Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 18

Chapter 183,659 wordsPublic domain

Mais... cela me paraît tout à fait raisonnable.

BELTON, _à part_.

Chaque instant à mes yeux la rend plus estimable.

(_Haut._)

Betti... la pauvreté m'inspire un juste effroi.

BETTI.

La pauvreté! mais, c'est manquer de tout, je crois?

BELTON.

Oui.

BETTI.

J'en sauvai toujours et toi-même et mon père... Quoi! nous pourrions ici manquer du nécessaire?

BELTON.

Non; mais il ne faut pas y borner tous nos soins. Nous sommes assiégés de différens besoins; Ils naissent chaque jour, chaque instant les ramène; Et lorsque par hasard la fortune inhumaine Ne nous a pas donné...

BETTI.

Je ne te comprends pas... Manquer d'un vêtement, d'un abri, d'un repas, Voilà la pauvreté; je n'en connais pas d'autre.

BELTON.

Voilà la tienne: hélas! connais quelle est la nôtre.

BETTI.

Une autre pauvreté! vous en avez donc deux? On doit dans ce pays être bien malheureux!

BELTON.

C'est peu de contenter les besoins de la vie... Une prévention, parmi nous établie, Fait ici, par malheur, une nécessité Des choses d'agrément et de commodité, Dont tes yeux étonnés ont admiré l'usage; Et d'éternels besoins un funeste assemblage...

BETTI.

Oh! cette pauvreté... C'est votre faute aussi. Pourquoi donc inventer encore celle-ci? Chez nous, grâce à nos soins, la terre inépuisable Était de tous nos biens la source intarissable. Belton, comment ont fait, et comment font encor Tous ceux qui, parmi vous, possèdent le plus d'or?

BELTON.

L'un le tient du hasard, et tel autre d'un père: Du crime trop souvent il devient le salaire; Mais la vertu par fois a produit...

BETTI.

Que dis-tu? Avec de l'or ici vous payez la vertu?

BELTON.

Contre le besoin d'or l'infaillible remède...

BETTI.

Eh bien!

BELTON.

C'est de servir quiconque le possède; De lui vendre son cœur, de ramper sous ses lois.

BETTI.

O ciel! j'aime bien mieux retourner dans nos bois. Quoi! quiconque a de l'or oblige un autre à faire Ce qu'il juge à propos, tout ce qui peut lui plaire?

BELTON.

Souvent.

BETTI.

En laissez-vous aux malhonnêtes gens?

BELTON.

Plus qu'à d'autres.

BETTI.

De l'or dans les mains des méchans! Mais vous n'y pensez point, et cela n'est pas sage: N'en pourraient-ils pas faire un dangereux usage? Vous devez trembler tous, si l'or peut tout oser. De vous et de vos jours ils peuvent disposer. La flèche qui, dans l'air, cherchait ta nourriture, Était, entre mes mains, moins terrible et moins sûre!

BELTON.

Chacun, suivant son cœur, s'en sert différemment; Des vertus ou du vice il devient l'instrument. Avec avidité celui-ci le resserre, L'enfouit en secret, et le rend à la terre...

BETTI.

Ah! fuyons ces gens-là. Tu viens de me parler D'un pays plus heureux où nous pouvons aller, Ce pays où les gens veulent qu'on soit utile A leur société. Si la terre est fertile, Ils en auront de trop: nous la demanderons; Et comme elle est à tous, soudain nous l'obtiendrons.

BELTON.

Ils ne donneront rien; les champs les plus fertiles Ne suffisent qu'à peine aux habitans des villes...

BETTI.

Tant pis; car j'aurais bien travaillé.

BELTON.

Dans ces lieux, On épargne à ton sexe un travail odieux.

BETTI.

C'est que vos femmes sont languissantes, débiles: J'en ai déjà vu deux tout-à-fait immobiles; Mais pour moi le travail eut toujours des appas; Dans nos champs, dès l'enfance, il exerça mes bras.

BELTON.

Tu ne peux travailler au séjour où nous sommes; L'usage le défend.

BETTI.

Le permet-il aux hommes?

BELTON.

Sans doute, il le permet.

