Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 27

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Le roi de Naples, privé de son unique héritier, donna tous ses soins à l'éducation de sa petite-fille, la célèbre Jeanne. Mais cet aïeul si tendre préparait, sans le savoir, les malheurs de la jeune princesse; il voulait faire rentrer la couronne dans la branche à qui elle devait appartenir; il fit épouser à Jeanne, André II, fils de Charobert, roi de Hongrie, son neveu; le prince et l'infante, âgés l'un et l'autre de sept ans, furent fiancés. Le roi Charobert fit accompagner son fils d'un certain nombre de seigneurs hongrois ses gentilshommes, et du moine Robert son gouverneur. André prit à Naples le nom de duc de Calabre.

Cependant le roi de Naples, affligé de la faiblesse et même de l'imbécillité du jeune André, désigné son successeur, pressentant les intrigues du moine Robert et du parti des Hongrois, engagea ses peuples par serment à ne reconnaître que Jeanne sa fille pour leur souveraine, et déclara par son testament qu'elle régnerait seule.

Jeanne, après la mort de Robert son aïeul, ne fut pas long-temps à s'apercevoir qu'il avait tout prévu; mais jeune encore, trop faible pour répondre à ses sages précautions et soutenir ses droits, en conservant toujours le nom de reine, elle perdit bientôt l'autorité. Le pape, abusant de ces dissentions conjugales qu'il croyait favorables à ses desseins, protège le moine et le parti hongrois, contre les droits de la reine et le testament de son aïeul; il publie une bulle pour le couronnement du jeune André, politique funeste et intéressée qui devait entraîner la ruine du royaume.

Charles de Durazzo, prince du sang royal, s'était rangé du parti de la reine et des autres princes; les barons même, indignés de la puissance hongroise, avaient suivi son exemple. Tous s'étaient promis de prévenir les desseins de la cour de Rome et de se défaire du prince imbécille qu'on allait couronner. Le jour de la cérémonie approchait. André fut assassiné au sortir de la chambre de la reine, à Averse, où était la cour. On l'étrangla, et son corps fut jeté par une fenêtre.

La Reine, à dix-huit ans, veuve ainsi d'un prince qu'elle n'aimait pas, entendit les rumeurs et les soupçons du peuple; et tandis que le moine Robert et les Hongrois étaient encore dans la consternation, elle assemble son conseil, se justifie avec éloquence, et fait informer sur un crime qui venait de se commettre presque sous ses yeux.

Deux gentilshommes, peut-être innocens, furent punis de mort. Le pape veut connaître d'un attentat, suite funeste de sa bulle. Jeanne, loin de s'y opposer, envoie même à Louis, roi de Hongrie et frère d'André, un ambassadeur, et se marie bientôt à Louis, frère de Robert, prince de Tarente, fils de Charles II.

Mais le roi de Hongrie s'avance en Italie avec une armée formidable, faisant porter à la tête de ses troupes un étendard noir sur lequel on avait représenté la fin tragique de son malheureux frère. Jeanne épouvantée assemble son conseil; et jugeant que le vengeur est inflexible, elle se retire en Provence avec son nouvel époux, laissant à Naples son fils Charobert, âgé de trois ans, pour désarmer, s'il se peut, le vainqueur.

Louis, dont l'étendard annonce les projets, ne trouvant point de résistance, poursuit sa marche. Les villes lui font présenter leurs clefs; il y met des garnisons, sème partout l'épouvante; tout reste immobile à son aspect. Son armée s'arrête aux environs d'Averse. Louis reçoit au château le duc de Durazzo et tous les seigneurs qui viennent à sa rencontre, portant avec eux l'enfant Charobert dans son berceau; il passe avec eux dans la galerie; le signal est donné: les troupes hongroises se rangent en bataille; appareil de terreur! Louis s'informe du lieu de l'assassinat, et quelle est la fenêtre fatale. On lui montre l'un et l'autre. Le roi tire une lettre que Charles, duc de Durazzo, avait écrite et qui déposait contre lui; il ordonne qu'on étrangle ce prince, et que son corps soit jeté par la fenêtre où celui d'André son frère avait passé; il sort à l'instant d'Averse et marche à Naples. Le peuple en foule s'empresse de lui offrir les honneurs dus à son rang; il les refuse, fait raser les maisons des princes du sang, séjourne deux mois à Naples, en passe deux autres à parcourir ce royaume, laisse des officiers dans toutes les places, et retourne en Hongrie.

La reine cependant était venue trouver le pape à Avignon; elle y plaide sa cause en public, et le pontife reconnut son innocence. Il envoya même au roi de Hongrie un légat dont il connaissait l'éloquence et l'adresse. Mais Louis, maître de Naples, après la mort du jeune Charobert, devait être d'autant plus inflexible, que la politique et l'ambition se joignaient alors à la vengeance.

Telle fut pourtant l'habileté du légat négociateur, ou peut-être le noble désintéressement de Louis, que Jeanne obtint la permission de rentrer dans ses états.

La reine, dans le besoin d'argent où elle était, vendit Avignon au pape pour quatre-vingt mille florins d'or de Provence. Boniface, se doutant bien que le prix modique d'une acquisition si importante donnerait lieu à des réflexions désavantageuses, eut soin de prêter aux intentions de Jeanne un motif religieux, indiqué par ces paroles: «Plus heureux celui qui donne que celui qui reçoit.» Adroite citation de l'Écriture-Sainte, mais qui par malheur, aux yeux de la politique mondaine, ne lève pas entièrement les soupçons sur l'intégrité des juges et l'innocence de Jeanne.

