Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 13

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Après avoir ainsi nommé le sujet et créé la situation, après l'avoir préparée et fondée par les discours, le poète n'en fournit plus que les masses, qu'il abandonne au génie du compositeur; c'est à celui-ci à leur donner toute l'expression, et à développer toute la finesse des détails dont elles sont susceptibles.

Le drame en musique doit donc faire une impression bien autrement profonde que la tragédie et la comédie ordinaire: il serait inutile d'employer l'instrument le plus puissant, pour ne produire que des effets médiocres. Si la tragédie de Mérope m'attendrit, me touche, me fait verser des larmes, il faut que, dans l'opéra, les angoisses, les mortelles alarmes de cette mère infortunée, passent toutes dans mon âme; il faut que je sois effrayé de tous les fantômes dont elle est obsédée, que sa douleur et son délire me déchirent et m'arrachent le cœur. Le musicien qui m'en tiendrait quitte pour quelques larmes, pour un attendrissement passager, serait bien au-dessous de son art.

Il en est de même de la comédie. Si la comédie de Térence et de Molière enchante, il faut que la comédie en musique me ravisse. L'une représente les hommes tels qu'ils sont, l'autre leur donne un degré de verve et de génie de plus: ils sont tout près de la folie. Pour sentir le mérite de la première, il ne faut que des oreilles et du bon sens; mais la comédie chantée paraît être faite pour l'élite des gens d'esprit et de goût.

La musique donne aux ridicules et aux mœurs un caractère d'inégalité, une finesse d'expression, qui, pour être saisis, exigent un tact prompt et délicat, et des organes très-exercés. Mais la passion a ses repos et ses intervalles, et l'art du théâtre veut qu'on suive en cela la marche de la nature.

On ne peut pas, au spectacle, toujours rire aux éclats, ni toujours fondre en larmes. Oreste n'est pas toujours tourmenté par les Euménides; Andromaque, au milieu de ses alarmes, aperçoit quelques rayons d'espérance qui la calment; il n'y a qu'un pas de cette sécurité au moment affreux où elle verra périr son fils; mais ces deux momens sont différens, et le dernier ne devient que plus tragique par la tranquillité du précédent.

Les personnages subalternes, quelque intérêt qu'ils prennent à l'action, ne peuvent avoir les accens passionnés de leur héros; enfin, la situation la plus pathétique ne devient touchante et terrible que par degrés; il faut qu'elle soit préparée; et son effet dépend, en grande partie, de ce qui l'a précédée et amenée.

Voilà donc deux momens bien distincts du drame lyrique; le moment tranquille, et le moment passionné: et le premier soin du compositeur a dû consister à trouver deux genres de déclamation essentiellement différens, et propres, l'un à rendre le discours tranquille, l'autre à exprimer le langage des passions dans toute sa force, dans toute sa variété et dans tout son désordre.

Cette dernière déclamation porte le nom d'air; la première a été appelée le _récitatif_. Celui-ci est une déclamation notée, soutenue et conduite par une simple basse, qui se faisant entendre à chaque changement de modulation, empêche l'acteur de détonner.

Lorsque les personnages raisonnent, délibèrent, s'entretiennent et dialoguent ensemble, ils ne peuvent que réciter. Rien ne serait plus faux, que de les voir discuter en chantant, ou dialoguer par couplets, en sorte qu'un couplet devint la réponse de l'autre.

Le récitatif est le seul instrument propre à la scène et au dialogue. Il ne doit pas être chantant; il doit exprimer les véritables inflexions du discours, par des intervalles un peu plus marqués et plus sensibles que la déclamation ordinaire: du reste, il doit en conserver la gravité et la rapidité, et tous les autres caractères. Il ne doit pas être exécuté en mesure exacte; il faut qu'il soit abandonné à l'intelligence et à la chaleur de l'acteur, qui doit se hâter ou se ralentir, suivant l'esprit de son rôle ou de son jeu. Un récitatif qui n'aurait pas tous ces caractères, ne pourrait jamais être employé sur la scène avec succès.

