Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 3

Chapter 33,939 wordsPublic domain

--Une femme avait un procès au parlement de Dijon. Elle vint à Paris, sollicita M. le garde des sceaux (1784) de vouloir bien écrire, en sa faveur, un mot qui lui ferait gagner un procès très-juste; le garde des sceaux la refusa. La comtesse Talleyrand prenait intérêt à cette femme; elle en parla au garde des sceaux: nouveau refus. Madame de Talleyrand en fit parler par la reine; autre refus. Madame de Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressait beaucoup l'abbé de Périgord, son fils; elle fit écrire par lui: refus très-bien tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire une tentative, et d'aller à Versailles. Le lendemain, elle part; l'incommodité de la voiture publique l'engage à descendre à Sèvres, et à faire le reste de la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus agréable et qui abrège; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet homme lui dit: «Vous aurez demain ce que vous demandez.» Elle le regarde, et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est refusée encore, veut partir. L'homme l'engage à coucher à Versailles; et, le lendemain matin, lui apporte le papier qu'elle demandait. C'était un commis d'un commis, nommé M. Etienne.

--Le duc de la Vallière, voyant à l'Opéra la petite Lacour sans diamans, s'approche d'elle, et lui demande comment cela se fait. «C'est, lui dit-elle, que les diamans sont la croix de Saint-Louis de notre état». Sur ce mot, il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec elle long-temps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent à madame Dubarry près de Louis XV. Elle lui ôtait son cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille.»

--Un joueur fameux, nommé Sablière, venait d'être arrêté. Il était au désespoir, et disait à Beaumarchais, qui voulait l'empêcher de se tuer: «Moi, arrêté pour deux cents louis! abandonné par tous mes amis! C'est moi qui les ai formés, qui leur ai appris à friponner. Sans moi, que seraient B...., D...., N....? (Ils vivent tous). Enfin, monsieur, jugez de l'excès de mon avilissement: pour vivre, je suis espion de police.»

--Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair, fut accusé d'avoir fait une conspiration pour enlever le roi (George III), et le transporter à Philadelphie. Amené devant ses juges, il leur dit: «Je sais très-bien ce qu'un roi peut faire d'un banquier, mais j'ignore ce qu'un banquier peut faire d'un roi.»

--On disait au satirique anglais Donne: «Tonnez sur les vices; mais ménagez les vicieux.--Comment, dit-il, condamner les cartes, et pardonner aux escrocs?»

--On demandait à M. de Lauzun ce qu'il répondrait à sa femme (qu'il n'avait pas vue depuis dix ans), si elle lui écrivait: «Je viens de découvrir que je suis grosse.» Il réfléchit, et répondit: «Je lui écrirais: je suis charmé d'apprendre que le ciel ait enfin béni notre union; soignez votre santé; j'irai vous faire ma cour ce soir.»

--Madame de H.... me racontait la mort de M. le duc d'Aumont. «Cela a tourné bien court, disait-elle; deux jours auparavant, M. Bouvard lui avait permis de manger, et le jour même de sa mort, deux heures avant la récidive de sa paralysie, il était comme à trente ans, comme il avait été toute sa vie; il avait demandé son perroquet, avait dit: Brossez ce fauteuil, voyons mes deux broderies nouvelles, enfin, toute sa tête, ses idées comme à l'ordinaire.»

--M...., qui, après avoir connu le monde, prit le parti de la solitude, disait, pour ses raisons, qu'après avoir examiné les conventions de la société dans le rapport qu'il y a de l'homme de qualité à l'homme vulgaire, il avait trouvé que c'était un marché d'imbécile et de dupe. «J'ai ressemblé, ajoutait-il, à un grand joueur d'échecs, qui se lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner la dame. On joue divinement, on se casse la tête, et on finit par gagner un petit écu.»

--Un courtisan disait, à la mort de Louis _XIV_: «Après la mort du roi, on peut tout croire.»

--J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Bouflers, et même (qu'on me passe ce terme) pour l'avoir manquée: ce qui leur donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre. Un jour, on disait devant eux que l'amour du genre humain éteignait l'amour de la patrie. «Pour moi, dit-elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n'est pas vrai; je suis très-bonne Française, et je ne m'intéresse pas moins au bonheur de tous les peuples.--Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous êtes Française par votre buste, et cosmopolite du reste de votre personne.»

--La maréchale de Noailles, actuellement vivante (1780), est une mystique, comme madame Guyon, à l'esprit près. Sa tête s'était montée au point d'écrire à la vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de l'église Saint-Roch; et la réponse à cette lettre fut faite par un prêtre de cette paroisse. Ce manége dura long-temps: le prêtre fut découvert et inquiété; mais on assoupit cette affaire.

