crains pas; le cadi est un homme juste, intelligent, qui soutient le commerce, qui sait très-bien que celui des esclaves va tomber, parce que tous ces gens-là valent moins de jour en jour.

NÉBI.

Ah çà! une fois, deux fois, voulez-vous reprendre votre médecin?

KALED.

Non, ma foi.

NÉBI.

Eh bien! nous allons voir.

KALED.

A la bonne heure.

SCÈNE VII.

KALED, LES ESCLAVES.

KALED, _aux esclaves_.

Eh bien! vous autres, vous voyez combien on a de peine à vous vendre. Quel diable d'homme! il m'a mis hors de moi. Il n'y a pas d'apparence qu'il me vienne d'acheteurs aujourd'hui; rentrons. Qui est-ce que j'entends? est-ce un charlatan?

SCÈNE VIII.

UN VIEILLARD TURC, LES PRÉCÉDENS.

KALED.

Bon, ce n'est rien. C'est un esclave d'ici près.

LE VIEILLARD.

Bonjour, voisin: est-ce là votre reste?

KALED.

Ne m'arrête pas, tu ne m'acheteras rien.

LE VIEILLARD.

Je n'acheterai rien! Oh! vous allez voir.

KALED.

Que veut-il dire?

DORNAL, _à part_.

Je tremble.

LE VIEILLARD.

Avez-vous bien des femmes? c'est une femme que je veux.

KALED.

Quel gaillard, à son âge!

LE VIEILLARD.

Eh! il n'y en a qu'une?

KALED.

Encore n'est-elle pas pour toi.

LE VIEILLARD.

Pourquoi donc cela?

KALED.

Je l'ai refusée à de plus riches.

LE VIEILLARD.

Vous me la vendrez.

KALED.

Oui! oui!

DORNAL.

Serait-il possible? Quoi! ce misérable...

LE VIEILLARD.

Combien vaut-elle?

KALED.

Quatre cents sequins.

LE VIEILLARD.

Quatre cents sequins! c'est bien cher.

KALED.

Ah dame! c'est une Française: cela se vend bien; tout le monde m'en demande.

LE VIEILLARD.

Voyons-la.

KALED.

Oh! elle est bien.

LE VIEILLARD.

Elle baisse les yeux; elle pleure; elle me touche. C'est pourtant une chrétienne: cela est singulier. Trois cent cinquante.

KALED.

Pas un de moins.

LE VIEILLARD.

Les voilà.

KALED.

Emmenez.

DORNAL.

Arrêtez... O ma chère Amélie!... Arrêtez.

KALED.

Ne vas-tu pas m'empêcher de vendre? vraiment, je n'aurai pas assez de peine à me défaire de toi. Vous autres Français, les maris de ce pays-ci ne vous achètent point. Vous êtes toujours à rôder autour des sérails, à risquer le tout pour le tout.

DORNAL.

Vieillard, vous ne paraissez pas tout à fait insensible, laissez-vous toucher. Peut-être avez-vous une femme, des enfans?

LE VIEILLARD.

Non, non.

DORNAL.

Par tout ce que vous avez de plus cher, ne nous séparez pas! C'est ma femme.

LE VIEILLARD.

Sa femme? cela est fort différent: mais, vraiment Kaled, si c'est sa femme, vous me surfaites.

DORNAL.

Pour toute grâce, achetez-moi du moins avec elle.

LE VIEILLARD.

Hélas! mon ami, je le voudrais bien; mais je n'ai besoin que d'une femme.

DORNAL.

Je vous servirai fidèlement,

LE VIEILLARD.

Tu me serviras! Je suis esclave.

KALED.

Est-ce que tu les écoutes?

ANDRÉ.

Mes pauvres maîtres!

AMÉLIE.

O! mon ami, quel sort!

DORNAL.

Ne l'achetez pas. Quelque homme riche nous achètera peut-être ensemble.

LE VIEILLARD.

C'est bien ce qui pourrait t'arriver de pis: il t'en ferait le gardien.

