Part 26
Ces Mémoires offrent, à toutes les pages, des preuves, non-seulement de son peu de discernement et de goût, mais même du peu de connaissance qu'il avait de la langue, défaut (on doit l'avouer) assez rare à la cour, où l'on se piquait à un certain point de parler du moins passablement. «M. de Tessé (dit-il), sans être un sot, était bien l'_un des bonnes gens_ de son temps en fait de _spiritualité_.» Peu de courtisans auraient ignoré que, quoiqu'on dise fort bien un homme spirituel, le mot de _spiritualité_ ne s'applique jamais, dans notre langue, qu'aux choses de la religion et du salut, et par opposition aux choses temporelles.
Il dit, en propres termes, que les fables de la Motte _sont fort sottes_; c'est ce jugement qui est une sottise. Les fables de la Motte ne sont rien moins que _sottes_; et ce n'est pas l'esprit qui lui manquait; il s'en faut de beaucoup; ces fables sont presque toutes fort ingénieuses; ce qui leur manque, c'est le naturel et la grâce, genre d'esprit rare et précieux, nécessaire sur-tout dans la fable; et pourtant la Motte est parvenu, seulement à force d'esprit, à faire quelques fables qui sont encore les plus jolies que nous ayons, je ne dirai pas après La Fontaine, mais depuis La Fontaine; car après lui, il n'y a rien.
«La première idée de la formation du _régiment de la calote_ (dit encore l'auteur des Mémoires, toujours avec la même gravité) fut de former une société qui aurait pour but de corriger les mœurs, de réformer le style à la mode en le tournant en ridicule, et d'ériger un tribunal opposé à celui de l'académie française.»
On a vu dans ce que j'ai cité, et l'on peut voir dans tout le reste, avec quel style ces messieurs voulaient _réformer le style_ des autres; on a vu, par les calomnies atroces et impudentes contre Voltaire, comment ils prétendaient _corriger les mœurs_; et pour ce qui est de l'académie, si le style des complimens de réception et des pièces couronnées a long-temps prêté au ridicule, ce sont les bons écrivains de l'académie même qui l'ont fait sentir, et qui l'ont corrigé un peu mieux que l'ignorante grossièreté de _messieurs de la calote_.
«La dernière des _calotines_ un peu connues est de 1744. Madame de Pompadour, qui a un ton grivois et bourgeois à la cour, où elle eût dû porter, pour plaire, le grand ton des premières favorites du roi, entrait en convulsion au nom du _régiment de la calote_; et comme elle succéda, _pour l'empire de la cour_, au cardinal de Fleury, ce _régiment_, battu par l'autorité, disparut du royaume de France, où l'on rira peu désormais, tant que madame de Pompadour régnera.»
On reconnaît aisément à ce passage le ministre que la favorite fit renvoyer, non pas précisément pour une _calotine_, mais pour une chanson assez jolie que tout le monde connaît et qui est par tout:
Une petite bourgeoise, Elevée à la grivoise, etc.
Cette chanson fut attribuée à Maurepas, ennemi déclaré de la favorite, et qui avait réellement fait le couplet contre elle, _sur les Fleurs_: celui-là était de sa force; ce n'était qu'un calembourg; mais la chanson était d'un homme de sa société, de Pont-de-Veyle; elle courut toute la France; la marquise ne la pardonna pas, non plus que le couplet, et parvint à s'en venger. Il est plaisant que l'auteur des Mémoires, qui dit lui-même que rien n'a jamais empêché les Français de rire et de chansonner, prétende que «son cher _régiment de la calote_ a disparu, battu par l'autorité.» Ce n'est pas _l'autorité_ qui détruit ces _régimens-là_, c'est le dégoût et l'ennui. Il est encore plus plaisant qu'il ne veuille plus qu'_on rie en France_, parce qu'il n'est plus à la cour. On y a pourtant _ri_ depuis, et souvent de fort bonne grâce. Jamais le Français n'a perdu le talent du couplet et de l'épigramme; et il n'y a pas d'année qui n'ait vu des pièces de ce genre, heureusement un peu meilleures que les _calotines_. M. de Maurepas a beau nous répéter en termes exprès, que «toutes ces _calotines_ sont d'un plaisant et d'un sel infiniment piquant»; on lui répondra avec Molière:
Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons; Mais vous trouverez bon qu'on en puisse avoir d'autres, Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.
