Part 27
M. Soulavie a cru devoir revenir encore aux lieux communs rebattus contre les académies. J'ai dit ailleurs avec assez de détail ce que je pensais à ce sujet; et j'ai assez témoigné que, pour mon compte, il m'était très-indifférent que les académies fussent conservées ou supprimées. Mais en même-temps, j'ai distingué les époques où l'académie française, en particulier, avait mérité le reproche d'adulation; et j'ai prouvé que ces époques étaient celles où le même reproche pouvait s'adresser à toute la France. J'ai prouvé de plus, par des faits publics et incontestables, qu'à partir de la publication de l'_Encyclopédie_, non seulement l'académie française n'avait point montré en général un esprit adulateur, mais qu'elle avait au contraire contribué d'une manière très-marquée au progrès de l'esprit public qui commençait à se former, de cet esprit philosophique et libre qui consistait à rappeler sans cesse les droits naturels des peuples, les principes du gouvernement légal, et à inspirer la haine du pouvoir arbitraire et l'amour de la liberté; que, pendant vingt ans, elle fut, sous ce rapport, constamment en butte aux invectives de tous les barbouilleurs, rimailleurs, prêchailleurs aux gages de la cour et du clergé; qu'elle fut, pendant tout ce temps, publiquement notée à Versailles comme un _foyer de révolte, d'irréligion, d'indépendance_ (car c'est ainsi qu'on appelait alors tout ce qui tendait à combattre le fanatisme et la tyrannie); qu'on employa souvent contre elle l'arme empoisonnée de la délation secrète; et s'il faut aujourd'hui citer des faits que je croyais trop connus pour les rappeler, je dirai que le maréchal de Richelieu et l'avocat-général Séguier la diffamaient habituellement, l'un à la cour, l'autre au parlement; qu'ils empêchèrent l'impression du discours de Thomas, en réponse à celui de l'archevêque de Toulouse; qu'ils firent annuler par Louis XV l'élection du traducteur des _Géorgiques_; qu'ils firent supprimer par arrêt du conseil l'_éloge de Fénélon_; qu'enfin l'animosité alla si loin, que le chancelier Maupeou annonça le projet de dissoudre l'académie. Voilà une petite partie des faits que je pourrais citer sur cette période très-remarquable dans l'histoire littéraire: je défie quiconque lit ou écrit d'en nier un seul. On peut penser aujourd'hui de l'académie ce qu'on voudra, et en faire ce qu'on jugera à propos; mais il ne faut pas la calomnier: il faut rendre justice et à ce qu'elle a fait et à ce qu'elle a souffert; et quand M. Soulavie, qui s'annonce comme très-savant en littérature, puisqu'il en veut faire l'histoire, ne dit pas un seul mot de tous ces faits si constatés, quand il se tait absolument sur un état de choses qui a duré jusqu'à la mort de Louis XV, j'ai le droit de lui dire que, s'il n'est pas instruit de ces faits, c'est une ignorance honteuse, et que, s'il les dissimule, c'est une lâcheté plus honteuse encore. Quand il exprime que «Constantinople n'a pas d'expressions turques plus viles, plus rampantes, plus heureuses en tournures orientales, que celles qu'il a recueillies de cet amas étrange de complimens et de harangues académiques,» je lui répondrai d'abord qu'il aurait pu, du moins en lisant ces harangues, apprendre à parler français un peu mieux qu'il ne fait; que _Constantinople_ qui a _des expressions_ et des _expressions heureuses en tournures_, forme un jargon ridicule; que les _tournures orientales_, attribuées aux _éloges_ académiques, sont une autre espèce d'ineptie qui prouve seulement qu'il ne connaît pas plus le style oriental que le style français; que le mauvais goût d'un grand nombre de ces _éloges_, relevé et senti long-temps avant qu'il en parlât, n'a rien de commun avec _les tournures orientales_. Quand il ajoute que l'académie a perfectionné la _structure physique_ de la langue, mais qu'elle a _dénaturé, avili les moralités de cette langue_; je lui répondrai qu'à l'exemple de ces écrivains qui, de leur vie, n'ont rien étudié ni rien su, il entasse au hasard une foule d'expressions qu'il n'entend pas; que, si _la