Part 15
Arrête! Peux-tu bien me tenir ce langage? C'est un frère, un ami qui me fait cet outrage! Cruel! quand ton amour au mien veut s'immoler, Est-ce par ton malheur qu'il faut me consoler? Que tu craignes ma mort qui t'assure le trône, Cette vertu n'a rien dont la mienne s'étonne: Le ciel en te privant d'un ami couronné, Te ravirait bien plus qu'il ne t'aurait donné; Mais te voir à mes vœux sacrifier ta flâme, Sentir tous les combats qui déchirent ton âme, Et ne pouvoir t'offrir, pour prix de tes bienfaits, Que le seul désespoir de t'égaler jamais: Ce supplice est affreux, si tu peux me connaître.
ZÉANGIR.
Va, ce seul sentiment m'a tout payé peut-être. Mon frère, laisse-moi, dans mes vœux confondus, Laisse-moi ce bonheur que donnent les vertus; Il me coûte assez cher pour que j'ose y prétendre; Tu dois vivre et m'aimer; moi, vivre et te défendre. Tout l'ordonne, le ciel, la nature, l'honneur. Respecte cette loi qu'ils font tous à mon cœur, Je t'en conjure ici par un frère qui t'aime, Par toi, par tes malheurs... par ton amour lui-même.
(_à Azémire._)
Joignez-vous à mes vœux; c'est à vous de fléchir Un cœur aimé de vous, qui peut vouloir mourir.
LE PRINCE, _avec transport_.
C'en est fait, je me rends; ce cœur me justifie. Je vous aime encor plus que je ne hais la vie. Oui, dans les nœuds sacrés qui m'unissent à toi, Ton triomphe est le mien, tes vertus sont à moi. Va; ne crains point, ami, que ma fierté gémisse, Ni qu'opprimé du poids d'un si grand sacrifice, Mon cœur de tes bienfaits puisse être humilié; Et connaît-on l'orgueil auprès de l'amitié!
SCÈNE IV.
LE PRINCE, ZÉANGIR, AZÉMIRE, ACHMET.
ACHMET.
Pardonnez si déjà mon zèle en diligence A vos épanchemens vient mêler ma présence: Mais d'un subit effroi le palais est troublé. Déjà, près du sultan le visir appelé,
(_au Prince._)
Prodigue contre vous les conseils de la haine. La moitié du sérail, que sa voix seule entraîne, Séduite dès long-temps, s'intéresse pour lui; Même on dit qu'en secret un plus puissant appui... Pardonnez... Dans vos cœurs mes regards ont dû lire; Mais une mère... hélas! je crains...
LE PRINCE.
Qu'oses-tu dire?
ZÉANGIR, _transporté_.
Achève.
ACHMET.
Eh bien! l'on dit qu'invisible à regret, Sa main conduit les coups qu'on prépare en secret: On redoute un courroux qu'elle force au silence; On craint son artifice, on craint sa violence; Mais un bruit dont surtout mon cœur est consterné... Le sultan veut la voir, et l'ordre en est donné.
AZÉMIRE.
Ciel!
ACHMET.
On tremble, on attend cette grande entrevue; On parle d'une lettre au sultan inconnue.
LE PRINCE.
(_à Zéangir._)
Dieu! mon sort voudrait-il?... Tu sauras tout...
ACHMET.
Seigneur, Contre un juste courroux défendez votre cœur. Vous ignorez quel ordre et quel projet sinistre Mena dans votre camp un odieux ministre. Le visir (je voudrais en vain vous le cacher) Aux bras de vos soldats devait vous arracher.
LE PRINCE.
Que dis-tu?
ACHMET.
Le péril arrêta son audace. Cher prince, devant vous si mes pleurs trouvent grâce, Si mes vœux, si mes soins méritent quelque prix, Si d'un vieillard tremblant vous souffrez les avis, Modérez vos transports; et, loin d'aigrir un père, Réveillez dans son cœur sa tendresse première; Il aima votre enfance, il aime vos vertus. Vous pourriez... Pardonnez. Je n'ose en dire plus. A de plus chers conseils mon cœur vous abandonne, Et vole à d'autres soins que mon zèle m'ordonne.
SCÈNE V.
ZÉANGIR, LE PRINCE, AZÉMIRE.
ZÉANGIR.
Quel est donc le péril dont je t'ai vu frémir? Cette lettre fatale... Ami, daigne éclaircir...
LE PRINCE.
