Part 16
Mon fils, songes-tu dans quels lieux?... Encor si tu vivais dans ces climats heureux, Qui, grâce à d'autres mœurs, à des lois moins sévères, Peuvent offrir des rois que chérissent leurs frères; Où, près du maître assis, brillans de sa splendeur, Quelquefois partageant le poids de sa grandeur, Ils vont à des sujets placés loin de sa vue De leurs devoirs sacrés rappeler l'étendue; Et, marchant sur sa trace, aux conseils, aux combats, Recueillent les honneurs attachés à ses pas! Qu'à ce prix signalant l'amitié fraternelle, On mette son orgueil à s'immoler pour elle, Je conçois cet effort. Mais en ces lieux! mais toi!...
ZÉANGIR.
Il est fait pour mon âme, il est digne de moi. Est-ce donc un effort que de chérir son frère? Serait-ce une vertu quelque part étrangère? Ai-je dû m'en défendre? Et quel cœur endurci Ne l'eût aimé partout comme je l'aime ici? Partout il eût trouvé des cœurs aussi sensibles, Un père, hélas! plus doux... des destins moins terribles. Non, vous ne savez pas tout ce que je lui dois. Si mon nom près du sien s'est placé quelquefois, C'est lui qui vers l'honneur appelait ma jeunesse, Encourageait mes pas, soutenait ma faiblesse; Sa tendresse inquiète au milieu des combats, Prodigue de ses jours, m'arrachait au trépas; La gloire enfin, ce bien qu'avec excès on aime, Dont le cœur est avare envers l'amitié même, Lui semblait le trahir, et manquait à ses vœux, Si son éclat du moins ne nous couvrait tous deux. Cent fois...
ROXELANE.
Ah! c'en est trop: va, quoiqu'il ait pu faire, Tu peux tout acquitter par le sang de la mère.
ZÉANGIR.
O ciel!
ROXELANE.
Oui, par mon sang! lui seul doit expier Des affronts que jamais rien ne fait oublier. Sous les yeux de son fils, ma rivale en silence Vingt ans de ses appas a pleuré l'impuissance. Il l'a vue exhaler, dans ses derniers soupirs. L'amertume et le fiel de ses longs déplaisirs; Il revient poursuivi de cette affreuse image; Et, lorsque mon nom seul doit exciter sa rage, Il me voit, calme et fière, annonçant mon dessein, Lui montrer son forfait attesté par son seing. Dis-moi si, pour le trône élevé dès l'enfance, Le plus fier des humains oublîra cette offense.
ZÉANGIR.
Je vais vous étonner; le plus fier des humains Verrait, sans se venger, la vengeance en ses mains; Le plus fier des humains est encore le plus tendre... Je prévoyais qu'ici vous ne pourriez m'entendre; Mais, quoi que vous pensiez, je le connais trop bien...
ROXELANE.
Insensé!
ZÉANGIR.
Votre cœur ne peut juger le sien; Pardonnez. Mon respect frémit de ce langage; Mais vous concevez mal qu'on pardonne un outrage. Un autre l'a conçu. Je réponds de sa foi, Et vos jours sont sacrés pour lui comme pour moi; Il sait trop qu'à ce coup je ne pourrais survivre.
ROXELANE.
J'entends... pour prix des soins où l'amitié vous livre, Sa bonté souffrira que du plus beau destin Je coure dans l'opprobre ensevelir la fin; Et ramper, vile esclave, et rebut de sa haine, En ces lieux où vingt ans j'ai marché souveraine. Décidons notre sort, et daignez écouter Ce qu'un amour de mère avait su me dicter. De mon époux bientôt je vais pleurer la perte, Et de la gloire ici la barrière est ouverte: Soliman la cherchait; mais détestant Thamas, Malgré moi cette haine en détournait ses pas. Loin de porter ses coups à la Perse abattue, Dans ses vastes déserts sans fruit toujours vaincue, Il fallait s'appuyer des secours du Persan Contre les vrais rivaux de l'empire ottoman. L'hymen fait les traités; et la main d'Azémire Pourrait unir par vous et l'un et l'autre empire.
ZÉANGIR.
Par moi!
ROXELANE.
J'offre à vos vœux la gloire et le bonheur.
ZÉANGIR.
Le bonheur! désormais est-il fait pour mon cœur? Si vous saviez...
ROXELANE.
Mon fils: je sais tout.