DORNAL, _à Kaled_.

Ne pouvez-vous différer de quelques jours?

KALED.

Différer! on voit bien que tu n'entends rien au commerce. Est-ce que je le puis? Je trouve mon profit; je le prends.

DORNAL.

O ciel! se peut-il?... Mais que dirai-je pour attendrir un pareil homme? Quel métier! quelles âmes! trafiquer de ses semblables!

KALED.

Que veut-il donc dire? ne vendez-vous pas des nègres? Eh bien! moi, je vous vends.... N'est-ce pas la même chose? Il n'y a jamais que la différence du blanc au noir.

LE VIEILLARD.

En vérité, je n'ai pas le courage...

KALED.

Allons, toi, ne vas-tu pas pleurer aussi? Je garde ton argent; emmène ta marchandise, si tu veux. Il se fait tard.

AMÉLIE.

Adieu, mon cher Dornal!

DORNAL.

Chère Amélie!

AMÉLIE.

Je n'y survivrai pas!

KALED.

Cela ne me regarde plus.

DORNAL.

J'en mourrai.

KALED.

Tout doucement, toi, je t'en prie; ce n'est pas là mon compte. Ne vas-tu pas faire comme l'Anglais (_repoussant Dornal_)?

DORNAL.

Ah Dieu! faut-il que je sois enchaîné!...

ANDRÉ.

O ma chère maîtresse!

SCÈNE IX.

KALED, DORNAL, ANDRÉ, L'ESPAGNOL, L'ITALIEN.

KALED.

M'en voilà quitte pourtant. Je suis bien heureux d'avoir un cœur dur: j'aurais succombé. Ma foi, sans son argent comptant, il ne l'aurait jamais emmenée, tant je m'en sentais ému. Diable! si je m'étais attendri, j'aurais perdu quatre cents sequins. (_Il compte ses esclaves._) Un, deux.... Il n'y en a plus que quatre. Oh! je m'en déferai bien, je m'en déferai bien.

SCÈNE X.

Les Précédens, HASSAN.

HASSAN, _à Kaled_.

Eh bien, voisin, comment va le commerce?

KALED.

Fort mal, le temps est dur. (_à part_) Il faut toujours se plaindre.

HASSAN.

Voilà donc ces pauvres malheureux! Je ne puis les délivrer tous; j'en suis bien fâché. Tâchons au moins de bien placer notre bonne action. C'est un devoir que cela; c'est un devoir. (_à l'Espagnol._) De quel pays es-tu, toi? parle. Tu as l'air bien haut... parle donc...

L'ESPAGNOL.

Je suis gentilhomme espagnol.

HASSAN.

Espagnols! braves gens! Un peu fiers, à ce qu'on m'a dit en France... Ton état?

L'ESPAGNOL.

Je vous l'ai déjà dit: gentilhomme.

HASSAN.

Gentilhomme! je ne sais pas ce que c'est. Que fais-tu?

L'ESPAGNOL.

Rien.

HASSAN.

Tant pis pour toi, mon ami; tu vas bien t'ennuyer. (_à Kaled._) Vous n'avez pas fait une trop bonne emplette.

KALED.

Ne voilà-t-il pas que je suis encore attrapé?... Gentilhomme, c'est sans doute comme qui dirait baron allemand. C'est ta faute aussi: pourquoi vas-tu dire que tu es gentilhomme? je ne pourrai jamais me défaire de toi.

HASSAN, _à l'Italien_.

Et toi, qui es-tu avec ta jaquette noire? Ton pays?

L'ITALIEN.

Je suis de Padoue.

HASSAN.

Padoue? Je ne connais pas ce pays-là... Ton métier?

L'ITALIEN.

Homme de loi.

HASSAN.

Fort bien. Mais quelle est ta fonction particulière?

L'ITALIEN.

De me mêler des affaires d'autrui pour de l'argent, de faire souvent réussir les plus désespérées, ou du moins de les faire durer dix ans, quinze ans, vingt ans.

HASSAN.

