Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 3) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 11

Chapter 113,604 wordsPublic domain

Après avoir montré l'injustice des lois _contre la mendicité acquise par le travail_, et prouvé à l'administration qu'elle s'épargnerait bien des peines inutiles, si elle déclarait que la mendicité pure et simple n'est pas un délit, M. de Montlinot cherche quels doivent être les moyens de police contre le mendiant-vagabond, éloigné du lieu qui l'a vu naître et où il a travaillé; les moyens de distinguer l'homme inquiétant, du malheureux coupable d'avoir trop vécu; et il propose divers adoucissemens dans la police, trop sévère dans l'ordre actuel envers ce dernier. C'est ici qu'il faut déplorer encore les maux inévitablement attachés à l'existence sociale, lorsqu'on entend un philosophe prononcer ces mots: «Il faut le dire, c'est qu'en supposant qu'un homme dénué de tout secours depuis un long terme, ne fût qu'un homme malheureux, qu'il fût injuste de l'arrêter.... Eh bien! il faudrait commettre cette injustice politique, et ne pas laisser sur les routes celui qui n'ayant rien peut tout oser». C'est pour cette classe d'infortunés que seraient faits les dépôts auxquels on ôterait ce nom qui réveille trop d'idées avilissantes, et qu'on appellerait _maisons de sûreté_. Ces maisons n'emporteraient l'idée d'aucun châtiment, mais seulement celle de simple arrestation. De sages réglemens détermineraient l'utilité qu'on pourroit tirer de cette classe malheureuse. A l'égard des vagabonds, détenus jusqu'ici dans les maisons connues sous le nom de _dépôt de mendicité_, les lois prononceraient sur leur sort, et remédieraient aux inconvéniens de la police actuelle. En voici un exemple. Il a été envoyé, de Saint-Denis à Soissons, depuis le 29 octobre 1788 jusqu'au 20 février 1789, cent quarante-un mendians valides. Dans ce nombre, quarante-cinq pouvaient être considérés comme repris en tierce récidive. Plusieurs avaient déjà été arrêtés quatre, cinq et six fois. Les frais de transport ont été de 606 liv. Voilà donc 606 liv. dépensées pour faire transporter quarante-cinq hommes, qui deux fois ont été rejetés de leurs provinces comme inconnus et sans ressource. Pourquoi produire à grands frais un mouvement inutile? A cet abus et à tant d'autres nés d'une police vicieuse, M. de Montlinot propose un remède, le seul peut-être qui existe, la translation; et c'est ici un des principaux objets de son ouvrage. S'il existe un moyen de faire désirer l'établissement que l'auteur propose, c'est la manière dont il débute pour en faire sentir la nécessité, c'est le tableau qu'il présente à ses lecteurs. En voici quelques traits, qu'il est bon de remettre sous les yeux des heureux du siècle, et de ceux qui ne réfléchissent pas à quel prix on achète le bonheur social.

«Vingt mille individus au moins désolent le royaume par des déprédations de toute espèce. Six ou sept mille au plus sont arrêtés ou punis. La sûreté des routes coûte plus de quatre millions par an. La somme volée chaque année en France, peut être évaluée au moins à un million. Il existe plus de soixante mille hommes qui gémissent dans les prisons ou maisons de force, ou qui végètent dans les hôpitaux. Il y a plus de cinquante mille journaliers, qui, bâtards ou rejetés par des parens pauvres, sont sans autre asile que les cabarets. Il déserte à peu près quatre mille hommes, par année, des troupes de France. La plupart, manquant de tout, sont obligés d'avoir une marche sourde et des domiciles secrets. Il y a en France plus de quatre millions d'individus dont la subsistance n'est pas assurée pour un mois. Si l'on considère en masse les dépenses du gouvernement, les revenus des hôpitaux, des hôtels-dieu, et les actes particuliers de bienfaisance, on peut évaluer à plus de cinquante millions par an ce qu'il en coûte pour prolonger l'existence de ceux qui survivent à la servitude des arts, à l'incontinence des corrupteurs, au régime des hôpitaux, et aux châtimens de la loi. Que produit cette dépense avec laquelle on fonderait un royaume? A agiter l'administration, qui, sans profit, tourmente l'homme sans propriété.»

