Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 8

Chapter 83,928 wordsPublic domain

--M....... jouit excessivement des ridicules qu'il peut saisir et apercevoir dans le monde. Il paraît même charmé lorsqu'il voit quelqu'injustice absurde, des places données à contre-sens, des contradictions ridicules dans la conduite de ceux qui gouvernent, des scandales de toute espèce que la société offre trop souvent. D'abord j'ai cru qu'il était méchant; mais, en le fréquentant davantage, j'ai démêlé à quel principe appartient cette étrange manière de voir; c'est un sentiment honnête, une indignation vertueuse qui l'a rendu long-temps malheureux, et à laquelle il a substitué une habitude de plaisanterie, qui voudrait n'être que gaie, mais qui, devenant quelquefois amère et _sarcasmatique_, dénonce la source dont elle part.

--Les amitiés de N....... ne sont autre chose que le rapport de ses intérêts avec ceux de ses prétendus amis. Ses amours ne sont que le produit de quelques bonnes digestions. Tout ce qui est au-dessus ou au-delà n'existe point pour lui. Un mouvement noble et désintéressé en amitié, un sentiment délicat lui paraissent une folie non moins absurde que celle qui fait mettre un homme aux Petites-Maisons.

--M. de Ségur ayant publié une ordonnance qui obligeait à ne recevoir dans le corps de l'artillerie que des gentilshommes, et d'une autre part ces fonctions n'admettant que des gens instruits, il arriva une chose plaisante: c'est que l'abbé Bossut, examinateur des élèves, ne donna d'attestation qu'à des roturiers, et Cherin, qu'à des gentilshommes. Sur une centaines d'élèves, il n'y en eut que quatre ou cinq qui remplirent les deux conditions.

--M. de L..... me disait, relativement au plaisir des femmes, que lorsqu'on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et qu'en ce genre celui qui cesse d'être riche commence à être pauvre. «Pour moi, dit-il, aussitôt que j'ai été obligé de distinguer entre la lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai quitté la banque.»

--Un homme de lettres à qui un grand seigneur faisait sentir la supériorité de son rang, lui dit: «Monsieur le duc, je n'ignore pas ce que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il est plus aisé d'être au-dessus de moi qu'à côté.»

--Madame de L..... est coquette avec illusion, en se trompant elle-même. Madame de B..... l'est sans illusion; et il ne faut pas la chercher parmi les dupes qu'elle fait.

--Le maréchal de Noailles avait un procès au parlement avec un de ses fermiers. Huit à neuf conseillers se récusèrent, disant tous: «En qualité de parent de M. de Noailles.» Et il l'étaient en effet au _huitantième_ degré. Un conseiller, nommé M. Hurson, trouvant cette vanité ridicule, se leva, disant: «Je me récuse aussi.» Le premier président lui demanda en quelle qualité. Il répondit: «Comme parent du fermier.»

--Madame de........ âgée de soixante-cinq ans, ayant épousé M......, âgé de vingt-deux, quelqu'un dit que c'était le mariage de Pyrame et de Baucis.

--M....., à qui on reprochait son indifférence pour les femmes, disait: «Je puis dire sur elles ce que madame de C...... disait sur les enfans: j'ai dans la tête un fils dont je n'ai jamais pu accoucher; j'ai dans l'esprit une femme _comme il y en a peu_, qui me préserve des femmes comme il y en a beaucoup; j'ai bien des obligations à cette femme-là.

--«Ce qui me paraît le plus comique dans le monde civil, disait M....., c'est le mariage, c'est l'état de mari; ce qui me paraît le plus triste dans le monde politique, c'est la royauté, c'est le métier de roi. Voilà les deux choses qui m'égaient le plus: ce sont les deux sources intarissables de mes plaisanteries. Ainsi, qui me marierait et me ferait roi, m'ôterait à la fois une partie de mon esprit et de ma gaîté.»

--On avisait dans une société aux moyens de déplacer un mauvais ministre, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit tout-à-coup: «Ne pourrait-on pas lui faire faire quelque opération raisonnable, quelque chose d'honnête, pour le faire chasser?»

--«Que peuvent pour moi, disait M......., les grands et les princes? Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m'ôter ma pensée, dont l'usage me console de tout?»