Bon métier! et dis-moi, rends-tu ce beau service à ceux qui ont tort, à ceux qui ont raison indifféremment?

L'ITALIEN.

Sans doute: la justice est pour tout le monde.

HASSAN, _riant_.

Et on souffre cela à Padoue!

L'ITALIEN.

Assurément.

HASSAN.

Le drôle de pays que Padoue! Il se passera bien de toi, je m'imagine. (_à André._) Et toi, qui es-tu?

ANDRÉ.

Moins que rien. Je suis un pauvre homme.

HASSAN.

Tu es pauvre? tu ne fais donc rien?

ANDRÉ.

Hélas! je suis fils d'un paysan: je l'ai été moi-même.

KALED.

Bon! c'est sur ceux-là que je me sauve.

ANDRÉ.

Je me suis ensuite attaché au service d'un bon maître, mais qui est plus malheureux que moi.

HASSAN.

Cela se peut bien; il ne sait peut-être pas labourer la terre. Mais c'est l'habit français que tu as là?

ANDRÉ.

Je le suis aussi.

HASSAN.

Tu es Français! bonnes gens que les Français! ils ne haïssent personne. Tu es Français, mon ami! il suffit, c'est toi qu'il faut que je délivre.

ANDRÉ.

Généreux musulman, si c'est un Français que vous voulez délivrer, choisissez quelqu'autre que moi. Je n'ai ni père, ni mère, ni femme, ni enfans; j'ai l'habitude du malheur: ce n'est pas moi qui suis le plus à plaindre. Délivrez mon pauvre maître.

HASSAN.

Ton maître! qu'est-ce que j'entends? Quelle générosité! Quoi!... Ces Français... Mais est-ce qu'ils sont tous comme cela?... Et où est-il ton maître?

ANDRÉ, _lui montrant Dornal_.

Le voilà; il est abîmé dans sa douleur.

HASSAN.

Qu'il parle donc! Il se cache, il détourne la vue, il garde le silence. (_Hassan avance, le considère malgré lui._) Que vois-je! est-il possible! je ne me trompe pas. C'est lui, c'est lui-même; c'est mon libérateur! (_Il l'embrasse avec transport._)

DORNAL.

O bonheur! ô rencontre imprévue!

KALED.

Comme ils s'embrassent! Il l'aime; bon! il le paiera.

HASSAN.

Je n'en reviens point. Mon ami! mon bienfaiteur!

HASSAN.

Peste! un ami! un bienfaiteur! cela doit bien se vendre; cela doit bien se vendre.

HASSAN.

Mais, dites-moi donc, comment se fait-il?... par quel bonheur?... Qu'est-ce que je dis? la tête me tourne. Quoi! c'est envers vous-même que je puis m'acquitter! J'ai fait vœu de délivrer tous les ans un esclave chrétien; je venais pour remplir mon vœu; et c'est vous...

DORNAL.

O mon ami! connaissez tout mon malheur.

HASSAN.

Du malheur! il n'y en a plus pour vous. (_Se tournant du côté de Kaled._) Kaled, combien vous dois-je pour l'emmener?

KALED.

Cinq cents sequins.

HASSAN.

Cinq cents sequins... Kaled, je ne marchande point mon ami; tenez.

DORNAL.

Quelle générosité!

HASSAN, _à Kaled_.

Je vous dois ma fortuné; car vous pouviez me la demander.

KALED.

Que je suis une grande bête! bonne leçon.

HASSAN.

Laissez-nous seulement, je vous prie: que je jouisse des embrassemens de mon bienfaiteur.

KALED.

Oh! cela est juste, cela est juste. Il est bien à vous. Allons, vous autres, suivez-moi.

ANDRÉ, _à Dornal_.

Adieu, mon cher maître.

DORNAL, _à Hassan_.

Que dis-tu? Peux-tu penser?... Mon cher ami, ce pauvre malheureux, vous avez vu s'il m'est attaché, s'il est fidèle, s'il a un cœur sensible!

HASSAN.

Sans doute, sans doute, il faut le racheter.