On conviendra que ce préambule est tout-à-fait propre à faire agréer le projet d'une colonie en Afrique: et c'est l'idée à laquelle l'auteur s'arrête. Les raisons politiques, géographiques, qui lui font préférer l'île de Bulam à nos possessions voisines, les moyens de fonder cette colonie aux moindres frais possibles, les avantages qu'on pourrait d'ailleurs en tirer, etc.; c'est ce qu'il faut voir dans l'ouvrage même. Nous ne présenterons que le résultat des idées de l'auteur. Des calculs très-détaillés semblent prouver invinciblement que le transport de sept cents hommes, les fournitures de toute espèce, les frais de l'établissement, et de tout ce qui est nécessaire pendant six mois à la nourriture des colons, ne monteraient qu'à la somme de 130,600 livres. En suivant cette proportion de 130 mille par cent personnes, jusqu'à dix ou vingt mille hommes exportés, on sent combien il en couterait moins qu'il n'en coûte pour le bonheur de ceux qui n'ont point de propriétés, et pour la tranquillité de ceux qui en possèdent. La grande objection contre ce projet, c'est l'opinion où seraient les expatriés, qu'on les envoie à une mort certaine; opinion née des fautes du gouvernement, quand il s'est autrefois chargé de fonder quelques établissemens nouveaux à Cayenne et dans la Louisiane. Ce préjugé, enraciné chez le peuple, serait sans doute un grand obstacle dans les commencemens; mais il céderait à la publicité des soins qu'on prendrait pour assurer l'existence des nouveaux colons.

Le cours naturel des idées nous a empêchés de nous arrêter sur une des meilleures vues de M. Montlinot, le projet d'un établissement dans les campagnes, en faveur des cultivateurs invalides. On sait que les hôpitaux se sont cru en droit de n'appliquer les actes de leur bienfaisance qu'aux individus des villes où ils étaient établis, et que le pain de l'hôpital est devenu le pain privilégié du citadin. Les pauvres de la campagne se sont ainsi trouvés abandonnés. «Voilà, dit M. le Montlinot, les vrais pauvres de l'administration: mais il faut les honorer, et non les avilir par l'aumône.» Les bornes d'un extrait ne nous permettent pas d'entrer dans le détail du plan qu'il propose de cet établissement, pour les pauvres de la campagne, qu'on nommerait cultivateurs invalides. L'exécution du plan serait un véritable monument de bienfaisance nationale, et prouverait que nous savons honorer l'agriculture ailleurs que dans les livres et les pièces de théâtre.

Ce projet d'un établissement pour les cultivateurs invalides, ainsi que l'idée de la transportation dont nous avons parlé plus haut, semblent avoir été agréés par la section de l'Assemblée nationale qui forme le comité de mendicité. Les membres qui le composent, ont cherché à s'environner des lumières de plusieurs hommes connus[6], parmi lesquels il faut compter M. de Montlinot. Il participe aussi aux éloges que méritent le plan de travail et les trois premiers rapports de ce comité[7]. Mais c'est ici qu'on voit ce que peuvent les premiers efforts d'une société de citoyens libres, qui se communiquent leurs pensées. Il ne faut pas oublier que l'écrit de M. de Montlinot, publié cette année, a été composé l'année dernière. On s'aperçoit qu'il a connu la source du mal, mais qu'il n'ose et ne peut la dire; il va jusqu'où l'on pouvait alors. Il a senti, il a établi la nécessité d'élever l'aumône à la qualité de bienfaisance publique. Le comité va plus loin; il prononce nettement que tout homme a droit à sa subsistance; que l'assistance donnée au pauvre n'est pas un simple bienfait, mais une dette de l'état; que la misère du peuple est un tort du gouvernement; enfin qu'il ne s'agit plus de faire la charité aux pauvres, mais de faire valoir les droits de l'homme pauvre sur la société, et ceux de la société sur lui. De ce double rapport, le comité a conclu qu'il fallait les considérer dans la constitution; que le soin de veiller à leur subsistance n'est pas, pour la constitution d'un empire, un devoir moins sacré que celui de veiller à la conservation des propriétés du riche. Il faut donc rendre constitutionnelles les lois qui établissent l'administration des secours donnés aux pauvres. La classe indigente de la société étant partie intégrante de la société, la législation qui gouverne cette classe doit faire partie de la constitution: c'était le seul moyen d'empêcher que cette grande idée ne se réduisît à n'être qu'une belle conception de l'esprit, sans application à un empire qui jouit du bonheur d'avoir une constitution. C'est la première fois que les législateurs ont ainsi parlé aux hommes; et nombre de gens, nous ne l'ignorons pas, en concluront qu'il ne fallait pas leur parler ce langage. Il est à croire que la postérité ne sera pas de leur sentiment.

[6] M. de la Millière, intendant des hôpitaux; M. de la Rudelle, ancien administrateur de l'hôpital général; M. de Boncerf, connu par des recherches et des ouvrages sur la mendicité; M. Thouret, inspecteur-général des hôpitaux; M. Lambert, inspecteur des apprentis de différentes maisons de l'hôpital général.

