Part 17
L'excès du désespoir semble calmer mes sens. Quel repos! moi des fers! ô douleur! ô tourmens! Sultane ambitieuse, achève ton ouvrage, Joins pour m'assassiner l'artifice à la rage; A ton lâche visir dicte tous ses forfaits. Le traître! avec quel art, secondant tes projets, De son récit trompeur la perfide industrie Du sultan par degrés réveillait la furie! Combien de ses discours l'adroite fausseté A laissé, malgré lui, percer la vérité! Ce peuple consterné, ce silence, ces larmes Qu'arrache ma disgrâce aux publiques alarmes; Ce deuil, marque du sceau de la religion, C'était donc le signal de la rebellion; Hélas! prier, gémir, est-ce trop de licence? Est-on rebelle enfin pour pleurer l'innocence? Et le sultan le craint! Il croit, dans son erreur, Aller d'un camp rebelle appaiser la fureur! Il verra leurs respects dans leur sombre tristesse; On m'aime en chérissant sa gloire et sa vieillesse. Suspect dans mon exil, nourri, presque opprimé, A révérer son nom je les accoutumai; Son fils à ses vertus se plat à rendre hommage: Que ne m'a-t-il permis de l'aimer davantage! On ne vient point: ô ciel! on me laisse en ces lieux, En ces lieux si souvent teints d'un sang précieux, Où tant de criminels et d'innocens, peut-être, Sont morts sacrifiés aux noirs soupçons d'un maître Que tarde le sultan? s'est-il enfin montré? A-t-il vu ce tumulte, et s'est-il rassuré? Et Zéangir! mon frère, ô vertus! ô tendresse! Mon frère, je le vois, il s'alarme, il s'empresse; De sa cruelle mère il fléchit les fureurs; Il rassure Azémire, il lui donne des pleurs, Lui prodigue des soins, me sert dans ce que j'aime: Une seconde fois il s'immole lui-même. Quelle ardeur enflammait sa générosité, En se chargeant du crime à moi seul imputé! Quels combats! quels transports! il me rendait mon père; C'est un de ses bienfaits, je dois tout à mon frère. Non, le ciel, je le vois, n'ordonne point ma mort; Non, j'ai trop accusé mon déplorable sort; J'ai trop cru mes douleurs, tout mon cœur les condamne. Je sens qu'en ce moment je hais moins Roxelane. Mais quel bruit! ah! du moins... Que vois-je? le visir! Lui, dans un tel moment! lui dans ces lieux!
SCÈNE II.
LE PRINCE, OSMAN.
OSMAN.
Nessir, Adorez à genoux l'ordre de votre maître.
(_Il lui remet un papier._)
LE PRINCE, _assis et après un moment de silence_.
Et vous a-t-on permis de le faire connaître?
OSMAN.
Bientôt vous l'apprendrez.
LE PRINCE.
Et que fait le sultan?
OSMAN.
Contre les révoltés il marche en cet instant.
LE PRINCE.
(_A part._) (_Haut._)
Les révoltés! O ciel! contraignons-nous. J'espère Qu'on peut m'apprendre aussi ce que devient mon frère.
OSMAN.
Un ordre du sultan l'éloigne de ses yeux.
LE PRINCE, _à part_.
Zéangir éloigné! mon appui! justes cieux!
(_Haut._)
Azémire...
OSMAN.
Azémire à Thamas est rendue; Elle quitte Byzance.
LE PRINCE, _à part_.
O rigueur imprévue!
(_Haut._)
Quel présage! Et Nessir... cet ordre...
OSMAN.
Est rigoureux. Craignez de vos amis le secours dangereux. Qui voudrait vous servir vous trahirait peut-être. Ce séjour est sacré; puisse-t-il toujours l'être! Souhaitez-le et tremblez; vos périls sont accrus: Ce zèle impétueux qu'excitent vos vertus...
LE PRINCE.
Cessez; je sais le prix qu'il faut que j'en espère; Roxelane avec vous les vantait à mon père. Sortez.
OSMAN.
Vous avez lu, Nessir, obéissez.
SCÈNE III.
LE PRINCE, _seul_.
O ciel! que de malheurs à la fois annoncés! Zéangir écarté! le départ d'Azémire! Tout ce qui me confond, tout ce qui me déchire! Craignez de vos amis le secours dangereux!... Je lis avec horreur dans ce mystère affreux.
