Part 7
--On demandait à M.... qu'est-ce qui rend plus aimable dans la société? Il répondit: «C'est de plaire.»
--On disait à un homme que M...., autrefois son bienfaiteur, le haïssait. «Je demande, répondit-il, la permission d'avoir un peu d'incrédulité à cet égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer en respect pour moi, le seul sentiment que j'ai besoin de lui conserver.»
--M... tient à ses idées. Il aurait de la suite dans l'esprit, s'il avait de l'esprit. On en ferait quelque chose, si l'on pouvait changer ses préjugés en principes.
--Une jeune personne, dont la mère était jalouse et à qui les treize ans de sa fille déplaisaient infiniment, me disait un jour: «J'ai toujours envie de lui demander pardon d'être née.»
--M...., homme de lettres connu, n'avait fait aucune démarche pour voir tous ces princes voyageurs, qui, dans l'espace de trois ans, sont venus en France l'un après l'autre. Je lui demandai la raison de ce peu d'empressement. Il me répondit: «Je n'aime, dans les scènes de la vie, que ce qui met les hommes dans un rapport simple et vrai les uns avec les autres. Je sais, par exemple, ce que c'est qu'un père et un fils, un amant et une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur et un protégé, et même un acheteur et un vendeur, etc.; mais ces visites produisant des scènes sans objet, où tout est comme réglé par l'étiquette, dont le dialogue est comme écrit d'avance, je n'en fais aucun cas. J'aime mieux un canevas italien, qui a du moins le mérite d'être joué à l'impromptu.»
--M.... voyant, dans ces derniers temps, jusqu'à quel point l'opinion publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le choix des ministres, disait à M. de L..., en faveur d'un homme qu'il voulait voir arriver: «Faites-nous, en sa faveur, un peu d'opinion publique.»
--Je demandais à M. N.... pourquoi il n'allait plus dans le monde. Il me répondit: «C'est que je n'aime plus les femmes, et que je connais les hommes.»
--M.... disait de Sainte-Foix, homme indifférent au mal et au bien, dénué de tout instinct moral: «C'est un chien placé entre une pastille et un excrément, et ne trouvant d'odeur ni à l'une ni à l'autre.»
--M... avait montré beaucoup d'insolence et de vanité, après une espèce de succès au théâtre (c'était son premier ouvrage). Un de ses amis lui dit: «Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi; tu les trouveras en repassant.»
--«La manière dont je vois distribuer l'éloge et le blâme, disait M. de B...., donnerait au plus honnête homme du monde l'envie d'être diffamé.»
--Une mère, après un trait d'entêtement de son fils, disait que les enfans étaient très-égoïstes. «Oui, dit M...., en attendant qu'ils soient polis.»
--On disait à M....: «Vous aimez beaucoup la considération.» Il répondit ce mot qui me frappa: «Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire quelquefois celle des autres.»
--On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri IV jusqu'au ministère du cardinal de Loménie inclusivement. M. D.... appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos rois, ces deux vers de Racine:
Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée Que sur la foi promise, et rarement gardée.
--On disait à M...., académicien: «Vous vous marierez quelque jour.» Il répondit: «J'ai tant plaisanté l'académie, et j'en suis; j'ai toujours peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage.»
--M.... disait de mademoiselle...., qui n'était point vénale, n'écoutait que son cœur, et restait fidèle à l'objet de son choix: «C'est une personne charmante, et qui vit le plus honnêtement qu'il est possible, hors du mariage et du célibat.»
--Un mari disait à sa femme: «Madame, cet homme a des droits sur vous, il vous a manqué devant moi; je ne le souffrirai pas. Qu'il vous maltraite quand vous êtes seule: mais, en ma présence, c'est me manquer à moi-même.»
--J'étais à table à côté d'un homme, qui me demanda si la femme qu'il avait devant lui, n'était pas la femme de celui qui était à côté d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot; c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou il ne la connaît pas, ou c'est sa femme.»
--Je demandais à M. de.... s'il se marierait. «Je ne le crois pas, me disait-il;» et il ajouta en riant: «La femme qu'il me faudrait, je ne la cherche point, je ne l'évite même pas.»
--Je demandais à M. de T.... pourquoi il négligeait son talent, et paraissait si complètement insensible à la gloire; il me répondit ces propres paroles: «Mon amour-propre a péri dans le naufrage de l'intérêt que je prenais aux hommes.»
--On disait à un homme modeste: «Il y a quelquefois des fentes au boisseau sous lequel se cachent les vertus.»