ZÉANGIR.
Que dit-elle?
ROXELANE.
Vous l'aimez.
ZÉANGIR.
Je l'adore, et je fuis... Ah, cruelle! O ciel, dont la rigueur vend si cher les vertus, D'un cœur au désespoir n'exige rien de plus.
SCÈNE IX.
ROXELANE, _seule_.
Voilà donc de ce cœur quel est l'endroit sensible! Allons, frappons un coup plus sûr et plus terrible. Mon fils est amoureux, sans doute il est aimé; Intéressons l'objet dont il est enflammé. Pour être ambitieux, il porte un cœur trop tendre; Mais l'amour va parler, j'ose tout en attendre. Espérons. Qui pourrait triompher en un jour Des charmes de l'empire et de ceux de l'amour?
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
ZÉANGIR, AZÉMIRE.
AZÉMIRE.
Non, je n'ai point douté qu'un héroïque zèle Ne signalât toujours votre amitié fidèle; Je vous ai trop connu. Votre frère arrêté, Aujourd'hui, de vous seul attend la liberté. La sultane me quitte; et, dans sa violence.... Quel entretien fatal et quelle confidence! De ses desseins secrets complice malgré moi, Ainsi que ma douleur j'ai caché mon effroi. Je respire par vous; et, dans ma tendre estime, J'ose encore implorer un rival magnanime: Je tremble pour le prince; et mes vœux éperdus Lui cherchent un asile auprès de vos vertus.
ZÉANGIR.
J'ai subi comme vous cette épreuve cruelle, Je n'ai pu désarmer une main maternelle. Ma mère, en son erreur, se flatte qu'aujourd'hui Vos vœux, fixés pour moi, me parlent contre lui; Que le sang de Thamas doit détester mon frère. Ignorant mon malheur, elle croit, elle espère Que la séduction d'un amour mutuel M'intéresse par vous à son projet cruel: Il sera confondu. Déjà jusqu'à mon père Une lettre en secret a porté ma prière: On l'a vu s'attendrir; ses larmes ont coulé; C'est par son ordre ici que je suis appelé. J'obtiendrai qu'à ses yeux le prince reparaisse; Je saurai pour son fils réveiller sa tendresse. Songez, dans vos frayeurs, qu'il lui reste un appui; Et tant que je vivrai, ne craignez rien pour lui.
AZÉMIRE.
Je retiens les transports de ma reconnaissance, Mais, par pitié peut-être, on nous rend l'espérance: Pour mieux me rassurer, vous cachez vos terreurs; Vous détournez les yeux en essuyant mes pleurs. Que de périls pressans! le visir, votre mère Moi même, cette lettre et ce fatal mystère, Un sultan soupçonneux, l'ivresse des soldats, L'horreur de Soliman pour le nom de Thamas, Horreur toujours nouvelle et par le temps accrue, Que sans fruit la sultane a même combattue! Ah! si, dans les dangers qu'on redoute pour moi, Ceux du prince à mon cœur inspiraient moins d'effroi, Je vous dirais: Forcez son généreux silence, Dévoilez son secret, montrez son innocence: Heureuse si j'avais, en voulant le sauver, Et des périls plus grands, et la mort à braver!
ZÉANGIR.
Comme elle sait aimer! je vois toute ma perte. Pardonnez; ma blessure un instant s'est ouverte; Laissez-moi: loin de vous je suis plus généreux; Le sultan va paraître: on vient. Fuyez ces lieux.
SCÈNE II.
SOLIMAN, ZÉANGIR.
ZÉANGIR.
Souffrez qu'à vos genoux j'adore l'indulgence Qui rend à mes regards votre auguste présence, Et d'un ordre sévère adoucit la rigueur.
SOLIMAN.
Touché de tes vertus, satisfait de ton cœur, D'un sentiment plus doux je n'ai pu me défendre. Dans ces premiers momens, j'ai bien voulu t'entendre: Mais que vas-tu me dire en faveur d'un ingrat Dont ce jour a prouvé le rebelle attentat? De ce triste entretien quel fruit peux-tu prétendre? Et de ma complaisance, hélas! que dois-je attendre Hors la douceur de voir que le ciel aujourd'hui Me laisse au moins en toi plus qu'il ne m'ôte en lui?
ZÉANGIR.