structure physique_ d'une langue pouvait signifier quelque chose, ce serait l'alphabet matériel et l'articulation, et qu'assurément l'académie n'a rien _perfectionné_ de tout cela; que les _moralités_ d'une langue sont une expression absolument inintelligible. Quand il s'avise encore de joindre à ce style d'un mauvais écolier le ton d'un maître, de prononcer que le cardinal de Retz, Rousseau et Raynal sont les seuls «qui se soient montrés capables de parler véritablement le langage de la liberté,» je lui répondrai encore que d'abord il associe très gauchement à Rousseau et à Raynal un homme qui n'a rien de commun avec eux que le talent d'écrire, quoique dans un degré fort éloigné d'eux; que le langage du cardinal de Retz n'est point du tout le langage de la liberté, mais presque partout celui d'un politique machiavéliste, et quelquefois, mais rarement, celui de Salluste; que c'est le dernier excès de la présomption, surtout dans un auteur aussi inconnu que M. Soulavie, de rayer, de son autorité, Fénélon, Massillon, La Bruyère, Voltaire, Montesquieu, Thomas, etc. (sans parler des vivans), du nombre des écrivains dignes _de parler le langage de la liberté_; que cette confiance arrogante, que des écrivains de sa trempe prennent pour une noble audace et pour des inspirations de notre nouvelle liberté, n'est autre chose que le délire de l'ignorance et de l'amour-propre, et ne peut inspirer que le mépris et la pitié. Enfin, quand il affirme que «ces tournures et ces bassesses orientales qui dominent dans nos ouvrages, ont obligé tout orateur de les conserver dans les discours oratoires publiquement prononcés,» je lui dirai nettement que cela est faux, de toute fausseté; que je le défie notamment de me citer dans les _éloges_ de Thomas (et puisqu'il ne s'agit pas ici de talent), dans les miens qui sont bien _des discours oratoires publiquement prononcés_, un seul exemple de _ces tournures et de ces bassesses orientales_; et comme je puis, au contraire, attester quiconque les a lus, que ces ouvrages ne respirent, d'un bout à l'autre, que les sentimens chers à tout ami de l'humanité, de la liberté et des lois, j'ai le droit de dire à M. Soulavie, en face du public, qu'il est un calomniateur.
On peut trouver tout simple qu'un obscur et inepte compilateur, qui n'est rien et ne peut jamais être rien dans les lettres, les outrage avec cette fureur insensée; mais on doit trouver aussi très-naturel et très-juste que l'honneur des lettres soit cher à un homme qui leur a consacré sa vie, qui les honore par son témoignage après qu'elles l'ont honoré par l'usage qu'il en a fait; et que, tandis que la voix des hommes instruits et celle de nos législateurs a solennellement reconnu les services que les lettres ont rendus, il ne souffre pas qu'elles soient impunément l'objet des injures grossières et des calomnies absurdes de quelques intrus qui s'érigent en littérateurs, parce qu'il est arrivé, par hasard, qu'ils savaient lire au moment de la révolution.
* * * * *
_N. B._ On a déjà, dans l'avant dernier No., annoncé le 4e. volume de ces Mémoires, qui paraissait pendant qu'on rendait compte des trois premiers, et qui se vend séparément. Le comte de Maurepas s'y montre beaucoup plus juste envers Fleury qui n'était plus, et encore plus animé contre la marquise de Pompadour qui régnait. Il désavoue le couplet sur le _bouquet de Fleurs blanches_, et prétend que ce fut une malice du maréchal de Richelieu qui fit le couplet, le mit sur la cheminée du roi, et le répandit dans Paris sous le nom de Maurepas. Richelieu était en effet très-capable de ce tour de courtisan; cependant il n'y a aucune preuve du fait que l'assertion de l'accusateur. Et après tout, qu'importe? Quant à la chanson, voici ce qu'en dit le rédacteur de ses mémoires, Salé, son secrétaire: «Une chanson _plus digne_ de M. de Maurepas, _et dont l'histoire adoptera toutes les expressions_, rendait avec plus de vérité ce qui se passait à la cour relativement à madame de Pompadour. M. de Maurepas ne désavouera jamais _les grandes vérités_ qu'elle renferme.»
