Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 6

Chapter 63,977 wordsPublic domain

--M. d'Epréménil vivait depuis long-temps avec madame Tilaurier. Celle-ci voulait l'épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition aux sottises de l'alchimie. D'Epréménil se plaignant de ce que cette pierre philosophale n'arrivait pas, et une certaine formule n'ayant point eu d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu'il vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. «Il faut, pour réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et avec leur chef, l'Être Suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier.» Celle-ci redoubla de coquetterie; d'Epréménil épousa, et il n'y eut que sa femme qui trouva la pierre philosophale.

--On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler un écu de six livres. «Ah! bon Dieu, dit le roi, qu'on aille chercher Andouillet, Lamartinière, Lassone.--Sire, dit le duc de Noailles, ce ne sont point là les gens qu'il faut.--Et qui donc?--Sire, c'est l'abbé Terray.--L'abbé Terray! comment?--Il arrivera, il mettra sur ce gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième, un second vingtième; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme les nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade guéri.» Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à l'abbé Terray; c'est la seule dont il eût conservé le souvenir: il le dit lui même au marquis de Sesmaisons.

--M. d'Ormesson, étant contrôleur-général, disait devant vingt personnes qu'il avait long-temps cherché à quoi pouvaient avoir été utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu'il ne l'avait jamais pu trouver. Cela passait, car, quand on est contrôleur-général, tout passe. M. Pelletier de Mort-Fontaine, son beau-père, lui dit avec douceur: «Je sais que c'est votre façon de penser; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas la dire. Je voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous manque. Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermait souvent avec Racine et Boileau, qui les menait à sa maison de campagne, et disait, en apprenant l'arrivée de plusieurs évêques: «Qu'on leur montre le château, les jardins, tout, excepté moi.»

--La source des mauvais procédés du cardinal de Fleury à l'égard de la reine, femme de Louis XV, fut le refus qu'elle fit d'écouter ses propositions galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de la reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse à celle où elle lui demandait conseil sur la conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal avait pourtant soixante-seize ans; mais, quelques mois auparavant, il avait violé deux femmes. Madame la maréchale de Mouchi et une autre femme ont vu la lettre de Stanislas.

--De toutes les violences exercées à la fin du règne de Louis XIV, on ne se souvient guère que des dragonades, des persécutions contre les huguenots qu'on tourmentait en France et qu'on y retenait par force, des lettres de cachet prodiguées contre Port-Royal, les jansénistes, le molinisme et le quiétisme. C'est bien assez: mais on oublie l'inquisition secrète, et quelquefois déclarée, que la bigoterie de Louis XIV exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres; les recherches à Paris et dans les provinces que faisaient les évêques et les intendans sur les hommes et les femmes qui étaient soupçonnés de vivre ensemble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvéniens d'un mariage déclaré avant le temps, qu'aux effets de la persécution du roi et des prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame de Maintenon qui voulait par là faire deviner qu'elle était reine?

--On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue dauphine. M. le dauphin lui dit: «Vous êtes bien content, M. Levret, d'accoucher madame la dauphine? cela va vous faire de la réputation.--Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici.»

--Duclos disait un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepoix, que les courtisanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus entendre le moindre conte un peu trop vif. «Elles étaient, disait-il, plus timorées que les femmes honnêtes.» Et là-dessus, il enfile une histoire fort gaie; puis une autre encore plus forte; enfin à une troisième qui commençait encore plus vivement, madame de Rochefort l'arrête et lui dit: «Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes.»

--Le cocher du roi de Prusse l'ayant renversé, le roi entra dans une colère épouvantable. «Eh bien! dit le cocher, c'est un malheur; et vous, n'avez-vous jamais perdu une bataille?»

--M. de Choiseul-Gouffier, voulant faire, à ses frais, couvrir de tuiles les maisons de ses paysans exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs tailles.

--Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse. Allant en Italie, pour se mettre à la tête de l'armée dans la guerre de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de vin qu'il ne pouvait se soutenir, et qu'il tomba à terre. Dans cet état, il n'avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi: «Me voilà porté tout naturellement aux pieds de votre majesté.»

--Madame Geoffrin disait de madame de la Ferté-Imbaut, sa fille: «Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un œuf de canne.»

--Le lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, l'éloge de la poltronnerie. Il était dans un café; arrive un homme qui avait reçu des coups de bâton sans se plaindre; Milord Rochester, après beaucoup de complimens, lui dit: «Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? je vous les aurais donnés, moi, pour me remettre en crédit.»

--Louis XIV se plaignant, chez madame de Maintenon, du chagrin que lui causait la division des évêques: «Si l'on pouvait, disait-il, ramener les neuf opposans, on éviterait un schisme; mais cela ne sera pas facile.--Eh bien! sire, dit en riant madame la duchesse, que ne dites-vous aux quarante de revenir de l'avis des neuf? ils ne vous refuseront pas.»

--Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer, avant le temps ordinaire, un concert qui l'ennuyait, et dit: «Voilà assez de musique.» Les concertans le surent, et l'un d'eux dit à l'autre: «Mon ami, quel règne se prépare!»

--Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres le manuscrit des Mémoires où il est si clairement traité de fripon. Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de l'approuver, par égard pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit les raisons de son refus. Le comte ne voulant pas perdre les quinze cents livres, força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.

--M. de L...., misanthrope à la manière de Timon, venait d'avoir une conversation un peu mélancolique avec M. de B...., misantrope moins sombre, et quelquefois même très-gai; M. de L.... parlait de M. de B... avec beaucoup d'intérêt, et disait qu'il voulait se lier avec lui. Quelqu'un lui dit: «Prenez garde; malgré son air grave, il est quelquefois très-gai; ne vous y fiez pas.»

--Le Maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiseul prenait trop d'ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi, par le jésuite Neuville. Il mourut, sans avoir présenté ce mémoire; et le porte-feuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnaître l'écriture, mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorsqu'un jésuite considérable lui fit demander la permission de lui lire l'éloge qu'on faisait de lui, dans l'oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle, composée par le père de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit de l'auteur, et M. de Choiseul reconnut alors l'écriture. La seule vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre, que dans celui des mémoires au roi.

--M. d'Invau, étant contrôleur-général, demanda au roi la permission de se marier; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit: «Vous n'êtes pas assez riche.» Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une chose qui suppléait à la richesse: «Oh! dit le roi, la place peut s'en aller et la femme reste.»

--Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul; un d'eux, d'une mine très-grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des Suisses: «Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles de cet homme.» Le chevalier lui adresse la parole.--«Monsieur, de quelle ville êtes-vous?--De Saint-Malo.--De Saint-Malo! Par quelle bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens?--Quelle bizarrerie y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par des Suisses.»

--Pendant la guerre d'Amérique, un Écossais disait à un Français, en lui montrant quelques prisonniers américains: «Vous vous êtes battu pour votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se battent-ils?» Ce trait vaut bien celui du roi de Pegu, qui pensa mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n'avaient pas de roi.

--Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle injustice, me dit: «Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie à souffrir la vie.»

--L'abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri, avant qu'il fût contrôleur-général. Quand il fut nommé à cette place, son portier, devenu suisse, semblait ne pas le reconnaître. «Mon ami, lui dit l'abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt; votre maître ne l'est pas encore.»

--Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait à M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-quinze: «La mort nous a oubliés.--Chut! lui répondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche.»

--M. de Vendôme disait de madame de Nemours, qui avait un long nez courbé sur des lèvres vermeilles: «Elle a l'air d'un perroquet qui mange une cerise.»

--M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «Sortez.» M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos ancêtres auraient dit: «Sortons.»

--M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de Rousseau, dit avec impatience à M. de R..., qui me l'a répété: «Cela est incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n'ont point de maison, logés dans un grenier: on ne s'accoutume point à cela.»