(_à Nessir._)
Si l'on s'armait pour moi, si l'on forçait l'enceinte... Tu frémis, je t'entends... D'où peut naître leur crainte? Leur crainte! on l'espérait: cet espoir odieux Le visir l'annonçait, le portait dans ses yeux. S'il ne s'en croyait sûr, eût-il osé m'instruire? Viendrait-il insulter l'héritier de l'empire? Comme il me regardait, incertain de mon sort, Mendier chaque mot qui me donnait la mort! Et j'ai dû le souffrir, l'insolent qui me brave! Le fils de Soliman bravé par un esclave! Cet affront, cette horreur manquaient à mon destin; Après ce coup affreux, le trépas... Mais enfin Qui peut les enhardir? quelle est leur espérance? Qu'on attaque l'enceinte? Et sur quelle apparence... Est-ce dans ce sérail que j'ai donc tant d'amis! Parmi ces cœurs rampans, à l'intérêt soumis, Qu'importent mes périls, mon sort, ma renommée? C'est le peuple qui plaint l'innocence opprimée. L'esclave du pouvoir ne tremble point pour moi: A Roxelane ici tout a vendu sa foi... Quel jour vient m'éclairer? Si c'était la sultane... Ce crime est en effet digne de Roxelane. Oui, tout est éclairci. Le trouble renaissant, Le peuple épouvanté, le soldat frémissant, C'est elle qui l'excite: elle effrayait mon père, Pour surprendre à sa main cet ordre sanguinaire. Les meurtriers sont prêts, par sa rage apostés; Des coups sont attendus; les momens sont comptés. Grand Dieu! si le malheur, si faible innocence Ont droit à ton secours non moins qu'à ta vengeance; Toi dont le bras prévient ou punit les forfaits, Au lieu de ton courroux signale tes bienfaits; Je t'en conjure, ô Dieu! par la voix gémissante Qu'élève à tes autels la douleur suppliante, Par mon respect constant pour ce père trompé, Qui périra du coup dont tu m'auras frappé, Par ces vœux qu'en mourant t'offrait pour moi ma mère; Je t'en conjure... au nom des vertus de mon frère. Calmons-nous, espérons: je respire; mes pleurs De mon cœur moins saisi soulagent les douleurs: Le ciel... Qu'ai-je entendu?...
(_Au bruit qu'on entend, les gardes tirent leurs coutelas. Nessir tire son poignard. Nessir écoute s'il entend un second bruit._)
Frappe, ta main chancelle; Frappe.
(_Le second bruit se fait entendre. Ceux des gardes qui sont à la droite du Prince, passent devant pour aller vers ta porte de la prison, et en passant forment un rideau, qui doit cacher absolument l'action de Nessir aux yeux du public._)
SCÈNE IV.
LE PRINCE, ZÉANGIR.
ZÉANGIR, _s'avançant jusque sur le devant du théâtre de l'autre côté_.
Viens, signalons notre foi, notre zèle; Courons vers le sultan; désarmons les soldats: Qu'il reconnaisse enfin...
(_En ce moment les gardes qui environnent le prince mourant_, _se rangent et se développent de manière à laisser voir le Prince à Zéangir et aux spectateurs._)
O ciel! que vois-je!... hélas! Mon frère! mon cher frère! ô crime! ô barbarie!
(_Aux gardes._)
Monstres! quel noir projet, quelle aveugle furie!...
(_Nessir lui montre l'ordre, sur lequel Zéangir jette les yeux._)
Qu'ai-je lu? qu'ai-je fait? malheureux! quoi! ma main... O mon frère! et c'est moi qui suis ton assassin! O sort! c'est Zéangir que tu fais parricide! Quel pouvoir formidable à nos destins préside? Ciel!
LE PRINCE.
De trop d'ennemis j'étais enveloppé; Ton frère à leurs fureurs n'aurait point échappé. Je plains le désespoir où ton âme est en proie. La mienne en ce malheur goûte au moins quelque joie. Je te revois encor: je ne l'espérais pas; Ta présence adoucit l'horreur de mon trépas.
ZÉANGIR.
Tu meurs! ah! c'en est fait!
SCÈNE V ET DERNIÈRE.
LE PRINCE, ZÉANGIR, SOLIMAN, ROXELANE.
SOLIMAN.
Tout me fuit, tout m'évite; Quelle morne terreur dans tous les yeux écrite! Que vois-je? se peut-il?... mon fils mourant, ô cieux!
ROXELANE.
Il n'est plus.
SOLIMAN.
Quoi! Nessir, quel bras audacieux?...
ZÉANGIR, _se relevant de dessus le corps de son frère_.