C'est faire entendre assez clairement qu'elle est de lui; et cependant j'ai oui dire plusieurs fois à M. d'Argental qu'elle était de son frère Pont-de-Veyle; d'autres l'ont ouï dire comme moi; et ce qui peut faire croire la chose vraie, c'est qu'on ne l'a dite qu'après la mort de Maurepas et de Pont-de-Veyle, pour ne compromettre et ne fâcher personne. Au reste, on peut dire encore, qu'importe? la chanson est assez plaisante, et d'une tournure un peu plus fine que toutes les _calotes_ dont le même ministre se déclare l'auteur; mais il n'y avait que son secrétaire qui pût employer de si grands mots pour de si petites choses: une chanson _plus digne de M. de Maurepas! l'histoire qui en adoptera toutes les expressions! les grandes vérités qu'elle renferme!_
Si, dans les beautés choisies, Elle était des plus jolies, On excuse des folies Quand l'objet est un bijou, jou, jou, jou.
Mais pour sotte créature, Et pour si plate figure, Exciter tant de murmure, Chacun juge le roi fou, fou, fou, fou.
Je ne crois pas que ce soit-là ni de _grandes vérités_, ni des _expressions_ à l'usage de _l'histoire_. De l'aveu de tous ses contemporains, madame de Pompadour était fort jolie; et ce n'était pas sur ce point que le roi méritait des reproches, tels que l'histoire peut les lui faire. Ce qui est vrai, c'est que dire d'une femme qu'elle est laide, est toujours ce qu'il y a de plus piquant pour elle: et en cela le but de la satire était rempli. Le but de _l'histoire_ est un peu différent; et c'est ce que n'a pas senti le secrétaire Salé, ni même son maître dont il répétait l'esprit.
La haine de ce ministre pour Voltaire perce particulièrement dans la manière dont il parle du moment très-court de faveur très-légère dont ce grand homme jouit à Versailles, non pas grâce à ses talens, mais grâce à la favorite qui lui voulait du bien. Maurepas le représente comme tellement ébloui de cette lueur éphémère, qu'il pense déjà au ministère. «M. de Voltaire a, dit-on, une secrète démangeaison d'être ministre.» Il répète la même chose quelques pages après. Ceux qui ont bien connu Voltaire, n'en croiront pas un seul mot. La vérité est que, révolté de ce préjugé si orgueilleusement absurde qui mettait au dernier rang, dans la hiérarchie sociale, quiconque n'avait que du génie, et n'était ni possesseur d'un office quelconque, ni héritier d'un nom, Voltaire aurait voulu joindre, à la considération personnelle que l'opinion attachait aux talens, l'existence de convention qu'on attachait aux titres. Il y en avait où il pouvait prétendre, parce que d'autres gens de lettres les avaient possédés. Il eût désiré le brevet de conseiller d'état, qu'avait eu Balzac, dont Balzac se moquait, et dont lui-même se serait aussi moqué. Il ne voulait pas qu'un conseiller du parlement ou même du châtelet affectât de se mettre au-dessus de lui, en disant _ce n'est qu'un auteur_; il connaissait _la toute-puissance des sots qui avait tout arrangé pour eux dans ce monde_ (comme l'a dit heureusement M. de Boufflers); et il voulait que ces sots vissent en lui, non pas l'auteur de _Zaïre_ et de _la Henriade_, mais un conseiller d'état; ce qui, comme on sait, est bien autre chose. Mais quant au ministère, il savait trop son monde pour ignorer que jamais un grand poète ne pouvait, en France, parvenir à une grande place: l'exclusion était trop formelle. Un simple amateur, un poète de société pouvait ne désespérer de rien; l'abbé de Bernis en fut la preuve; et depuis, un faiseur de petits vers, infiniment au-dessous de l'abbé de Bernis, Pezai, fut au moment d'être ministre. La raison en est simple: ils étaient ce qu'on appelait des _hommes du monde_, et dès-lors susceptibles de tout; mais dès qu'on était formellement _homme de lettres_, on n'était plus _homme du monde_; et dès-lors la ligne de démarcation était tirée: vous n'étiez plus propre à rien de considérable. Voilà nos mœurs; et qui pouvait en juger mieux que Voltaire?