Les éditeurs ont joint à ces Mémoires des _notes de M. Soulavie_, qui sont fort loin d'ajouter quelque prix à l'ouvrage. Ce ne serait pas la peine d'en dire davantage, si l'auteur de ces notes n'y montrait pas autant de prétention que d'insuffisance, et si, en parlant avec un ton magistral de tout ce qu'il n'entend pas, il n'appelait sur lui la sévérité de la critique, qui doit remettre chaque chose à sa place. On lui a déjà reproché universellement d'avoir prêté au maréchal de Richelieu, dans la rédaction de ses Mémoires, un langage révolutionnaire qui forme le contraste le plus étrange avec le caractère et le tour d'esprit si connu de ce doyen des courtisans despotes. Le mauvais succès de cette bigarrure grotesque aurait dû corriger M. Soulavie, et l'avertir de se borner à remplir de son mieux les fonctions d'éditeur et de compilateur: ce qui même était déjà plus qu'il ne pouvait faire; car si ce travail n'exige pas de talent, il demande au moins des connaissances, de la méthode et quelque habitude d'écrire; il demande qu'on sache au moins un peu de français, et M. Soulavie ne sait pas du tout sa langue et la parle très-mal. Mais qu'importe? on veut faire le philosophe, le législateur, le savant, à quelque prix que ce soit; et l'on fait des phrases, et puis des phrases, qui n'ont pas de sens; et l'on accumule les erreurs, et les bévues, et les solécismes; et l'on nous annonce encore fastueusement un ouvrage _sur le progrès des lettres sous le règne de Louis XV_. Il faut voir comment M. Soulavie est en état de faire un pareil ouvrage.
M. Soulavie, qui était auparavant M. l'abbé Soulavie, s'étend particulièrement sur le clergé, et en vient encore à nous prouver que c'est l'_ignorance_ qui l'a perdu. On a déjà réfuté[13] cette fausseté notoire pour tout homme un peu instruit; et puisqu'il la répète, j'ajouterai que MM. l'ancien évêque d'Autun, l'archevêque d'Aix, l'archevêque de Toulouse, l'évêque de Rhodès, l'abbé de Montesquiou et bien d'autres, ont peut-être un peu plus d'esprit, de savoir, que M. l'abbé Soulavie lui-même, quoiqu'il lui soit très-permis de ne pas s'en douter.
[13] Dans l'_Extrait des Mémoires de Massillon_.
«Le père le Tellier, _profond jésuite_, voulait, pour faire régner sa compagnie, plonger le reste du clergé dans l'ignorance.» Pas un mot de vrai. Le Tellier n'était pas du tout _profond_, si ce n'est en friponnerie; c'était le brouillon le plus emporté, le plus hardi faussaire, et le plus effronté coquin qui se soit trouvé de Caen à Vire. Ce n'était point par l'_ignorance du clergé_ qu'il voulait _faire régner sa compagnie_; c'était par l'intrigue, par l'ascendant de la cour de Rome sur un roi dévot, par l'importance donnée à une prétendue _hérésie_ de la façon des jésuites, par l'imputation banale de jansénisme, qui servait à écarter quiconque ne voulait pas du joug ultramontain et par conséquent jésuitique, et défendait les libertés gallicanes. Ces mêmes querelles, qui d'ailleurs firent tant de mal, loin de _plonger dans l'ignorance_, aiguisèrent les esprits et entretinrent un germe d'indépendance qui peu à peu s'étendit plus loin que les controverses. Les écrits des bons jansénistes prouvent qu'ils n'étaient pas moins ennemis du gouvernement absolu, que de l'infaillibilité romaine; et on le savait si bien, que c'était sous ce point de vue qu'on les rendait odieux à Louis XIV et à Louis XV. M. Soulavie a-t-il lu, par hasard, l'_Institution d'un prince_, par Duguet? il y trouvera trente décrets de l'assemblée constituante. Mais quand on a passé sa vie à compulser d'innombrables manuscrits ministériels, remplis de petits faits et de grandes inutilités, pour en faire des extraits informes et volumineux, a-t-on le temps de lire les bons livres? Quand on s'occupe à rédiger et à imprimer ce qu'ont pensé les autres, a-t-on le temps de s'instruire et de s'accoutumer à penser?