Pleurez sur l'attentat, pleurez sur le coupable. C'est Zéangir.
SOLIMAN.
O crime! ô jour épouvantable!
ROXELANE, _à part_.
Jour plus affreux pour moi!
SOLIMAN.
Cruel! qu'espérais-tu?
ZÉANGIR.
Prévenir vos dangers vous montrer sa vertu; Des soldats désarmés arrêter la licence.
SOLIMAN.
Hélas! dans leurs respects j'ai vu son innocence. Détrompé, plein de joie, en les trouvant soumis, Tout mon cœur s'écriait: Vous me rendez mon fils. Et pour des jours si chers quand je suis sans alarmes, Quand j'apporte en ces lieux ma tendresse et mes larmes.
ZÉANGIR, _hors de lui et s'adressant à Roxelane_.
C'est vous dont la fureur l'égorge par mon bras, Vous dont l'ambition jouit de son trépas, Qui, sur tant de vertus fermant les yeux d'un père, L'avez fait un moment injuste, sanguinaire.....
(_à Soliman._)
Pardonnez, je vous plains, je vous chéris.... hélas! Je connais votre cœur, vous n'y survivrez pas. C'est la dernière fois que le mien vous offense.
(_Regardant sa mère._)
Mon supplice finit, et le vôtre commence.
(_Il se tue sur le corps de son frère._)
SOLIMAN.
O comble des horreurs!
ROXELANE.
O transports inouïs!
SOLIMAN.
O père infortuné!
ROXELANE.
Malheureuse! mon fils, Lui pour qui j'ai tout fait! lui, depuis sa naissance, De mon ambition l'objet, la récompense! Lui qui punit sa mère en se donnant la mort, Par qui mon désespoir me tient lieu de remord! Pour lui j'ai tout séduit, ton visir, ton armée; Je t'effrayais du deuil de Byzance alarmée; De ton fils en secret j'excitais les soldats; Par cet ordre surpris tu signais son trépas; Je forçais sa prison, sa perte était certaine. L'amitié de mon fils a devancé ma haine. Un dieu vengeur par lui prévenant mon dessein.... Le Musulman le pense, et je le crois enfin, Qu'une fatalité terrible, irrévocable, Nous enchaîne à ses lois, de son joug nous accable, Qu'un Dieu, près de l'abîme où nous devons périr, Même en nous le montrant, nous force d'y courir! J'y tombe sans effroi, j'y brave sa colère, Le pouvoir d'un despote et les fureurs d'un père. Ma mort....
(_Elle fait un pas vers son fils._)
SOLIMAN.
Non, tu vivras pour pleurer tes forfaits. Monstre!... De ses transports prévenez les effets; Qu'on l'enchaîne en ces lieux, qu'on veille sur sa vie. Tu vivras dans les fers et dans l'ignominie; Aux plus vils des humains vil objet de mépris, Sons ces lambris affreux teints du sang de ton fils. Que cet horrible aspect te poursuive sans cesse; Que le ciel, prolongeant ton obscure vieillesse, T'abandonne au courroux de ces mânes sanglans; Que mon ombre bientôt redouble tes tourmens, Et puisse en inventer de qui la barbarie Égale mes malheurs, ma haine et ta furie.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
LA JEUNE INDIENNE,
COMÉDIE EN UN ACTE ET EN VERS.
PERSONNAGES.
BETTI. BELTON. MOWBRAI. MYLFORD. UN NOTAIRE. JOHN, laquais.
_La scène est à Charlestown, colonie anglaise de l'Amérique septentrionale._
LA JEUNE INDIENNE,
COMÉDIE.
SCÈNE PREMIÈRE.
BELTON, MYLFORD.
MYLFORD.
A Charlestown, enfin, vous voilà revenu: L'ami que je pleurais à mes vœux est rendu. Je vous vois, vous calmez ma juste impatience. Mais de ce morne accueil que faut-il que je pense? J'arrive au moment même. En entrant dans le port, J'apprends votre retour, j'accours avec transport; Je m'attends au bonheur de répandre ma joie Dans le sein d'un ami que le ciel me renvoie: Je vous trouve abattu, pénétré de douleur. Daignez me rassurer, ouvrez-moi votre cœur. Tout semble vous promettre un destin plus tranquille. De ces lieux à Boston le trajet est facile; D'un père, avant trois jours, vous comblerez les vœux...
BELTON.
