Part 4
--Un énergumène de gentilhommerie, ayant observé que le contour du château de Versailles était empuanti d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux de venir lâcher de l'eau autour de son château.
--La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu du feu de l'enfer, dit: «Je me flatte qu'ils s'y accoutument, et qu'à la fin ils sont là comme le poisson dans l'eau.»
--Madame de Nesle avait M. de Soubise. M. de Nesle, qui méprisait sa femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant; il lui dit: «Madame, on sait bien que je vous passe tout; je dois pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes, que je ne vous passerai pas: telle est celle que vous avez pour le perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer chez vous.» Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de Soubise, qui la souffleta, quoiqu'elle pût dire. Le mari alla ensuite conter ce bel exploit, ajoutant que l'histoire du perruquier était fausse, se moquant de M. de Soubise qui l'avait crue, et de sa femme qui avait été souffletée.
--On a dit, sur le résultat du conseil de guerre tenu à Lorient pour juger l'affaire de M. de Grasse: _L'armée innocentée, le général innocent, le ministre hors de cour, le roi condamné aux dépens_. Il faut savoir que ce conseil coûta au roi quatre millions, et qu'on prévoyait la chute de M. de Castries.
--On répétait cette plaisanterie devant une assemblée de jeunes gens de la cour. Un d'eux, enchanté jusqu'à l'ivresse, dit en levant les mains après un instant de silence et avec un air profond: «Comment ne serait-on pas charmé des grands événemens, des bouleversemens même qui font dire de si jolis mots?» On suivit cette idée, on repassa les mots, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La chanson sur la bataille d'Hochstet fut trouvée mauvaise, et quelques-uns dirent à ce sujet: «Je suis fâché de la perte de cette bataille, la chanson ne vaut rien.»
--Il s'agissait de corriger Louis XV, jeune encore, de l'habitude de déchirer les dentelles de ses courtisans; M. de Maurepas s'en chargea. Il parut devant le roi avec les plus belles dentelles du monde; le roi s'approche, et lui en déchire une; M. de Maurepas froidement déchire celle de l'autre main, et dit simplement: «Cela ne m'a fait nul plaisir.» Le roi surpris devint rouge, et depuis ce temps ne déchira plus de dentelles.
--Beaumarchais, qui s'était laissé maltraiter par le duc de Chaulnes sans se battre avec lui, reçut un défi de M. de La Blache. Il lui répondit: «J'ai refusé mieux.»
--M......, pour peindre d'un seul mot la rareté des honnêtes gens, me disait que, dans la société, l'honnête homme est une variété de l'espèce humaine.
--Louis XV pensait qu'il fallait changer l'esprit de la nation, et causait, sur les moyens d'opérer ce grand effet, avec M. Bertin (le petit ministre), lequel demanda gravement du temps pour y rêver. Le résultat de son rêve, c'est-à-dire, de ses réflexions, fut qu'il serait à souhaiter que la nation fût animée de l'esprit qui règne à la Chine. Et c'est cette belle idée qui a valu au public la collection intitulée: _Histoire de la Chine_, ou _Annales des Chinois_.
--M. de Sourches, petit fat, hideux, le teint noir, et ressemblant à un hibou, dit un jour en se retirant: «Voilà la première fois, depuis deux ans, que je vais coucher chez moi.» L'évêque d'Agde, se retournant et voyant cette figure, lui dit en le regardant: «Monsieur perche apparemment?»
--M. de R. venait de lire dans une société trois ou quatre épigrammes contre autant de personnes dont aucune n'était vivante. On se tourna vers M. de....., comme pour lui demander s'il n'en avait pas quelques-unes dont il pût régaler l'assemblée. «Moi! dit-il naïvement: tout mon monde vit, je ne puis vous rien dire.»
--Plusieurs femmes s'élèvent dans le monde au-dessus de leur rang, donnent à souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent des princes, des princesses, qui doivent cette considération à la galanterie. Ce sont, en quelque sorte, des filles avouées par les honnêtes gens, et chez lesquelles on va, comme en vertu de cette convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le moins du monde à conséquence. Telles ont été, de nos jours, madame Brisard, madame Caze et tant d'autres.