--M...., qu'on voulait faire parler sur différens abus publics ou particuliers, répondit froidement: «Tous les jours j'accrois la liste des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la liste est la plus longue.»
--«Je proposerais volontiers, disait M. D...., je proposerais aux calomniateurs et aux méchans le traité que voici. Je dirais aux premiers: je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que, par une action ou indifférente ou même louable, j'aie fourni le fond de la calomnie; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas; pourvu qu'on n'invente pas les faits en même temps que les circonstances; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois et du fond et de la forme. Je dirais aux méchans: je trouve simple qu'on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait quelque intérêt personnel; en un mot, qu'on ne me fasse pas du mal gratuitement comme il arrive.»
--On disait d'un escrimeur adroit mais poltron, spirituel et galant auprès des femmes, mais impuissant: «Il manie très-bien le fleuret et la fleurette, mais le duel et la jouissance lui font peur.»
--«C'est bien mal fait, disait M...., d'avoir laissé tomber le cocuage, c'est-à-dire, de s'être arrangé pour que ce ne soit plus rien. Autrefois, c'était un état dans le monde, comme de nos jours celui de joueur. A présent, ce n'est plus rien du tout.»
--M. de L...., connu pour misantrope, me disait un jour à propos de son goût pour la solitude: «Il faut diablement aimer quelqu'un pour le voir.»
--M.... aime qu'on dise qu'il est méchant, à peu près comme les jésuites n'étaient pas fâchés qu'on dît qu'ils assassinaient les rois. C'est l'orgueil qui veut régner par la crainte sur la faiblesse.
--Un célibataire, qu'on pressait de se marier, répondit plaisamment: «Je prie Dieu de me préserver des femmes, aussi bien que je me préserverai du mariage.»
--Un homme parlait du respect que mérite le public. «Oui, dit M...., le respect qu'il obtient de la prudence. Tout le monde méprise les harangères; cependant qui oserait risquer de les offenser en traversant la halle?»
--Je demandais à M. R...., homme plein d'esprit et de talens, pourquoi il ne s'était nullement montré dans la révolution de 1789; il me répondit: «C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les hommes si méchans en particulier et pris un à un, que je n'ai osé espérer rien de bon d'eux, en public et pris collectivement.»
--«Il faut que ce qu'on appelle _la police_ soit une chose bien terrible, disait plaisamment madame de...., puisque les Anglais aiment mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la peste.»
--«Ce qui rend le monde désagréable, me disait M. de L...., ce sont les fripons, et puis les honnêtes gens; de sorte que, pour que tout fût passable, il faudrait anéantir les uns et corriger les autres; il faudrait détruire l'enfer et recomposer le paradis.»
--D.... s'étonnait de voir M. de L...., homme très-accrédité, échouer dans tout ce qu'il essayait de faire pour un de ses amis. C'est que la faiblesse de son caractère anéantit la puissance de sa position. Celui qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa force, n'a point de force.
--Quand madame de F.... a dit joliment une chose bien pensée, elle croit avoir tout fait; de façon que, si une de ses amies faisait à sa place ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à elles deux une philosophe. M. de.... disait d'elle que, quand elle a dit une jolie chose sur l'émétique, elle est toute surprise de n'être point purgée.
--Un homme d'esprit définissait Versailles un pays où, en descendant, il faut toujours paraître monter, c'est-à-dire, s'honorer de fréquenter ce qu'on méprise.
--M.... me disait qu'il s'était toujours bien trouvé des maximes suivantes sur les femmes: «Parler toujours bien du sexe en général, louer celles qui sont aimables, se taire sur les autres, les voir peu, ne s'y fier jamais, et ne jamais laisser dépendre son bonheur d'une femme, quelle qu'elle soit.»
--Un philosophe me disait qu'après avoir examiné l'ordre civil et politique des sociétés, il n'étudiait plus que les sauvages dans les livres des voyageurs, et les enfans dans la vie ordinaire.
--Madame de.... disait de M. B..... «Il est honnête, mais médiocre et d'un caractère épineux: c'est comme la perche, blanche, saine, mais insipide et pleine d'arêtes.»
--M.... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me disait là-dessus: «Je ressemble à un homme qui, étant à cheval, et ne sachant pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un coup de pistolet et se précipite avec elle.»
--«Ne voyez vous pas, disait M..., que je ne suis rien que par l'opinion qu'on a de moi; que lorsque je m'abaisse je perds de ma force, et que je tombe lorsque je descends?»