Ah! j'ai fait son malheur! comment puis-je être heureux? La jeunesse d'un fils est le vrai bien d'un père. Je regrette mes jours perdus dans la misère, Ces jours si prodigués, dont un plus sage emploi Pouvait me rendre utile à ma famille, à moi. Dès long-temps, cher Mylford, une fougueuse ivresse, L'ardeur de voyager domina ma jeunesse. J'abandonnai mon père, et le ciel m'en punit. Dans un orage affreux notre vaisseau périt. Je fus porté mourant vers une île sauvage: Un vieillard et sa fille accourent au rivage. J'allais périr, hélas! sans eux, sans leur secours; Quels soins, quels tendres soins ils prirent de mes jours? Leur chasse me nourrit; leur force, leur adresse, Pourvut à mes besoins et soutint ma faiblesse. Voilà donc les mortels parmi nous avilis? J'avois passé quatre ans dans ce triste pays, Quand ce vieillard mourut. L'ennui, l'inquiétude, Mon père, mon état, ma longue solitude, Cet espoir si flatteur d'être utile à mon tour A celle dont les soins m'avaient sauvé le jour, Tout me rendit alors ma retraite importune: J'engageai ma compagne à tenter la fortune. Vous savez tout. Après mille périls divers, Nous fûmes à la fin rencontrés sur les mers, Par un de vos vaisseaux qui nous sauva la vie. Mais quels chagrins encore il faudra que j'essuie! Il faudra retourner vers un père indigné Contre un fils criminel et plus infortuné. Soutiendrai-je ses yeux en cet état funeste! Irai-je de sa vie empoisonner le reste? Prodigue de ses biens et même de ses jours, Puis-je encor justement prétendre à tes secours?
MYLFORD.
L'amour et l'amitié vont d'une ardeur commune D'un amant, d'un ami respecter la fortune.
BELTON.
L'amour?...
MYLFORD.
Oubliez-vous qu'Arabelle autrefois Fut promise à vos vœux? Eh! vous l'aimiez, je crois.
BELTON.
Personne sans l'aimer ne peut voir Arabelle: Mais quand Mowbrai formait cette union si belle, Quand cet aimable objet à mes vœux fut promis, De l'amour, je le sens, il n'était pas le prix. Votre oncle affermissait une amitié sincère Qui joignait ses destins aux destins de mon père; Mais croyez-vous encor qu'il voulût aujourd'hui, Après cinq ans passés....
MYLFORD.
Quoi! vous doutez de lui? Vous ignorez pour vous jusqu'où va sa tendresse? Vos malheurs vont hâter l'effet de sa promesse. Les charmes d'Arabelle augmentent chaque jour: Je lirai dans son cœur, il sera sans détour. Pour vous, voyez mon oncle; il est d'un caractère Excellent, sans façon, d'une vertu sévère. La secte dont il est tranche les complimens; Les Quakers, comme on sait, ne sont pas fort galans.
BELTON.
Eh? depuis si long-temps vous croyez qu'Arabelle...
MYLFORD.
Répondez-moi de vous, je réponds presque d'elle.
BELTON.
Revenez au plutôt: un cœur comme le mien Doit, vous n'en doutez pas, goûter votre entretien. Votre oncle m'est fort cher: je l'aime; mais son âge M'impose du respect, et m'interdit l'usage De ses épanchemens à l'amitié si doux; Mon cœur en a besoin, et les garde pour vous.
SCÈNE II.
BELTON, _seul_.
Je revois ce séjour! je vis parmi des hommes! Quel sort vais-je éprouver dans les lieux où nous sommes? Cet hymen d'Arabelle, autrefois projeté, Devient, dans ma disgrâce, une nécessité. Généreuse Betti, tes soins et ton courage Sauvent mes tristes jours, m'arrachent au naufrage: Je saisis le bonheur au fond de tes déserts, Et je trouve une amante au bout de l'univers. Pourquoi donc te ravir à ce climat sauvage? Etais-je malheureux? Ton cœur fut mon partage. O ciel! je possédais, dans ma félicité, Ce cœur tendre et sublime avec simplicité; Heureux et satisfaits du bonheur l'un et l'autre, Dans un affreux séjour quel destin fut le nôtre! Le mépris n'y suit point la triste pauvreté; Le mépris, ce tyran de la société, Cet horrible fléau, ce poids insupportable Dont l'homme accable l'homme et charge son semblable. Oui, Betti, je le sens, j'aurais bravé pour toi Les maux que ton amour a supportés pour moi. Mais je ne puis dompter l'horreur inconcevable... Ma faiblesse à Betti paraîtra pardonnable, Quand elle connaîtra nos usages, nos mœurs, Mon déplorable état, et nos communs malheurs.