«Nous l'avons envoyé _espion_ chez le roi de Prusse; et parce qu'il a arraché une seule phrase, il estime assez son savoir pour se croire un homme d'état. A présent, il cherche à plaire à madame de Pompadour; mais le parti de la reine et des jésuites qui redoute ses opinions, est celui de tout le monde qui ne peut soutenir ses sarcasmes.»
Ce ton d'aigreur et de mépris entraîne beaucoup d'inconséquence et d'injustice. Le terme d'_espion_ est ici très-déplacé, surtout dans la bouche d'un ministre, qui devait être expert en ces matières, et savoir que rien n'aurait été plus ridicule qu'une commission d'_espion_ donnée à un homme du caractère et de la réputation de Voltaire. On voit bien ici l'intention de rabaisser extrêmement l'espèce de négociation dont il fut chargé; elle n'était pourtant pas si méprisable, et surtout le plan était fort bien adapté à ces deux hommes extraordinaires. Il s'agissait, en 1743, de savoir si le roi de Prusse, qui s'était accommodé avec Marie-Thérèse moyennant la cession de la Silésie, et avait abandonné la France, serait disposé à renouer de nouveau avec cette puissance, comme les circonstances et ses intérêts pouvaient l'y engager. La reine de Hongrie avait repris le dessus; la Hollande, l'Angleterre, la Savoie s'étaient jointes à elle; nous avions été battus à Ettinghen, et Frédéric ne pouvait pas trop compter sur cette cession forcée de la Silésie, à moins que l'Autriche ne se trouvât absolument hors d'état de la réclamer par les armes. C'est dans ces conjonctures qu'on imagina que Voltaire faisant un voyage à Berlin, sans aucun caractère public, et comme pour aller voir un roi qui le traitait comme son ami, pouvait, dans l'espèce de familiarité habituelle entre eux, et dans la liberté d'un commerce intime qui ne ressemblait en rien aux défiances réciproques inséparables de toute négociation, tirer du roi de Prusse quelques-unes de ces paroles toujours décisives de la part d'un homme tel que Frédéric, qui ne disait que ce qu'il voulait dire. C'est précisément ce qui arriva. Il dit un jour à Voltaire, que, si le ministère de France, qui paraissait flotter entre la guerre et la paix, et prêt à entrer en composition avec tout le monde, voulait faire une démarche décidée en déclarant la guerre à l'Angleterre, il était prêt, lui, à marcher en Bohême avec cent mille hommes. C'est là cette _parole_ que Voltaire _avait arrachée_ au roi de Prusse, suivant l'expression du comte de Maurepas, et il me semble qu'elle était assez importante. Elle ne fut pas vaine; car, sur cette assurance, la guerre fut déclarée aux Anglais; et Frédéric, avec qui la France traita de nouveau, entra en effet dans la Bohême et dans la Moravie.
Si Voltaire s'était cru pour cela _un homme d'état_, sans doute il aurait eu tort: il est plus que probable que Frédéric devina sans peine la mission secrète du poète, et qu'il ne fut pas fâché de lui parler de manière à encourager la France à traiter de nouveau avec lui pour un intérêt commun; mais enfin, c'était un service réel que Voltaire avait rendu, qu'il était plus que tout autre à portée de rendre sans compromettre la cour; et s'il n'en fut pas récompensé, comme tant d'autres l'ont été pour avoir fait moins, c'est qu'un changement dans le ministère et la mort de madame de Châteauroux ne permirent pas qu'on pensât à lui.