[7] Voyez le plan de travail du comité de mendicité et les trois premiers rapports, rédigés par M. de la Rochefoucault-Liancourt, imprimés chez Baudoin, à l'imprimerie nationale.

SUR l'ouvrage intitulé: _Prônes civiques_, ou _le Pasteur patriote_; par M. l'abbé Lamourette.--1790.

L'écrit que nous annonçons a des droits à l'attention publique; c'est l'ouvrage d'un théologien ami des hommes, et d'un prêtre qui a de la religion. Une production distinguée de M. l'abbé Lamourette a déjà montré qu'il ne croyait pas la perpétuité de la foi attachée à la perpétuité des bénéfices. Il a pensé que la révolution, qui donnait la liberté à la France, n'était pas moins favorable à la renaissance de l'esprit religieux. Cette conviction lui est commune avec tous les ecclésiastiques vertueux, dont la piété est accompagnée de lumières, et qui ne confondent pas avec l'intérêt de la religion l'éclat mondain de la hiérarchie sacerdotale; mais tous ne peuvent, comme M. l'abbé Lamourette, servir la patrie par un talent aussi rare et aussi précieux. Orateur, philosophe et théologien, il ne sera désavoué que par les docteurs en cette dernière science, ou plutôt en cette dernière faculté, car sa théologie n'est point la leur. Jusqu'à présent, la théologie avait pris constamment le parti des gouvernans contre les gouvernés: elle avait marqué du sceau de la religion dont elle s'était saisie, tous les abus de la puissance; elle s'était mise au service et aux ordres de la politique, qui, depuis des siècles, n'était plus elle-même que l'art de maintenir le gouvernement, quelque vicieux qu'il pût être. M. l'abbé Lamourette n'a pas cru que ce fût là l'emploi le plus chrétien et la plus belle vocation de la théologie. Il l'a consacrée au service de la religion. Il a vu, dans le christianisme, la perfection de l'ordre; et dans une constitution faite pour ramener l'ordre, il a vu l'espérance de retour à la perfection morale et chrétienne. Ainsi, tandis qu'un trop grand nombre de prêtres, ou pervers, ou aveugles, ou hypocrites, cherchent à tourner en fanatisme l'ignorance d'un peuple qu'ils égarent, un vertueux ecclésiastique donne un exemple qui ne sera pas infructueux, en substituant l'esprit de l'évangile à celui d'une théologie esclave du despotisme; et cette distinction entre le christianisme et la théologie, qu'on ne la regarde pas comme une de ces subtilités nées de cet esprit irréligieux tant reproché à notre siècle, de cet esprit philosophique, pour parler le langage de nos adversaires. Voici ce qu'imprimait, il y a plus de trente ans, un homme de génie[8], qui, quoique philosophe, a le plus hautement adhéré aux principaux dogmes du christianisme; un métaphysicien célèbre qui a tenté de prouver la résurrection des corps; enfin à qui d'autres philosophes ont reproché de parler trop fréquemment des anges, des chérubins, des séraphins. «On rend un mauvais service à la religion, quand on la tourne contre la philosophie; elles sont faites pour s'unir: c'est contre la théologie que la religion doit combattre; et alors chaque combat que livrera la religion, sera une victoire.»

[8] M. Bonnet.

C'est donc une victoire que M. l'abbé Lamourette fait remporter à la religion sur la théologie, en prouvant que la révolution est, de toutes les vicissitudes, la plus propre à ramener tous les états de la société à la pratique de la morale, et qu'elle doit entièrement renouveler le règne du christianisme. Nous n'insisterons pas sur les preuves philosophiques de cette vérité: mais nous offrirons à l'attention de nos lecteurs celles que l'orateur tire de l'écriture sainte. Après avoir établi que le dieu créateur de l'homme ne l'a pas marqué d'un sublime caractère pour subir l'avilissement de la servitude, après avoir tiré de ce principe les conséquences qui en dérivent, M. l'abbé Lamourette prouve, par les livres saints, que la plénitude du pouvoir absolu entre les mains des rois, est un renversement d'ordre caractérisé dans l'écriture par les traits distinctifs de la gentilité. C'est ce qu'indiquent ces mots si fréquens, _les rois des nations_, que les écrivains sacrés n'emploient jamais sans les rapporter à une des misères de l'idolâtrie. Il cherche et trouve ce même signe d'improbation dans ce fameux discours du prophète Samuel, dont les prêtres catholiques ont souvent fait un usage si coupable; comme si ces mots: _le roi vous ôtera vos fils pour en faire ses serviteurs, etc._, étaient le titre qui consacre la puissance absolue des monarques; comme si la menace des abus qu'entraîne le despotisme, était la mesure de ses droits. Enfin il rappèle les termes de l'écriture: _le peuple saint voulut ressembler aux infidèles, et s'écarta des voies du Seigneur_; paroles par lesquelles le passage au régime despotique est marqué comme l'époque d'une grande erreur, une méprise funeste qui ne pouvait rendre les Israélites que plus misérables et plus vicieux.