SCÈNE III.
MOWBRAI, BELTON.
(_Belton lui fait une profonde révérence._)
MOWBRAI.
Laisse-là tes saluts, mon cher, couvre ta tête. Pour être un peu plus franc, sois un peu moins honnête. Je te l'ai déjà dit, et le dis de nouveau: Aime-moi, tu le dois; mais laisse ton chapeau. Mon ami, tes erreurs et ta folle jeunesse De ton malheureux père ont hâté la vieillesse. Ce père fut pour moi le meilleur des amis. Je te retrouve enfin, je lui rendrai son fils.
BELTON.
Mais, monsieur...
MOWBRAI.
Heum, monsieur! C'est Mowbrai qu'on me nomme.
BELTON.
Pensez-vous...
MOWBRAI.
Penses-tu... Je ne suis qu'un seul homme Et non deux; souviens-t-en, et parle au singulier.
BELTON.
Tu le veux: eh bien! soit. Je vais vous... tutoyer. Mon père est indulgent; mais ma trop longue absence A peut-être depuis lassé sa patience; Après tous les chagrins que j'ai pu lui donner, Le penses-tu? peut-il encor me pardonner?
MOWBRAI.
Tu ne sais ce que c'est que l'âme paternelle. Dès qu'un enfant revient se ranger sous notre aile, On n'examine plus s'il est coupable ou non; Et l'aveu de l'erreur est l'instant du pardon. Mais après ce qu'ici je consens à te dire, Si désormais encor un imprudent délire T'égarait, t'éloignait des routes du devoir, Si d'un pareil aveu tu t'osais prévaloir, Je te mépriserais sans retour; mais je pense Qu'après cinq ans entiers d'erreurs et d'imprudence, Le fils infortuné d'un ami généreux, Puisqu'il s'adresse à moi, veut être vertueux: Et pour me mettre en droit d'adoucir ta misère...
(_Ici Belton frémit._)
Ta misère... oui. Voyez un peu la belle affaire... Regardez comme il est confus, humilié, Pour ce mot de misère!... O ciel! quelle pitié! De ton père envers moi l'amitié peu commune Dernièrement encor a sauvé ma fortune. Je perdis deux vaisseaux, presqu'au port, sous mes yeux; On me crut sans ressource: un créancier fougueux, Afin de rassurer sa timide avarice, Veut que je fixe un terme, et que j'aille en justice, Par un serment coupable autant que solennel, Déshonorer pour lui le nom de l'Eternel. A l'Etre tout puissant faire une telle injure! J'allais m'exécuter, la faillite était sûre, Quand je reçus soudain ce billet. Lis.
BELTON _prend le billet et lit_:
«Monsieur...
MOWBRAI.
Ah! sans doute.
BELTON _continue_.
»Je viens d'apprendre le malheur »Qui vous met hors d'état de pouvoir faire face »A quelqu'arrangement. Je vous demande en grâce »D'accepter de ma part cinquante mille écus, »Que j'ai fort à propos nouvellement reçus. »Ignorez, s'il vous plaît, l'auteur de ce service. »Si la fortune un jour vous redevient propice, »Je les reclamerai. Conservez ce billet: »Il est votre quittance, et je suis satisfait.»
MOWBRAI, _reprenant le billet_.
Ton père de ce trait me parut seul capable. C'est en effet à lui que j'en suis redevable... Ne te voilà-t-il pas interdit, confondu! Mon fils, ne sois jamais surpris de la vertu. Te voilà maintenant en état de comprendre Quel intérêt sensible à tous deux je dois prendre: Mais n'attends pas de moi des protestations, Des élans d'amitié, des exclamations. Je suis tout uni, moi: sois donc de la famille; Dès ce jour mon neveu te présente à ma fille.
BELTON.
Votre... ta fille!...
MOWBRAI.
Eh! oui. Tu sembles t'étonner? A ton aise, s'entend, ne va pas te gêner.
BELTON.
Dès long-temps, en faveur d'une amitié fidèle, Ta bouche à mon amour promettait Arabelle. J'aspirais à ces nœuds; et cet espoir flatteur, Précieux à mon père, était cher à mon cœur. Mais je me rends justice, et j'ai trop lieu de craindre Que mes longues erreurs n'aient dû peut-être éteindre Cet espoir dont jadis mon cœur s'était flatté. Je sens que cet hymen, entre nous concerté, Serait le seul moyen de me rendre à mon père, Et de m'offrir à lui digne encor de lui plaire.