--Madame de...... disait un jour à M.......: «Je ne saurais être à ma place dans votre esprit, parce que j'ai beaucoup vu pendant quelque temps M. d'Ur...... Je vais vous en dire la raison, qui est en même-temps ma meilleure excuse. Je couchais avec lui; et je hais si fort la mauvaise compagnie, qu'il n'y avait qu'une pareille raison qui pût me justifier à mes yeux, et, je m'imagine, aux vôtres.»

--M. de B..... voyait madame de L...... tous les jours; le bruit courut qu'il allait l'épouser. Sur quoi il dit à l'un de ses amis: «Il y a peu d'hommes qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi, et réciproquement. Il serait bien étrange que, dans quinze ans d'amitié, nous n'eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l'un à l'autre.»

--«L'illusion, disait M......., ne fait d'effet sur moi, relativement aux personnes que j'aime, que celui d'un verre sur un pastel. Il adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions.»

--On agitait dans une société la question: _Lequel était plus agréable de donner ou de recevoir_. Les uns prétendaient que c'était de donner; d'autres, que, quand l'amitié était parfaite, le plaisir de recevoir était peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d'esprit, à qui on demanda son avis, dit: «Je ne demanderais pas lequel des deux plaisirs est le plus vif; mais je préférerais celui de donner; il m'a semblé qu'au moins il était le plus durable; et j'ai toujours vu que c'était celui des deux dont on se souvenait plus long-temps.»

--Les amis de M....... voulaient plier son caractère à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disaient qu'il était incorrigible. Il leur répondit: «Si je n'étais pas incorrigible, il y a bien long-temps que je serais corrompu.»

--«Je me refuse, disait M....., aux avances de M. de B......., parce que j'estime assez peu les qualités pour lesquelles il me recherche, et que, s'il savait quelles sont les qualités pour lesquelles je m'estime, il me fermerait sa porte.»

--On reprochait à M. de.......... d'être le médecin _Tant-Pis_. «Cela vient, répondit-il, de ce que j'ai vu enterrer tous les malades du médecin _Tant-Mieux_. Au moins, si les miens meurent, on n'a point à me reprocher d'être un sot.»

--Un homme qui avait refusé d'avoir madame de Staël, disait: «A quoi sert l'esprit, s'il ne sert à n'avoir point madame de....?»

--M. Joli de Fleuri, contrôleur-général en 1781, a dit à mon ami M. B....: «Vous parlez toujours de nation; il n'y a point de nation. Il faut dire le peuple; le peuple que nos plus anciens publicistes définissent: _Peuple serf, corvéable et taillable à merci et miséricorde_.»

--On offrait à M.... une place lucrative qui ne lui convenait pas; il répondit: Je sais qu'on vit avec de l'argent; mais je sais aussi qu'il ne faut pas vivre pour de l'argent.»

--Quelqu'un disait d'un homme très-personnel: «Il brûlerait votre maison pour se faire cuire deux œufs.»

Le duc de...., qui avait autrefois de l'esprit, qui recherchait la conversation des honnêtes gens, s'est mis, à cinquante ans, à mener la vie d'un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles lui conviennent dans la décadence de son esprit, comme le jeu convient aux vieilles femmes.

--Un homme, dont la santé s'était rétablie en assez peu de temps, et à qui on en demandait la raison, répondit: «C'est que je compte avec moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi.»

--«Je crois, disait M...., sur le duc de...., que son nom est son plus grand mérite, et qu'il a toutes les vertus qui se font dans une parcheminerie.»

--On accusait un jeune homme de la cour d'aimer les filles avec fureur. Il y avait là plusieurs femmes honnêtes et considérables avec qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis, qui était présent, répondit: «Exagération! méchanceté! il a aussi des femmes.»

M...., qui aimait beaucoup les femmes, me disait que leur commerce lui était nécessaire, pour tempérer la sévérité de ses pensées, et occuper la sensibilité de son âme. «J'ai, disait-il, du Tacite dans la tête, et du Tibulle dans le cœur.»

--M. de L.... disait qu'on aurait dû appliquer au mariage la police relative aux maisons, qu'on loue par un bail pour trois, six et neuf ans, avec pouvoir d'acheter la maison si elle vous convient.

--«La différence qu'il y a de vous à moi, me disait M...., c'est que vous avez dit à tous les masques: «Je vous connais;» et moi je leur ai laissé l'espérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m'est plus favorable qu'à vous. C'est au bal dont vous avez détruit l'intérêt pour les autres, et l'amusement pour vous-même.»