BETTI, _avec joie_.

Belton, embrasse-moi.

BELTON.

Quoi donc?

BETTI.

Tu me rendras ce que j'ai fait pour toi.

BELTON.

Ah! c'est trop prolonger un supplice si rude! Vois la cause et l'excès de mon inquiétude. Va, Betti, j'ai déjà regretté ton pays: Ici, par ces travaux, nous sommes avilis. Vois à quel sort, hélas! nous devons nous attendre? Des besoins renaissans l'horreur va nous surprendre; Privés d'appuis, de biens, abandonnés de tous, L'œil affreux du mépris s'attachera sur nous. Nous n'oserons encor prendre ces soins utiles Que l'amour ennoblit, qu'ici l'on croit serviles. Il faudra dévorer, mendier les dédains; Rebutés, condamnés à l'affront d'être plaints, Tout aigrira nos maux, jusqu'à notre tendresse; Nous haïrons l'amour, nous craindrons la vieillesse; En d'autres malheureux reproduits, chaque jour, Nos mains repousseront le fruit de notre amour.

BETTI.

Ciel!

SCÈNE V.

BETTI, BELTON, MYLFORD.

MYLFORD, _à Belton_.

Je quitte Arabelle, et je vais vous instruire...

BETTI, _à Mylford_.

Aimes-tu Belton?

MYLFORD.

Oui.

BETTI.

Bon! il vient de me dire Qu'il n'a point d'or....

BELTON, _à Mylford_.

O ciel! oseriez-vous penser!...

MYLFORD.

Par un vain désaveu craignez de m'offenser. Vous connaissez mon cœur, mes sentimens, mon zèle. Je sais l'heureux devoir de l'amitié fidèle: Tout mon bien est à vous.

BELTON, _bas à Betti_.

A quoi me réduis-tu?

BETTI, _à Belton_.

Mais il t'offre son or: que ne le reçois-tu?

(_A Mylford._)

Nous ne prendrons pas tout.

BELTON, _à Mylford_.

Souffrez que je l'instruise.

(_A Betti._)

Il se fait tort pour moi, son cœur le lui déguise. Il m'offre tout son bien, je dois le refuser, Ou de son amitié ce serait abuser. Cette offre où quelquefois un ami se résigne, Quand on l'ose accepter, on en devient indigne.

BETTI.

Quoi! l'on rejette ici les dons de l'amitié!

BELTON.

Souvent qui les reçoit excite la pitié.

BETTI.

Je ne vous entends point. Si chez vous la parole Ne représente aucun sens, c'est donc un bruit frivole. Des cris dans nos forêts parlaient plus clairement Que ce langage vain que votre cœur dément. Quoi! tu veux que les dons puissent être une tache, Que sur qui les reçoit quelque opprobre s'attache, Que la main d'un ami?... Non, tu t'es abusé, J'en suis sûre; jamais je ne t'ai méprisé.

MYLFORD.

Belton, vous entendez la voix de la nature. Elle me venge, ami; vous m'aviez fait injure.

(_A Betti._)

Je voudrais lui parler; Betti, retire-toi.

BETTI.

Pourquoi donc? ne peux-tu lui parler devant moi? Est-il quelque secret que l'on doive me taire?

(_A Belton qu'elle regarde tendrement._)

Quand je t'en confiais, éloignais-je mon père? Tu le veux?...

(_Belton lui fait signe de la tête._)

Allons donc!

(_Betti, en sortant, soupire, et regarde plusieurs fois Belton._)

SCÈNE VI.

BELTON, MYLFORD.

MYLFORD.

Enfin tout est conclu. Je suis sûr d'Arabelle, et son cœur m'est connu. Sa réponse pour vous est des plus favorables. «Ces nœuds, a-t-elle dit, me semblent désirables. Mon cœur, depuis six ans, à Belton fut promis; Mes yeux ont vu Belton, et ce cœur s'est soumis. Je déplorais sa mort, le ciel nous le renvoie; Mon père a commandé, j'obéis avec joie.» Mais de cet air chagrin, que dois-je enfin penser? L'amitié doit savoir...

BELTON.