Il n'est point prononcé, cet arrêt sanguinaire! Le prince a pour appui les bontés de son père. Vous l'aimâtes, seigneur; je vous ai vu cent fois Entendre avec transport et compter ses exploits, Des splendeurs de l'empire en tirer le présage, Et montrer ce modèle à mon jeune courage. Depuis plus de huit ans éloigné de ces lieux, On a de ses vertus détourné trop vos yeux.
SOLIMAN.
Quoi! quand toi-même as vu jusqu'où sa violence A fait de ses adieux éclater l'insolence!
ZÉANGIR.
Gardez de le juger sur un emportement, D'une âme au désespoir rapide égarement. Vous savez quel affront enflammait son courage. On excuse l'orgueil qui repousse un outrage.
SOLIMAN.
De l'orgueil devant moi! menacer à mes yeux! Dès long-temps...
ZÉANGIR.
Pardonnez, il était malheureux; Dans les rigueurs du sort son âme était plus fière: Tels sont tous les grands cœurs, tel doit être mon frère. Rendez-lui vos bontés, vous le verrez soumis, Embrasser vos genoux, vous rendre votre fils; J'en réponds.
SOLIMAN.
Eh! pourquoi réveiller ma tendresse, Quand je dois à mon cœur reprocher ma faiblesse, Quand un traître aujourd'hui sollicite Thamas, Quand son crime avéré?...
ZÉANGIR.
Seigneur, il ne l'est pas: Croyez-en l'amitié qui me parle et m'anime; De tels nœuds ne sont point resserrés par le crime. Quels que soient les garans qu'on ose vous donner, Croyez qu'il est des cœurs qu'on ne peut soupçonner. Eh! qui sait, si, fermant la bouche à l'innocence...
SOLIMAN.
Va, son forfait lui seul l'a réduit au silence. Eh! peut-il démentir ce camp, dont les clameurs Déposent contre lui pour ses accusateurs?
ZÉANGIR.
Oui, Souffrez seulement qu'il puisse se défendre. Daignez, daignez du moins le revoir et l'entendre.
SOLIMAN.
Que dis-tu! ciel! qui? lui! qu'il paraisse à mes yeux! Me voir encor braver par cet audacieux!
ZÉANGIR.
Eh quoi! votre vertu, seigneur, votre justice, De ses persécuteurs se montrerait complice! Vous avez entendu ses mortels ennemis, Et pourriez, sans l'entendre, immoler votre fils, L'héritier de l'empire! Ah! son père est trop juste. Où serait, pardonnez, cette clémence auguste, Qui dicta vos décrets, par qui vous effacez Nos plus fameux sultans, près de vous éclipsés?
SOLIMAN.
Eh! qui l'atteste mieux, dis-moi, cette clémence, Que les soins paternels qu'avait pris ma prudence D'étouffer mes soupçons, d'exiger qu'en ma main Fût remis du forfait le gage trop certain; D'ordonner que, présent, et prêt à les confondre, A ses accusateurs lui-même il pût répondre? Hélas! je m'en flattais; et lorsque ses soldats Menacent un sultan des derniers attentats, Qu'ils me bravent pour lui, réponds-moi, qui m'arrête? Quel autre dans leur camp n'eût fait voler sa tête? Et moi, loin de frapper, je tremble en ce moment Que leur zèle, poussé jusqu'au soulèvement, Malgré moi ne m'arrache un ordre nécessaire. Eh! qui sait, si tantôt, secondant ta prière, Ce reste de bonté, qui m'enchaîne le bras, N'a point porté vers toi mes regrets et mes pas; Si je n'ai point cherché, dans l'horreur qui m'accable, A pleurer avec toi le crime et le coupable? Hélas! il est trop vrai qu'au déclin de mes ans, Fuyant des yeux cruels, suspects, indifférens, Contraint de renfermer mon chagrin solitaire, J'ai chéri l'intérêt que tu prends à ton frère; Et qu'en te refusant, ma douleur aujourd'hui Goûte quelque plaisir à te parler de lui.
ZÉANGIR.
Vous l'aimez, votre cœur embrasse sa défense. Ah! si vos yeux trop tard voyaient son innocence; Si le sort vous condamne à cet affreux malheur, Avouez qu'en effet vous mourrez de douleur.
SOLIMAN.