Il fait grand bruit de l'influence des sulpiciens et des lazaristes, gens de l'autre monde depuis quarante ans. Il ne sait pas que le règne des _cheveux plats_ et des _grands chapeaux_, commencé sous Fleury, a fini avec Boyer l'imbécille; qu'à dater de l'évêque d'Orléans, on éloignait le bigotisme comme dangereux, et qu'on préférait les esprits doux et concilians, tous ceux qui n'avaient point d'affiche; qu'on craignait tellement le bruit dont on était las, qu'il valait mieux être un peu libertin que trop rigoriste; qu'à cette même époque, la philosophie s'était déjà glissée jusques sous le rochet et la barette, et que l'archevêque de Vienne (Pompignan) s'en plaignit amèrement dans une assemblée du clergé, criant que _la moderne philosophie avait infecté même le sanctuaire_, déclamation qui fut très-mal accueillie; qu'en un mot, c'était l'esprit du monde, des affaires et de la cour, qui, de nos jours, dominait dans le clergé, et nullement celui des sulpiciens et des lazaristes. M. Soulavie a beau avoir été abbé; il a besoin d'apprendre son histoire de l'église, et il est honteux qu'un profane soit obligé de la lui enseigner.
Il prétend que ce même Pompignan, dont je viens de parler, _se repentit d'avoir influé sur le nouvel ordre de choses_. Il n'y _influa_ pas; il le suivit un moment avec circonspection; il n'apercevait pas jusqu'où ce _nouvel ordre_ irait, et le grand âge avait affaibli son fanatisme.
«Le clergé dut sa grandeur primitive à ses vertus et à ses lumières.»
C'est confondre _le clergé_ avec ce qu'on appelle _la primitive église_, celle des quatre premiers siècles, qui n'était point proprement un _clergé_. Elle n'avait alors ni puissance, ni richesses, ni crédit; et c'est alors qu'elle fut respectable. Quand Constantin l'eut mise sur le trône, l'ambition, la fureur de dominer la corrompit; et les circonstances la servirent. Ce que M. Soulavie appelle _la grandeur primitive du clergé_, et ce que j'appelle sa domination, fut l'ouvrage non pas de _ses lumières et de ses vertus_, mais de l'ignorance universelle, suite de l'invasion des Barbares. Les prêtres seuls savaient lire; il leur fut aisé de tout rappeler au règne spirituel, chez des peuples abrutis et superstitieux. Voilà ce que tout le monde sait, ce que tout le monde a dit, et ce que M. Soulavie seul paraît ignorer.
«Le clergé, dans sa _décrépitude_, laisse à peine _à nous historiens_ et à la postérité, quelques personnages _dignes de ses regards_; M. de Pompignan, M. de Bernis, à Rome, sont ceux que _nous osons citer_.»
Je ne sais pas trop comment M. Soulavie est _un historien_; je ne lui conseille pas même d'essayer de l'être. M. de Pompignan n'est nullement _un personnage digne des regards de la postérité_: c'était un assez bon homme, théologien et prédicateur de son métier, et rien de plus.
«M. de Bernis, avec de la probité, des qualités, _des talens et des ouvrages de tous les temps_, n'a peut-être pas la force de quitter _des restes d'opinions et un séjour de délices_, pour venir terminer sa carrière en patriote.»