Le récitatif est beau pour le peuple, lorsque le poète a fait une belle scène, et que l'acteur l'a bien jouée. Il est beau pour l'homme de goût, lorsque le musicien a bien saisi, non seulement le principal caractère de la déclamation, mais encore toutes les finesses qu'elle reçoit des intérêts de ceux qui parlent et agissent dans le drame.

L'air et le chant commencent avec la passion; dès qu'elle se montre, le musicien doit s'en emparer avec toutes les ressources de son art.

Arbace explique à Mandane les motifs qui l'obligent de quitter la capitale avant le retour de l'aurore, de s'éloigner de ce qu'il a de plus cher au monde. Cette tendre princesse combat les raisons de son amant; mais lorsqu'elle en a reconnu la solidité, elle consent à son éloignement, non sans un extrême regret: voilà le sujet de la scène et du récitatif. Mais elle ne quittera pas son amant sans lui parler de toutes les peines de l'absence, sans lui recommander les intérêts de l'amour le plus tendre: et c'est le moment de la passion et du chant:

Conserve-toi fidèle. Songe que je reste et que je peine. Et quelquefois du moins Ressouviens-toi de moi.

Il eût été faux de chanter durant l'entretien de la scène; il n'y a point d'air propre à peser les raisons de la nécessité d'un départ: mais quelque simple et touchant que soit l'adieu de Mandane, quelque tendresse qu'une habile actrice mette dans la manière de déclamer ces quatre vers, ils ne seraient que froids et insipides, si on se bornait à les réciter.

C'est qu'il est évident qu'une amante pénétrée, qui se trouve dans la situation de Mandane, répétera à son amant, au moment de la séparation, de vingt manières passionnées et différentes, les mots cités plus haut. Elle les dira, tantôt avec un attendrissement extrême, tantôt avec résignation et courage, tantôt avec l'espérance d'un meilleur sort, tantôt dans la confiance d'un heureux retour. Elle ne pourra recommander à son amant de songer quelquefois à sa solitude et à ses peines, sans être frappée elle-même de la situation où elle va se trouver dans un moment: ainsi les accens prendront le caractère de la plainte la plus touchante, à laquelle Mandane fera peut-être succéder un effort subit de fermeté, de peur de rendre à Arbace ce moment aussi douloureux qu'il l'est pour elle.

Cet effort ne sera peut-être suivi que de plus de faiblesse; et une plainte, d'abord peu violente, finira par des sanglots et des larmes. En un mot, tout ce que la passion la plus douce et la plus tendre pourra inspirer dans cette position à une âme sensible, composera les élémens de l'air de Mandane; mais quelle plume serait assez éloquente pour donner une idée de tout ce que contient un air! Quel critique sera assez hardi pour assigner les bornes du génie!

Le duo, ou le _duetto_, est donc un air dialogué, chanté par deux personnes animées de la même passion ou de passions opposées. Au moment le plus pathétique de l'air, leurs accens peuvent se confondre; cela est dans la nature. Une exclamation, une plainte, peut les réunir; mais le reste de l'air doit être en dialogue.

Il serait également faux de faire alternativement parler et chanter les personnages du drame lyrique. Non-seulement le passage du discours au chant, et le retour du chant au discours, auraient quelque chose de désagréable et de brusque; mais ce serait un mélange monstrueux de vérité et de fausseté.

Dans nulle imitation, le mensonge de l'hypothèse ne doit disparaître un instant; c'est la convention sur laquelle l'illusion est fondée. Si vous laissez prendre une fois à vos personnages le ton de la déclamation ordinaire, vous en faites des gens comme nous; et je ne vois plus de raison pour les faire chanter, sans blesser le bon sens.

Cette économie intérieure du spectacle en musique, fondée d'un côté sur la vérité de l'imitation, et de l'autre sur la nature de nos organes, doit servir de poétique élémentaire au poète lyrique.

Il faut, à la vérité, qu'il se soumette en tout au musicien; il ne peut prétendre qu'au second rôle; mais il lui reste d'assez beaux moyens, pour partager la gloire de son compagnon. Le choix et la disposition du sujet, l'ordonnance et la marche de tout le drame, sont l'ouvrage du poète. Le sujet doit être rempli d'intérêt, et disposé de la manière la plus simple et la plus intéressante. Tout y doit être en action, et viser aux grands effets.