--M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, venant de dire à madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne l'ayant pas aperçue. «Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je dois faire de vos galanteries; vous passez devant moi sans me regarder.--Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je n'aurais pas passé.»
--Dans les dernières années du règne de Louis XV, le roi étant à la chasse, et ayant peut-être de l'humeur contre madame Dubarri, s'avisa de dire un mot contre les femmes; le maréchal de Noailles se répandit en invectives contre elles, et dit que, quand on avait fait d'elles ce qu'il faut en faire, elles n'étaient bonnes qu'à renvoyer. Après la chasse, le maître et le valet se retrouvèrent chez madame Dubarri, à qui M. de Noailles dit mille jolies choses. «Ne le croyez pas, dit le roi.» Et alors il répéta ce qu'avait dit le maréchal à la chasse. Madame Dubarri se mit en colère, et le maréchal lui répondit: «Madame, à la vérité, j'ai dit cela au roi; mais c'était à propos des dames de Saint-Germain, et non pas de celles de Versailles.» Les dames de Saint-Germain étaient sa femme, madame de Tessé, madame de Duras, etc. Cette anecdote m'a été contée par le maréchal de Duras, témoin oculaire.
--Le duc de Lauzun disait: «J'ai souvent de vives disputes avec M. de Calonne; mais, comme ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère, c'est à qui se dépêchera de céder; et celui de nous deux qui trouve la plus jolie tournure pour battre en retraite, est celui qui se retire le premier.»
--Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions à plusieurs ex-jésuites; M. de Tressan lui dit: «Sire, votre majesté ne fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus profonde misère?»
--Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa de relever l'éventail d'une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa politesse dédaigneusement. «Ah! madame, lui dit-il, vous prodiguez bien vos rigueurs.»
--M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désignait souvent Dieu par cette phrase: «Le gentilhomme d'en haut.»
--M.... disait que d'obliger, rendre service, sans y mettre toute la délicatesse possible, était presque peine perdue. Ceux qui y manquent n'obtiennent jamais le cœur, et c'est lui qu'il faut conquérir. Ces bienfaiteurs maladroits ressemblent à ces généraux qui prennent une ville, en laissant la garnison se retirer dans la citadelle, et qui rendent ainsi leur conquête presqu'inutile.
--M. Lorri, médecin, racontait que Mme de Sully, étant indisposée, l'avait appelé et lui avait conté une insolence de Bordeu, lequel lui avait dit: «Votre maladie vient de vos besoins; voilà un homme.» Et en même temps il se présenta dans un état peu décent. Lorri excusa son confrère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. Il ajoutait: «Je ne sais ce qui est arrivé depuis; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu.»
--L'abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille, devenue depuis madame Dubarri. Un jour elle lui dit qu'elle voulait lui faire du bien; elle ajouta: «Donnez-moi un mémoire. Un mémoire! lui dit-il; il est tout fait; le voici: je suis l'abbé Arnaud.»
--Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre fois de la religion catholique à la religion protestante, et ses amis s'étonnant de cette indifférence: «Moi, indifférent! dit le curé; moi, inconstant! rien de tout cela, au contraire, je ne change point; je veux être curé de Bray.»
--Le chevalier de Montbarey avait vécu dans je ne sais quelle ville de province; et, à son retour, ses amis le plaignaient de la société qu'il avait eue. «C'est ce qui vous trompe, répondit-il; la bonne compagnie de cette ville y est comme par tout, et la mauvaise y est excellente.»
--Un paysan partagea le peu de biens qu'il avait entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit, à son retour d'un de ses voyages chez ses enfans: «Eh bien! comment vous ont-ils reçu? comment vous ont-ils traité?--Ils m'ont traité, dit-il, comme leur enfant.» Ce mot paraît sublime dans la bouche d'un père tel que celui-ci.»
--Dans une société où se trouvait M. de Schwalow, ancien amant de l'impératrice Elisabeth, on voulait savoir quelque fait relatif à la Russie. Le bailli de Chabrillant dit: «M. de Schwalow, dites-nous cette histoire; vous devez la savoir, vous qui étiez le Pompadour de ce pays-là.»
--Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt à se mettre à table, et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la comtesse d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes l'entendirent: «Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens.» Ce mot a couru; mais c'est le millième; et cent mille autres pareils n'empêcheront jamais la noblesse française de briguer en foule les emplois où l'on fait exactement la fonction de valet.
