Part 14
Et voilà de quels soins votre cœur est troublé! De nos grands intérêts quand mon âme est remplie! Quand vous devez régler le sort de notre vie!
ZÉANGIR.
Moi!
ROXELANE, _à part_.
Vous... Ciel, qu'il est loin de concevoir mes vœux!
(_Haut_).
Ceux dont ici pour vous le zèle outre les yeux Vous tracent vers le trône un chemin légitime.
ZÉANGIR.
Le trône est à mon frère: y penser est un crime.
ROXELANE.
Il est vrai qu'en effet, s'il eût persévéré, S'il eût vaincu l'orgueil dont il est dévoré, S'il n'eût trahi l'état, vous n'y pouviez prétendre.
ZÉANGIR.
Qui? lui! trahir l'état! ô ciel! puis-je l'entendre? Croyez qu'en cet instant, pour dompter mon courroux, J'ai besoin du respect que mon cœur a pour vous. Qui venais-je implorer! quel appui pour mon frère!
ROXELANE.
Eh bien! préparez-vous à braver votre père; Prouvez-lui que ce fils, noirci, calomnié, D'aucun traité secret à Thamas n'est lié; Que, depuis son rappel, ses délais qu'on redoute, Sur lui, sur ses desseins, ne laissent aucun doute. Mais tremblez que son père aujourd'hui, dans ces lieux, N'ait de la trahison la preuve sous ses yeux.
ZÉANGIR.
Quoi!... Non, je ne crains rien, rien que la calomnie. Rougissez du soupçon qui veut flétrir sa vie: Il est indigne, affreux.
ROXELANE.
Modérez-vous, mon fils. Eh bien! nous pourrons voir nos doutes éclaircis. Cependant vous deviez, s'il faut ici le dire, Excuser une erreur qui vous donne un empire. Vous le sacrifiez; quel repentir un jour!
ZÉANGIR.
Moi! jamais.
ROXELANE.
Prévenez ce funeste retour. Quel fruit de mes travaux! Quel indigne salaire! Savez-vous pour son fils ce qu'a fait votre mère? Savez-vous quels degrés, préparant ma grandeur, D'avance, par mes soins, fondaient votre bonheur? Née, on vous l'a pu dire, au sein de l'Italie, Surprise sur les mers qui baignent ma patrie, Esclave, je parus aux yeux de Soliman; Je lui plus; il pensa qu'éprise d'un sultan, M'honorant d'un caprice, heureuse de ma honte, Je briguerais moi-même une défaite prompte. Qu'il se vit détrompé! ma main, ma propre main, Prévenant mon outrage, allait percer mon sein; Il pâlit à mes pieds, il connut sa maîtresse. Ma fierté, son estime accrurent sa tendresse; Je sus m'en prévaloir: une orgueilleuse loi Défendait que l'hymen assujéttît sa foi; Cette loi fut proscrite; et la terre étonnée Vit un sultan soumis au joug de l'hyménée. Je goûtai, je l'avoue, un instant de bonheur; Mais bientôt, mon cher fils, lasse de ma grandeur, Une langueur secrète empoisonna ma vie; Je te reçus du ciel, mon âme fut remplie. Ce nouvel intérêt, si tendre, si pressant, Répandit sur mes jours un charme renaissant; J'aimai plus que jamais ma nouvelle patrie; La gloire vint parler à mon âme agrandie; J'enflammai d'un époux l'heureuse ambition; Près de son nom peut-être on placera mon nom. Eh bien! tous ces surcroîts de gloire, de puissance, C'est à toi que mon cœur les soumettait d'avance; C'est pour toi que j'aimais et l'empire et le jour; Et mon ambition n'est qu'un excès d'amour.
ZÉANGIR.
Ah! vous me déchirez... Mais quoi! que faut-il faire? Faut-il tremper mes mains dans le sang de mon frère? Moi qui voudrais pour lui voir le mien répandu!
ROXELANE.
Quoi! vous l'aimez ainsi? Dieu! quel charme inconnu Peut lui donner sur vous cet excès de puissance?
ZÉANGIR.
Le charme des vertus, de la reconnaissance, Celui de l'amitié... Vous me glacez d'effroi.
ROXELANE.
Adieu.
ZÉANGIR.
Qu'allez-vous faire?
ROXELANE.
Il est affreux pour moi D'avoir à séparer mes intérêts des vôtres: Ce cœur n'était pas fait pour en connaître d'autres.
ZÉANGIR.