A l'égard des talens d'un homme d'état, on voit bien que Maurepas se flatte de les avoir, parce qu'il est ministre, et croit Voltaire très-ridicule d'y prétendre, parce qu'il est poète; mais ni le ministère, ni la poésie n'y font rien. Voltaire avait beaucoup plus d'esprit qu'il n'en faut pour avoir des lumières en administration; mais ce qui fait surtout l'homme d'état, c'est le caractère, c'est la connaissance réfléchie, non pas de l'homme, mais des hommes; celle-ci fait l'administrateur; l'autre, le philosophe ou le poète. Il est fort douteux que Voltaire eût pu jamais être homme d'état; il avait trop d'imagination; mais il est sûr que Maurepas ne l'était point: c'était un courtisan, et rien de plus. Il reproche à Voltaire de vouloir l'être; Voltaire n'avait en effet que la grâce d'un courtisan, et n'en avait pas la finesse; Maurepas l'avait. Il fait grand bruit des _sarcasmes_ de Voltaire, et il est très-vrai qu'il ne put jamais commander à ses saillies et à son humeur; l'on sait trop que ce fut une plaisanterie un peu amère qui le perdit à Berlin; mais cela même prouve qu'il n'eut jamais l'âme d'un esclave, même à la cour, comme on l'a très-mal à propos répété d'après ses détracteurs. J'aurai peut-être occasion d'en dire ailleurs davantage sur ces différens reproches, si légèrement hasardés contre un homme qui n'était point difficile à connaître, mais qui pourtant n'a pu être bien connu que par ceux qui l'ont vu de près et sans passion: il a eu trop de célébrité et trop d'ennemis pour n'être pas jugé souvent par des hommes qui n'étaient ni instruits, ni équitables.
QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE?
Hatimthai se dit un jour: «Je veux être heureux; l'esprit et la vertu procurent seuls des plaisirs purs et durables.»
Il ouvrit son salon aux hommes de lettres; il nourrit tous les pauvres à sa porte; on voyait chaque jour la nombreuse population, qui n'a pas le nécessaire parce que d'autres ont le superflu, se presser, aux heures des repas, sur le seuil de son palais; et chaque jour il avait à sa table les hommes d'esprit les plus distingués de l'empire. Outre les festins qu'ils y trouvaient avec plaisir, ils recevaient de lui des présens à chaque ouvrage qu'ils lui dédiaient, et presque à chaque lecture qu'ils faisaient devant ses sociétés habituelles.
Cependant, en un moment de réflexion, il remarqua que Saphar ne s'était jamais présenté chez lui: Saphar, qui a écrit la _Chronique de l'empire_, qui a publié le plus savant ouvrage de méthaphysique, et qui a dédié aux dames son poëme du _Jardin des roses_. Cet homme universel vit solitaire; la promenade au fond des forêts est son seul délassement; et il a soin de se cacher dans l'épaisseur des taillis, quand la chasse vient de son côté.
Hatimthai ne l'a jamais vu. On cherche toujours la nouveauté, avec une curiosité qui procure une émotion vive et agréable. Il veut absolument interroger ce philosophe; et il ordonne une chasse au cerf, dont le seul objet est d'entourer et de prendre l'homme de lettres le plus sauvage du monde.
Le projet s'accomplit; Hatimthai est en face de Saphar:
«Pourquoi ne t'ai-je jamais vu?»
--«Parce que ni toi ni moi n'avons besoin de nous voir.»
--«Me dédaignes-tu?»
--«Je te loue de faire le bonheur des autres.»
--«Qui t'empêche d'y prendre ta part?»
--«Parce que ce qui fait leur bonheur, ne ferait pas le mien.»
--«Aimes-tu mieux ta vie misérable?»
--«Sans doute. Mon père est pauvre, je ne veux recevoir de lui que peu de chose, mais ce peu me suffit. Je n'ai donc pas besoin que tu me donnes davantage.»
--«Quelle vertu, se dit Hatimthai en se retirant!»
Avant de rentrer dans son palais, il aperçoit Gemmade, qui portait avec peine un lourd fagot sur ses épaules.
--«Pourquoi te fatigues-tu, lui dit-il, au lieu d'aller recevoir ta nourriture à la porte d'Hatimthai?
Gemmade lui répondit:
«Parce que celui qui sait se suffire à soi-même ne veut rien devoir à Hatimthai.»
Celui-ci réfléchit.
«Quelle noblesse, dit-il dans un si pauvre homme. Eh quoi! n'aurais-je à ma porte, et même dans mon salon, que les deux parties les plus viles de l'espèce humaine? et ceux qui ont un peu de vertu ou de fierté rougiraient-ils d'accepter mes bienfaits?»
Mais ceci, me dira-t-on, est le pont aux ânes; c'est ce qui a été dit partout. On a prouvé mille fois que la philosophie rendait un homme heureux dans la solitude, et qu'elle lui faisait dédaigner ces joies du monde qui ne satisfont ni l'âme ni le cœur. Serait-ce donc là le seul bienfait de la philosophie? Rousseau a-t-il raison?