--«Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disait M..., il suffit d'observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que le connétable de Montmorenci.
--M. de..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce humaine, dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser et se débaptiser, et devenir Grec ou Romain par l'âme.
--Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de France. «Oui, sire, dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'académie française.--Eh bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit?--Il ne m'a pas parlé, sire.--A qui donc parle-t-il, poursuivit Frédéric?»
--C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon, que le roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères; ce fut madame Dubarri qui lui dit: «Il faut que tout ceci finisse, et je veux que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la place.» Elle dit au roi: «M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secrétaire d'état des affaires étrangères.» Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osait pas y aller: madame Dubarri le lui ordonna: il y alla. Le roi ne lui dit rien, et M. d'Aiguillon entra en fonction sur-le-champ.
--M. Amelot, ministre de Paris, homme excessivement borné, disait à M. Bignon: «Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi, que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente ou quarante mille francs de plus feraient une grande affaire.
--M.... faisant sa cour au prince Henri, à Neufchâtel, lui dit que les Neufchâtelois adoraient le roi de Prusse. «Il est fort simple, dit le prince, que les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues d'eux.»
--L'abbé Raynal dînant à Neufchâtel avec le prince Henri, s'empara de la conversation, et ne laissa point au prince le moment de placer un mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que quelque chose tombait du plancher et profita du silence pour parler à son tour.
--Le roi de Prusse causant avec d'Alembert, il entra chez le roi un de ses gens du service domestique, homme de la plus belle figure qu'on pût voir; d'Alembert en parut frappé. «C'est, dit le roi, le plus bel homme de mes états: il a été quelque temps mon cocher; et j'ai eu une tentation bien violente de l'envoyer ambassadeur en Russie.»
--Quelqu'un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans le monde. «Je le crois bien, répondit M......., c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie.»
--M. de la Reynière devoit épouser mademoiselle de Jarinte, jeune et aimable. Il revenait de la voir, enchanté du bonheur qui l'attendait, et disait à M. de Malesherbes, son beau-frère: «Ne pensez-vous pas en effet que mon bonheur sera parfait?--Cela dépend de quelques circonstances.--Comment! que voulez-vous dire?--Cela dépend du premier amant qu'elle aura.»
--Diderot était lié avec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle mauvaise action récente, venait de perdre l'amitié d'un oncle, riche chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir l'oncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du neveu, et essaie de remuer la passion et de prendre le ton pathétique. L'oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indignités de son neveu. «Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot.--Et quoi? dit l'oncle.--Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au sortir de votre messe; et c'est l'arrivée de deux ou trois personnes qui l'en a empêché.--Cela n'est pas vrai, s'écria l'oncle; c'est une calomnie.--Soit, dit Diderot; mais, quand cela serait vrai, il faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position et aux malheurs qui l'attendent, si vous l'abandonnez.»
--Parmi cette classe d'hommes nés avec une imagination vive et une sensibilité délicate, qui font regarder les femmes avec un vif intérêt, plusieurs m'ont dit qu'ils avaient été frappés de voir combien peu de femmes avaient de goût pour les arts, et particulièrement pour la poésie. Un poète connu par des ouvrages très-agréables, me peignait un jour la surprise qu'il avait éprouvée en voyant une femme pleine d'esprit, de grâces, de sentiment, de goût dans sa parure, bonne musicienne et jouant de plusieurs instrumens, qui n'avait pas l'idée de la mesure d'un vers, du mélange des rimes, qui substituait à un mot heureux et de génie un autre mot trivial et qui même rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu'il avait éprouvé plusieurs fois ce qu'il appelait un petit malheur, mais qui en était un très-grand pour un poète érotique, lequel avait sollicité toute sa vie le suffrage des femmes.
--M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup, voilà M. de Voltaire qui se jette à ses pieds. «Ah! Madame, je vis avec un cochon qui n'a pas d'organes, qui ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc.» Le cochon dont il parlait, c'était madame Duchâtelet, son Émilie.
--Le roi de Prusse a fait plus d'une fois lever des plans géographiques très-défectueux de tel ou tel pays; la carte indiquait tel marais impraticable qui ne l'était point, et que les ennemis croyaient tel sur la foi du faux plan.