Vous fuyez... Dans quel temps m'accable son courroux? Quand un autre intérêt m'appelle à ses genoux, Quand d'autres vœux...
ROXELANE.
Comment!
ZÉANGIR.
Je tremble de le dire.
ROXELANE.
Parlez.
ZÉANGIR.
Si mon destin m'écarte de l'empire, Il est un bien plus cher et plus fait pour mon cœur, Qui pourrait à mes yeux remplacer la grandeur. Sans vous, sans vos bontés je n'y dois point prétendre; Je l'oserais par vous.
ROXELANE.
Je ne puis vous entendre; Mais quel que soit ce bien pour vous si précieux, Mon fils, il est à vous, si vous ouvrez les yeux. Votre imprudence ici renonce au rang suprême; Vous en voyez le fruit: et dans cet instant même Il vous faut implorer mon secours, ma faveur. Régnez, et de vous seul dépend votre bonheur; Et, sans avoir besoin qu'une mère y consente, Vous verrez à vos lois la terre obéissante.
SCÈNE III.
ZÉANGIR, _seul_.
Quels assauts on prépare à ce cœur effrayé! Craindrai-je pour l'amour, tremblant pour l'amitié? O mon frère! ô cher prince! après un an d'absence, Hélas! était-ce à moi de craindre sa présence? J'augmente ses dangers... je vole à ton secours... Et c'est ma mère, ô ciel! qui menace tes jours! Se peut-il que d'un crime on me rende complice, Et que je sois formé d'un sang qui te haïsse?
SCÈNE IV.
ZÉANGIR, AZÉMIRE.
ZÉANGIR.
Ah! princesse, apprenez, partagez ma douleur. Ma voix, de la sultane implorant la faveur, Et de mes feux secrets découvrant le mystère, Allait à mon bonheur intéresser ma mère, Quand j'ai compris soudain, sur un affreux discours, Quels périls vont du prince environner les jours.
AZÉMIRE.
Eh quoi! que faut-il craindre? Et quel nouvel orage...
ZÉANGIR.
Souffrez qu'entre vous deux mon âme se partage; Que d'un frère à vos yeux j'ose occuper mon cœur. Vous pouvez le haïr, je le sais...
AZÉMIRE.
Moi, seigneur!
ZÉANGIR.
Je ne me flatte point; par lui seul prisonnière, C'est par lui qu'Azémire est aux mains de mon père. L'instant où je vous vis est un malheur pour vous, Et mon frère est l'objet d'un trop juste courroux.
AZÉMIRE.
Par mon seul intérêt mon âme prévenue, A ses vertus, seigneur, n'a point fermé la vue; Je suis loin de haïr un généreux vainqueur. Ses soins ont de mes fers adouci la rigueur; Il a même permis que mes yeux, dans son âme, Vissent... quelle amitié pour son frère l'enflâme!
ZÉANGIR.
Ah! que n'avez-vous pu lire au fond de son cœur; De tous ses sentimens connaître la grandeur! Vous sauriez à quel point son amitié m'est chère.
AZÉMIRE.
Je vous l'ai dit, seigneur; j'admire votre frère; Je sens que son danger doit vous faire frémir. Quel est-il?
ZÉANGIR.
On prétend, on ose soutenir Qu'avec Thamas, madame, il est d'intelligence.
AZÉMIRE.
O ciel! qui peut ainsi flétrir son innocence?
ZÉANGIR.
De ces affreux soupçons je confondrai l'auteur. Mais, si j'ose, à mon tour, soigneux de mon bonheur...
AZÉMIRE.
Faut-il que de mes vœux vous le fassiez dépendre? D'un trop funeste amour que devez-vous attendre? Nos destins par l'hymen peuvent-ils être unis? Thamas et Soliman, éternels ennemis, Dans le cours d'un long règne, illustre par la guerre, De leurs sanglans débats ont occupé la terre; Et, malgré ses succès, votre père, seigneur, Laisse au seul nom du mien éclater sa fureur. Je vois que votre amour gémit de ce langage; Mais mon cœur, je le sens, gémirait davantage, Si le vôtre, seigneur, par le temps détrompé, Me reprochait l'espoir dont il s'est occupé.
ZÉANGIR.
Non; je serai moi seul l'auteur de mon supplice; Cruelle! je vous dois cette affreuse justice. Mais je veux, malgré vous, par mes soins redoublés, Triompher des raisons qu'ici vous rassemblez; Et si, dans vos refus, votre âme persévère, Mes larmes couleront dans le sein de mon frère.