Ah! c'est trop l'offenser. Connaissez mon état. La jeune infortunée, Compagne de mes maux, en ces lieux amenée... L'homme est fait pour aimer. J'ai possédé son cœur. Dans un climat barbare elle a fait mon bonheur. Non, je ne puis trahir sa tendresse fidelle: Elle a tout fait pour moi.

MYLFORD.

Vous ferez tout pour elle. Il m'est doux de trouver mon ami généreux; Mais mon premier désir est de vous voir heureux. De l'hymen d'Arabelle observez l'avantage; Observez que déjà vous touchez à cet âge, Où pour un état sûr votre choix arrêté Doit vous donner un rang dans la société. Pour vous, par cet hymen la fortune est fixée; Et de tous vos malheurs la trace est effacée.

BELTON.

Je le sens, vos raisons pénètrent mon esprit. Sans peine, il les admet; mais mon cœur les détruit. Qui? moi! trahir Betti! la rendre malheureuse! Je n'en puis soutenir l'image douloureuse. Hélas! si vous saviez tout ce que je lui dois! Mais qui peut le savoir? C'est elle, je la vois. Le remords à ses yeux m'agite et me dévore.

SCÈNE VII.

BETTI, BELTON, MYLFORD.

BETTI, _à Belton_.

As-tu quelque secret à me cacher encore? Hélas! oui... Loin de moi tu détournes les yeux. Ah! je veux t'arracher ce secret odieux. Mais qui vient nous troubler?

MYLFORD, _à Belton_.

C'est mon oncle lui-même.

BETTI.

Quel pays! on n'y peut jouir de ce qu'on aime.

MYLFORD.

Adieu, décidez-vous; vous n'avez qu'un instant: Songez à votre état, au prix qui vous attend, A cinq ans de malheurs, à vous, à votre père, Et prenez un parti que je crois nécessaire.

BETTI, _à Belton, lui montrant Mowbrai_.

Ne faut-il pas sortir encor pour celui-là? Moi, j'aime ce vieillard, je reste.

SCÈNE VIII.

BETTI, BELTON, MOWBRAI.

MOWBRAI.

Te voilà! Je te cherchais; j'apporte une heureuse nouvelle. J'ai pour toi la promesse et les vœux d'Arabelle. Le contrat est tout prêt.

BELTON.

Une telle faveur... Autant qu'il est en vous.... peut faire mon bonheur.

BETTI, _à Mowbrai, avec ingénuité_.

Bien obligé...

MOWBRAI.

Betti, tu serviras ma fille; Et je te veux toujours garder dans ma famille.

BETTI.

Oh! pour moi, je ne veux servir que mon ami.

MOWBRAI, _à Belton_.

Combien tu dois l'aimer! je me sens attendri. En formant ces doux nœuds, l'amitié paternelle Croit assurer aussi le bonheur d'Arabelle; Et par l'égalité cet hymen assorti, A ma fille...

BETTI.

Belton, que parle-t-il ici De sa fille? et qu'importe?...

MOWBRAI, _à Belton_.

Eh! daigne lui répondre.

BELTON, _à part_.

Dieux! quel affreux moment! que je me sens confondre!

MOWBRAI.

Son amitié mérite un meilleur traitement, Et tu dois avec elle en user autrement. Et quand elle saurait qu'un prochain hyménée De ma fille à ton sort joindra la destinée. Elle prend part assez...

BETTI.

Bon vieillard, que dis-tu?

MOWBRAI, _à Belton_.

Mais d'où vient donc cet air inquiet, éperdu?

(_A Betti._)

Dès aujourd'hui ma fille...

BELTON, _à part_.

Il va lui percer l'âme.

MOWBRAI.

Par des nœuds éternels va devenir sa femme.

BETTI.

Sa femme! votre fille!...

(_A Belton._)

Est-il bien vrai, cruel! Aurais-tu bien formé ce projet criminel? Quoi! tu pourrais trahir l'amante la plus tendre? O malheur! ô forfait que je ne puis comprendre! Mais je ne te crains plus; tu m'as dit mille fois Qu'ici contre le crime on a recours aux lois. J'ose les implorer; tu m'y forces, perfide! Respectable vieillard, sois mon juge et mon guide; Que ta voix avec moi les implore aujourd'hui.