--Quand M. de R... a passé une journée sans écrire, il répète le mot de Titus: «J'ai perdu un jour.»

--«L'homme, disait M...., est un sot animal, si j'en juge par moi.»

--M.... avait, pour exprimer le mépris, une formule favorite: «C'est l'avant-dernier des hommes.--Pourquoi l'avant-dernier, lui demandait-on?--Pour ne décourager personne; car il y a presse.»

--«Au physique, disait M....., homme d'une santé délicate et d'un caractère très-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas; au moral, je suis au contraire le chêne qui rompt et qui ne plie point. _Homo interior totus nervus_, dit Vanhelmont.»

--«J'ai connu, me disait M. de L....., âgé de quatre-vingt-onze ans, des hommes qui avaient un caractère grand, mais sans pureté; d'autres qui avaient un caractère pur, mais sans grandeur.»

--M. de Condorcet avait reçu un bienfait de M. d'Anville; celui-ci avait recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après, il se brouillèrent; alors M. de Condorcet révéla le secret du bienfait qu'il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami commun, instruit, demanda à M. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci répondit: «J'ai tû son bienfait tant que je l'ai aimé. Je parle, parce que je ne l'aime plus. C'était alors son secret; à présent, c'est le mien.»

--M...... disait du prince de Beauveau, grand puriste: «Quand je le rencontre dans ses promenades du matin, et que je passe dans l'ombre de son cheval (il se promène souvent à cheval pour sa santé), j'ai remarqué que je ne fais pas une faute de français de toute la journée.»

--N..... disait, qu'il s'étonnait toujours de ces festins meurtriers qu'on se donne dans le monde. «Cela se concevrait entre parens qui héritent les uns des autres; mais entre amis qui n'héritent pas, quel peut en être l'objet?»

--On engageait M. de.... à quitter une place, dont le titre seul faisait sa sûreté contre des hommes puissans; il répondit: «On peut couper à Samson sa chevelure; mais il ne faut pas lui conseiller de prendre perruque.»

--J'ai vu, disait M...., peu de fierté dont j'aie été content. Ce que je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le _Paradis Perdu_.»

--«Le bonheur, disait M...., n'est pas chose aisée. Il est très-difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs.»

--On disait que M.... était peu sociable. «Oui, dit un de ses amis, il est choqué de plusieurs choses qui dans la société choquent la nature.»

--On fesait la guerre à M.... sur son goût pour la solitude; il répondit: «C'est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu'à ceux d'autrui.»

--M. de...., se prétendant ami de M. Turgot, alla faire compliment à M. de Maurepas d'être délivré de M. Turgot.

Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le voir après sa disgrâce; et M. Turgot ayant eu besoin de le voir, il lui donna un rendez-vous, non chez M. Turgot, non chez lui-même, mais chez Duplessis, au moment où il se faisait peindre.

Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert....., qui n'était parti de Paris que huit jours après la mort de M. Turgot: «Moi qui ai vu M. Turgot dans tous les momens de sa vie, moi, son ami intime, qui lui ai fermé les yeux.»

Il n'a commencé à braver M. Necker, que quand celui-ci fut très-mal avec M. de Maurepas; et à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix avec Bourboulon, ennemi de Necker, qu'il méprisait tous les deux.

Il passa sa vie à médire de M. de Calonne, qu'il a fini par loger; de M. de Vergennes, qu'il n'a cessé de capter, par le moyen d'Hénin, qu'il a ensuite mis à l'écart; il lui a substitué dans son amitié Renneval, dont il s'est servi pour faire faire un traitement très-considérable à M. Dornano, nommé pour présider à la démarcation des limites de France et d'Espagne.

Incrédule, il fait maigre les vendredi et samedi à tout hasard. Il s'est fait donner cent mille livres du roi pour payer les dettes de son frère, et a eu l'air de faire de son propre argent tout ce qu'il a fait pour lui, comme frais pour son logement du Louvre, etc. Nommé tuteur du petit Bart....., à qui sa mère avait donné cent mille écus par testament, au préjudice de sa sœur, madame de Verg....., il a fait une assemblée de famille, dans laquelle il a engagé le jeune homme à renoncer à son legs, à déchirer le testament; et, à la première faute de jeune homme qu'a faite son pupille, il s'est débarrassé de la tutelle.