SCÈNE V.
AZÉMIRE, FÉLIME.
AZÉMIRE.
Dans le sein de son frère!.. ah! souvenir fatal! Pour essuyer ses pleurs, il attend son rival! Quelle épreuve! et c'est moi, grand Dieu! qui la prépare!
FÉLIME.
Je conçois les terreurs où votre cœur s'égare; Mais un mot, pardonnez, pouvait les prévenir. L'aveu de votre amour...
AZÉMIRE.
J'ai dû le retenir. Quand un ordre cruel, m'appelant à Byzance, Du prince, après trois mois, m'eut ravi la présence, Sa tendresse, Félime, exigea de ma foi Que ce fatal secret ne fût livré qu'à toi. Il craignait pour tous deux sa cruelle ennemie. Est-ce elle dont la haine arme la calomnie? A-t-il pour notre hymen sollicité Thamas? O ciel! que de dangers j'assemble sur ses pas! Étrange aveuglement d'un amour téméraire! Ces raisons qu'à l'instant j'opposais à son frère, Contre le prince, hélas! parlaient plus fortement; Je les sentais à peine auprès de mon amant; Et quand, plus que jamais, ma flamme est combattue, C'est l'amour d'un rival qui les offre à ma vue!
FÉLIME.
Je frémis avec vous pour vous-même et pour eux. Eh! qui peut sans douleur voir deux cœurs vertueux Briser les nœuds sacrés d'une amitié si chère, Et contraints de haïr un rival dans un frère?
AZÉMIRE.
Ah! loin d'aigrir les maux d'un cœur trop agité, Peins-moi plutôt, peins-moi leur générosité; Peins-moi de deux rivaux l'amitié courageuse, De ces nobles combats sortant victorieuse, Et d'un exemple unique étonnant l'univers. Mais un trône, l'amour, des intérêts si chers... Fuyez, soupçons affreux! gardez-vous de paraître! Quel espoir, cher amant, dans mon cœur vient de naître, Quand ton frère, à mes yeux partageant mon effroi, Au lieu de son amour ne parlait que de toi! L'amitié dans son âme égalait l'amour même: Il te rendait justice, et c'est ainsi qu'on t'aime. Tu verras une amante, un rival malheureux, Unir, pour te sauver, leurs efforts et leurs vœux. Le ciel, qui veut confondre et punir ta marâtre, Charge de ta défense un fils qu'elle idolâtre.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE PRINCE, ACHMET.
LE PRINCE.
Est-ce toi, cher Achmet, que j'embrasse aujourd'hui, Toi, de mes premiers ans et le guide et l'appui! Ah! puisqu'à mes regards on permet ta présence, De mes fiers ennemis je crains peu la vengeance. Par tes conseils prudens je puis parer leurs coups; Un si fidèle ami...
ACHMET.
Prince, que faites-vous? D'un tel excès d'honneur mon âme est accablée. Je voudrais voir ma vie à la vôtre immolée; Mais ce titre...
LE PRINCE.
Tes soins ont su le mériter. Pour en être plus digne il le faut accepter. On m'accuse en ces lieux d'un orgueil inflexible: C'est du moins, cher Achmet, celui d'un cœur sensible. Je sais chérir toujours et ton zèle et ta foi; Et l'orgueil des grandeurs est indigne de moi. Voilà donc ce séjour si cher à mon enfance, Où jadis... Quel accueil après huit ans d'absence! Tu le vois; c'est ainsi qu'on reçoit un vainqueur!... On dérobe à mes yeux l'empressement flatteur D'un peuple dont la joie honorait mon entrée. Une barque en secret, sur la mer préparée, Aux portes du sérail me mène obscurément; Un ordre me prescrit d'attendre le moment Qui doit m'admettre aux pieds de mon juge sévère; Il faut que je redoute un regard de mon père, Et que l'amour d'un fils, muet à son aspect, Se cache avec terreur sous un morne respect.
ACHMET.
Écartez, croyez-moi, cette sombre pensée. N'enfoncez point les traits dont votre âme est blessée; A vos dangers, au sort conformez votre cœur. Du joug, sans murmurer, souffrez la pesanteur; De vos exploits surtout bannissez la mémoire; Plus que vos ennemis, redoutez votre gloire; Et, d'un visir jaloux confondant les desseins, Tremblez au pied d'un trône affermi par vos mains.
LE PRINCE.
Le lâche! d'Ibrahim il occupe la place! Un jour... Dirais-tu bien que sa superbe audace, Dans mon camp, sous mes yeux, voulait dicter des lois?