M. de Bernis a montré en effet _de la probité_, _des qualités_, _des talens_ agréables. Il n'y a pas dans tout cela de quoi occuper beaucoup _la postérité_. Ce qui pourrait marquer le plus auprès d'elle, c'est le traité d'alliance avec l'Autriche; mais _la postérité_ saura comme nous que ce ne fut point son ouvrage, et ce n'est pas tant pis pour lui; il ne fit guères que le signer; c'étaient madame de Pompadour et M. de Staremberg, et surtout Kaunitz qui avaient tout fait. M. de Bernis n'a eu d'extraordinaire que sa grande fortune, et nous savons quelle en fut l'origine. Il a fait quelques jolis vers et beaucoup de médiocres; ce ne sont-là ni _des ouvrages_, ni _des talens de tous les temps_. Je ne sais ce que c'est que des _restes d'opinions_, car je ne connais pas les siennes, qu'apparemment M. Soulavie connaît mieux que moi; mais je sais qu'il est tout naturel qu'à l'âge de M. de Bernis, on ne change point d'opinion, quelle qu'elle soit, et qu'on reste où l'on se trouve bien; et certainement M. de Bernis ne pourrait pas être à Paris aussi bien qu'à Rome, quoique Rome ne soit pas plus _un séjour de délices_ que Paris.
«Le presbytérianisme, bafoué en France, méprisé du haut clergé, éloigné des anciennes assemblées de l'église gallicane, privé de tout son avancement, exilé, emprisonné par ses supérieurs, _dans ses fautes réelles ou prétextées_, a fait, dans l'état ecclésiastique, une révolution _égale et parallèle avec celle_ que la bourgeoisie française a faite relativement à la noblesse.»
Il y a là beaucoup d'idées confuses et erronées. D'abord le presbytérianisme, qui ne peut signifier parmi nous que le jansénisme, n'a été _bafoué_, en France, que dans le temps de la folie des _convulsions_, qui lui a porté un coup mortel. Jusques-là, l'opinion publique était pour lui; il résista même à la prépondérance de Louis XIV, qui s'étendait d'ailleurs jusques sur les esprits. Cette secte eut long-temps de grands avantages; elle les devait au mérite éminent de ses chefs, à la persécution toujours odieuse, à des principes de liberté toujours chers aux hommes, et qui ne cèdent qu'à l'intérêt personnel; elle avait raison pour le fond; son seul tort était de mettre trop d'importance à des controverses d'école; mais c'était alors le tort de tout le monde. Elle vint à bout, même dans sa décadence, d'abattre ses ennemis les jésuites, qui l'avaient long-temps foulée aux pieds; elle fut redevable de cette victoire aux parlemens, qui faisaient cause commune avec elle, et à qui la faiblesse de ministère avait rendu de l'influence; aux fautes des jésuites, qui s'étaient fait craindre et détester partout; et plus particulièrement encore, au caractère décidé du duc de Choiseul, qui, choqué de la réponse arrogante du pape, _Sint ut sunt, aut non sint_, détermina enfin Louis XV, dont la pusillanimité irrésolue cherchait encore des accommodemens, à livrer aux magistrats cette milice ultramontaine, dont le chef avait osé dicter au pape cette réponse imprudente, qui n'était ni de notre siècle ni de la politique romaine. Sans le duc de Choiseul, qui avait une manière de penser philosophique, quoiqu'il n'aimât pas les philosophes, le roi n'eût jamais retiré la main puissante qui soutenait encore les jésuites, et qui arrêtait les parlemens.
Les jansénistes tombèrent aussi et devaient tomber avec les jésuites; les premiers n'avaient plus d'existence que celle que leur conservait la haine qu'on portait aux jésuites; et depuis la destruction de ceux-ci, on ne parla plus de leurs adversaires.
Ce n'est donc pas l'esprit presbytérien ni janséniste qui a détruit le clergé; c'est avant tout, l'indifférence philosophique qui apprit à ne plus le considérer que sous les rapports du gouvernement: et ces rapports le montraient évidemment comme une corporation anti-politique, comme un des arcs-boutans du despotisme, comme tellement redoutable qu'il pouvait toujours renaître de ses débris, s'il n'était entièrement anéanti; ce fut ensuite l'opportunité de faire de ses dépouilles une ressource immense pour la nation; et la ruine entière de ce corps était liée intimement au plan de Mirabeau pour les assignats: c'est lui qui porta ces deux grands coups à la fois.