--On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de l'archevêque de Reims, Le Tellier-Louvois, sur son sang et sur sa naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans toute la France. Voici une des occasions où elle se montra tout entière le plus plaisamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu dans son gouvernement de Berri, allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid très-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relais, et demanda pour qui c'était: on lui dit que c'était pour l'archevêque de Reims qui allait à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un, auquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant qu'on attelait, le duc charge un des gens de l'archevêque de lui demander une place pour un honnête homme, dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. «Quel homme est-ce? dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut?--Je le crois, monseigneur; il a un air bien honnête.--Qu'appelles-tu bien honnête? est-il bien mis?--Monseigneur, simplement, mais bien.--A-t-il des gens?--Monseigneur; je l'imagine.--Va-t-en le savoir. (Le domestique va et revient).--Monseigneur, il les a envoyés devant à Versailles.--Ah! c'est quelque chose. Mais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. (Le laquais va et revient.)--Oui, monseigneur, il est gentilhomme.--A la bonne heure: qu'il vienne, nous verrons ce que c'est.» Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. «Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner une place dans ma voiture à un homme de rien: vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois?--Oui, monseigneur.--Et vous allez à Versailles?--Oui, monseigneur.--Dans les bureaux, apparemment?--Non, je n'ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier...--Qui? M. de Louvois?--Non, monseigneur, le roi.--Le roi! (Ici l'archevêque se recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente?--Non, monseigneur; c'est une longue histoire.--Contez toujours.--C'est qu'il y a deux ans j'ai marié ma fille à un homme peu riche (l'archevêque reprend un peu de l'espace qu'il a cédé dans la voiture), mais d'un très-grand nom (l'archevêque recède la place.)» Le duc continue: «Sa majesté avait bien voulu s'intéresser à ce mariage.... (l'archevêque fait beaucoup de place) et avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait.--Comment donc? Un petit gouvernement sans doute! De quelle ville?--Ce n'est pas d'une ville, monseigneur; c'est d'une province.--D'une province, monsieur! crie l'archevêque, en reculant dans l'angle de sa voiture; d'une province!--Oui, et il va y en avoir un de vacant.--Lequel donc?--Le mien, celui de Berri, que je veux faire passer à mon gendre.--Quoi! monsieur... Vous êtes gouverneur de?... Vous êtes donc le duc de?... (et il veut descendre de sa voiture...) Mais, monsieur le duc, que ne parliez vous? Mais cela est incroyable. Mais à quoi m'exposez-vous! Pardon de vous avoir fait attendre...... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas.... Je suis bien heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez gentilhomme: tant de gens le disent sans l'être! Et puis ce d'Hosier est un fripon! Ah! M. le duc, je suis confus.--Remettez-vous, monseigneur. Pardonnez à votre laquais, qui s'est contenté de vous dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à d'Hosier, qui vous exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré; et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves, pour monter dans votre carrosse.»

--Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles d'étudier. Les nôtres pensent différemment.

--Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de Bourgogne, le fit faire par Coypel; et, voulant en retenir un pour lui-même, chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux furent exposés en même temps dans la galerie: il était impossible de les distinguer. Louis XIV, prévoyant qu'il allait se trouver dans cet embarras, prit Coypel à part, et lui dit: «Il n'est pas décent que je me trompe en cette occasion; dites-moi de quel côté est le tableau original.» Coypel le lui indiqua; et Louis XIV, repassant, dit: «La copie et l'original sont si semblables qu'on pourrait s'y méprendre; cependant on peut voir avec un peu d'attention que celui-ci est l'original.»

--M.... disait d'un sot sur lequel il n'y a pas prise: «C'est une cruche sans anse.»

--«Henri IV fut un grand roi: Louis XIV fut le roi d'un beau règne.» Ce mot de Voisenon passe sa portée ordinaire.

--Le feu prince de Conti, ayant été très-maltraité de paroles par Louis XV, conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnel, à qui il demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé, lui dit naïvement: «Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger, si vous aviez de l'argent et de la considération.»

--Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir employé son temps, dit qu'il n'y a peut-être pas d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il aurait pu faire.