MOWBRAI.

(_A part._) (_A Betti._)

Qu'allais-je faire? ô ciel!... Je serai ton appui. Mais, mon enfant, ces lois que ton amour réclame, En vain...

BETTI.

Quoi! par vos lois il peut trahir ma flamme! Il pourrait oublier... Dieu! quels affreux climats! Dans quel pays, ô ciel! as-tu conduit mes pas? Arrache-moi des lieux, témoins de mon injure, Qui d'un amant chéri font un amant parjure; Exécrable séjour, asile du malheur, Où l'on a des besoins autres que ceux du cœur; Où les bienfaits trahis, où l'amour qu'on outrage... De la fidélité quel est ici le gage? Quel appui...

MOWBRAI.

Des témoins, sûrs garans de l'honneur.

BETTI, _vivement_.

Oh! j'en ai...

MOWBRAI.

Quels sont-ils?

BETTI.

Moi, le ciel et son cœur.

MOWBRAI.

Si, par une promesse auguste et solennelle...

BETTI.

Il m'a promis cent fois l'amour le plus fidelle.

MOWBRAI.

A-t-il par un écrit?...

BETTI.

O ciel! qu'ai-je entendu? Quoi? tu peux demander un écrit! l'oses-tu? Un écrit! oui, j'en ai... Les horreurs du naufrage, Mes soins dans un climat que tu nommas sauvage, Les dangers que pour toi j'ai mille fois courus; Voilà mes titres! viens, puisqu'ils sont méconnus, Dans le fond des forêts, barbare, viens les lire; Partout, à chaque pas, l'amour sut les écrire, Au sommet des rochers, dans nos antres déserts, Sur le bord du rivage et sur le sein des mers. Il me doit tout. C'est peu d'avoir sauvé ta vie, Qu'un tigre ou que la faim t'aurait cent fois ravie; Mes travaux, mes périls t'ont sauvé chaque jour... Entre mon père et lui partageant mon amour... Mon père!... Ah! je l'entends à son heure dernière, Au moment où nos mains lui fermaient la paupière, Nous dire: Mes enfans, aimez-vous à jamais; Je t'entends lui répondre: Oui, je te le promets.

(_Se tournant vers le Quaker._)

Tu t'attendris...

BELTON, _à part_.

O ciel! quel homme impitoyable Pourrait...

MOWBRAI.

De la trahir serais-tu bien capable

BETTI, _à Belton_.

Que ne me laissais-tu dans le fond des forêts? J'y pourrais sans témoins gémir de tes forfaits. Dans mon obscur réduit, dans ma grotte profonde, Savais-je s'il était des malheureux au monde? Ah! combien je le sens, quand tu ne m'aimes plus! Eh bien! puisqu'à jamais nos liens sont rompus... Tire moi de ces lieux... qu'au moins, dans ma misère, Mes pleurs puissent couler sur le tombeau d'un père. Toi, cruel, vis ici parmi les malheureux, Ils te ressemblent tous, ils te souffrent chez eux.

BELTON, _se retournant tendrement_.

Betti...

BETTI.

Tu m'as donné ce nom que je déteste. Ce nom qui me rappèle un souvenir funeste, Ce nom qui fait, hélas! mon malheur aujourd'hui, Jadis il me fut cher: il me venait de lui, A ce nom qu'il aimait, autrefois sa tendresse Daignait joindre le sien, les prononçait sans cesse; Se faisait un bonheur de les unir tous deux; Prononcés par ma bouche, ils rallumaient ses feux; Son affreux changement pour jamais les sépare.

MOWBRAI, _à part_.

Mon cœur est oppressé...

(_A Belton._)

Quoi! tu pourrais, barbare!

BELTON.

Je le suis en effet pour avoir résisté A cet amour si tendre et trop peu mérité.