M. Soulavie a confondu la révolution dont les suites devaient entraîner la chute du clergé, avec la constitution civile de ce même clergé; c'est ici seulement qu'il s'est mêlé un reste de jansénisme. Des hommes nourris dans l'attachement aux opinions religieuses inséparables de leur secte, crurent qu'il fallait un clergé _constitutionnel_, et vinrent à bout de l'établir, parce qu'on avait besoin de la partie inférieure du clergé, qui, toujours opprimée, s'était rangée du côté de la révolution; ils l'établirent du moins sur les bases d'égalité et de liberté, conformément aux principes que les jansénistes avaient toujours professés. Voilà toute la part qu'ils ont eue dans ce qui concerne le clergé. Ont-ils bien fait? c'est ce qu'il serait superflu d'examiner ici, et ce que le temps décidera.
Dans une note sur Voltaire et Rousseau, M. Soulavie a saisi du moins une idée juste, mais qui avait déjà été indiquée plus d'une fois, que le premier avait servi à détruire, et le second à édifier. Cela est vrai; mais en s'appropriant une vérité, il n'en sait pas assez pour l'embrasser et la développer tout entière; et dès qu'il l'essaie, il tombe dans des contradictions et des méprises continuelles. Il avoue, par exemple, que Voltaire a _renversé, dans ses ouvrages, le respect pour les rois, les ministres, les grands, le clergé et les parlemens_; et il ajoute tout de suite: «Rousseau a détruit de même le passé, mais il est plus heureux dans ses principes de réédification.» Non, Rousseau n'a pas _détruit de même le passé_; ce que Voltaire a le plus complètement _détruit_, c'est la croyance sur la parole des prêtres; et il l'a _détruite_ à force de les montrer sous toutes les formes, odieux ou ridicules, et en tournant en dérision de toutes les manières les objets de la croyance. Or, la crédulité religieuse était le plus formidable appui du despotisme, puisqu'elle consacrait également les rois et les prêtres, et que ceux-ci, parlant au nom de Dieu, assuraient au peuple que les rois étaient _institués par Dieu, et n'avaient à rendre compte qu'à Dieu_. Le sacerdoce était donc le premier rempart du pouvoir absolu; et Voltaire l'a renversé. Sans ce premier pas décisif et indispensable, on ne faisait rien. Rousseau, au contraire, en attaquant l'intolérance ecclésiastique, a défendu de toute sa force le fond de la croyance; il l'a défendu par son éloquence et par son exemple; et c'est ce qui lui avait ramené tous les ennemis de la philosophie, ravis d'avoir à lui opposer un croyant, un dévot tel que Rousseau. Je n'examine pas si, dans tout cela, Rousseau était bien conséquent; on sait que ce n'était pas là son fort.
Il n'est pas juste non plus de dire qu'_il fut plus heureux que Voltaire dans ses principes de réédification_; car Voltaire n'a rien _réédifié_, si ce n'est la religion naturelle qu'il opposait sans cesse à toute religion révélée. Quant au gouvernement, quoiqu'il n'ait jamais expressément traité cette matière, on voit qu'il avait un assez bon esprit pour connaître toutes les bases d'un gouvernement légal, et tous les vices d'un gouvernement arbitraire; et que, sur ce point, ses principes étaient, comme tous ceux des hommes éclairés et justes, conformes à notre _déclaration des droits_.
On est un peu étonné de lire, dans cette même note de M. Soulavie, que Voltaire, _dans la lutte contre les préjugés, était étranger à son siècle, totalement hors de son siècle_. S'il avait été _hors de son siècle_, il ne lui aurait pas donné le ton. L'esprit supérieur consiste à juger la marche du commun des esprits, à voir jusqu'où ils peuvent aller et jusqu'où on peut les mener. C'est ce que Voltaire entendait à merveille. Le scepticisme de Bayle, la liberté de penser sous la régence, et les hardiesses des _Lettres persannes_, lui firent comprendre que l'on pouvait tout dire successivement, en se mettant à la portée de tous. C'est ce qu'il fit pendant soixante ans, en gagnant toujours du terrein, et ce qu'il serait trop long de détailler ici: cet examen trouvera sa place ailleurs. J'observerai seulement une contradiction bien frappante dans M. Soulavie. Dix lignes plus bas, il dit que Voltaire _était goûté de la multitude_. Concevez, s'il est possible, comment un écrivain _étranger à son siècle_ est _goûté de la multitude_.