Oui. Je mourrais, mon fils, sans toi, sans ta tendresse, Sans les vertus qu'en toi va chérir ma vieillesse. Je te rends grâce, ô ciel, qui, dans ta cruauté, Veux que mon malheur même adore ta bonté; Qui, dans l'un de mes fils, prenant une victime, De l'autre me fais voir la douleur magnanime, Oubliant les grandeurs dont il doit hériter, Pleurant au pied du trône et tremblant d'y monter!
ZÉANGIR.
Ah! si vous m'approuvez, si mon cœur peut vous plaire, Accordez-m'en le prix en me rendant mon frère. Ces sentimens qu'en moi vous daignez applaudir, Communs à vos deux fils, ont trop su les unir; Vous formâtes ces nœuds aux jours de mon enfance, Le temps les a serrés... c'était votre espérance... Ah! ne les brisez point. Songez quels ennemis Sa valeur a domptés, son bras vous a soumis. Quel triomphe pour eux! et bientôt quelle audace, Si leur haine apprenait le coup qui le menace! Quels vœux, s'ils contemplaient le bras levé sur lui! Et dans quel temps veut-on vous ravir cet appui? Voyez le Transilvain, le Hongrois, le Moldalve, Infecter à l'envi le Danube et la Drave. Rhodes n'est plus! D'où vient que ses fiers défenseurs, Sur le rocher de Malte insultent leurs vainqueurs? Et que sont devenus ces projets d'un grand homme, Quand vous deviez, seigneur, dans les remparts de Rome, Détruisant des chrétiens le culte florissant, Aux murs du Capitole arborer le croissant? Parlez, armez nos mains; et que notre jeunesse Fasse encor respecter cette auguste vieillesse. Vous, craint de l'univers, revoyez vos deux fils Vainqueurs, à vos genoux retomber plus soumis, Baiser avec respect cette main triomphante, Incliner devant vous leur tête obéissante, Et chargés d'une gloire offerte à vos vieux ans, De leurs doubles lauriers couvrir vos cheveux blancs. Vous vous troublez, je vois vos larmes se répandre.
SOLIMAN.
Je cède à ta douleur et si noble et si tendre. Ah! qu'il soit innocent, et mes vœux sont remplis..! Gardes, que devant moi on amène mon fils.
ZÉANGIR.
(_Aux gardes._)
Mon père... demeurez... Ah! souffrez que mon zèle Coure de vos bontés lui porter la nouvelle; Je reviens avec lui me jeter à vos pieds.
SCÈNE III.
SOLIMAN, _seul_.
O nature! ô plaisirs trop long-temps oubliés! O doux épanchemens qu'une contrainte austère A long-temps interdits aux tendresses d'un père! Vous rendez quelque calme à mes sens oppressés, Egalez vos douceurs à mes ennuis passés. Quoi donc! ai-je oublié dans quels lieux je respire? Et par qui mon aïeul, dépouillé de l'empire, Vit son fils?... Murs affreux! séjour des noirs soupçons, Ne me retracez plus vos sanglantes leçons. Mon fils est vertueux, ou du moins je l'espère. Mais si de ses soldats la fureur téméraire Malgré lui-même osait... triste sort des sultans Réduits à redouter leurs sujets, leurs enfans! Qui? moi! je souffrirai qu'arbitre de ma vie... Monarques des chrétiens, que je vous porte envie! Moins craints et plus chéris, vous êtes plus heureux. Vous voyez de vos lois vos peuples amoureux Joindre un plus doux hommage à leur obéissance; Ou, si quelque coupable a besoin d'indulgence, Vos cœurs à la pitié peuvent s'abandonner; Et, sans effroi du moins, vous pouvez pardonner.
SCÈNE IV.
SOLIMAN, LE PRINCE, ZÉANGIR.
SOLIMAN.
Vous me voyez encor, je vous fais cette grâce; Je veux bien oublier votre nouvelle audace. Sans ordre, sans aveu, traiter avec Thamas, Est un crime qui seul méritait le trépas. Offrir la paix! qui? vous! De quel droit? à quel titre? De ces grands intérêts qui vous a fait l'arbitre? Sachez, si votre main combattit pour l'état, Qu'un vainqueur n'est encor qu'un sujet, un soldat.
LE PRINCE.
Oui, j'ai tâché du moins, seigneur, de le paraître, Et mon sang prodigué...
SOLIMAN.
Vous serviez votre maître. Votre orgueil croirait-il faire ici mes destins? Soliman peut encor vaincre par d'autres mains. Un autre avec succès a marché sur ma trace, Et votre égal un jour...