J'accroîtrai tes douleurs.
ZÉANGIR.
Parle.
LE PRINCE.
Avant que mon père Demandât la princesse en mes mains prisonnière, Thamas secrètement députa près de moi, Et pour briser ses fers et pour tenter ma foi. Ami, tu me connais; et mon devoir t'annonce, Malgré mes vœux naissans, quelle fut ma réponse; Mais lorsque, chaque jour, ses vertus, ses attraits... Je t'arrache le cœur...
ZÉANGIR.
Non, mon cœur est en paix. Poursuis.
LE PRINCE.
O ciel!... Eh bien! brûlant d'amour pour elle, Et depuis, accablé d'une absence cruelle, Je crus que je pouvais, sans blesser mon devoir, De la paix à Thamas présenter quelque espoir, Et demander, pour prix d'une heureuse entremise Que la main de sa fille à ma foi fût promise. Nadir, de mes desseins fidèle confident, Autorisé d'un mot, partit secrètement; J'attendais son retour. J'apprends qu'en Assyrie Attaqué, défendant mon secret et sa vie, Accablé sous le nombre, il avait succombé.
ZÉANGIR.
Je vois dans quelles mains ce billet est tombé. Je vois ce que prépare une haine inhumaine: Cette lettre aujourd'hui vient d'enhardir sa haine. Hélas! de toi bientôt dépendront ses destins, Bientôt son empereur...
LE PRINCE.
Que dis-tu? Quoi! tu crains...
ZÉANGIR.
Non, mon âme à ta foi ne fait point cette offense, Sans crainte pour ses jours, je vole à ta défense. Je vois quels coups bientôt doivent m'être portés: Il en est un surtout... J'en frémis... Écoutez. Je jure ici par vous que, dans cette journée, Si je pouvais surprendre en mon âme indignée, Quelque désir jaloux, quelque perfide espoir, Capable un seul moment d'ébranler mon devoir, Dans ce cœur avili... Non, il n'est pas possible... Le ciel me soutiendra dans cet instant terrible, Et satisfait d'un cœur trop long-temps combattu, De l'affront d'un remords sauvera ma vertu.
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOLIMAN, ROXELANE.
SOLIMAN.
Prenez place, madame; il faut que, dans ce jour, Votre âme à mes regards se montre sans détour: Le prince dans ces lieux vient enfin de se rendre.
ROXELANE.
Les cris de ses soldats viennent de me l'apprendre.
SOLIMAN.
J'entrevois par ce mot vos secrets sentimens; Vous jugerez des miens: daignez quelques momens Vous imposer la loi de m'entendre en silence. Mon fils a mérité ma juste défiance; Et son retour, d'ailleurs fait pour me désarmer, Avec quelque raison peut encor m'alarmer. Sans doute je suis loin de lui chercher des crimes; Mais il faut éclaircir des soupçons légitimes. Vos yeux, si du visir j'explique les discours, Ont surpris des secrets d'où dépendent mes jours. Je n'examine point si, pour mieux me confondre, De concert avec lui... vous pourrez me répondre. Hélas! il est affreux de soupçonner la foi Des cœurs que l'on chérit et qu'on croyait à soi; Mais au bord du tombeau telle est ma destinée. Par d'autres intérêts maintenant gouvernée, Aux soins de l'avenir vous croyez vous devoir; Je conçois vos raisons, vos craintes, votre espoir; Et, malgré mes vieux ans, ma tendresse constante A vos destins futurs n'est point indifférente. Mais vous n'espérez point que, pour votre repos, Je répande le sang d'un fils et d'un héros. Son juge, en ce moment, se souvient qu'il est père. Je ne veux écouter ni soupçons ni colère. Ce sérail, qui, jadis, sous de cruels sultans, Craignait de leurs fureurs les caprices sanglans, A connu, dans le cours d'un règne plus propice, Quelquefois ma clémence, et toujours ma justice. Juste envers mes sujets, juste envers mes enfans, Un jour ne perdra point l'honneur de quarante ans. Après un tel aveu, parlez, je vous écoute; Mais que la vérité s'offre sans aucun doute. Je dois, s'il faut porter un jugement cruel, En répondre à l'état, à l'avenir, au ciel.
ROXELANE.