--Un jeune homme avait offensé le complaisant d'un ministre. Un ami, témoin de la scène, lui dit, après le départ de l'offensé: «Apprenez qu'il vaudrait mieux avoir offensé le ministre même, que l'homme qui le suit dans sa garde-robe.»

--Une des maîtresses de M. le régent lui ayant parlé d'affaires dans un rendez-vous, il parut l'écouter avec attention: «Croyez-vous, lui répondit-il, que le chancelier soit une bonne jouissance?»

--M. de...., qui avait vécu avec des princesses, me disait: «Croyez-vous que M. de L.... ait madame de S...?» Je lui répondis: «Il n'en a pas même la prétention; il se donne pour ce qu'il est, pour un libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout.--Jeune homme, me répondit-il, n'en soyez pas la dupe; c'est avec cela qu'on a des reines.»

--M. de Stainville, lieutenant-général, venait de faire enfermer sa femme. M. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitait un ordre pour faire enfermer la sienne. Il venait d'obtenir l'ordre, et sortait de chez le ministre avec un air triomphant. M. de Stainville, qui crut qu'il venait d'être nommé lieutenant-général, lui dit devant beaucoup de monde: «Je vous félicite, vous êtes sûrement des nôtres.»

--L'Écluse, celui qui a été à la tête des _Variétés amusantes_, racontait que, tout jeune et sans fortune, il arriva à Lunéville, où il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour où le roi perdit sa dernière dent.

--On assure que Madame de Montpensier, ayant été quelquefois obligée, pendant l'absence de ses dames, de se faire remettre un soulier par quelqu'un de ses pages, lui demandait s'il n'avait pas eu quelque tentation. Le page répondait qu'oui. La princesse, trop honnête pour profiter de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le mettre en état d'aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle était la cause.

--M. de Marville disait qu'il ne pouvait y avoir d'honnête homme à la police, que le lieutenant de police tout au plus.

--Quand le duc de Choiseul était content d'un maître de poste par lequel il avait été bien mené, ou dont les enfants étaient jolis, il lui disait: «Combien paie-t-on? Est-ce poste ou poste et demie, de votre demeure à tel endroit?--Poste, monseigneur.--Eh bien! il y aura désormais poste et demie.» La fortune du maître de poste était faite.

--Madame de Prie, maîtresse du régent, dirigée par son père, un traitant, nommé, je crois, Pleneuf, avait fait un accaparement de blé, qui avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé un soulèvement. Une compagnie de mousquetaires reçut ordre d'aller appaiser le tumulte; et leur chef, M. d'Avejan, avait dans ses instructions de tirer sur la canaille: c'est ainsi qu'on désignait le peuple en France. Cet honnête homme se fit une peine de faire feu sur ses concitoyens; et voici comme il s'y prit pour remplir sa commission. Il fit faire tous les apprêts d'une salve de mousqueterie; et avant de dire: _tirez_, il s'avança vers la foule, tenant d'une main son chapeau, et de l'autre l'ordre de la cour. «Messieurs, dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille. Je prie tous les honnêtes gens de se retirer, avant que j'ordonne de faire feu.» Tout s'enfuit et disparut.

--C'est un fait connu que la lettre du roi, envoyée à M. de Maurepas, avait été écrite pour M. de Machault. On sait quel intérêt particulier fit changer cette disposition; mais ce qu'on ne sait point, c'est que M. de Maurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu'on croit qui lui avait été offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui; et à la fin de la conversation, M. de Maurepas lui dit: «Je développerai mes idées demain au conseil.» On assure aussi que, dans cette même conversation, il avait dit au roi: «Votre majesté me fait donc premier ministre?--Non, dit le roi, ce n'est point du tout mon intention.--J'entends, dit M. de Maurepas, votre majesté veut que je lui apprenne à s'en passer.»

--On disputait, chez madame de Luxembourg, sur ces vers de l'abbé Delille:

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.

On annonce le bailly de Breteuil et madame de La Reinière. «Le vers est bon, dit la maréchale.»

--M...., m'ayant développé ses principes sur la société, sur le gouvernement, sa manière de voir les hommes et les choses, qui me sembla triste et affligeante, je lui en fis la remarque, et j'ajoutai qu'il devait être malheureux. Il me répondit, qu'en effet il l'avait été assez long-temps; mais que ces idées n'avaient plus rien d'effrayant pour lui. «Je ressemble, continua-t-il, aux Spartiates, à qui l'on donnait pour lit des bancs épineux, dont il ne leur était permis de briser les épines qu'avec leur corps, opération après laquelle leur lit leur paraissait très-supportable.»

--Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, prend une fille d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma femme;» prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant: «C'est comme une telle;» ainsi de suite.

--Des jeunes gens de la cour soupaient chez M. de Conflans. On débute par une chanson libre, mais sans excès d'indécence; M. de Fronsac[3], sur-le-champ, se met à chanter des couplets abominables, qui étonnèrent même la bande joyeuse. M. de Conflans interrompit le silence universel, en disant: «Que diable! Fronsac? il y a dix bouteilles de vin de Champagne entre cette chanson et la première.»

[3] Le fils du maréchal de Richelieu.

--Madame du Deffant, étant petite fille, et au couvent, y prêchait l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira, en disant: «Elle est charmante!» L'abbesse, qui mettait de l'importance à tout cela, demanda à l'évêque quel livre il fallait lire à cet enfant. Il réfléchit une minute, et il répondit: «Un catéchisme de cinq sous.» On ne put en tirer autre chose.

--L'abbé Baudeau disait de M. Turgot, que c'était un instrument d'une trempe excellente, mais qui n'avait pas de manche.

--Le prétendant, retiré à Rome, vieux et tourmenté de la goutte, criait dans ses accès: _Pauvre roi! pauvre roi!_ Un Français voyageur, qui allait souvent chez lui, lui dit qu'il s'étonnait de n'y pas voir d'Anglais. «Je sais pourquoi, répondit-il; ils s'imaginent que je me ressouviens de ce qui s'est passé. Je les verrais encore avec plaisir. J'aime mes sujets, moi.»

--M. de Barbançon, qui avait été très-beau, possédait un très-joli jardin que madame la duchesse de La Vallière alla voir. Le propriétaire, alors très-vieux et très-goutteux, lui dit qu'il avait été amoureux d'elle à la folie. Madame de La Vallière lui répondit: «Hélas! mon Dieu, que ne parliez-vous? vous m'auriez eue comme les autres.»

--L'abbé Fraguier perdit un procès qui avait duré vingt ans. On lui faisait remarquer toutes les peines que lui avait causées un procès qu'il avait fini par perdre. «Oh! dit-il, je l'ai gagné tous les soirs pendant vingt ans.» Ce mot est très-philosophique, et peut s'appliquer à tout. Il explique comment on aime la coquette: elle vous fait gagner votre procès pendant six mois, pour un jour où elle vous le fait perdre.

--Madame Dubarri, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val, maison de M. de Beauveau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne déplairait pas à madame de Beauveau. Madame de Beauveau crut plaisant de s'y trouver et d'en faire les honneurs. On parla de ce qui s'était passé sous Louis XV. Madame Dubarri se plaignit de différentes choses qui semblaient faire voir qu'on haïssait sa personne. «Point du tout, dit madame de Beauveau, nous n'en voulions qu'à votre place.» Après cet aveu naïf, on demanda à madame Dubarri si Louis XV ne disait pas beaucoup de mal d'elle (madame de Beauveau) et de madame de Grammont.--«Oh! beaucoup.--Eh bien! quel mal, de moi, par exemple?--De vous, madame? que vous étiez hautaine, intrigante; que vous meniez votre mari par le nez.» M. de Beauveau était présent; on se hâta de changer de conversation.

--M. de Maurepas et M. de Saint-Florentin, tous deux ministres dans le temps de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la répétition du compliment de renvoi qu'ils prévoyaient que l'un ferait un jour à l'autre. Quinze jours après cette facétie, M. de Maurepas entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un air triste et grave, et vient lui demander sa démission. M. de Saint-Florentin paraissait en être la dupe, lorsqu'il fut rassuré par un éclat de rire de M. de Maurepas. Trois semaines après, arriva le tour de celui-ci, mais sérieusement. M. de Saint-Florentin entre chez lui, et, se rappelant le commencement de la harangue de M. de Maurepas, le jour de sa facétie, il répéta ses propres mots. M. de Maurepas crut d'abord que c'était une plaisanterie; mais, voyant que l'autre parlait tout de bon: «Allons, dit-il, je vois bien que vous ne me persifflez pas; vous êtes un honnête homme; je vais vous donner ma démission.»

--L'abbé Maury, tâchant de faire conter à l'abbé de Beaumont, vieux et paralytique, les détails de sa jeunesse et de sa vie: «L'abbé, lui dit celui-ci, vous me prenez mesure;» indiquant qu'il cherchait des matériaux pour son éloge à l'académie.