--M. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet et même dans sa chambre, s'amusait avec l'abbé Mignot, encore enfant, et qu'il tenait sur ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui donner des instructions. «Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il faut avoir les femmes pour soi; pour avoir les femmes pour soi, il faut les connaître. Vous saurez donc que toutes les femmes sont fausses et catins....--Comment! toutes les femmes! Que dites-vous là, monsieur, dit madame du Châtelet en colère?--Madame, dit M. de Voltaire, il ne faut pas tromper l'enfance.»

--M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si son intrépidité n'était pas ébranlée au commencement d'une bataille. «Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une grande agitation; mais il y a dans l'armée plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de soldats qui n'en éprouvent aucune.»

--Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre son repos, confiait son secret à un ami qui, le connaissant bien, lui dit: «Mais, vous-même, me garderez-vous bien le secret?» En effet, ce fut Diderot qui le trahit.

--C'est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j'ai entendu conter, et qui me parut une fable. Étant à l'armée, son cuisinier fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire: «Je suis très-content de mon cuisinier, répondit-il; mais j'ai un mauvais marmiton.» Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le grand-prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son innocence, et est pendu.

--Je proposais à M. de L.... un mariage qui semblait avantageux. Il me répondit: «Pourquoi me marierais-je? le mieux qui puisse m'arriver, en me mariant, est de n'être pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant pas.»

--Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un chœur de prêtres qui scandalisa les dévots; l'archevêque de Paris voulut le faire supprimer: «Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle; qu'il ne se mêle pas du mien.»

--M. d'Alembert a entendu dire au roi de Prusse, qu'à la bataille de Minden, si M. de Broglie eût attaqué les ennemis et secondé M. de Contades, le prince Ferdinand était battu. Les Broglie ont fait demander à M. d'Alembert s'il était vrai qu'il eût entendu dire ce fait au roi de Prusse, et il a répondu qu'oui.

--Un courtisan disait: «Ne se brouille pas avec moi qui veut.»

--On demandait à M. de Fontenelle mourant: «Comment cela va-t-il?--Cela ne va pas, dit-il; cela s'en va.»

--Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bontés pour l'abbé Porquet, et n'avait encore rien fait pour lui. L'abbé lui en faisait l'observation: «Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup de votre faute; vous tenez des discours très-libres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu; il faut vous modérer; tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela.»

--M. Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis long-temps, dit à cet ami, en le retrouvant: «Depuis que je suis ministre, vous m'avez disgracié.»

--Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits appartemens, et lui disant de s'adresser au trésor royal, Lebel lui répondit: «Pourquoi m'exposerais-je aux refus et aux tracasseries de ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions?» Le roi lui répartit: «Je n'aime point à me dessaisir; il faut toujours avoir de quoi vivre.» (_Anecdote contée par Lebel à M. Buscher._)

--Le feu roi était, comme on sait, en correspondance secrète avec le comte de Broglie. Il s'agissait de nommer un ambassadeur en Suède; le comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses terres, à son retour de Constantinople: le roi ne voulait pas; le comte insistait. Il était dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge, et le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi écrivit: «Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes; c'est vous qui m'y forcez: soit, qu'il parte; mais je défends qu'il amène sa vilaine femme avec lui.» (_Anecdote contée par Favier, qui avait vu la réponse du roi dans les mains du comte de Broglie._)

--On s'étonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi long-temps contre madame Dubarri. Son secret était simple: au moment où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement à cinq ou six millions d'économie qu'il avait faite dans le département de la guerre, observant qu'il n'était pas convenable de les envoyer au trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui répondait: «Parlez à Bertin; donnez-lui trois millions en tels effets: je vous fais présent du reste.» Le roi partageait ainsi avec le ministre; et n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes facilités, gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de madame Dubarri.

--M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le cours de l'année 1786, à l'époque de la signature du traité de commerce, disait à des Français: «Je crois que la France n'y perdra un million sterling par an que pendant les vingt-cinq ou trente premières années, mais qu'ensuite la balance sera parfaitement égale.»