(_A Betti._)

Ah! crois-en les sermens de mon âme attendrie! L'indigence et les maux où j'exposais ta vie, Seuls à t'abandonner pouvaient forcer mon cœur: Même en te trahissant, je voulais ton bonheur. Dût cent fois dans tes bras la misère, l'outrage, M'accabler, m'écraser, je bénis mon partage. Je brave ces besoins qui pouvaient m'alarmer. Je n'en connais plus qu'un: c'est celui de t'aimer. Je te perdais! O ciel! que j'allais être à plaindre!

(_Il se jette à ses pieds._)

Voudras-tu pardonner?...

BETTI.

Ah! tu n'as rien à craindre, Cruel, tu le sais trop: ce cœur qui t'est connu Peut-il?...

BELTON.

Chère Betti! quel cœur j'aurais perdu!

(_Ils s'embrassent._)

MOWBRAI.

O spectacle touchant! Tendresse aimable et pure! L'amour porte en mon sein le cri de la nature! Livrez-vous sans réserve à des transports si doux; Je les sens, et mon cœur les partage avec vous.

(_A Belton._) (_A Betti._)

Tu fus vil un instant... Et toi, que tu m'es chère!

(_Il va vers la coulisse._)

John, John.

SCÈNE IX.

BETTI, MOWBRAI, BELTON, JOHN.

MOWBRAI.

Écoute.

JOHN.

Quoi?

MOWBRAI.

Fais venir le notaire.

(_John sort._)

MOWBRAI.

Belton, rends grâce au ciel de l'avoir réservé Ce cœur si généreux par toi-même éprouvé; Et que ton âme un jour puisse égaler la sienne.

BETTI.

Égale, cher Belton, ta tendresse à la mienne. Existant dans ton cœur, riche de ton amour, Le mien peut être heureux, même dans ce séjour.

(_A Mowbrai._)

Cesse de l'accabler par un cruel reproche: Il m'aime...

MOWBRAI.

Quelqu'un vient, c'est le notaire.

SCÈNE X ET DERNIÈRE.

BETTI, BELTON, MOWBRAI, LE NOTAIRE.

MOWBRAI.

Approche.

LE NOTAIRE.

Serviteur.

MOWBRAI.

Assieds-toi... C'est pour ces deux époux.

BETTI, _à Belton_.

Quel est cet homme-là?

BELTON.

Cet homme vient pour nous.

LE NOTAIRE, _à Mowbrai_.

Tu te trompes, je crois; je ne viens pas pour elle; Et j'ai sur ce contrat mis le nom d'Arabelle.

MOWBRAI.

Efface-moi ce nom; mets celui de Betti.

LE NOTAIRE.

Betti!

MOWBRAI.

Vite, dépêche.

LE NOTAIRE.

Allons, soit... J'ai fini.

BELTON.

Signons.

LE NOTAIRE.

C'est bien dit; mais, avant la signature, Il faudrait mettre au moins la dot de la future.

MOWBRAI.

Allons, mets: ses vertus.

LE NOTAIRE, _laissant tomber sa plume_.

Bon! tu railles, je crois?

MOWBRAI.

Ses vertus.

LE NOTAIRE.

Allons donc, tu te moques de moi. Qui jamais aurait vu?...

MOWBRAI, _avec impatience_.

Mets ses vertus, te dis-je.

LE NOTAIRE.

Tout de bon! par ma foi, ceci tient du prodige. N'ajoute-t-on plus rien?

MOWBRAI.

Est-il rien au-dessus?... Ajoute, si tu veux, cinquante mille écus.

LE NOTAIRE.

Cinquante mille écus, si tu veux! L'accessoire Vaut bien le principal, autant que je puis croire.

BELTON, _à Betti_.

Il nous comble de biens! Ah! courons dans ses bras...

BETTI.

Ah! surtout, bon vieillard, ne nous méprise pas.

MOWBRAI.

Que dit-elle?

BETTI.

Je sais que chez vous on méprise Quiconque en recevant des dons...

MOWBRAI.

Autre sottise. Où prend-elle cela? Serait-ce toi, Belton, Qui peux la prévenir de cette illusion? De rougir des bienfaits ton âme a la faiblesse? Puisqu'avec le malheur tu confonds la bassesse, Je dois te rassurer. Je ne te donne rien: La somme est à ton père, et je te rends ton bien.