--D'Alembert se trouva chez Voltaire avec un célèbre professeur de droit à Genève. Celui-ci, admirant l'universalité de Voltaire, dit à d'Alembert: «Il n'y a qu'en droit public que je le trouve un peu faible.--Et moi, dit d'Alembert, je ne le trouve un peu faible qu'en géométrie.»

--Madame de Maurepas avait de l'amitié pour le comte Lowendal (fils du maréchal); et celui-ci, à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué du voyage, descendit chez elle. «Ah! vous voilà, cher comte, dit elle; vous arrivez bien à propos; il nous manque un danseur, et vous nous êtes nécessaire.» Celui-ci n'eut que le temps de faire une courte toilette et dansa.

--M. de Calonne, au moment où il fut renvoyé, apprit qu'on offrait sa place à M. de Fourqueux, mais que celui-ci balançait à l'accepter. «Je voudrais qu'il la prît, dit l'ex-ministre: il était ami de M. Turgot, il entrerait dans mes plans.--Cela est vrai,» dit Dupont, lequel était fort ami de M. de Fourqueux; et il s'offrit pour aller l'engager à accepter la place. M. de Calonne l'y envoie. Dupont revient une heure après, criant: «Victoire! victoire! nous le tenons, il accepte.» M. de Calonne pensa crever de rire.

--L'archevêque de Toulouse a fait avoir à M. de Cadignan quarante mille livres de gratification pour les services qu'il avait rendus à la province. Le plus grand était d'avoir eu sa mère, vieille et laide, madame de Loménie.

--Le comte de Saint-Priest, envoyé en Hollande, et retenu à Anvers huit ou quinze jours, après lesquels il est revenu à Paris, a eu pour son voyage quatre-vingt mille livres, dans le moment même où l'on multipliait les suppressions de places, d'emplois, de pensions, etc.

--Le vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc pendant quelque temps, voulut se retirer, et demanda à M. de Calonne une pension de dix mille livres. «Que voulez-vous faire de dix mille livres, dit celui-ci?» et il fit porter la pension à vingt mille. Elle est du petit nombre de celles qui ont été respectées, à l'époque du retranchement des pensions, par l'archevêque de Toulouse, qui avait fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest.

--M...... disait, à propos de madame de...: «J'ai cru quelle me demandait un fou, et j'étais prêt de le lui donner; mais elle me demandait un sot, et je le lui ai refusé net.»

M.... disait, à propos des sottises ministérielles et ridicules: «Sans le gouvernement, on ne rirait plus en France.»

--«En France, disait M...., il faut purger l'humeur mélancolique et l'esprit patriotique. Ce sont deux maladies contre-nature dans le pays qui se trouve entre le Rhin et les Pyrénées; et quand un Français se trouve atteint de l'un de ces deux maux, il a tout à craindre pour lui.»

--Il a plu un moment à madame la duchesse de Grammont de dire que M. de Liancourt avait autant d'esprit que M. de Lauzun. M. de Créqui rencontre celui-ci, et lui dit: «Tu dînes aujourd'hui chez moi.--Mon ami, cela m'est impossible.--Il le faut; et d'ailleurs tu y es intéressé.--Comment?--Liancourt y dîne: on lui donne ton esprit; il ne s'en sert point; il te le rendra.»

--On disait de J.-J. Rousseau: «C'est un hibou.--Oui, dit quelqu'un, mais c'est celui de Minerve; et quand je sors du _Devin du Village_, j'ajouterais déniché par les Grâces.»

--Deux femmes de la cour, passant sur le Pont-Neuf, virent, en deux minutes, un moine et un cheval blanc; une des deux, poussant l'autre du coude, lui dit: «Pour la catin, vous et moi nous n'en sommes pas en peine[4].»

[4] Allusion à l'ancien proverbe populaire: «On ne passe jamais sur le Pont-Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une catin.»

--Le prince de Conti actuel s'affligeait de ce que le comte d'Artois venait d'acquérir une terre auprès de ses cantons de chasses: on lui fit entendre que les limites étaient bien marquées, qu'il n'y avait rien à craindre pour lui, etc. Le prince de Conti interrompit le harangueur, en lui disant: «Vous ne savez pas ce que c'est que les princes!»

--M.... disait que la goutte ressemblait aux bâtards des princes, qu'on baptise le plus tard qu'on peut.

--M.... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste, mais encore livré à quelques illusions: «Vous n'avez pas de taie dans l'œil, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette.»

--M. de B... disait qu'on ne dit point à une femme à trois heures, ce qu'on lui dit à six; à six, ce qu'on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il ajoutait que le plein midi a une sorte de sévérité. Il prétendait que son ton de conversation avec madame de.... était changé, depuis qu'elle avait changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui était bleu.