KALED.

Quel homme! comme il prodigue l'or! Si je profitais de cette occasion pour faire délivrer mon baron allemand.... Mais il ne voudra pas.

HASSAN.

Tenez, Kaled.

KALED, _regardant les sequins_.

En vérité, voisin, cela ne suffit pas.

HASSAN.

Comment! cent sequins ne suffisent pas! Un domestique....

KALED.

Eh! mais... un domestique... Après tout, c'est un homme comme un autre.

HASSAN.

Bon! voilà de la morale à présent.

KALED.

Et puis un valet fidèle, qui a un cœur sensible, qui travaille, qui laboure la terre, qui n'est pas gentilhomme.... En conscience...

HASSAN, _donnant quelques sequins_.

Allons, laisse-nous. Qu'entendez-vous? qu'est-ce que Vous voulez?

KALED.

Voisin, c'est que j'ai chez moi un pauvre malheureux, un brave homme, qui est au pain et à l'eau depuis trois ans; cela fend le cœur: cela s'appelle un baron allemand. Vous qui êtes si bon, vous devriez bien...

HASSAN.

Je ne puis pas délivrer tout le monde.

KALED.

A moitié perte.

HASSAN.

Cela est impossible.

KALED.

Quand je disais que cet homme-là me resterait! Oh! si jamais on m'y rattrappe... Allons, homme de loi, gentilhomme, rentrez-là dedans; allez vous coucher, il faut que je soupe.

SCÈNE XI.

HASSAN, DORNAL.

HASSAN.

Mon cher ami, que je vous présente à ma femme. Savez-vous que je suis marié? C'est à vous que je le dois. Et vous, cette jeune personne que vous deviez aller chercher à Malte?

DORNAL.

Je l'ai perdue.

HASSAN.

Que dites-vous?

DORNAL.

Je l'emmenais à Marseille pour l'épouser: elle a été prise avec moi.

HASSAN.

Eh bien! est-ce l'Arménien qui l'a achetée?

DORNAL.

Oui.

HASSAN.

Courons donc vite.

DORNAL.

Il n'est plus temps: le barbare l'a vendue.

HASSAN.

A qui?

DORNAL.

Je l'ignore. Un esclave de quelque homme riche l'a arrachée de mes bras.

HASSAN.

Ah, malheureux! c'est peut-être pour quelque pacha. Est-elle belle?

DORNAL.

Si elle est belle!

SCÈNE XII.

Les Précédens, ZAYDE.

ZAYDE.

Mon ami, vous me laissez bien long-temps seule. Et votre esclave chrétien?

HASSAN.

Mon esclave! c'est mon ami, c'est mon libérateur que je vous présente. J'ai eu le bonheur de le délivrer à mon tour.

ZAYDE.

Etranger, je vous dois le bonheur de ma vie.

SCÈNE XIII.

Les Précédens, FATMÉ.

FATMÉ.

Est-il temps? Ferai-je entrer?

ZAYDE.

Oui, tu le peux...

SCÈNE XIV.

ZAYDE, HASSAN, DORNAL.

HASSAN.

Quel est ce mystère?

ZAYDE.

Mon ami, vous m'avez tantôt soupçonnée de jalousie; je vais vous prouver ma confiance. Je me suis servi de vos bienfaits pour acheter un esclave chrétienne, je venais vous la présenter, afin qu'elle tînt sa liberté de vos mains.

SCÈNE XV ET DERNIÈRE.

HASSAN, ZAYDE, DORNAL, FATMÉ, UNE ESCLAVE _chrétienne, vêtue en musulmane, avec un voile sur la tête_.

ZAYDE.

La voici: voyez le spectacle le plus intéressant, la beauté dans la douleur.

HASSAN _s'approche et lève le voile_.

Qu'elle est touchante et belle!

DORNAL.

Amélie! Ciel! (_Il vole dans ses bras._)

AMÉLIE, _avec joie_.

Que vois-je? mon cher Dornal!

DORNAL.