--C'est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et panégyristes, l'un en vers, l'autre en prose, de l'amour immoral et libertin, Crébillon et Bernard, soient morts épris passionnément de deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c'est de voir l'amour sentimental posséder madame de Voyer jusqu'au dernier moment, et la passionner pour le vicomte de Noailles; tandis que, de son côté, M. de Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres céladoniques copiées deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour déguiser leur peur.
--«Qu'un homme d'esprit, disait en riant M. de..., ait des doutes sur sa maîtresse, cela se conçoit; mais sur sa femme! il faut être bien bête.»
--C'est un caractère curieux que celui de M. L...; son esprit est plaisant et profond; son cœur est fier et calme; son imagination est douce, vive et même passionnée.
--Je demandais à M.... pourquoi il avait refusé plusieurs places; il me répondit: «Je ne veux rien de ce qui met un rôle à la place d'un homme.»
--«Dans le monde, disait M..., vous avez trois sortes d'amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.»
--M.... disait: «Je ne sais pourquoi madame de L.... désire tant que j'aille chez elle; car quand j'ai été quelque temps sans y aller, je la méprise moins.» On pourrait dire cela du monde en général.
--D..., misantrope plaisant, me disait, à propos de la méchanceté des hommes: «Il n'y a que l'inutilité du premier déluge qui empêche Dieu d'en envoyer un second.»
--On attribuait à la philosophie moderne le tort d'avoir multiplié le nombre des célibataires; sur quoi M.... dit: «Tant qu'on ne me prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour faire les fonds de mademoiselle Bertin, et pour élever sa boutique, je croirai que le célibat pourrait bien avoir une autre cause.»
M. de.... disait qu'il ne fallait rien lire dans les séances publiques de l'académie française, par-delà ce qui est imposé par les statuts; et il motivait son avis en disant: «En fait d'inutilités, il ne faut que le nécessaire.»
--N.... disait qu'il fallait toujours examiner si la liaison d'une femme et d'un homme est d'âme à âme, ou de corps à corps; si celle d'un particulier et d'un homme en place ou d'un homme de la cour, est de sentiment à sentiment, ou de position à position, etc.
--On proposait un mariage à M...; il répondit: «Il y a deux choses que j'ai toujours aimées à la folie; ce sont les femmes et le célibat. J'ai perdu ma première passion, il faut que je conserve la seconde.»
--«La rareté d'un sentiment vrai fait que je m'arrête quelquefois dans les rues à regarder un chien ronger un os: c'est au retour de Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis plus curieux de ce spectacle.»
--M. Thomas me disait un jour: «Je n'ai pas besoin de mes contemporains; mais j'ai besoin de la postérité.» Il aimait beaucoup la gloire. «Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se passer des vivans, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés!»
--N.... disait à M. Barthe: «Depuis dix ans que je vous connais, j'ai toujours cru qu'il était impossible d'être votre ami; mais je me suis trompé; il y en aurait un moyen.--Et lequel?--Celui de faire une parfaite abnégation de soi, et d'adorer sans cesse votre égoïsme.»
--M. de R... était autrefois moins dur et moins dénigrant qu'aujourd'hui; il a usé toute son indulgence; et le peu qui lui en reste, il le garde pour lui.
--M.... disait que le désavantage d'être au-dessous des princes est richement compensé par l'avantage d'en être loin.
--On proposait à un célibataire de se marier. Il répondit par de la plaisanterie; et comme il y avait mis beaucoup d'esprit, on lui dit: «Votre femme ne s'ennuierait pas.» Sur quoi il répondit: «Si elle était jolie, sûrement elle s'amuserait tout comme une autre.»
--On accusait M..... d'être misantrope. «Moi, dit-il, je ne le suis pas; mais j'ai bien pensé l'être, et j'ai vraiment bien fait d'y mettre ordre.--Qu'avez-vous fait pour l'empêcher? Je me suis fait solitaire.»
--Il est temps, disait M......., que la philosophie ait aussi son _index_, comme l'inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu'elle fasse une liste des livres qu'elle proscrit, et cette proscription sera plus considérable que celle de sa rivale. Dans les livres même qu'elle approuve en général, combien d'idées particulières ne condamnerait-elle pas comme contraires à la morale, et même au bon sens!»
--«Ce jour-là je fus très-aimable, point brutal, me disait M. S..., qui était en effet l'un et l'autre.»
--M...., qui venait de publier un ouvrage qui avait beaucoup réussi, était sollicité d'en publier un second, dont ses amis faisaient grand cas.
«Non, dit-il, il faut laisser à l'envie le temps d'essuyer son écume.»