--M.... disait que le grand monde est un mauvais lieu que l'on avoue.
--Je demandais à M.... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait avoir prise sur lui; il me répondit: «Ce n'est pas que j'y sois insensible; mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpayé. La gloire expose à la calomnie; la considération demande des soins continuels; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La société entraîne mille inconvéniens: tout est vu, revu et jugé. Le monde ne m'a rien offert de tel qu'en descendant en moi-même, je n'aie trouvé encore mieux chez moi. Il est résulté de ces expériences réitérées cent fois, que, sans être apathique ni indifférent, je suis devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours la meilleure, parce que sa bonté même résulte de son immobilité et s'accroît avec elle. L'amour est une source de peines; la volupté sans amour est un plaisir de quelques minutes; le mariage est jugé encore plus que le reste; l'honneur d'être père amène une suite de calamités; tenir maison est le métier d'un aubergiste. Les misérables motifs qui font que l'on recherche un homme et qu'on le considère, sont transparens et ne peuvent tromper qu'un sot, ni flatter qu'un homme ridiculement vain. J'en ai conclu que le repos, l'amitié et la pensée étaient les seuls biens qui convinssent à un homme qui a passé l'âge de la folie.»
--Le marquis de Villequier était des amis du grand Condé. Au moment où ce prince fut arrêté par ordre de la cour, le marquis de Villequier, capitaine des gardes, était chez madame de Motteville, lorsqu'on annonça cette nouvelle. «Ah mon Dieu! s'écria le marquis, je suis perdu!» Madame de Motteville, surprise de cette exclamation, lui dit: «Je savais bien que vous étiez des amis de M. le prince; mais j'ignorais que vous fussiez son ami à ce point.--Comment! dit le marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que cette exécution me regardait? et, puisqu'on ne m'a point employé, n'est-il pas clair qu'on n'a nulle confiance en moi?» Madame de Motteville, indignée, lui répondit: «Il me semble que, n'ayant point donné lieu à la cour de soupçonner votre fidélité, vous devriez n'avoir point cette inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir de n'avoir point mis votre ami en prison.» Villequier fut honteux du premier mouvement, qui avait trahi la bassesse de son âme.
--On annonça, dans une maison où soupait madame d'Egmont, un homme qui s'appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume; elle fait mettre cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses, et enfin lui offre du plat qu'elle avait devant elle (c'étaient des truffes): «Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous.--A ce ton, dit-elle, en contant cette histoire, j'eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta dans la mer, en voyant que c'était un singe.»
--Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin, célèbre par son esprit et son incrédulité. Le vieillard lui dit: «Trouvez-vous au café Procope.--Mais nous ne pourrons pas parler de matières philosophiques.--Si fait, en convenant d'une langue particulière, d'un argot.» Alors ils firent leur dictionnaire: l'âme s'appelait _Margot_; la religion, _Javotte_; la liberté, _Jeanneton_; et le père-éternel, _M. de l'Être_. Les voilà disputant et s'entendant très-bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit à Boindin: «Monsieur, oserais-je vous demander ce que c'était que ce monsieur de l'Être qui s'est si souvent mal conduit, et dont vous êtes si mécontent?--Monsieur, reprit Boindin, c'était un espion de police.» On peut juger de l'éclat de rire, cet homme étant lui-même du métier.
--Le lord Bolingbroke donna à Louis XIV mille preuves de sensibilité pendant une maladie très-dangereuse. Le roi étonné lui dit: «J'en suis d'autant plus touché, que vous autres Anglais, vous n'aimez pas les rois.--Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n'aimant pas leurs femmes, n'en sont que plus empressés à plaire à celles de leurs voisins.»
--Dans une dispute que les représentans de Genève eurent avec le chevalier de Bouteville, l'un d'eux s'échauffant, le chevalier lui dit: «Savez-vous que je suis le représentant du roi mon maître?--Savez-vous, lui dit le Genevois, que je suis le représentant de mes égaux?»