ACHMET.
De vos ressentimens, prince, étouffez la voix.
LE PRINCE.
Qui! moi! souffrir l'injure et dévorer l'offense! Détester sans courroux et frémir sans vengeance!... Je le voudrais en vain; n'attends point cet effort... Pardonne, cher Achmet, pardonne à ce transport. Je devrais, je le sens, vaincre ma violence... Mais prends pitié d'un cœur déchiré dès l'enfance, Que d'horreur, d'amertume on se plut à nourrir, D'un cœur fait pour aimer, qu'on force de haïr. Eh! qui jamais du sort sentit mieux la colère? Témoin, presqu'en naissant, des ennuis de ma mère, Confident de ses pleurs dans mon sein recueillis, Le soin de les sécher fut l'emploi de son fils. Elle fuit avec moi; je pars pour l'Amasie. Dès ce moment, Achmet, l'imposture, l'envie, Quand je verse mon sang, osent flétrir mes jours; Une indigne marâtre empoisonne leur cours. Vainqueur dans les combats, consolé par la gloire, Je n'ose aux pieds d'un maître apporter ma victoire. Je m'écarte en tremblant du trône paternel; Je languis dans l'exil, en craignant mon rappel. J'en reçois l'ordre, Achmet; et quand? lorsque ma mère A besoin de ma main pour fermer sa paupière. A cet ordre fatal juge de son effroi; Expirante à mes yeux, elle a pâli pour moi; Ses soupirs, ses sanglots, ses muettes caresses, Remplissaient de terreur nos dernières tendresses: J'ai lu tous mes dangers dans ses regards écrits, Et sur son lit de mort elle a pleuré son fils. Ah! cette image encor me poursuit et m'accable; Et tandis qu'occupé d'un devoir lamentable, Je recueillais sa cendre et la baignais de pleurs, Ici l'on accusait mes coupables lenteurs; On cherchait à douter de mon obéissance. Un fils pleurant sa mère a besoin de clémence, Et doit justifier, en abordant ces lieux, Quelques momens perdus à lui fermer les yeux!
ACHMET.
Ah! d'un nouvel effroi, vous pénétrez mon âme. Si votre cœur se livre au courroux qui l'enflâme, De la sultane ici soutiendrez-vous l'aspect? Feindrez-vous devant elle une ombre de respect? N'allez point à sa haine offrir une victime; Contenez, renfermez l'horreur qui vous anime.
LE PRINCE.
Ah! voilà de mon sort le coup le plus affreux! C'est peu de l'abhorrer, de paraître à ses yeux, D'étouffer des douleurs qu'irrite sa présence; Mon cœur s'est pour jamais interdit la vengeance. Mère de Zéangir, ses jours me sont sacrés. Que les miens, s'il le faut, à sa fureur livrés... Mais quoi! puis-je penser qu'un grand homme, qu'un père, Adoptant contre un fils une haine étrangère...
ACHMET.
Ne vous aveuglez point de ce crédule espoir; Par la mort d'Ibrahim jugez de son pouvoir. Connaissez, redoutez votre fière ennemie. Vingt ans sont écoulés depuis que son génie Préside aux grands destins de l'empire ottoman, Et, sans le dégrader, règne sur Soliman. Le séjour odieux qui lui donna naissance, Lui montra l'art de feindre et l'art de la vengeance. Son âme, aux profondeurs de ses déguisemens, Joint l'audace et l'orgueil de nos fiers Musulmans. Sous un maître absolu souveraine maîtresse, Elle osa dédaigner, même dans sa jeunesse, Ce frivole artifice et ces soins séducteurs Par qui son faible sexe, enchaînant de grands cœurs, Offre aux yeux indignés la douloureuse image D'un héros avili dans un long esclavage! De son illustre époux seconder les projets; Utile dans la guerre, utile dans la paix, Sentir ainsi que lui les fureurs de la gloire; L'enflammer, le pousser de victoire en victoire: Voilà par quelle adresse elle a su l'asservir. Sans la braver, du moins, laissez-la vous haïr. Eh! par quelle imprudence augmentant nos alarmes, Contre vous-même ici lui donnez-vous des armes?
LE PRINCE.
Comment?
ACHMET.
Pourquoi, seigneur, tous ces chefs, ces soldats, Qui jusqu'au pied des murs ont marché sur vos pas? Pourquoi cet appareil qui menace Byzance, Et qui d'un camp guerrier présente l'apparence?