--On sait que M. de Maurepas se jouait de tout; en voici une preuve nouvelle. M. Francis avait été instruit par une voie sûre, mais sous le secret, que l'Espagne ne se déclarerait dans la guerre d'Amérique que pendant l'année 1780. Il l'avait affirmé à M. de Maurepas; et une année s'étant passée sans que l'Espagne se déclarât, le prophète avait pris du crédit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et lui demanda pourquoi il répandait ce bruit. Celui-ci répondit: «C'est que j'en suis sûr.» Le ministre, prenant la morgue ministérielle, lui ordonna de lui dire sur quoi il fondait cette opinion. M. Francis répondit que c'était son secret; et que, n'étant pas en activité, il ne devait rien au gouvernement. Il ajouta que M. le comte de Maurepas savait, sinon son secret, au moins tout ce qu'il pouvait dire là-dessus. M. de Vergennes fut étonné; il en parle à M. de Maurepas, qui lui dit: «Je le savais; j'ai oublié de vous le dire.»

--M. de Tressan, autrefois amant de madame de Genlis, et père de ses deux enfants, alla, dans sa vieillesse, les voir à Sillery, une de leurs terres. Ils l'accompagnèrent dans sa chambre à coucher, et ouvrirent les rideaux de son lit, dans lequel ils avaient fait mettre le portrait de leur défunte mère. Il les embrassa, s'attendrit; ils partagèrent sa sensibilité: et cela produisit une scène de sentiment la plus ridicule du monde.

--Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu'il avait écrites à M. de Calonne dans l'affaire de M. de la Chalotais; mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une scène plaisante entre lui et M. de Calonne, qui tirait ces lettres d'un porte-feuille, bien numérotées, les parcourait, et disait à chaque fois: «En voilà une bonne à brûler», ou telle autre plaisanterie; M. de Choiseul dissimulant toujours l'importance qu'il y mettait, et M. de Calonne se divertissant de son embarras, et lui disant: «Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m'ôte tout le piquant de la scène.» Mais ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que M. d'Aiguillon l'ayant su, écrivit à M. de Calonne: «Je sais, monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Choiseul relatives à l'affaire de M. de la Chalotais; je vous prie de garder toutes les miennes.»

--Quand l'archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son siége, une vieille chanoinesse de...., sœur du cardinal de Tencin, lui fit compliment de ses succès auprès des femmes, et entr'autres de l'enfant qu'il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout, et ajouta: «Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée vous-même; mon histoire avec madame de Mazarin n'est pas plus vraie que celle qu'on vous prête avec M. le cardinal.--En ce cas, dit la chanoinesse tranquillement, l'enfant est de vous.»

--Un homme très-pauvre, qui avait fait un livre contre le gouvernement, disait: «Morbleu! la Bastille n'arrive point; et voilà qu'il faut tout à l'heure payer mon terme.»

--Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne; c'est ce qui les sauva; et une chose avérée, et qui m'a été garantie par plusieurs Français alors en Portugal, c'est que le roi n'a jamais su l'énormité du désastre. On lui parla d'abord de quelques maisons tombées, ensuite de quelques églises; et, n'étant jamais revenu à Lisbonne, on peut dire qu'il est le seul homme de l'Europe qui ne se soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de lui.

--Madame de C.... disait à M. de B...: «J'aime en vous....--Ah, madame! dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu.»

--J'ai connu un misantrope, qui avait des instans de bonhomie, dans lesquels il disait: «Je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque honnête homme caché dans quelque coin, et que personne ne connaisse.»

--Le maréchal de Broglie, affrontant un danger inutile et ne voulant pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en faire sentir la nécessité. Enfin, l'un d'entr'eux, M. de Jaucour, s'approcha, et lui dit à l'oreille: «Monsieur le maréchal, songez que, si vous êtes tué, c'est M. de Routhe qui commandera.» C'était le plus sot des lieutenans-généraux. M. de Broglie, frappé du danger que courait l'armée, se retira.