--M.... me dit un jour plaisamment, à propos des femmes et de leurs défauts: «Il faut choisir d'aimer les femmes ou de les connaître: il n'y a pas de milieu.»
--M...., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B.... avait refusé son hommage qu'il lui offrait, pour courir après celui de M. de L...., qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis: «Mon cher ami, Gênes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs rois qui l'ont refusée; et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante.»
--Un des parens de M. de Vergennes lui demandait pourquoi il avait laissé arriver au ministère de Paris le baron de Breteuil, qui était dans le cas de lui succéder. «C'est que, dit-il, c'est un homme qui, ayant toujours vécu dans le pays étranger, n'est pas connu ici; c'est qu'il a une réputation usurpée; que quantité de gens le croient digne du ministère: il faut les détromper, le mettre en évidence, et faire voir ce que c'est que le baron de Breteuil.»
--On reprochait à M. L...., homme de lettres, de ne plus rien donner au public. «Que voulez-vous qu'on imprime, dit-il, dans un pays où l'almanach de Liége est défendu de temps en temps?»
--M........ disait de M. de La Reynière, chez qui tout le monde va pour sa table, et qu'on trouve très-ennuyeux: «On le mange, mais on ne le digère pas.»
--M. de F......., qui avait vu à sa femme plusieurs amans, et qui avait toujours joui de temps en temps de ses droits d'époux, s'avisa un soir de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. «Eh quoi! lui dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M....?--Belle raison, dit-il! ne m'avez-vous pas laissé mes droits quand vous aviez L...., S...., N...., B... T...? Oh! quelle différence! était-ce de l'amour que j'avais pour eux? Rien, pures fantaisies; mais avec M...... c'est un sentiment: c'est à la vie et à la mort.--Ah! je ne savais pas cela; n'en parlons plus.» Et en effet tout fut dit. M. de R....., qui entendait conter cette histoire, s'écria: «Mon Dieu! que je vous remercie d'avoir amené le mariage à produire de pareilles gentillesses!»
--«Mes ennemis ne peuvent rien contre moi, disait M.....; car ils ne peuvent m'ôter la faculté de bien penser, ni celle de bien faire.»
--Je demandais à M.... s'il se marierait. Il me répondit: «Pourquoi faire? pour payer au roi de France la capitation et les trois vingtièmes après ma mort?»
--M. de.... demandait à l'évêque de... une maison de campagne où il n'allait jamais. Celui-ci lui répondit: «Ne savez-vous pas qu'il faut toujours avoir un endroit où l'on n'aille point, et où l'on croie que l'on serait heureux si on y allait? M. de....., après un instant de silence, répondit: «Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune du paradis.»
--Milton, après le rétablissement de Charles II, était dans le cas de reprendre une place très-lucrative qu'il avait perdue; sa femme l'y exhortait; il lui répondit: «Vous êtes femme, et vous voulez avoir un carrosse; moi, je veux vivre et mourir en honnête homme.»
--Je pressais M. de L..... d'oublier les torts de M. de B..... qui l'avait autrefois obligé; il me répondit: «Dieu a recommandé le pardon des injures; il n'a point recommandé celui des bienfaits.»
--M...... me disait: «Je ne regarde le roi de France que comme le roi d'environ cent mille hommes, auxquels il partage et sacrifie la sueur, le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cents mille hommes, dans des proportions déterminées par les idées féodales, militaires, anti-morales et anti-politiques qui avilissent l'Europe depuis vingt siècles.»
--M. de Calonne, voulant introduire des femmes dans son cabinet, trouva que la clef n'entrait point dans la serrure. Il lâcha un f...... d'impatience; et, sentant sa faute: «Pardon, mesdames, dit-il! j'ai fait bien des affaires dans ma vie, et j'ai vu qu'il n'y a qu'un mot qui serve.» En effet, la clef entra tout de suite.
--Je demandais à M..... pourquoi, en se condamnant à l'obscurité, il se dérobait au bien qu'on pouvait lui faire. «Les hommes, me dit-il, ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli.»
--M. de... promettait je ne sais quoi à M. L...., et jurait foi de gentilhomme. Celui-ci lui dit: «Si cela vous est égal, ne pourriez-vous pas dire foi d'honnête homme?»
--Le fameux Ben-Johnson disait que tous ceux qui avaient pris les Muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient prises pour maîtresses s'en étaient fort bien trouvés. Cela revient assez à ce que j'ai ouï dire à Diderot, qu'un homme de lettres sensé pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre; mais ne devait être le mari que de celle qui sait faire une chemise. Il y a mieux que tout cela: c'est de n'être ni l'amant de celle qui fait un livre, ni le mari d'aucune.