Seigneur, d'étonnement je demeure frappée. De vous, de votre fils en secret occupée J'ai dû, sans m'expliquer sur ce grand intérêt, Muette avec l'empire, attendre son arrêt. Mais, puisque le premier vous quittez la contrainte D'un silence affecté, trop semblable à la feinte, De mon âme à vos yeux j'ouvrirai les replis: Je déteste le prince et j'adore mon fils; Ainsi que vous, du moins, je parle avec franchise; Et, loin qu'avec effort ma haine se déguise, J'ose entreprendre ici de la justifier, Vous invitant vous-même à vous en défier. Je ne vous cache point (qu'est-il besoin de feindre?) Que prompte en ce péril à tout voir, à tout craindre, J'ai d'un visir fidèle emprunté les avis, Et moi-même éclairé les pas de votre fils. Tout fondait mes soupçons; un père les partage. Eh! qui donc, en effet, pourrait voir sans ombrage Un jeune ambitieux qui, d'orgueil enivré, Des cœurs qu'il a séduits, disposant à son gré, A vous intimider semble mettre sa gloire, Et croit tenir ce droit des mains de la victoire? Qui, mandé par son maître, a, jusques à ce jour, Fait douter de sa foi, douter de son retour, Et du grand Soliman a réduit la puissance, A craindre, je l'ai vu, sa désobéissance? Qui, j'ose l'attester, et mes garans sont prêts, Achète ici les yeux ouverts sur vos secrets, Parle, agit en sultan; et, si l'on veut l'entendre, Et la guerre et la paix de lui seul vont dépendre. Oui, seigneur, oui, vous dis-je, et peut-être aujourd'hui Vous en aurez la preuve et la tiendrez de lui.
SOLIMAN.
Ciel!
ROXELANE.
D'un fils, d'un sujet est-ce donc la conduite? Et depuis quand, seigneur, n'en craint-on plus la suite? Est-ce dans ce séjour?... vainement sous vos lois, La clémence en ces lieux fit entendre sa voix; Une autre voix peut-être y parle plus haut qu'elle, La voix de ces sultans qu'une main criminelle, Sanglans, a renversés aux genoux de leurs fils; La voix des fils encor qui, près du trône assis, N'ont point devant ce trône assez courbé la tête. Il le sait: d'où vient donc que nul frein ne l'arrête? Sans doute mieux qu'un autre il connaît son pouvoir; De l'empire, en effet, il est l'unique espoir. Eh! qui d'un peuple ingrat n'a vu cent fois l'ivresse Oser à vos vieux ans égaler sa jeunesse, Et d'un héros, l'honneur des sultans, des guerriers, Devant un fier soldat abaisser les lauriers? Qui peut vous rassurer contre tant d'insolence? Est-ce un camp qui frémit aux portes de Byzance? Un peuple de mutins, d'esclaves factieux, De leur maître indigné tyrans capricieux? Ah! seigneur, est-ce ainsi (je vous cite à vous-même) Que, rassurant Sélim, dans un péril extrême, Vous vîntes dans ses mains ici vous déposer, Quand ces mêmes soldats, ardens à tout oser, Pour vous, malgré vous seul, pleins d'un zèle unanime, Rebelles, prononçaient votre nom dans leur crime? On vous vit accourir, seul, désarmé, soumis, Plein d'un noble courroux contre ses ennemis, Et tombant à ses pieds, ôtage volontaire, Echapper au malheur de détrôner un père. Tel était le devoir d'un fils plus soupçonné, Et votre exemple au moins l'a déjà condamné.
SOLIMAN.
Ce qu'a fait Soliman, Soliman dut le faire. Celui qui fut bon fils doit être aussi bon père, Et quand vous rappelez ces preuves de ma foi, Votre voix m'avertit d'être digne de moi. Des revers des sultans vous me tracez l'image: Je reconnais vos soins, madame; et je présage Que, grâce aux miens peut être, un sort moins rigoureux Ecartera mon nom de ces noms malheureux. Trop d'autres, négligeant le devoir qui m'arrête, A des fils soupçonnés ont demandé leur tête. Oui: mais n'ont-ils jamais, après ces rudes coups, Détesté les transports d'un aveugle courroux? Hélas! si ce moment doit m'offrir un coupable, Peut-être que mon sort est assez déplorable. Serais-je donc rangé parmi ces souverains Qu'on a vus, de leurs fils juges trop inhumains, Réduits à s'imposer ce fatal sacrifice? Malheureux qu'on veut plaindre et qui faut qu'on haïsse! Quelqu'éclat dont leur régne ait ébloui les yeux, De ces grands châtimens le souvenir affreux, Eternisant l'effroi qu'imprime leur mémoire, Mêle un sombre nuage aux rayons de leur gloire. Le nom de Soliman, madame, a mérité De parvenir sans tache à la postérité. Dans mon cœur vainement votre cruelle adresse Cherche d'un vil dépit la vulgaire faiblesse, Et voudrait par la haine irriter mes soupçons; J'écarte ici la haine et pèse les raisons. L'intérêt de mon sang me dit, pour le défendre, Qu'un coupable en ces lieux eût tremblé de se rendre; Qu'adoré des soldats.... Je l'étais comme lui.