--Le prince de Conti pensait et parlait mal de M. de Silhouette. Louis XV lui dit un jour: «On songe pourtant à le faire contrôleur-général.--Je le sais, dit le prince; et, s'il arrive à cette place, je supplie votre majesté de me garder le secret.» Le roi, quand M. de Silhouette fut nommé, en apprit la nouvelle au prince, et ajouta: «Je n'oublie point la promesse que je vous ai faite, d'autant plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil» (_Anecdote contée par madame de Bouflers._)

--Le jour de la mort de madame de Châteauroux, Louis XV paraissait accablé de chagrin; mais ce qui est extraordinaire, c'est le mot par lequel il le témoigna: «_Être malheureux pendant quatre-vingt-dix ans! car je suis sûr que je vivrai jusques-là._» Je l'ai ouï raconter par madame de Luxembourg, qui l'entendit elle-même, et qui ajoutait: «Je n'ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV.» Ce trait méritait pourtant d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient d'amour et d'égoïsme.

--Un homme buvait à table d'excellent vin, sans le louer. Le maître de la maison lui en fit servir de très-médiocre. «Voilà de bon vin, dit le buveur silencieux.--C'est du vin à dix sous, dit le maître, et l'autre est du vin des dieux.--Je le sais, reprit le convive; aussi ne l'ai-je pas loué. C'est celui-ci qui a besoin de recommandation.»

--Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des Romains modernes: _Un Italien de Rome_.

--«Dans ma jeunesse même, me disait M...., j'aimais à intéresser, j'aimais assez peu à séduire, et j'ai toujours détesté de corrompre.»

--M. me disait: «Toutes les fois que je vais chez quelqu'un, c'est une préférence que je lui donne sur moi; je ne suis pas assez désœuvré pour y être conduit par un autre motif.»

--«Malgré toutes les plaisanteries qu'on rebat sur le mariage, disait M...., je ne vois pas ce qu'on peut dire contre un homme de soixante ans qui épouse une femme de cinquante-cinq.»

--M. de L.... me disait de M. de R....: «C'est l'entrepôt du venin de toute la société. Il le rassemble comme les crapauds, et le darde comme les vipères.»

--On disait de M. de Calonne, chassé après la déclaration du déficit: «On l'a laissé tranquille quand il a mis le feu, et on l'a puni quand il a sonné le tocsin.»

--Je causais un jour avec M. de V...., qui paraît vivre sans illusions, dans un âge où l'on en est encore susceptible. Je lui témoignais la surprise qu'on avait de son indifférence. Il me répondit gravement: «On ne peut pas être et avoir été. J'ai été dans mon temps, tout comme un autre, l'amant d'une femme galante, le jouet d'une coquette, le passe-temps d'une femme frivole, l'instrument d'une intrigante. Que peut-on être de plus?--L'ami d'une femme sensible.--Ah! nous voilà dans les romans.»

--«Je vous prie de croire, disait M... à un homme très-riche, que je n'ai pas besoin de ce qui me manque.»

--M..., à qui on offrait une place dont quelques fonctions blessaient sa délicatesse, répondit: «Cette place ne convient ni à l'amour-propre que je me permets, ni à celui que je me commande.»

--Un homme d'esprit ayant lu les petits traités de M. d'Alembert sur l'élocution oratoire, sur la poésie, sur l'ode, on lui demanda ce qu'il en pensait. Il répondit: «Tout le monde ne peut pas être sec.»

--M...., qui avait une collection des discours de réception à l'académie française, me disait: «Lorsque j'y jette les yeux, il me semble voir des carcasses de feu d'artifice, après la Saint-Jean.»

--«Je repousse, disait M..., les bienfaits de la protection, je pourrais peut-être recevoir et honorer ceux de l'estime, mais je ne chéris que ceux de l'amitié.»