--«J'espère qu'un jour, disait M...., au sortir de l'assemblée nationale, présidée par un juif, j'assisterai au mariage d'un catholique séparé par divorce de sa première femme luthérienne, et épousant une jeune anabaptiste; qu'ensuite nous irons dîner chez le curé, qui nous présentera sa femme, jeune personne de la religion anglicane, qu'il aura lui-même épousée en secondes noces, étant fille d'une calviniste.»
--«Ce doit être, me disait M. de M......., un homme très-vulgaire, que celui qui dit à la fortune: «Je ne veux de toi qu'à telle condition; tu subiras le joug que je veux t'imposer»; et qui dit à la gloire: «Tu n'es qu'une fille à qui je veux bien faire quelques caresses, mais que je repousserai si tu en risques avec moi de trop familières et qui ne conviennent pas.» C'était lui-même qu'il peignait; et tel est en effet son caractère.
--On disait d'un courtisan léger, mais non corrompu: «Il a pris de la poussière dans le tourbillon; mais il n'a pas pris de tache dans la boue.»
--M....... disait qu'il fallait qu'un philosophe commençât par avoir le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d'être tranquille; puis celui des vivans, de penser, sentir et s'amuser.»
--M. de Vergennes n'aimait pas les gens de lettres, et on remarqua qu'aucun écrivain distingué n'avait fait des vers sur la paix de 1783; sur quoi quelqu'un disait: «Il y en a deux raisons; il ne donne rien aux poètes et ne prête pas à la poésie.»
--Je demandais à M.... quelle était sa raison de refuser un mariage avantageux. «Je ne veux point me marier, dit-il, dans la crainte d'avoir un fils qui me ressemble.» Comme j'étais surpris, vu que c'est un très-honnête homme: «Oui, dit-il, oui, dans la crainte d'avoir un fils qui, étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi.»
--Une femme parlait emphatiquement de sa vertu, et ne voulait plus, disait-elle, entendre parler d'amour. Un homme d'esprit dit là-dessus: «A quoi bon toute cette forfanterie? ne peut-on pas trouver un amant sans dire cela?»
--Dans le temps de l'assemblée des notables, un homme voulait faire parler le perroquet de madame de.... «Ne vous fatiguez pas, lui dit elle, il n'ouvre jamais le bec.--Comment avez-vous un perroquet qui ne dit mot? Ayez-en un qui dise au moins: _Vive le roi!_--Dieu m'en préserve, dit-elle: un perroquet disant vive le roi! je ne l'aurais plus; on en aurait fait un notable.»
--Un malheureux portier, à qui les enfans de son maître refusèrent de payer un legs de mille livres, qu'il pouvait réclamer par justice, me dit: «Voulez-vous, monsieur, que j'aille plaider contre les enfans d'un homme que j'ai servi vingt-cinq ans, et que je sers eux-mêmes depuis quinze?» Il se faisait, de leur injustice même, une raison d'être généreux à leur égard.
--On demandait à M......... pourquoi la nature avait rendu l'amour indépendant de notre raison. «C'est, dit-il, parce que la nature ne songe qu'au maintien de l'espèce; et, pour la perpétuer, elle n'a que faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je m'adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de la nature peut-être aussi bien rempli, que si j'eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins; au lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille, et de Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est l'homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait une maladie d'une année entière? la nature, en nous dérobant à notre raison, assure mieux son empire; et voilà pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle et son palefrenier.»
--M...... est un homme mobile, dont l'âme est ouverte à toutes les impressions, dépendant de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, ayant une larme prête pour la belle action qu'on lui raconte, et un sourire pour le ridicule qu'un sot essaye de jeter sur elle.
--M..... prétend que le monde le plus choisi est entièrement conforme à la description qui lui fut faite d'un mauvais lieu, par une jeune personne qui y logeait. Il la rencontre au Vaux-hall; il s'approche d'elle, et lui demande en quel endroit on pourrait la voir seule pour lui confier quelques petits secrets. «Monsieur, dit-elle, je demeure chez madame....... C'est un lieu très-honnête, où il ne va que des gens comme il faut, la plupart en carrosse; une porte cochère, un joli salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois et on est servi en vaisselle plate.--Comment donc, mademoiselle! j'ai vécu en bonne compagnie, et je n'ai rien vu de mieux que cela.--Ni moi non plus, qui ai pourtant habité presque toutes ces sortes de maisons.» M....... reprenait toutes les circonstances, et faisait voir qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliquât au monde tel qu'il est.