Jamais le poète ne doit craindre de donner à son musicien une tâche trop forte. Comme la rapidité est un caractère inséparable de la musique, et une des principales causes de ses prodigieux effets, la marche du poème lyrique doit être toujours rapide. Les discours longs et oisifs ne seraient nulle part plus déplacés. Il doit se hâter vers son dénoûment, en se développant de ses propres forces, sans embarras et sans intermittence.

Cette simplicité et cette rapidité nécessaires à la marche et au développement du poème lyrique, sont aussi indispensables au style du poète. Rien ne serait plus opposé au langage musical, que ces longues tirades de nos pièces modernes, et cette abondance de paroles que l'usage et la nécessité de la rime ont introduite sur nos théâtres.

Le sentiment et la passion sont précis dans le choix des termes; ils emploient toujours l'expression propre, comme la plus énergique: dans les instans passionnés, ils la répéteraient vingt fois, plutôt que de chercher à la varier par de froides périphrases.

Le style lyrique doit donc être énergique, naturel et facile. Il doit avoir de la grâce; mais il abhorre l'élégance étudiée. Tout ce qui sentirait la peine, la facture ou la recherche, une épigramme, un trait d'esprit, d'ingénieux madrigaux, des sentimens alambiqués, des tournures compassées, feraient la croix et le désespoir du compositeur: car quel chant, quelle expression donner à cela?

Il y a même cette différence essentielle entre le lyrique et le poète tragique, qu'à mesure que celui-ci devient éloquent et verbeux, l'autre doit devenir précis et avare de paroles, parce que l'éloquence des momens passionnés appartient toute entière au musicien.

Rien ne serait moins susceptible de chant, que toute cette sublime et harmonieuse éloquence par laquelle la _Clytemnestre_ de Racine cherche à soustraire sa fille au couteau fatal. Le poète lyrique, en plaçant une mère dans une situation pareille, ne pourra lui faire dire que quatre vers:

Rends mon fils..... Ah! mon cœur se fend: Je ne suis plus mère, ô ciel! Je n'ai plus de fils.

Mais, avec ces quatre petits vers, la musique fera en un instant plus d'effet, que le divin Racine n'en pourra jamais produire avec toute la magie de la poésie.

OPÉRA ITALIEN.

Les moralités qui sont semées dans l'opéra italien, ne plaisaient pas beaucoup en France, non plus que cette mode monotone de terminer la scène la plus passionnée par une ariette, par une comparaison. Est-elle bien placée dans le personnage accablé de douleur? A-t-il bonne grâce à se livrer à ce badinage? N'est-ce pas refroidir l'auditeur, et détruire l'impression du sentiment?

Cela est aussi disparate que de mettre en musique une conspiration, un conseil, que d'opiner en chantant.

Il est reçu de chanter les plaintes, la joie et la fureur; mais la musique, faite pour toucher, ne raisonne pas. Titus fredonnant un cours de morale, ferait tomber nos jeunes gens en léthargie.

Je trouve, en général, dans tous les opéras italiens, des germes de passions, jamais la passion amenée à sa maturité, des scènes jamais filées, peu soutenues, toujours étouffées par des sens suspendus, point finis, et qui laissent à l'auditeur le soin de deviner.

Si nos scènes étaient aussi hachées, occasionneraient-elles des morceaux de musique bien pathétiques ou bien agréables, des descriptions vives et animées, des images riantes, des tableaux galans?

Notre opéra veut des fêtes liées à l'action et sorties de son sein; l'opéra italien s'en dispense. Des pantomimes dans les entr'actes détournent l'attention due au poème, et font diversion aux idées tragiques. Quel assemblage de bouffon et de sérieux! Nous voulons un tout dont les parties soient plus analogues.

L'amour, qui ne devrait être qu'accessoire dans les autres théâtres, est le principal mobile de la scène lyrique. _Atys_ est vraiment opéra, parce que tous les incidens naissent de l'amour; _Armide_ de même; Phaéton un peu moins, car l'ambition du soleil est peu agréable.

FIN DES ÉBAUCHES D'UNE POÉTIQUE DRAMATIQUE.