LE PRINCE.
N'accuse pas des miens le transport indiscret. Aux ordres du sultan j'obéissais, Achmet; J'annonçais mon rappel; et le peuple et l'armée, Tout frémit: on s'assemble; une troupe alarmée M'environne, me presse et s'attache à mes pas. On s'écrie, en pleurant, que je cours au trépas; Je m'arrache à leur foule; alors, pleins d'épouvante, Furieux, égarés, ils volent à leur tente, Saisissent l'étendard, et d'un zèle insensé, Croyant me suivre, ami, m'ont déjà devancé. Pardonne: à tant d'amour, hélas! je fus sensible. Et quel serait, dis-moi, le mortel inflexible, Qui, sous le poids des maux dont je suis opprimé, Aurait fermé son cœur au plaisir d'être aimé? Mais mon frère en ces lieux tarde bien à paraître.
ACHMET.
Il s'occupe de vous, quelque part qu'il puisse être. De sa tendre amitié je me suis tout promis; C'est mon plus ferme espoir contre vos ennemis.
LE PRINCE.
Hélas! nous nous aimons dès la plus tendre enfance, Et, de son âge au mien oubliant la distance, Nos âmes se cherchaient alors comme aujourd'hui; Un charme attendrissant régnait autour de lui; Et, le cœur encor plein des douleurs de ma mère, L'amitié m'appelait au berceau de mon frère. Tu le sais, tu le vis; et lorsque les combats, Loin de lui, vers la gloire emportèrent mes pas, La gloire, loin de lui, moins touchante et moins belle, M'apprit qu'il est des biens plus désirables qu'elle. Il vint la partager. La victoire deux fois Associa nos noms, confondit nos exploits. C'était le prix des miens; et mon âme enchantée Crut la gloire d'un frère à la mienne ajoutée. Mais je te retiens trop. Cours, observe ces lieux; Sur les piéges cachés ouvre pour moi les yeux. Aux regards du sultan je dois bientôt paraître. Reviens... J'entends du bruit. C'est Zéangir peut-être. C'est lui. Va, laisse-moi dans ces heureux momens, Oublier mes douleurs dans ses embrassemens.
SCÈNE II.
LE PRINCE, ZÉANGIR.
ZÉANGIR.
Où trouver?... C'est lui-même. O mon ami! mon frère! Que, malgré mes frayeurs, ta présence m'est chère! Laisse-moi, dans tes bras, laisse-moi respirer, De ce bonheur si pur laisse-moi m'enivrer!
LE PRINCE.
Ah! que mon âme ici répond bien à la tienne! Ami, que ta tendresse égale bien la mienne! Que ces épanchemens ont pour moi de douceurs! Pour moi, près de mon frère, il n'est plus de malheurs....
ZÉANGIR.
Je connais tes dangers, ils redoublent mon zèle.
LE PRINCE.
Tu ne les sais pas tous.
ZÉANGIR.
Quelle crainte nouvelle?...
LE PRINCE.
Écoute.
ZÉANGIR.
Je frémis.
LE PRINCE.
Tu vis de quelle ardeur Les charmes de la gloire avaient rempli mon cœur; Tu sais si l'amitié le pénètre et l'enflâme: A ces deux sentimens dont s'occupait mon âme, Le ciel en joint un autre; et peut-être ce jour...
ZÉANGIR.
Eh bien!...
LE PRINCE.
A ce transport méconnais-tu l'amour?
ZÉANGIR.
Qu'entends-je? et quel objet?...
LE PRINCE.
Je prévois tes alarmes.
ZÉANGIR.
Achève.
LE PRINCE.
Il te souvient que la faveur des armes Dans les murs de Tauris remit entre mes mains...
ZÉANGIR.
Azémire?...
LE PRINCE.
Elle-même.
ZÉANGIR.
O douleur! ô destins!
LE PRINCE.
Je te l'avais bien dit: ta crainte est légitime; Je sens que sous mes pas j'ouvre un nouvel abîme. Mais c'est d'elle à jamais que dépendra mon sort; C'est pour elle qu'ici je viens braver la mort. Je suis aimé, du moins, et sa tendresse extrême... En croirai-je ma vue?... ô ciel! c'est elle-même.
SCÈNE III.
LE PRINCE, ZÉANGIR, AZÉMIRE.
LE PRINCE.