MOWBRAI.
Va, mon cœur est encor ce qu'il fut autrefois; Je chéris ton malheur, il ajoute à tes droits. Oui, tant de maux soufferts, fruits de ton imprudence, Doivent t'avoir donné vingt ans d'expérience. Belton, il faut du sort mettre à profit les coups; Oublier ses malheurs, c'est le plus grand de tous. Adieu... Bon! glisse donc le pied! la révérence!
(_A part._)
Il me fait enrager avec son élégance. Depuis trois jours entiers que nous l'avons ici, Il ne se forme pas, il est toujours poli.
(_Haut._)
La franchise, mon cher, voilà la politesse: Les bois t'en auraient dû donner de cette espèce.
(_Il veut sortir, et revient sur ses pas._)
A propos, j'oubliais... Quelle est donc cette enfant Que toute ma famille entoure en l'admirant? En habit de sauvage, en longue chevelure, Je viens de l'entrevoir... L'aimable créature!
BELTON.
C'est elle dont les soins et les heureux travaux Ont protégé mes jours, m'ont conduit sur les eaux; Elle était avec moi, lorsque ton capitaine, Nous voyant lutter seuls contre une mort certaine, Cingla soudain vers nous, et nous prit sur son bord.
MOWBRAI.
Ah! ce que tu m'en dis m'intéresse à son sort. Elle a des droits sacrés sur ta reconnaissance; Mais je te laisse. Adieu: la voici qui s'avance.
(_Il sort._)
BELTON, _seul_.
Hélas! puis-je à mon cœur dissimuler jamais Qu'il n'est qu'un seul moyen de payer ses bienfaits?
SCÈNE IV.
BETTI, BELTON.
BETTI.
Ah! je te trouve enfin. L'on m'assiége sans cesse. D'où vient qu'autour de moi tout le monde s'empresse? On me fait à la fois cinq ou six questions; J'écoute de mon mieux, à toutes je réponds; On rit avec excès. Que faut-il que j'en croie, Belton? Le rire ici marque toujours la joie...
BELTON.
Tu leur as fait plaisir...
BETTI.
Oh bien! si c'est ainsi, Tant mieux. Mais, toi, d'où vient ne ris-tu pas aussi? On te croirait fâché.
BELTON.
J'ai bien raison de l'être.
BETTI.
Quelle raison? Dis-moi, ne puis-je la connaître? Tu parais inquiet...
BELTON.
Je le suis... non pour moi.
BETTI.
Pour qui donc, mon ami?
BELTON.
Le dirai-je? pour toi! Je crains que dans ces lieux ton sort ne soit à plaindre.
BETTI.
Tu m'aimes, il suffit; que puis-je avoir à craindre?
BELTON.
Non, il ne suffit pas. Il faut, pour être heureux, Quelque chose de plus...
BETTI.
Que faut-il en ces lieux?
BELTON.
La richesse.
BETTI.
A parler tu m'instruisis sans cesse; Mais tu ne m'as pas dit ce qu'était la richesse.
BELTON.
Eh! peut-on se passer?...
BETTI.
Tu parles de l'amour... On ne s'aime donc pas dans ce triste séjour?
BELTON.
On s'aime; mais souvent l'amour laisse connaître Des besoins plus pressans...
BETTI.
Et que peuvent-ils être?
BELTON.
L'amour sans d'autres biens....
BETTI.
L'amour sans la gaîté Ne peut guère suffire à la félicité; Mais dans votre pays, ainsi que dans le nôtre, Ne peut-on à la fois conserver l'un et l'autre?
BELTON.
Il faut, pour bien jouir de l'un et l'autre don, Être riche.
BETTI.
Eh! dis-moi, suis-je riche, Belton?
BELTON.
Toi? non; tu n'as pas d'or.
BETTI.
Quoi! ce métal stérile Que j'ai vu...
BELTON.
Justement.
BETTI.
Il te fut inutile; Tu ne t'en servis pas pendant plus de quatre ans. Mais dans ce pays-ci tu connais bien des gens; Ils t'en donneront tous, s'il t'est si nécessaire; Ils ne voudront jamais laisser souffrir leur frère.
BELTON.
Écoute-moi, Betti, tu n'es plus dans les bois. Les hommes en ces lieux sont soumis à des lois; Le besoin les rapproche et les unit ensemble: Ces mortels opposés, que l'intérêt rassemble, Voudraient ne voir admis dans la société Que ceux dont les travaux en ont bien mérité.
BETTI.