MUSTAPHA ET ZÉANGIR.

TRAGÉDIE REPRÉSENTÉE SUR LE THÉATRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE, LE 15 DÉCEMBRE 1777.

PERSONNAGES.

SOLIMAN, empereur des Turcs. ROXELANE, épouse de Soliman. MUSTAPHA, fils aîné de Soliman, mais d'une autre femme. ZÉANGIR, fils de Soliman et de Roxelane. AZÉMIRE, princesse de Perse. OSMAN, grand-visir. ALI, chef des Janissaires. ACHMET, ancien gouverneur de Mustapha. FÉLIME, confidente d'Azémire. NESSIR. GARDES.

_La scène est dans le sérail de Constantinople, autrement Byzance._

MUSTAPHA ET ZÉANGIR,

TRAGÉDIE.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

ROXELANE, OSMAN.

OSMAN.

Oui, madame, en secret le sultan vient d'entendre Le récit des succès que je dois vous apprendre; Les Hongrois sont vaincus, et Témeswar surpris, Garant de ma victoire, en est encore le prix. Mais tout près d'obtenir une gloire nouvelle, Dans Byzance aujourd'hui quel ordre me rappelle?

ROXELANE.

Et quoi! vous l'ignorez!... Oui, c'est moi seule, Osman, Dont les soins ont hâté l'ordre de Soliman. Visir, notre ennemi se livre à ma vengeance; Le prince, dès ce jour, va paraître à Byzance. Il revient: ce moment doit décider enfin Et du sort de l'empire et de notre destin. On saura si, toujours puissante, fortunée, Roxelane, vingt ans d'honneurs environnée, Qui vit du monde entier l'arbitre à ses genoux, Tremblera sous les lois du fils de son époux; Ou si de Zéangir l'heureuse et tendre mère, Dans le sein des grandeurs achevant sa carrière, Dictant les volontés d'un fils respectueux, De l'univers encor attachera les yeux.

OSMAN.

Que n'ai-je, en abattant une tête ennemie, Assuré d'un seul coup vos grandeurs et ma vie! J'osais vous en flatter: le sultan soupçonneux M'ordonnait de saisir un fils victorieux, Dans son gouvernement, au sein de l'Amasie. Je pars sur cet espoir: j'arrive dans l'Asie; J'y vois notre ennemi des peuples révéré, Chéri de ses soldats, partout idolâtré; Ma présence effrayait leur tendresse alarmée; Et, si le moindre indice eût instruit son armée De l'ordre et du dessein qui conduisaient mes pas, Je périssais, madame, et ne vous servais pas.

ROXELANE.

Soyez tranquille, Osman; vous m'avez bien servie: Puisqu'on l'aime à ce point, qu'il tremble pour sa vie. Je sais que Soliman n'a point, dans ses rigueurs, De ses cruels aïeux déployé les fureurs; Que souvent, près de lui, la terre avec surprise sur le trône ottoman vit la clémence assise; Mais, s'il est moins féroce, il est plus soupçonneux, Plus despote, plus fier, non moins terrible qu'eux. J'ignore si, d'ailleurs, au comble de la gloire, Couronné quarante ans des mains de la victoire, Sans regret par son fils un père est égalé; Mais le fils est perdu, si le père a tremblé.

OSMAN.

Ne m'écrivez-vous point qu'une lettre surprise, Par une main vénale entre vos mains remise, Du prince et de Thamas trahissant les secrets, Doit prouver qu'à la Perse il vend nos intérêts? Cette lettre, sans doute, au sultan parvenue....

ROXELANE.