Azémire, est-ce vous? qui vous ouvre ces lieux? Quel miracle remplit le plus cher de mes vœux? Puis-je enfin devant vous montrer la violence D'un amour loin de vous accru dans le silence? Comptiez-vous quelquefois, sensible à mes tourmens, Des jours dont ma tendresse a compté les momens? J'ose encor m'en flatter; mais daignez me le dire. Vous baissez vos regards, et votre cœur soupire! Je vois... Ah! pardonnez, ne craignez point ses yeux; Qu'il soit le confident, le témoin de nos feux. Je vous l'ai dit cent fois, c'est un autre moi-même. Ce séjour, cet instant m'offrent tout ce que j'aime; Mon bonheur est parfait... Vous pleurez?... tu pâlis?... De douleur et d'effroi vos regards sont remplis....
ZÉANGIR.
O tourmens!
AZÉMIRE.
Jour affreux!
LE PRINCE.
Quel transport! quel langage! Du sort qui me poursuit est-ce un nouvel outrage?
ZÉANGIR.
Non... c'est moi seul ici qu'opprime son courroux; C'est à moi désormais qu'il réserve ses coups. Il me perce le cœur par la main la plus chère; J'aime, et pour mon rival il a choisi mon frère.
LE PRINCE.
Cieux!
ZÉANGIR.
Ma mère en secret, j'ignore à quel dessein, Dans ce piége fatal m'a conduit de sa main. Sa cruelle bonté, secondant mon adresse, A permis à mes yeux l'aspect de la princesse; J'ai prodigué les soins d'un amour indiscret, Pour attendrir, hélas! un cœur qui t'adorait. Je venais à tes yeux dévoilant ce mystère...
(_à Azémire._)
Cruelle! eh quel devoir, vous forçant à vous taire, Me laissait enivrer de ce poison fatal? A-t-on craint de me voir haïr un tel rival?
AZÉMIRE.
Je l'avoûrai, seigneur, ce reproche m'étonne; L'ayant peu mérité, mon cœur vous le pardonne; J'en plains même la cause, et je crois qu'en secret Déjà vous condamnez un transport indiscret.
(_au Prince._)
Vous n'ayez pas pensé, prince, que votre amante, Négligeant d'étouffer une flâme imprudente, Fière d'un autre hommage à ses yeux présenté, Ait d'un frivole encens nourri sa vanité; Et me justifier, c'est vous faire une offense. Mais puisque je vous dois expliquer mon silence, Du repos d'un ami comptable devant vous, Souffrez qu'en ce moment je rappelle entre nous Quels sermens redoublés me forçaient à lui taire Un secret...
LE PRINCE.
Ciel! madame, un secret pour mon frère! Eh pouvais-je prévoir?...
AZÉMIRE.
Je sais que ce palais Devait à tous les yeux me soustraire à jamais; Qu'entouré d'ennemis empressés à vous nuire, De nos vœux mutuels vous n'avez pu l'instruire. Hélas! me chargeait-t-on de ce soin douloureux, Moi qui, dans ce séjour pour vous si dangereux, Craignant mon cœur, mes yeux et mon silence même, Vingt fois ai souhaité de me cacher qui j'aime? Mais, non: je lui parlais de vous, de vos vertus; Enfin, je vous nommais; que fallait-il de plus? Et quand de son amour la prompte violence A condamné ma bouche à rompre le silence, J'ai vu son désespoir, tout prêt à s'exhaler, Repousser le secret que j'allais révéler.
LE PRINCE.
Oui, sans doute; et ce trait manquait à ma misère; Je devais voir couler les larmes de mon frère, Voir l'amitié, l'amour, unis, armés tous deux, Contre un infortuné qui ne vit que pour eux. Mon âme à l'espérance était encore ouverte; C'en est fait: je l'abjure, et le ciel veut ma perte; Je la veux comme lui, si je fais ton malheur.
ZÉANGIR.
Ta perte!... Achève, ingrat, de déchirer mon cœur. Il te fallait... Cruel! as-tu la barbarie D'offenser un rival qui tremble pour ta vie? Ta perte!... et de quel crime?... il n'en est qu'un pour toi, Tu viens de le commettre en doutant de ma foi, Crois-tu que ton ami, dans sa jalouse ivresse, Devienne ton tyran, celui de ta maîtresse; Abjure l'amitié, la vertu, le devoir, Pour contempler partout les pleurs du désespoir, Pour mériter son sort en perdant ce qu'il aime? Qui de nous deux ici doit s'immoler lui-même? Est-ce-toi qu'à mourir son choix a condamné? Ne suis-je pas enfin le seul infortuné?
LE PRINCE.