LE PRINCE.
Mon frère! il me surpasse; Le ciel, qui pour moi seul garde sa cruauté, S'il vous laisse un tel fils, ne vous a rien ôté.
SOLIMAN.
Qu'entends-je? à la grandeur joint-on la perfidie?
ZÉANGIR.
En se montrant à vous, son cœur se justifie.
SOLIMAN.
Je le souhaite au moins. Mais n'apprendrai-je pas Le prix que pour la paix on demande à Thamas? Le perfide ennemi, dont le nom seul m'offense, Vous a-t-il contre moi promis son assistance?
LE PRINCE.
Juste ciel! ce soupçon me fait frémir d'horreur. Si le crime un moment fût entré dans mon cœur (Vous ne penserez pas que la mort m'intimide), Je vous dirais: Frappez, punissez un perfide... Mais je suis innocent, mais l'ombre d'un forfait...
SOLIMAN.
Eh bien! je veux vous croire, expliquez ce billet.
LE PRINCE, _après un moment de silence_.
Je frémis de l'aveu qu'il faut que je vous fasse; Mon respect s'y résout, sans espérer ma grâce: J'ai craint, je l'avoûrai, pour des jours précieux; J'ai craint, non le courroux d'un sultan généreux, Mais une main.... Seigneur, votre nom, votre gloire, Soixante ans de vertus chers à notre mémoire, Tout me répond des jours commis à votre foi, Et mes malheurs du moins n'accableront que moi.
SOLIMAN.
Et pour qui ces terreurs?
LE PRINCE.
Cet écrit, ce message, Que de la trahison vous avez cru l'ouvrage, C'est celui de l'amour; ordonnez mon trépas: Votre fils brûle ici pour le sang de Thamas.
SOLIMAN.
Pour le sang de Thamas!
LE PRINCE.
Oui, j'adore Azémire.
SOLIMAN.
Puis-je l'entendre, ô ciel! et qu'oses-tu me dire? Est-ce là le secret que j'avais attendu? Voilà donc le garant que m'offre ta vertu! Quoi! tu pars de ces lieux chargé de ma vengeance, Et de mon ennemi tu brigues l'alliance!
ZÉANGIR.
S'il mérite la mort, si votre haine...
SOLIMAN.
Eh bien?
ZÉANGIR.
L'amour est son seul crime, et ce crime est le mien. Vous voyez mon rival, mon rival que l'on aime; Ou prononcez sa grâce, ou m'immolez moi-même.
SOLIMAN.
Ciel! de mes ennemis suis-je donc entouré?
ZÉANGIR.
De deux fils vertueux vous êtes adoré.
SOLIMAN.
O surprise! ô douleur!
ZÉANGIR.
Qu'ordonnez vous?
LE PRINCE.
Mon père, Bien n'a pu m'abaisser jusques à la prière, Rien n'a pu me contraindre à ce cruel effort, Et je le fais enfin pour demander la mort. Ne punissez que moi.
ZÉANGIR.
C'est perdre l'un et l'autre.
LE PRINCE.
C'est votre unique espoir.
ZÉANGIR.
Sa mort serait la vôtre.
LE PRINCE.
C'est pour moi qu'il révèle un secret dangereux.
ZÉANGIR.
Pour vous fléchir ensemble, ou pour périr tous deux.
LE PRINCE.
Il m'immolait l'amour qui seul peut vous déplaire.
ZÉANGIR.
J'ai dû sauver des jours consacrés à son père.
SOLIMAN.
Mes enfans, suspendez ces généreux débats. O tendresse héroïque! admirables combats! Spectacle trop touchant offert à ma vieillesse! Mes yeux connaîtront-ils des larmes d'allégresse? Grand Dieu! me payez-vous de mes longues douleurs? De mes troubles mortels chassez-vous les horreurs? Non, je ne croirai point qu'un cœur si magnanime Parmi tant de vertus ait laissé place au crime. Dieu! vous m'épargnerez le malheur...
SCÈNE V.
Les Précédens, OSMAN.
OSMAN.