Cette lettre, visir, est encore inconnue; Mais apprenez quel prix le sultan, par ma voix, Annonce en ce moment au vainqueur des Hongrois. De ma fille, à vos vœux par mon choix destinée, Il daigne à ma prière approuver l'hyménée; Et ce nœud sans retour unit nos intérêts. J'ai pu, jusqu'aujourd'hui, sans nuire à nos projets, Dans le fond de mon cœur ne point laisser surprendre Tous les secrets qu'ici j'abandonne à mon gendre. Ecoutez. Du moment qu'un hymen glorieux Du sultan pour jamais m'eut asservi les vœux, Je redoutai le prince; idole de son père, Il pouvait devenir le vengeur de sa mère; Il pouvait... Cher Osman, j'en frémissais d'horreur.... Au faîte du pouvoir, au sein de la grandeur, Du sérail, de l'état souveraine paisible, Je voyais, dans le fond de ce palais terrible, Un enfant s'élever pour m'imposer la loi; Chaque instant redoublait ma haine et mon effroi. Les cœurs volaient vers lui; sa fierté, son courage, Ses vertus s'annonçaient dans les jeux de son âge; Et ma rivale, un jour, arbitre de mon sort, M'eût présenté le choix des fers ou de la mort. Tandis que ces dangers occupaient ma prudence, Le ciel de Zéangir m'accorda la naissance. Je triomphais, Osman; j'étais mère, et ce nom Ouvrait un champ plus vaste à mon ambition. Je cachais toutefois ma superbe espérance; De mon fils près du prince on éleva l'enfance, Et même l'amitié, vain fruit des premiers ans, Sembla mêler son charme à leurs jeux innocens. Bientôt mon ennemi, plus âgé que son frère, S'enflammant au récit des exploits de son père, S'indigna de languir dans le sein du repos, Et brûla de marcher sur les pas des héros. Avec plus d'art alors cachant ma jalousie, Je fis à son pouvoir confier l'Amasie; Et, tandis que mes soins l'exilaient prudemment, Tout l'empire me vit avec étonnement Assurer à ce prince un si noble partage, De l'héritier du trône ordinaire apanage; Sa mère auprès de lui courut cacher ses pleurs. Mon fils, demeuré seul, attira tous les cœurs: Mon fils à ses vertus sait unir l'art de plaire: Presqu'autant qu'à moi-même il fut cher à son père; Et, remplaçant bientôt le rival que je crains, Déjà, sans les connaître, il servait mes desseins. Je goûtais, en silence, une joie inquiète; Lorsque, las de payer le prix de sa défaite, Thamas à Soliman refusa les tributs, Salaire de la paix que l'on vend aux vaincus. Il fallut pour arbitre appeler la victoire; Le prince, jeune, ardent, animé par la gloire, Brigua près du sultan l'honneur de commander: Aux vœux de tout l'empire il me fallut céder. Eh! qui savait, Osman, si la guerre inconstante, Punissant d'un soldat la valeur imprudente, N'aurait pu?.... Vain espoir! les Persans terrassés, Trois fois dans leurs déserts devant lui dispersés; La fille de Thamas aux chaînes réservée, Dans Tauris pris d'assaut par ses mains enlevée: Ces rapides exploits l'ont mis, dès son printemps, Au rang de ces héros, honneur des Ottomans... J'en rends grâces au ciel... Oui, c'est sa renommée, Cet amour, ce transport du peuple et de l'armée, Qui d'un maître superbe aigrissant les soupçons, A ses regards jaloux ont paru des affronts. Il n'a pu se contraindre; et son impatience Rappelle, sans détour, le prince dans Byzance: Je m'en applaudissais, quand le sort dans mes mains Fit passer cet écrit propice à mes desseins. Je voulais au sultan, contre un fils que j'abhorre... Il faut que ce billet soit plus funeste encore; Le prince est violent et son malheur l'aigrit; Il est fier, inflexible, il me hait... Il suffit. Je sais l'art de pousser ce superbe courage A des emportemens qui serviront ma rage; Son orgueil finira ce que j'ai commencé.

OSMAN.

Hâtez-vous; qu'à l'instant l'arrêt soit prononcé, Avant que l'ennemi que vous voulez proscrire Sur le cœur de son père ait repris son empire. Mais ne craignez-vous point cette ardente amitié Dont votre fils, madame, à son frère est lié? Vous-même, pardonnez à ce discours sincère, Vous-même, l'envoyant sur les pas de son frère, D'une amitié fatale avez serré les nœuds.

ROXELANE.