LE NOTAIRE, _à Belton_.

Signez. (_Belton signe._)

(_A Betti._)

A vous...

BETTI.

Qui? moi, je ne sais point écrire.

BELTON.

Donnez-moi votre main, l'amour va la conduire.

BETTI.

Et le cœur et la main, Belton, tout est à toi.

BELTON.

Votre cœur en aimant ne le cède qu'à moi.

BETTI.

Eh bien! c'est donc fini? Que cela veut-il dire?

BELTON.

Qu'au bonheur de tous deux vous venez de souscrire; Vous m'assurez l'objet qui m'avait su charmer.

BETTI.

Quoi! sans cet homme noir, je n'aurais pu t'aimer!

(_Au Notaire._)

Donne-moi cet écrit.

LE NOTAIRE.

Il n'est pas nécessaire. Cet écrit doit toujours rester chez le notaire. D'ailleurs que feriez-vous de...

BETTI.

Ce que j'en ferais? S'il cessait de m'aimer, je le lui montrerais.

LE NOTAIRE.

Peste! le beau secret qu'a trouvé là madame!

BELTON.

En doutant de mes feux vous affligez mon âme.

MOWBRAI.

Par les nœuds les plus saints je viens de vous unir. Ton père l'aurait fait, j'ai dû le prévenir. Il approuvera tout;

(_En montrant Betti._)

Et voilà notre excuse. Instruisons mon ami que sa douleur abuse. Lui-même en t'embrassant voudra tout oublier: Consoler ses vieux jours, c'est te justifier.

FIN DE LA JEUNE INDIENNE.

LE MARCHAND DE SMYRNE,

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE, REPRÉSENTÉE, POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE 26 JANVIER 1770.

PERSONNAGES.

HASSAN, Turc, habitant de Smyrne. ZAYDE, femme de Hassan. DORNAL, Marseillais. AMÉLIE, promise à Dornal. KALED, marchand d'esclaves. NÉBI, Turc. FATMÉ, esclave de Zayde. ANDRÉ, domestique de Dornal. UN ESPAGNOL. UN ITALIEN. UN VIEILLARD turc, esclave.

_La scène est à Smyrne, dans un jardin commun à Hassan et à Kaled, dont les deux maisons sont en regard sur le bord de la mer._

LE

MARCHAND DE SMYRNE,

COMÉDIE.

SCÈNE PREMIÈRE.

HASSAN, _seul_.

On dit que le mal passé n'est qu'on songe; c'est bien mieux, il sert à faire sentir le bonheur présent. Il y a deux ans que j'étais esclave chez les chrétiens, à Marseille; et il y a un an aujourd'hui, jour pour jour, que j'ai épousé la plus jolie fille de Smyrne. Cela fait une différence. Quoique bon musulman, je n'ai qu'une femme. Mes voisins en ont deux, quatre, cinq, six, et pourquoi faire?.... La loi le permet... heureusement, elle ne l'ordonne pas. Les Français ont raison de n'en avoir qu'une; je ne sais pas s'ils l'aiment; j'aime beaucoup la mienne, moi. Mais elle tarde bien à venir prendre le frais. Je ne la gêne pas. Il ne faut pas gêner les femmes. On m'a dit en France que cela portait malheur... La voici.

SCÈNE II.

HASSAN, ZAYDE.

HASSAN.

Vous êtes descendue bien tard, ma chère Zayde?

ZAYDE.

Je me suis amusée à voir, du haut de mon pavillon, les vaisseaux rentrer dans le port. J'ai cru remarquer plus de tumulte qu'à l'ordinaire. Serait-ce que nos corsaires auraient fait quelque prise?

HASSAN.

Il y a long-temps qu'ils n'en ont fait; et, en vérité, je n'en suis pas fâché. Depuis qu'un chrétien m'a délivré d'esclavage et m'a rendu à ma chère Zayde, il m'est impossible de les haïr.

ZAYDE.

Et pourquoi les haïr? parce qu'ils ne connaissent pas notre saint prophète? Ne sont-ils pas assez à plaindre? D'ailleurs, je les aime, moi; il faut que ce soient de bonnes gens; ils n'ont qu'une femme; je trouve cela très-bien.