Les partisans de la royauté absolue appèlent à son secours le précepte que Jésus-Christ fait à tous les enfans de dieu d'obéir aux césars. «Quel est, dit l'orateur, l'esprit de ce précepte? Sa doctrine en ce point, mes frères, n'est que l'application d'un principe que la nature et la droite raison avaient de tout temps révélé aux hommes; c'est que la résistance à l'oppression ne peut être que l'ouvrage de quelques hommes; et que tout effort pour détruire une fausse autorité, ne doit procéder que du centre où réside la véritable, c'est-à-dire, du corps des sociétés et de la volonté des nations; c'est qu'il importe au repos du monde qu'il subsiste une autorité, quelle qu'elle soit, dans le sein des empires, et que la pire de toutes est encore préférable au désordre de l'anarchie et de la licence sans bornes; c'est qu'enfin, dans le déclin des états, et au milieu des calamités qu'entraînent après eux l'orgueil des princes et l'esclavage des peuples, l'insurrection ne commence à être légitime qu'au moment où elle est un moindre malheur que toutes les cruautés et tous les forfaits de la tyrannie.

«C'était dans le même esprit, qu'avant cette grande révolution qui prépare votre bonheur, et sous le despotisme de ces hommes hautains et durs qui disposaient, à leur gré, de votre vie et de votre liberté, nous vous exhortions dans nos temples à la patience, à l'obéissance et à la paix. Nous aurions été des pasteurs séditieux et indignes du ministère auguste qui nous était confié, si nous vous avions adressé un autre langage, et que, devant le sanctuaire du dieu de la concorde et de la charité, nous nous fussions établis les détracteurs de votre gouvernement et de vos lois. Nos discours sur ce point si important de la morale chrétienne, étaient même d'autant plus pressans et plus sincères qu'ils nous étaient inspirés par notre amour et par notre tendre vénération pour un roi, qui, au milieu de la tyrannie que des ministres corrompus et superbes exerçaient sur vous, fut constamment le plus juste des princes et le meilleur des hommes.»

L'orateur passant ensuite au prétexte par lequel les ennemis de la révolution couvrent leurs déclamations insensées sur les dangers que court la religion, prouve qu'au contraire c'en était fait d'elle, si l'ancien gouvernement eût duré. Où existait-elle? était-ce chez les oppresseurs? était-ce chez les opprimés? Il met en contraste le luxe des uns, la misère des autres, et considère, quant aux mœurs et à la religion, le double effet de ces deux fléaux. Nous regrettons de ne pouvoir transcrire ce morceau en entier, où se développe tout le talent oratoire de M. l'abbé Lamourette; mais il nous faut absolument réserver une place pour un autre morceau qui, avec le même avantage, a de plus le mérite d'être plus piquant et plus neuf. Nous espérons que c'est un signal de paix entre la religion et la philosophie, qui ne doivent avoir qu'un seul et même but, le bonheur de l'homme et celui des sociétés politiques. Nous plaignons les prêtres capables de calomnier la foi d'un respectable ecclésiastique, qui a osé rendre justice aux philosophes: c'est un désaveu aussi noble qu'éloquent des motifs ridicules où malhonnêtes, qu'on leur supposait dans les attaques qu'ils ont livrées à la religion. Il faut entendre l'orateur lui-même:

«On croit d'ordinaire que les systèmes irréligieux qui, depuis un demi-siècle, inondent la cité et nos provinces, ne sont que le fruit des efforts que le libertinage a de tout temps opposés à l'importunité du remords et à la crainte de l'avenir; mais l'intérêt du vice n'est que la cause subalterne de l'impiété. L'incrédulité systématique a sa première origine dans la haine que les esprits réfléchis et sensés ont conçue contre une théologie qui a consacré la tyrannie, qui a flatté l'orgueil des dépositaires du pouvoir, qui a fait une loi à tous les peuples de la terre de souffrir la servitude, et ouvert l'enfer sous les pieds de quiconque oserait dire à son frère: _Soyons libres_.