Et quoi! fallait-il donc qu'enchaîné dans ces lieux, Au sentier de l'honneur mon fils n'osât paraître? Entouré de héros, Zéangir voulut l'être. Je l'adore, il est vrai; mais c'est avec grandeur. J'éprouvai, j'admirai, j'excitai son ardeur; La politique même appuyait sa prière; Du trône sous ses pas j'abaissais la barrière. Je crus que, signalant une heureuse valeur, Il devait à nos vœux promettre un empereur Digne de soutenir la splendeur ottomane. Eh! comment soupçonner qu'un fils de Roxelane, Si près de ce haut rang, pourrait le dédaigner, Et former d'autres vœux que celui de régner? Mais, non: rassurez-vous; quel excès de prudence Redoute une amitié, vaine erreur de l'enfance, Prestige d'un moment, dont les faibles lueurs Vont soudain disparaître à l'éclat des grandeurs? Mon fils.....

OSMAN.

Vous ignorez à quel excès il l'aime. Je ne puis vous tromper ni me tromper moi-même; Je déteste le prince autant que je le crains; Il doit haïr en moi l'ouvrage de vos mains, Un visir qui le brave est bientôt votre gendre. D'Ibrahim qu'il aimait il veut venger la cendre. Successeur d'Ibrahim, je puis prévoir mon sort. S'il vit, je dois trembler; s'il règne, je suis mort. Jugez sur ses destins quel intérêt m'éclaire. Perdez votre ennemi, mais redoutez son frère; Par des nœuds éternels ils sont unis tous deux.

ROXELANE.

Zéangir!... ciel! mon fils!... il trahirait mes vœux! Ah! s'il était possible... Oui, malgré ma tendresse... Je suis mère, il le sait, mais mère sans faiblesse. Ses frivoles douleurs ne pourraient m'alarmer, Et mon cœur en l'aimant sait comme il faut l'aimer.

OSMAN.

Il est d'autres périls dont je dois vous instruire: Je crains que, dans ces lieux, cette jeune Azémire N'ouvre à l'amour enfin le cœur de votre fils.

ROXELANE.

J'ai mes desseins, Osman. Captive dans Tauris, Je la fis demander au vainqueur de son père: La fille de Thamas peut m'être nécessaire. Vous saurez mes projets, quand il en sera temps. Allez, j'attends mon fils; profitez des instans; Assiégez mon époux. Sultane et belle-mère, Jusqu'au moment fatal je dois ici me taire: Parlez: de ses soupçons nourrissez la fureur: C'est par eux qu'en secret j'ai détruit dans son cœur Ce fameux Ibrahim, cet ami de son maître, S'il est vrai toutefois qu'un sujet puisse l'être. Plus craint, notre ennemi sera plus odieux. Du despotisme ici tel est le sort affreux: Ainsi que la terreur le danger l'environne; Tout tremble à ses genoux; il tremble sur le trône. On vient. C'est Zéangir. Un instant d'entretien, Me dévoilant son cœur, va décider le mien.

SCÈNE II.

ROXELANE, ZÉANGIR.

ROXELANE.

Mon fils, le temps approche, où, devançant votre âge, De mes soins maternels accomplissant l'ouvrage, Vous devez assurer l'effet de mes desseins. Élevez votre cœur jusques à vos destins. Le sultan (notre amour veut en vain nous le taire) Touche au terme fatal de sa longue carrière; De l'Euphrate au Danube, et d'Ormus à Tunis[2], Cent peuples, sous ses lois étonnés d'être unis, Vont voir à qui le sort doit remettre en partage De sceptres, de grandeurs cet immense héritage. Le prince, après huit ans, rappelé dans ces lieux....

[2] Les flottes de Soliman pénétrèrent jusques dans le golfe Persique.

ZÉANGIR.

Ah!... je tremble pour lui.

ROXELANE, _à part_.

Qui? vous, mon fils!... O cieux!

ZÉANGIR.

C'est pour lui que j'accours; souffrez que ma prière Implore vos bontés en faveur de mon frère. Les enfans des sultans (vous ne l'ignores pas), Bannis pour commander en de lointains climats, Ne peuvent en sortir sans l'ordre de leur père; Mais cet ordre est souvent terrible, sanguinaire. Sur le seuil du palais si mon frère immolé...

ROXELANE.