--La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un homme du premier mérite à mettre à la tête de l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa pas le présenter en son nom. Elle était pour M. de Fronsac, son frère, un personnage trop grave. Elle pria le poète Bernard de passer chez elle. Il y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit: «Madame, l'auteur de l'_Art d'aimer_ n'est pas un personnage bien imposant; mais je le suis encore un peu trop pour cette occasion: je pourrais vous dire que mademoiselle Arnould serait un passeport beaucoup meilleur auprès de monsieur votre frère......--Eh bien! dit madame d'Egmont en riant, arrangez le soupé chez mademoiselle Arnould.» Le soupé s'arrangea. Bernard y proposa l'abbé Lapdant pour précepteur: il fut agréé. C'est celui qui a depuis achevé l'éducation du duc d'Enghien.
--Un philosophe, à qui l'on reprochait son extrême amour pour la retraite, répondit: «Dans le monde, tout tend à me faire descendre; dans la solitude, tout tend à me faire monter.»
--M. de B. est un de ces sots qui regardent, de bonne foi, l'échelle des conditions comme celle du mérite; qui, le plus naïvement du monde, ne conçoit pas qu'un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où l'on sait encore honorer le mérite? M. de B. ouvre de grands yeux, montre un étonnement stupide; il croit que cet homme vient de gagner un quaterne à la loterie; il l'appelle mon cher un tel, quand la société la plus distinguée vient de le traiter avec la plus grande considération. J'ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de La Bruyère.
--J'ai bien examiné M...., et son caractère m'a paru piquant: très-aimable, et nulle envie de plaire, si ce n'est à ses amis ou à ceux qu'il estime; en récompense, une grande crainte de déplaire. Ce sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on doit à la société. On peut faire plus de bien que lui: nul ne fera moins de mal. On sera plus empressé, jamais moins importun. On caressera davantage: on ne choquera jamais moins.
--L'abbé Delille devait lire des vers à l'académie pour la réception d'un de ses amis. Sur quoi il disait: «Je voudrais bien qu'on ne le sût pas d'avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde.»
--Madame Beauzée couchait avec un maître de langue allemande. M. Beauzée les surprit au retour de l'académie. L'Allemand dit à la femme: «Quand je vous disais qu'il était temps que je m'en _aille_.» M. Beauzée, toujours puriste, lui dit: «Que je m'en _allasse_, monsieur.»
--M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami M. Pehméja: «Mon ami, pourquoi tout ce monde dans ma chambre? Il ne devrait y avoir que toi; ma maladie est contagieuse.»
--On demandait à Pehméja quelle était sa fortune?--«Quinze cents livres de rente.--C'est bien peu.--Oh! reprit Pehméja, Dubreuil est riche.»
--Madame la comtesse de Tessé disait après la mort de M. Dubreuil: «Il était trop inflexible, trop inabordable aux présens, et j'avais un accès de fièvre toutes les fois que je songeais à lui en faire.--Et moi aussi, lui répondit madame de Champagne qui avait placé trente six mille livres sur sa tête; voilà pourquoi j'ai mieux aimé me donner tout de suite une bonne maladie, que d'avoir tous ces petits accès de fièvre dont vous parlez.»
--L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné le latin à un vieux conseiller de grand'chambre, qui voulait entendre les _Institutes_ de Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller étonné de le voir dans une maison honnête. «Ah! l'abbé, vous voilà, lui dit-il lestement? par quel hasard vous trouvez-vous dans cette maison-ci?--Je m'y trouve comme vous vous y trouvez.--Oh! ce n'est pas la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait quelque chose dans votre métier de prêtre?--Je suis grand-vicaire de M. de Lombez.--Diable! c'est quelque chose: et combien cela vaut-il?--Mille francs.--C'est bien peu; et il reprend le ton leste et léger.--Mais j'ai un prieuré de mille écus.--Mille écus! bonnes affaires (_avec l'air de la considération_).--Et j'ai fait la rencontre du maître de cette maison-ci, chez M. le cardinal de Rohan.--Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan?--Oui, il m'a fait avoir une abbaye.--Une abbaye! ah! cela posé, monsieur l'abbé, faites-moi l'honneur de revenir dîner chez moi.»
--M. de La Popelinière se déchaussait un soir devant ses complaisans, et se chauffait les pieds; un petit chien les lui léchait. Pendant ce temps-là, la société parlait d'amitié, d'amis: «Un ami, dit M. de La Popelinière, montrant son chien, le voilà.»