«La cour de France semblait voir de loin la puissance des écrits de ces _deux personnages_. (Voltaire et Rousseau)».
Cela n'est vrai, tout au plus, que de Voltaire, que la cour, en général, a toujours craint et haï, même dans le temps où il y fut appelé et honoré, par la faveur passagère que lui accorda madame de Pompadour. Je dis _tout au plus_, car on calculait moins _la puissance de ses écrits_ qu'on n'était blessé de son indépendance, des saillies qu'il se permettait, de sa supériorité qui éclipsait tout, même dans la société, de sa fortune même qui le mettait au-dessus de l'espèce d'asservissement où le besoin des grâces réduisait la plupart des gens de lettres. A l'égard de l'influence qu'il exerçait sur l'opinion, et des conséquences qu'elle pouvait avoir un jour, la cour n'en savait pas assez pour voir si loin; on n'était guère frappé que de la hardiesse du moment, du danger de l'exemple, de la nécessité de réprimer la liberté de penser: mais en général, et sauf quelques exceptions, la cour et le grand monde ont toujours cru que l'état des choses où ils vivaient, était indestructible; et cette sécurité a duré jusqu'à la convocation des états-généraux, qui a commencé à faire un peu ouvrir les yeux.
Pour ce qui est de Rousseau, ses ouvrages politiques, et particulièrement le _Contrat social_, qui est son chef-d'œuvre en ce genre, étaient faits pour peu de lecteurs, et n'inspiraient à la cour aucune alarme. C'était, sans nulle comparaison, ce qu'on avait écrit de plus fort et de plus hardi sur les principes de l'ordre social et politique, et c'est cela même qui fit que le gouvernement n'y prit pas garde. On ne regardait cette théorie que comme une spéculation creuse, qui ne pouvait pas avoir plus de conséquence que l'enthousiasme de liberté et le mépris de la royauté, poussés si loin dans les pièces de Corneille, et applaudis à la cour du plus absolu des rois, Louis XIV. Tout cela paraissait être d'un autre monde, et sans nul rapport avec le nôtre. Les gens bien instruits peuvent se souvenir que, quand le _Contrat social_ parut, il fit très-peu de sensation, et n'attira nullement les regards de ce même gouvernement qui fit tant de bruit pour l'_Emile_. C'est que l'_Emile_, qui avait l'intérêt et le charme d'un roman, fut dévoré à la première lecture. Les prêtres, attaqués dans _la Confession du Vicaire savoyard_, jetèrent les hauts cris; le parlement, qui poursuivait alors les jésuites, crut de sa politique de ne pas paraître moins vif que le clergé sur les intérêts de la religion; et le ministère laissa le parlement sévir contre l'auteur qui avait eu l'imprudence de mettre son nom à la tête de l'ouvrage: et c'était ce qu'on lui reprochait le plus. La cour d'ailleurs, et le duc de Choiseul tout le premier, se souciait fort peu de la personne et des écrits de Rousseau, pauvre, retiré, sans entours, sans crédit, et affectait de ne voir en lui qu'une tête à paradoxes, une espèce de fou qui avait du talent. Les femmes qui donnaient le ton, et les jeunes gens qui le recevaient d'elles, n'adoraient dans Rousseau que l'auteur des lettres passionnées de Julie et de St.-Preux. Le philosophe, le législateur n'était connu que d'un petit nombre de penseurs; et il est très-vrai qu'il fallait la révolution pour que, sous ce point de vue, il fût bien apprécié. Il n'a pas le plus contribué à la faire; mais nul n'en a autant profité, quand elle a été faite; alors il s'est trouvé le premier architecte de l'édifice à bâtir; alors ses ouvrages ont été le bréviaire à l'usage de tout le monde, parce qu'il était plus connu et infiniment plus éloquent que les écrivains étrangers qui lui avaient servi de modèles et de guides. En deux mots, Voltaire sur tout a fait la révolution, parce qu'il a écrit pour tous; Rousseau surtout a fait la constitution, parce qu'il a écrit pour les penseurs.