ROXELANE.
Comme lui, des Persans imploriez-vous l'appui?
SOLIMAN.
Des Persans... Lui! grands dieux!... je retiens ma colère... Ce n'est pas vous ici que doit en croire un père. Que des garans certains à mes yeux présentés, Que la preuve à l'instant....
ROXELANE.
Je le veux.
SOLIMAN, _se levant_.
Arrêtez. Je redoute un courroux trop facile à surprendre. Son maître en vain frémit, son juge doit l'entendre. Que mon fils soit présent... Faites venir mon fils.
(_Roxelane se lève, le visir paraît._)
Que veut-on?
SCÈNE II.
SOLIMAN, ROXELANE, OSMAN.
OSMAN.
J'attendais le moment d'être admis. Seigneur, je viens chercher des ordres nécessaires. Ali, ce brave Ali, ce chef des janissaires, Qui, même sous Sélim, s'est illustré jadis, Et, malgré son grand âge, a suivi votre fils, Se flatte qu'à vos pieds vous daignerez l'admettre; Il apporte un secret qu'il a craint de commettre: Le salut de l'empire, a-t-il dit, en dépend, Et des moindres délais il me rendait garant. Je crus que son grand nom, ses exploits...
SOLIMAN.
Qu'il paraisse.
ROXELANE, _à part_.
Que veut-il?
SOLIMAN, _lui faisant signe de sortir_.
Vous savez quelle est votre promesse.
ROXELANE.
Je ne reparaîtrai que la preuve à la main.
SCÈNE III.
SOLIMAN, OSMAN, ALI.
SOLIMAN.
Quel soin pressant t'amène, et quel est ton dessein? Veux-tu qu'il se retire?
ALI.
Il le faudrait peut-être. Mais je viens contre lui m'adresser à son maître; Qu'il demeure, il le peut. Sultan, tu ne crois pas Que j'eusse d'un rebelle accompagné les pas. Ton fils, ainsi que moi, vit et mourra fidèle. J'ai su calmer des siens et la fougue et le zèle; Ils te révèrent tous. Mais on craint les complots Que la haine en ces lieux trame contre un héros. «Ah! du moins, disaient-ils, dans leur secret murmure Ah! si la vérité confondait l'imposture! Si, détrompant un maître et cherchant ses regards Elle osait pénétrer ces terribles remparts! Mais la mort punirait un zèle téméraire.» On peut près du cercueil hasarder de déplaire. Sultan, d'un vieux guerrier ces restes languissans, Ce sang, dans les combats prodigué soixante ans, Exposés pour ton fils que tout l'empire adore, S'ils sauvaient un héros te serviraient encore, De notre amour pour lui ne prends aucuns soupçons; C'est le grand Soliman qu'en lui nous chérissons; Il nous rend tes vertus, et tu permets qu'on l'aime. Mais crains ses ennemis, crains ton pouvoir suprême, Crains d'éternels regrets, et surtout un remords. J'ai rempli mon devoir: ordonnes-tu ma mort?
SOLIMAN.
J'estime ce courage et ce zèle sincère; Je permets à tes yeux de lire au cœur d'un père. Ne crains point un courroux imprudent ni cruel. J'aime un fils innocent, je le hais criminel: Ne crains pour lui que lui. L'audace et l'artifice En moi de leurs fureurs n'auront point un complice. Contiens dans son devoir le soldat turbulent; Leur idole répond d'un caprice insolent. Sans dicter mon arrêt, qu'on l'attende en silence. Tu peux de ce séjour sortir en assurance: Va, les cœurs généreux ne craignent rien de moi.
ALI.
Sur le sort de ton fils je suis donc sans effroi.
SCÈNE IV.
SOLIMAN, LE PRINCE.
SOLIMAN.
Approchez: à mon ordre on daigne enfin se rendre. J'ai cru qu'avant ce jour je pouvais vous attendre.