--J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la représentation de son _Devin du Village_, un courtisan l'aborda, et lui dit poliment: «Monsieur, permettez-vous que je vous fasse mon compliment?--Oui, monsieur, dit Rousseau, s'il est bien.» Le courtisan s'en alla. On dit à Rousseau: «Mais, y songez-vous? quelle réponse vous venez de faire!»--Fort bonne, dit Rousseau; connaissez-vous rien de pire qu'un compliment mal fait?»

--M. de Voltaire, étant à Potsdam, un soir après souper, fit un portrait d'un bon roi en contraste avec celui d'un tyran; et s'échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des malheurs dont l'humanité était accablée sous un roi despotique, conquérant, etc. Le roi de Prusse ému laisse tomber quelques larmes. «Voyez, voyez! s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre!»

--On sait que M. de Luynes, ayant quitté le service pour un soufflet qu'il avait reçu sans en tirer vengeance, fut fait bientôt après archevêque de Sens. Un jour qu'il avait officié pontificalement, un mauvais plaisant prit sa mitre, et l'écartant des deux côtés: «C'est singulier, dit-il, comme cette mitre ressemble à un soufflet.»

--Fontenelle avait été refusé trois fois de l'académie, et le racontait souvent. Il ajoutait: «J'ai fait cette histoire à tous ceux que j'ai vus s'affliger d'un refus de l'académie, et je n'ai consolé personne.»

--A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis, M... disait: «J'ai lu quelque part, qu'en politique il n'y avait rien de si malheureux pour les peuples, que les règnes trop longs. J'entends dire que Dieu est éternel; tout est dit.»

--C'est une remarque très-fine et très-judicieuse de M..., que quelqu'importuns, quelqu'insupportables que nous soient les défauts des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d'en prendre une partie: être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère, n'est pas même un préservatif contre eux.

--J'ai assisté hier à une conversation philosophique entre M. D..... et M. L......, où un mot m'a frappé. M. D..... disait: «Peu de personnes et peu de choses m'intéressent; mais rien ne m'intéresse moins que moi.» M. L..... lui répondit: «N'est-ce point par la même raison? et l'un n'explique-t-il pas l'autre?--Cela est très-bien ce que vous dites-là, reprit froidement M. D.....; mais je vous dis le fait. J'ai été amené là par degrés: en vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze.»

--C'est une anecdote connue en Espagne, que le comte d'Aranda reçut un soufflet du prince des Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa à l'époque où il fut envoyé ambassadeur en France.

--Dans ma première jeunesse, j'eus occasion d'aller voir dans la même journée M. Marmontel et M. d'Alembert. J'allai le matin chez M. Marmontel, qui demeurait alors chez madame Geoffrin; je frappe, en me trompant de porte; je demande M. Marmontel; le suisse me répond: «M. de Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers-ci»; et il me donna son adresse. Le soir, je vais chez M. d'Alembert, rue Saint-Dominique. Je demande l'adresse à un suisse, qui me dit: «M. Staremberg, ambassadeur de Venise? La troisième porte...--Non, M. d'Alembert, de l'académie française.--Je ne connais pas.»

--M. Helvétius, dans sa jeunesse, était beau comme l'amour. Un soir qu'il était assis dans le foyer et fort tranquille, quoiqu'auprès de mademoiselle Gaussin, un célèbre financier vint dire à l'oreille de cette actrice, assez haut pour qu'Helvétius l'entendît: «Mademoiselle, vous serait-il agréable d'accepter six cents louis, en échange de quelques complaisances? Monsieur, répondit-elle assez haut pour être entendue aussi, et en montrant Helvétius, je vous en donnerai deux cents, si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette figure-là.»

--La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amans, et l'on s'en étonnait; une autre femme, voulant rappeler qu'elle était rousse, et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit: «Elle est comme Samson, sa force est dans ses cheveux.»

--Madame Brisard, célèbre par ses galanteries, étant à Plombières, plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de Gisors était du nombre; et, comme elle était très-dévote, les amis de madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevait, les autres n'en feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette négociation et réussirent. Comme madame Brisard était aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l'intimité. Un jour, madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant très-bien qu'on eût une faiblesse, elle ne comprenait pas qu'une femme vînt à multiplier à un certain point le nombre de ses amans. «Hélas! lui dit madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai cru que celui-là serait le dernier.»

--Le régent voulait aller au bal, et n'y être pas reconnu: «J'en sais un moyen, dit l'abbé Dubois»; et, dans le bal, il lui donna des coups de pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva trop forts, lui dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»

--C'est une chose remarquable que Molière, qui n'épargnait rien, n'a pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus des ordres de Colbert.