«Les écrivains qu'on appèle _irréligieux_, n'étaient au fond que des philosophes politiques, qui n'avaient d'autre but que de redresser notre gouvernement sur les principes imprescriptibles et inviolables de la vraie association. Plus ils ressentaient d'indignation contre les iniquités et les scandales du régime tyrannique qui asservissait une nation si digne d'être libre et heureuse, plus aussi ils devaient s'armer de toutes les forces de la raison pour combattre tout enseignement qui affermissait la puissance des despotes, et entretenait le stupide aveuglement du peuple. Si, aux premières époques des réclamations de la philosophie, et lorsque les saines lumières commencèrent d'éclairer l'horizon de la France, les ministres de la religion se fussent hâtés de régler leur enseignement sur l'esprit de la liberté et de la démocratie évangélique; la philosophie, au lieu de se tourner contre la foi, en serait devenue le plus inébranlable appui: le concert le plus touchant, et le plus redoutable pour tous les oppresseurs, se serait établi entre les oracles de l'aréopage et les prêtres du temple. L'égide de la raison serait venue couvrir le signe sacré du christianisme; et l'on aurait vu le flambeau de l'intelligence humaine s'incliner devant celui de la révélation, comme devant la règle éternelle de toute justice et la source incorruptible de toute sagesse. Mais les ministres de l'évangile ont commencé par déclarer, du haut de la tribune sainte, une guerre éternelle à toute doctrine contraire à leurs intérêts ou à leurs préjugés. Ils ont attaché une idée odieuse à tout ce que le génie des grands hommes, qui ont immortalisé notre siècle, a opposé de lumières au torrent des erreurs humaines, à l'abus de la religion et à l'ascendant des traditions théologiques. Ils ont enseigné aux peuples que les maîtres et les tyrans de la terre ne tenaient leur puissance que du ciel, et que la seule idée de lutter contre l'oppression, était un attentat contre la divinité. Le sacerdoce, qui devait aux hommes des exemples de douceur, de bonté et d'humilité, devint intolérant, turbulent et persécuteur. C'est lui qui a provoqué, contre les défenseurs des droits du peuple, les rigueurs de l'autorité; c'est lui qui a mille fois fait ouvrir les portes d'airain et plonger dans les cachots des hommes qui n'avaient que le tort d'avoir tenté le rappel de la justice, et le retour à la raison. Qu'est-il arrivé d'une conduite si injuste? ce qui arrive toujours, lorsque la contradiction est brusque et passionnée. Dès que les philosophes ont vu les prêtres décidés à incorporer dans l'essence de la religion les idées aristocratiques de la théologie, ils ont cessé eux-mêmes de distinguer l'évangile de la superstition. Plus affectés du désir de délivrer le monde de ses fers, que de la nécessité de respecter des vérités sacrées et mystérieuses, ils ont attaqué tout le corps d'une doctrine dont l'abus faisait la force des tyrans. Ainsi, un cultivateur voit une plante vicieuse qui enveloppe tout le tronc et qui s'est enlacée dans tous les rameaux d'un arbre fertile et salutaire; et après de vains efforts pour la séparer de la substance où elle s'est insérée et comme confondue, le cultivateur, oubliant de quel prix est pour lui l'arbre qu'il se résout d'abattre, s'arme pour la destruction du tout, et renverse ce qui est bon pour anéantir ce qui est mauvais.»

On ne peut nier que ce ne soit là l'histoire exacte de la guerre entre la religion et la philosophie: il est temps que la paix se fasse, et il est probable que le présage de M. l'abbé Lamourette sera accompli. «Jamais, dit-il, la religion ne fut haïe pour ce qu'elle est; elle n'a été combattue que pour ce qui n'est pas d'elle: on accusait la philosophie d'avoir juré la ruine de la religion et l'abolition du ministère évangélique, l'extinction de tout sacerdoce et de tout culte; on prédisait que, si jamais elle parvenait à s'emparer de la force publique, on la verrait proscrire ouvertement le christianisme. Vous avez vu, et vous voyez encore aujourd'hui la force publique à la disposition de la philosophie; et la philosophie, loin de tourner sa puissance contre la religion, l'emploie tout entière à la régénération du christianisme et de son sacerdoce.» On voit que M. l'abbé Lamourette n'a pas changé d'opinion sur l'avantage que la religion tire de la réforme opérée par la vente des biens de l'église. «Qu'elle est donc heureuse, s'écrie-t-il, qu'elle assure un grand triomphe à la religion, la nécessité qu'on nous impose de renoncer à tout ce qui nous fermait vos cœurs, et nous ôtait votre confiance! etc.»