LE PRINCE.
Un devoir douloureux a retenu mes pas; Une mère, seigneur, expirante en mes bras...
SOLIMAN.
Elle n'est plus!.... Je dois des regrets à sa cendre.
LE PRINCE.
Occupée, en mourant, d'un souvenir trop tendre...
SOLIMAN.
C'est assez. Plût au ciel qu'à de justes raisons Je pusse voir encor céder d'autres soupçons, Sans que de vos soldats l'audace et l'insolence Vinssent d'un fils suspect attester l'innocence!
LE PRINCE.
Ne me reprochez point leurs transports effrénés, Qu'en ces lieux ma présence a déjà condamnés. Ah! seigneur, si pour moi l'excès de leur tendresse Jusqu'à l'emportement a poussé leur ivresse, Daignez ne l'imputer, hélas! qu'à mon malheur: C'est mon funeste sort qui parle en ma faveur. Privé de vos bontés où je pouvais prétendre, J'inspire une pitié plus pressante et plus tendre.
SOLIMAN.
Peut-être il vaudrait mieux leur en inspirer moins: Peut-être qu'un sujet devait borner ses soins A savoir obéir, à faire aimer sa gloire, A servir sans orgueil, à ne point laisser croire Que ses desseins secrets, de la Perse approuvés...
LE PRINCE.
Oh ciel! le croyez vous!
SOLIMAN.
Non, puisque vous vivez.
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENS, ROXELANE
ROXELANE, _à Soliman_.
Sultan, vous pourrez voir ma promesse accomplie.
_Au Prince._
Prince, un destin cruel m'a fait votre ennemie; Mais cette haine, au moins, en s'attaquant à vous, Dans la nuit du secret ne cache point ses coups: Vous êtes accusé, vous pourrez vous défendre.
LE PRINCE.
A ce trait généreux j'avais droit de m'attendre.
SOLIMAN, _prenant la lettre_.
«A vos desirs on refusa la paix: Un heureux changement vous permet d'y prétendre Victorieux par moi, peut être à mes souhaits Le Sultan voudra condescendre. Les raisons de cette offre et le prix que j'y mets, Je les tairai; Nadir doit seul vous les apprendre.» Que vois-je? avoûrez-vous cette lettre, ce seing?
LE PRINCE.
Oui; ce billet, seigneur, fut tracé de ma main.
SOLIMAN.
Holà! gardes.
LE PRINCE.
Je dois vous paraître coupable, Je le sais. Cependant, si le sort qui m'accable Souffrait que votre fils pût se justifier, Si mon cœur à vos yeux se montrait tout entier...
ROXELANE.
(_Au Prince_). (_Au Sultan_). (_Au Prince_).
Il le faut... Permettez... Vous n'avez rien à craindre; Parlez, Nadir n'est plus, et vous pouvez tout feindre.
LE PRINCE.
Barbare! à cet opprobre étais-je réservé? Par pitié, si mon crime à vos yeux est prouvé, D'un père, d'un sultan déployez la puissance; Par mille affreux tourmens éprouvez ma constance: Je puis chérir des coups que vous aurez portés; Mais ne me livrez point à tant d'indignités. Votre gloire l'exige, et votre fils peut croire...
SOLIMAN.
Perfide! il te sied bien d'intéresser ma gloire! Toi qui veux la flétrir, toi, l'ami des Persans! Toi qui, devant leur maître, avilis mes vieux ans! Qui, sachant contre lui quelle fureur m'anime...
LE PRINCE.
Ah! croyez que son nom fait seul mon plus grand crime; Que, sans ce fier courroux, J'aurais pu... Non, jamais.
(_Montrant Roxelane_).
J'ai mérité la mort, et voilà mes forfaits. Cette lettre en vos mains, seigneur, m'accusait-elle, Quand d'avance par vous traité comme un rebelle, L'ordre de m'arrêter dans mon camp?
SOLIMAN.
Justes cieux! Tu savais... Je vois tout. D'un écrit odieux Ta bouche en ce moment m'éclaircit le mystère; Il demande à Thamas des secours contre un père.
LE PRINCE.
Quoi! ce secret fatal qu'à l'instant dans ces lieux...
SOLIMAN.
Traître! c'en est assez. Qu'on l'ôte de mes yeux.
SCÈNE VI.
LES PRÉCÉDENS, ZÉANGIR.
LE PRINCE, _voyant Zéangir_.
Ciel!
ZÉANGIR.