Hatimthai, en rentrant au palais, traverse la foule des pauvres vivant des restes de ses festins. Il voit entre autres Zilcadé, ce jeune paresseux, qui court devant ses pas en semant des roses sur la terre, et qui est toujours le premier à crier: «Vive Hatimthai!»
--«Tu es bien brillant de santé, lui dit-il?»
--«C'est que les carcasses de tes faisans sont depuis quelque temps plus grasses et plus succulentes encore.»
--«Tes bras sont nerveux?»
--«Parce que mon estomac leur donne de la force, et que je les exerce peu.»
--«Ton dos n'est pas voûté par les travaux?»
--«Depuis qu'Hatimthai me nourrit, je ne me fatigue jamais.»
--«De tout cela, je conclus que tu pourrais porter des fagots.»
--«Sans doute, et je serais alors inutile à la société.»
Hatimthai est tout à coup saisi d'étonnement.
«Sache, ajoute Zilcadé, quelle est ma philosophie. Il plaît à la vanité d'Hatimthai d'avoir des pauvres à sa porte; il est peut-être orgueilleux, et peut-être heureux seulement de sa bienfaisance. Que m'importe? Je reçois ses dons qui m'évitent les maux de la vie, et me laissent du temps libre que j'emploie à faire autant de bien que lui.»
Hatimthai est encore plus étonné.
«Sans doute, ajoute Zilcadé, quand j'ai reçu à ta porte le déjeûner du matin, je me sens fort et bien portant. Je vais chez cette pauvre et faible Rhége, qui demeure au bord du fleuve, et qui a six enfans en bas âge. C'est moi qui jette et qui attache ses filets; et après le repas du soir, je vais les retirer. Le poisson qu'elle recueille ainsi, lui suffit pour nourrir sa famille. Dans le cours de la journée, je me promène au marché sans rien faire; mais j'y vois le prix de chaque denrée, et je vais en rendre compte à nos riches marchands, qui évitent ainsi de se déranger de leur commerce. Très-souvent je découvre des tromperies dont je préviens les acheteurs; et souvent aussi je donne de bons conseils aux hommes des campagnes, pour qu'ils nous fournissent les marchandises qui se vendront le mieux. On peut être utile sans travailler; et pourrais-je rendre de tels services, si j'étais occupé tout le jour à couper du bois pour chauffer mon potage?»
Hatimthai ne répondit pas; et, à peine rentré dans son palais, il trouva, à la porte de son sérail, la jolie Fatmé, qui l'attendait pour recevoir ses ordres; et, dans son salon, le vif, l'ingénieux Ricca, qui était arrivé déjà pour le repas du milieu du jour; car Fatmé, en se retirant, devait avoir, peu d'heures après, un concert et un bal avec ses compagnes; et elle était pressée de passer à sa toilette, pour paraître toujours la plus belle.
Hatimthai pensait encore aux diverses réponses qu'il avait entendues; il s'arrêta un moment près de Fatmé, et l'interrogea de manière à ce qu'elle lui prouvât bien vîte l'utilité dont elle était dans ce monde.
«Hatimthai, lui dit-elle, il y a près d'ici une pauvre mère de famille, qui a besoin de tes secours: elle veut te vendre une parure de perles les plus fines et les plus égales; elle est réduite à s'en défaire, et tu ne me la refuseras pas. Je te demande encore quelques-uns de ces jolis oiseaux que vend ce pauvre mollak; et souviens-toi aussi de nos nouvelles danses. Rhédi, qui les invente, n'a que cela pour vivre. Voilà quels sont aujourd'hui mes caprices; tu vois qu'ils feront des heureux.»
Hatimthai se retire, et appelle Ricca. C'est le poète de ses spectacles; les opéras qu'il compose sont brillans d'esprit dans le dialogue, de féerie dans l'action, et de magie dans les décorations. Ils excitent la surprise au plus haut degré.
«Ricca, lui dit Hatimthai, j'ai vu Saphar; il est heureux à lui seul: c'est le philosophe le plus sage.»
--«T'a-t-il dit, répond Ricca, ce que son père est devenu?»
--«Non, mais il lui coûte peu de chose.»