Ma chère Amélie, vous êtes libre! je le suis aussi. Vous êtes auprès de votre bienfaitrice, de mon libérateur. (_Il saute au cou de Hassan, et veut ensuite embrasser Zayde, qui recule avec modestie._)

HASSAN, _à Dornal_.

Embrassez! embrassez! il est honnête ce transport-là. (_A Zayde qui reste confuse._) Ma chère amie, c'est la coutume de France.

AMÉLIE, _à Zayde_.

Madame, je vous dois tout! Que ne puis-je vous donner ma vie!

ZAYDE.

C'est à moi de vous rendre grâces. Vous ne me devez que votre liberté, et je dois à votre époux la liberté du mien.

AMÉLIE.

Quoi? c'est lui...

HASSAN.

Oh! cela est incroyable! A propos, vous n'êtes point mariés?

DORNAL.

Vraiment non: nous ne le serons qu'à notre retour. Une de ses tantes nous accompagnait: elle est morte dans la traversée.

HASSAN.

Vite, vite, un cadi, un cadi... Ah! mais à propos, on ne peut pas... c'est cet habit qui me trompe.

DORNAL.

Ma chère petite musulmane, quand serons-nous en terre chrétienne? Ah! mon Dieu! nos pauvres compagnons d'infortune!

HASSAN.

Si j'étais assez riche... Mais, après tout, l'homme de loi, et cet autre, cela ne doit pas coûter cher, n'est-ce pas?

DORNAL.

Ah! mon Dieu, non. Nous les aurons à bon marché.

FATMÉ.

Ah! c'est bien vrai. Je viens de rencontrer l'Arménien; tout ce qu'il demande, c'est de les vendre au prix coûtant.

DORNAL.

D'ailleurs, moi, je suis riche, et je prétends bien...

HASSAN.

Allons, délivrons-les. (_A Fatmé._) Va les chercher; qu'ils partagent notre joie, qu'ils soient heureux, et qu'ils nous pardonnent de porter un doliman au lieu d'un juste-au-corps.

(_Fatmé amène l'Arménien suivi des esclaves qui ont paru dans la pièce, et de ceux dont il y est parlé. Ils forment un ballet, et témoignent leur reconnaissance à Zayde, à Hassan et à Dornal._)

FIN DU MARCHAND DE SMYRNE.

ZÉNIS ET ALMASIE,

BALLET HÉROIQUE. REPRÉSENTÉ DEVANT SA MAJESTÉ, A CHOISY, EN SEPTEMBRE 1773.

PERSONNAGES.

ZÉNIS. ALMASIE. LE GÉNIE. UNE VOIX. UNE PERSONNE DE LA FÊTE. CHŒUR DE GÉNIES ET DE FÉES.

ZÉNIS ET ALMASIE,

BALLET HÉROIQUE.

_Le Théâtre représente un désert hérissé de rochers, et l'on voit au fond un volcan qui jette des feux._

SCÈNE PREMIÈRE.

ZÉNIS, _seul_.

C'est toi, cruel Amour, qui déchires mon cœur. Malgré le voile épais, qui couvre ma naissance, La reine de Memphis partageait mon ardeur. J'avais sauvé ses jours; et sa reconnaissance, En me donnant la main, couronnait ma valeur; Mais une barbare puissance M'a ravi cet objet si cher à mon bonheur. Je cherche en vain l'ennemi qui m'outrage: Mille obstacles affreux, mille dangers divers, S'offrent sans cesse à mon passage. Cependant une voix m'arrête en ces déserts, Et d'un sort moins cruel m'annonce le présage. C'est un piége fatal, peut-être, où l'on m'engage. N'importe. Fallût-il combattre les enfers, L'excès de mon amour servira mon courage. Que vois-je! contre moi déchaînent-ils leur rage?

(_Des monstres sortent des rochers._)

UNE VOIX.

Zénis, d'aucun danger ne sois épouvanté, Si tu veux être instruit de ta naissance.

ZÉNIS, _en mettant le sabre à la main_.