--Messieurs Montgolfier, après leur superbe découverte des aérostats, sollicitaient à Paris un bureau de tabac pour un de leurs parens; leur demande éprouvait mille difficultés de la part de plusieurs personnes, et entre autres de M. de Colonia, de qui dépendait le succès de l'affaire. Le comte d'Antraigues, ami des Montgolfier, dit à M. de Colonia: «Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent, j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égard en Angleterre, et ce qui, grâce à vous, leur arrive en France dans ce moment-ci.--Et que s'est-il passé en Angleterre?--Le voici, écoutez: M. Étienne Montgolfier est allé en Angleterre l'année dernière; il a été présenté au roi qui lui a fait un grand accueil, et l'a invité à lui demander quelque grâce. M. Montgolfier répondit au lord Sidney, qu'étant étranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait demander. Le lord le pressa de faire une demande quelconque. Alors M. Montgolfier se rappela qu'il avait à Québec un frère prêtre et pauvre; il dit qu'il souhaiterait bien qu'on lui fît avoir un petit bénéfice de cinquante guinées. Le lord répondit que cette demande n'était digne ni de messieurs Montgolfier, ni du roi, ni du ministre. Quelque temps après, l'évêché de Québec vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au roi qui l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation qu'il faisait pour un autre. Ce ne fut point sans peine que messieurs Montgolfier obtinrent que cette bonté du roi n'eût de moins grands effets.» Il y a loin de là au bureau de tabac refusé en France.

--On parlait de la dispute sur la préférence qu'on devait donner, pour les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française. «Comment peut-il y avoir une dispute sur cela, dit M. B....?--Vous avez bien raison, dit M. T....--Sans doute, reprit M. B..., c'est la langue latine, n'est-il pas vrai?--Point du tout, dit M. T...., c'est la langue française.»

--«Comment trouvez-vous M. de...?--Je le trouve très-aimable; je ne l'aime point du tout.» L'accent dont le dernier mot fut dit, marquait très-bien la différence de l'homme aimable et de l'homme digne d'être aimé.

--«Le moment où j'ai renoncé à l'amour, disait M...., le voici: c'est lorsque les femmes ont commencé à dire: «M...., je l'aime beaucoup, je l'aime de tout mon cœur, etc.» Autrefois, ajoutait-il, quand j'étais jeune, elles disaient: «M...., je l'estime infiniment, c'est un jeune homme bien honnête.»

--Je hais si fort le despotisme, disait M...., que je ne puis souffrir le mot _ordonnance_ du médecin.

--Un homme était abandonné des médecins; on demanda à M. Tronchin s'il fallait lui donner le viatique. «Cela est bien colant, répondit-il.»

--Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait: «Ceci est bon, pour moi, quant à présent.» Rien ne peint mieux la variété des jugemens humains, et la mobilité du jugement de chaque homme.

--Avant que Mademoiselle Clairon eût établi le costume au théâtre français, on ne connaissait, pour le théâtre tragique, qu'un seul habit qu'on appellait l'habit à la romaine, et avec lequel on jouait les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le premier à se soumettre au costume, et fit faire un habit grec pour jouer Oreste d'_Andromaque_. Dauberval arrive dans la loge de Lekain, au moment où le tailleur de la comédie apportait l'habit d'Oreste. La nouveauté de cet habit frappa Dauberval qui demanda ce que c'était. «Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain.--Ah qu'il est beau, reprend Dauberval! le premier habit à la romaine dont j'aurai besoin, je le ferai faire à la grecque.»

--M.... disait qu'il y avait tels ou tels principes excellens pour tel ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour des caractères d'un ordre inférieur. Ce sont les armes d'Achille qui ne peuvent convenir qu'à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé.

--Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux méchans, les sottises de la bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes utiles ou honnêtes, etc.

--La nature, en nous accablant de tant de misère et en nous donnant un attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison, après avoir posé des sentinelles à notre porte. Il faut que le danger soit bien grand, pour nous obliger à sauter par la fenêtre.

--Les ministres en place s'avisent quelquefois, lorsque par hazard ils ont de l'esprit, de parler du temps où ils ne seront plus rien. On en est communément la dupe, et l'on s'imagine qu'ils croient ce qu'ils disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les malades qui parlent souvent de leur mort, et qui n'y croient pas, comme on peut le voir par d'autres mots qui leur échappent.

--On disait à Delon, médecin mesmériste: «Eh bien! M. de B... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir.--Vous avez, dit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les progrès de la cure: il est mort guéri.»

--On disait de M...., qui se créait des chimères tristes et qui voyait tout en noir: «Il fait des cachots en Espagne.»