(_à part._)
Mon père, daignez... O mère trop cruelle!
SOLIMAN.
Quoi! sans être appelé?
ROXELANE.
Quelle audace nouvelle!
SOLIMAN.
Qu'on m'en réponde, allez.
ZÉANGIR.
Suspendez un moment.
LE PRINCE.
Ah! qu'il suffise au moins à cet embrassement. Va, de ton amitié cette preuve dernière A trop bien démenti les fureurs de ta mère; Elle surpasse tout, sa rage et mes malheurs, Et la haine qu'on doit à ses persécuteurs.
(_Il sort_).
SCÈNE VII.
SOLIMAN, ROXELANE, ZÉANGIR.
SOLIMAN.
Quel orgueil!
ZÉANGIR.
Ah! craignez que dans votre vengeance...
SOLIMAN.
Je veux bien de ce zèle excuser l'imprudence; Et j'aimerais, mon fils, à vous voir généreux, Si le crime du moins pouvait être douteux: Mais ne me parlez point en faveur d'un perfide Qui peut-être déjà médite un parricide.
(_à Roxelane._)
J'excuse votre haine, et je vais de ce pas Prévenir les effets de ses noirs attentats.
SCÈNE VIII.
ROXELANE, ZÉANGIR.
ZÉANGIR.
Quoi! déjà votre haine a frappé sa victime! Un père en un moment la trouve légitime!
ROXELANE.
Pour convaincre un coupable, il ne faut qu'un instant.
ZÉANGIR.
Si vous n'aviez un fils, il serait innocent.
ROXELANE.
Le ciel me l'a donné, peut-être en sa colère.
ZÉANGIR.
Le ciel vous l'a donné... pour attendrir sa mère. Je veux croire et je crois que, prête à l'opprimer, Contre un coupable ici vous pensez vous armer; Et l'amour maternel que dans vous je révère (Car je combats des vœux dont la source m'est chère), Abusant vos esprits sur moi seul arrêtés, Vous persuade encor ce que vous souhaitez; Mais cet amour vous trompe, et peut être funeste.
ROXELANE.
Dieu! quel aveuglement! le crime est manifeste, Son père en a tenu le gage de sa main.
ZÉANGIR, _à part_.
Que ne puis-je parler?
ROXELANE.
Vous frémissez en vain. Abandonnez un traître à son sort déplorable. Vous l'aimiez vertueux, oubliez-le coupable. Ou, si votre amitié lui donne quelques pleurs, Voyez du moins, voyez, à travers vos douleurs, Quel brillant avenir le destin vous présente; Cet éclat des sultans, cette pompe imposante, L'univers de vos lois docile adorateur, Et la gloire plus belle encor que la grandeur, La gloire que vos vœux...
ZÉANGIR.
Sans doute elle m'anime.
ROXELANE.
Un trône ici la donne.
ZÉANGIR.
Un trône acquis sans crime.
ROXELANE.
Quel crime commets-tu?
ZÉANGIR.
Ceux qu'on commet pour moi.
ROXELANE.
Des attentats d'autrui je profite pour toi.
ZÉANGIR.
Vous le croyez coupable, et c'est là votre excuse. Mais moi qui vois son cœur, mais moi que rien n'abuse...
ROXELANE.
Tu pleureras un jour quand l'absolu pouvoir...
ZÉANGIR.
A-t-on jamais pleuré d'avoir fait son devoir?
ROXELANE.
J'ai pitié, mon cher fils, d'un tel excès d'ivresse; Je vois avec quel art, séduisant ta jeunesse, Il a su, plus prudent, par cette illusion, T'écartant du sentier de son ambition...
ZÉANGIR.
Quoi! vous doutez...
ROXELANE.
Eh bien, je veux le croire, il t'aime; Ainsi que toi, mon fils, il se trompe lui-même. Vous ignorez tous deux, dans votre aveugle erreur, Et le cœur des humains et votre propre cœur. Mais le temps, d'autres vœux, l'orgueil de la puissance, Du monarque au sujet cet intervalle immense, Tout va briser bientôt un nœud mal affermi, Et sur le trône un jour tu verras...
ZÉANGIR.
Un ami.
ROXELANE.
L'ami d'un maître! ô ciel! ah! quitte un vain prestige.
ZÉANGIR.
Jamais.
ROXELANE.
Les Ottomans ont-ils vu ce prodige?
ZÉANGIR.
Ils le verront.
ROXELANE.