Paraissez: Le trône est en péril, vos jours sont menacés. Transfuges de leur camp, de nombreux janissaires, Des fureurs de l'armée insolens émissaires, Dans les murs de Byzance ont semé leur terreur; Séditieux sans chef, unis par la douleur, Ils marchent. Leur maintien, leur silence menace. En pâlissant de crainte, ils frémissent d'audace; Leur calme est effrayant; leurs yeux avec horreur Des remparts du sérail mesurent la hauteur. Déjà, devançant l'heure aux prières marquée, Les flots d'un peuple immense inondent la mosquée; Tandis que, dans le camp, un deuil séditieux D'un désespoir farouche épouvante les yeux, Que des plus forcénés l'emportement funeste Des drapeaux déchirés ensevelit le reste; Comme si leur courroux, en les foulant aux pieds, Venait d'anéantir leurs sermens oubliés. Montrez-vous, imposez à leur foule insolente.
SOLIMAN.
J'y cours; va, pour toi seul un père s'épouvante. Frémis de mon danger, frémis de leur fureur, Et surtout fais des vœux pour me revoir vainqueur.
LE PRINCE.
Je fais plus, sans frémir je deviens leur ôtage; J'aime à l'être, seigneur; je dois ce témoignage A de braves guerriers qu'on veut rendre suspects, Quand leur douleur soumise atteste leurs respects. Ah! s'il m'était permis, si ma vertu fidèle Pouvait, à vos côtés, désavouant leur zèle, Se montrer, leur apprendre, en signalant ma foi, Comment doit éclater l'amour qu'ils ont pour moi....
SOLIMAN, _moment de silence_.
Gardes, qu'il soit conduit dans l'enceinte sacrée. Des plus audacieux en tout temps révérée; Qu'au fidèle Nessir ce dépôt soit commis. Va, mon destin jamais ne dépendra d'un fils. Visir, à ses soldats, aux vainqueurs de l'Asie, Opposez vos guerriers, vainqueurs de la Hongrie; Qu'on soit prêt à marcher à mon commandement; Veillez sur le sérail.
SCÈNE VI.
ZÉANGIR, OSMAN.
ZÉANGIR.
Arrêtez un moment. C'est vous qui, de mon frère accusant l'innocence, Contre lui du sultan excitez la vengeance. Je lis dans votre cœur, et conçois vos desseins; Vous voulez par sa mort assurer mes destins, Et des piéges qu'ici l'amitié me présente Garantir par pitié ma jeunesse imprudente. Vous croyez que vos soins, en m'immolant ses jours, M'affligent un moment pour me servir toujours; Que, dans l'art de régner, sans doute moins novice, Je sentirai le prix d'un si rare service, Et que j'approuverai dans le fond de mon cœur Un crime malgré moi commis pour ma grandeur.
OSMAN.
Moi! seigneur, que mon âme à ce point abaissée...
ZÉANGIR.
Vous le nîriez en vain, telle est votre pensée. Vous attendez de moi le prix de son trépas, Et même en ce moment vous ne me croyez pas. Quoiqu'il en soit, visir, tâchez de me connaître: D'un écueil à mon tour je vous sauve peut-être; Ses dangers sont les miens, son sort sera mon sort, Et c'est moi qu'on trahit en conspirant sa mort. Vous-même, redoutez les fureurs de ma mère; Tremblez autant que moi pour les jours de mon frère; A ce péril nouveau c'est vous qui les livrez; Je vous en fais garant, et vous m'en répondrez.
OSMAN, _seul_.
Quel avenir, ô ciel! quel destin dois-je attendre!
SCÈNE III.
ROXELANE, OSMAN.
ROXELANE.
Viens; les momens sont chers: marchons.
OSMAN.
Daignez m'entendre.
ROXELANE.
Eh quoi?
OSMAN.
Dans cet instant Zéangir en courroux...
ROXELANE.
N'importe. Ciel! L'ingrat!... Frappons les derniers coups. Le sultan hors des murs va porter sa présence; Dans un projet hardi viens servir ma vengeance.
OSMAN.
Quel projet? ah! craignez...
ROXELANE.
Quand un sort rigoureux A voulu qu'un destin terrible, dangereux, Devînt en nos malheurs notre unique espérance, Il faut, pour l'assurer, consulter la prudence, Balancer les hazards, tout voir, tout prévenir; Et, si le sort nous trompe, Il faut savoir mourir.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
_Le théâtre représente l'intérieur de l'enceinte sacrée; Nessir et les Gardes au fond du théâtre; le Prince sur le devant, et assis au commencement du monologue._
SCÈNE PREMIÈRE.
LE PRINCE, _seul_.