Je t'obéis, et ma constance Me fera triompher de mon adversité.

(_Il combat les monstres et les fait fuir. Un aigle paraît, et vole autour du théâtre._)

LA MÊME VOIX.

Zénis, suis cet aigle rapide, Et tu pourras revoir l'objet qui t'a charmé.

ZÉNIS.

Dieu des amans, c'est toi, c'est ta voix qui me guide; Par l'espoir le plus doux je me sens animé. Que vois-je?... ô fortune perfide! L'aigle s'est abîmé dans ces torrens de feux...

(_L'aigle s'abîme dans le volcan._)

J'y vole, je m'expose au sort le plus affreux. Un cœur qui sait aimer est toujours intrépide.

(_Zénis se jette dans le volcan._)

SCÈNE II.

_Le théâtre change, et représente un palais superbe. La princesse Almasie paraît endormie, au fond du théâtre, sous un pavillon magnifique. On voit, à côté d'elle, sur un riche carreau, un sceptre d'or._

ZÉNIS, ALMASIE.

ZÉNIS.

Quel changement! où suis-je?... Et quel palais pompeux! Que vois-je?... Est-ce l'objet de l'amour le plus tendre? Aux transports que je sens pouvais-je me méprendre? C'est elle que le sort rend enfin à mes vœux.

ALMASIE.

Ciel! Zénis!... en quels lieux l'offrez-vous à ma vue? Ah! dissipez l'effroi de mon âme éperdue. Quel pouvoir vous a fait découvrir ce séjour?

ZÉNIS.

Puisque j'y revois Almasie, Je dois ce miracle à l'Amour.

ALMASIE.

Auriez-vous pu fléchir le souverain génie Qui commande en ces lieux, qui m'y tient asservie?

ZÉNIS.

Dieux! qu'entends-je?... Un génie est maître en ce palais?

ALMASIE.

O ciel! vous l'ignorez... quel orage s'apprête! Zénis, craignez-en les effets, Dérobez-vous à la tempête.

ZÉNIS.

Vous tremblez, il vous aime...

ALMASIE.

Et mon cœur en gémit. Il peut vous réduire en poudre; Il veut, et tout obéit; Sur les ailes des vents il fait voler la foudre; Il regarde la terre, et la terre frémit. De ses soupçons craignez la violence.

ZÉNIS.

Je ne crains que votre inconstance, Et je méprise son courroux.

ALMASIE.

Que dis-tu?... Fuis, Zénis, fuis ses transports jaloux. Il y va de tes jours, fuis des momens terribles. Le pouvoir du génie est prêt de t'accabler. Dans ce palais, des esprits invisibles Veillent sans cesse et peuvent t'immoler. S'ils touchaient seulement ce sceptre redoutable, Tu le verrais lui-même, au milieu des éclairs, Sur un char enflammé paraître dans les airs, Et tu serais l'objet de sa haine implacable.

ZÉNIS.

Vous cherchez vainement à me faire trembler. Je vous adore et brave sa puissance.

ALMASIE.

Je sens, à chaque instant, mes craintes redoubler... Tout semble s'animer pour venger son offense.... Ces colonnes, ces murs paraissent s'ébranler... Peut-être il n'est plus temps d'éviter sa vengeance.

ZÉNIS.

Non, je ne le crains point. (_en brisant le sceptre._) Qu'il paraisse.

(_Dès que le sceptre est brisé, on entend une tempête affreuse; le théâtre s'obscurcit, le tonnerre gronde._)

ALMASIE.

Ah! grands dieux!

ZÉNIS.

Je veux en triompher, ou périr à vos yeux.

CHŒUR D'ESPRITS INVISIBLES.

O crime épouvantable! O jour funeste! jour affreux! Tu vas périr, mortel audacieux! La foudre va partir, et punir le coupable; Tu vas périr, mortel audacieux!

SCÈNE III.

LE GÉNIE, _paraissant dans les airs, sur un char de feu_, ALMASIE, ZÉNIS.

ALMASIE.

Je me meurs.

LE GÉNIE.