HASSAN, _souriant_.

Oui, mais, en récompense...

ZAYDE.

Quoi?

HASSAN.

Rien. (_à part._) Pourquoi lui dire cela? c'est détruire une idée agréable. (_haut._) J'ai fait vœu d'en délivrer un tous les ans. Si nos gens avaient fait quelques esclaves aujourd'hui, qui est précisément l'anniversaire de mon mariage, je croirais que le ciel bénit ma reconnaissance.

ZAYDE.

Que j'aime votre libérateur, sans le connaître! Je ne le verrai jamais... je ne le souhaite pas au moins.

HASSAN.

Son image est à jamais gravée dans mon cœur. Quelle âme.... Si vous aviez vu.... On rachetait quelques-uns de nos compagnons; j'étais couché à terre; je songeais à vous et je soupirais: un chrétien s'avance et me demande la cause de mes larmes. «J'ai été arraché, lui dis-je, à une maîtresse que j'adore; j'étais près de l'épouser, et je mourrai loin d'elle, faute de deux cents sequins.» A peine eus-je dit ces mots, des pleurs roulèrent dans ses yeux. «Tu es séparé de ce que tu aimes, dit-il; tiens, mon ami, voilà deux cents sequins, retourne chez toi, sois heureux, et ne hais pas les chrétiens.» Je me lève avec transport; je tombe à ses pieds, je les embrasse; je prononce votre nom avec des sanglots; je lui demande le sien pour lui faire remettre son argent à mon retour. «Mon ami, me dit-il en me prenant par la main, j'ignorais que tu pusses me le rendre; j'ai cru faire une action honnête: permets qu'elle ne dégénère pas en simple prêt, et en échange d'argent. Tu ignoreras mon nom.» Je restai confondu; et il m'accompagna jusqu'à la chaloupe, où nous nous séparâmes les larmes aux yeux.

ZAYDE.

Puisse le ciel le bénir à jamais! Il sera heureux sans doute, avec une âme si sensible!

HASSAN.

Il était prêt d'épouser une jeune personne qu'il devait aller chercher à Malte.

ZAYDE.

Comme elle doit l'aimer!

SCÈNE III.

HASSAN, ZAYDE, FATMÉ.

ZAYDE.

Fatmé, que viens-tu donc nous annoncer? tu parais hors d'haleine.

FATMÉ.

Il vient d'arriver des esclaves chrétiens. Cet Arménien, dont vous êtes fâché d'être le voisin, et que vous méprisez tant, parce qu'il vend des hommes, en a acheté une douzaine, et en a déjà vendu plusieurs.

HASSAN.

Voici donc le jour où je vais remplir mon vœu. J'aurai le plaisir d'être libérateur à mon tour.

ZAYDE.

Mon cher Hassan, sera-ce une femme que vous délivrerez?

HASSAN, _souriant_.

Pourquoi? cela vous inquiète... vous craignez que l'exemple...

ZAYDE.

Non, je suis sans alarmes. J'espère que vous ne me donnerez jamais un si cruel chagrin. Vous ne m'entendez pas. Sera-ce un homme?

HASSAN.

Sans doute.

ZAYDE.

Pourquoi pas une femme?

HASSAN.

C'est un homme qui m'a délivré.

ZAYDE.

C'est une femme que vous aimez.

HASSAN.

Oui.... Mais, Zayde, un peu de conscience. Un pauvre homme en esclavage est bien malheureux; au lieu qu'une femme, à Smyrne, à Constantinople, à Tunis, en Alger, n'est jamais à plaindre. La beauté est toujours dans sa patrie. Allons, ce sera un homme, si vous voulez bien.

ZAYDE.

Soit, puisqu'il le faut.

HASSAN.

Adieu. Je me hâte d'aller chercher ma bourse; il ne faut pas qu'un bon Musulman paraisse devant un Arménien sans argent comptant, et surtout devant un avare comme celui-là.

SCÈNE IV.

ZAYDE, FATMÉ.

ZAYDE.