La reine, avec les quatre-vingt mille florins du pape, vint descendre au château de l'Œuf, seule place qui lui restât dans son royaume. Les Napolitains la revirent avec joie; et le roi de Hongrie, ayant rappelé ses troupes et consenti à la paix, Jeanne et Louis son époux se firent couronner dans leur ville capitale.

Pendant les troubles de Naples, la Sicile, livrée aux factions des Palices et des Clermonts, princes du sang révoltés, n'avait pas été plus tranquille. L'infant don Juan, dont la régence habile avait dompté et puni les séditieux vendus à la maison de Naples, avait, malgré le pape et les factieux, négocié la paix avec la reine Jeanne, tandis que le roi de Hongrie lui disputait à elle-même sa couronne. Il se voit forcé d'appeler un évêque étranger pour le sacre du jeune Louis, les prélats du royaume refusant leur ministère à leur souverain.

Après la mort de l'infant, nouvelles calamités; le nouveau régent, le célèbre Blaze d'Allagon, trouve dans la reine-mère un appui des Clermonts et des Palices. Il voit sa souveraine favoriser ses ennemis personnels, protéger les factions, ne trouver qu'un ennemi dans le soutien de la couronne, et lui défendre de pénétrer dans le royaume. Cet ordre imprudent devient pour les deux partis un signal de carnage et de cruautés. Division générale; tout respire la guerre; et le peuple épouvanté déserte la patrie pour se retirer dans la Sardaigne et dans la Calabre.

On se flattait que la prochaine majorité du roi, réunissant tous les partis, allait rendre le repos à l'état, et dépouiller Palice d'un pouvoir dont il avait trop abusé. Vaine espérance! il jouit de la faveur et de l'amitié de son jeune maître, dont le nom va consacrer sa puissance; le peuple désespéré ne voit plus dans son roi qu'un instrument de la tyrannie de Palice, et qu'un chef de la faction élevée contre un régent choisi par la noblesse et estimé de la nation.

Palice avait osé persuader au roi de convoquer les états à Messine. Tout Palerme assiége le palais, demande la mort du ministre criminel, force les portes de la maison royale, et massacre Palice, presque sous les yeux de son maître.

Alors le désordre est au comble; les Clermonts refusent d'obéir au roi; et, protégeant la révolte de plusieurs villes du royaume, ils appellent en Sicile la reine Jeanne et Louis son époux. Cent douze places vendues ou surprises arborent l'étendard de Naples; et l'Europe, les yeux ouverts sur cette île malheureuse, juge de l'excès de ses calamités, en la voyant sacrifier sa haine pour le nom d'Anjou, et prête à passer sous les lois de cette maison détestée.

Le jeune Louis de Sicile meurt; Frédéric son frère lui succède, prince âgé de quatorze ans. Son règne n'est qu'une suite de désastres sous la régence de sa sœur, simple religieuse incapable de gouverner un monastère, et qui se trouve à la tête de l'état.

Jeanne de Naples et son époux entrent en triomphe à Messine; et Frédéric va perdre la Sicile. Mais il existe un homme qui veille sur sa destinée.

Blaze d'Allagon attaque l'escadre napolitaine, la disperse, et, malgré ses blessures, va battre sur terre le général qui assiége la place, sauvant ainsi par deux victoires en un jour, la Sicile et son roi. Ses succès amenèrent une paix générale que le pape ratifia enfin, ne pouvant plus s'y opposer.

Jeanne, de retour dans ses états, veuve de Louis, veuve encore du jeune prince de Majorque (car ses maris se succèdent rapidement), épouse en quatrièmes noces le jeune Othon duc de Brunswick: mariage imprudent, qui semblait annuler l'adoption qu'elle avait faite de Charles de Durazzo; c'était en effet l'écarter du trône attaché aux droits de la princesse Marguerite sa femme, héritière de Naples; et la naissance d'un fils qu'elle venait de lui donner rendait cette injure plus sensible et plus amère.

Le pape voyant matière à de nouveaux troubles, excité par l'intérêt de donner à son neveu la principauté de Capoue, et par l'orgueil de disposer d'un royaume, sert les projets de Durazzo. Il excommunie Jeanne, donne à Charles l'investiture du royaume de Naples par une bulle que le roi de Hongrie devait protéger de ses armes. Jeanne effrayée, cherche un appui dans la maison de France, en adoptant pour nouvel héritier Louis, duc d'Anjou. Charles de Durazzo, maître de la capitale et du royaume, pendant que l'armée d'Othon est campée aux environs de Naples, tient la reine assiégée dans le château neuf, et la force de capituler à cinq jours de trève. Le cinquième jour expire, le prince Othon présente alors la bataille à Durazzo; il est vaincu et fait prisonnier. La reine se rend au vainqueur, qui envoie consulter Louis de Hongrie sur le traitement qu'il doit lui faire. C'était demander la mort de Jeanne; Louis inflexible, toujours obstiné à la croire coupable du meurtre d'André son frère, prononce contre elle un arrêt de mort, dont Durazzo se rend exécuteur.

Bientôt le pape mécontent du nouveau roi, qui sans doute n'avait point assez payé ses services, appelle un autre duc d'Anjou en Italie. Ce prince paraît à la tête d'une puissante armée, et s'annonce par des succès rapides. Mais tout change encore; Durazzo sent la nécessité de ramener le pape; c'est ce qu'il fait par un traité avantageux pour la cour de Rome. Alors le Saint Père excommunie ce même duc d'Anjou, dont il venait de se servir, publie une croisade contre lui, et promet des indulgences à quiconque tournera ses armes contre ce prince. Durazzo, paisible possesseur du trône, va briguer celui de Hongrie vacant par la mort du roi Louis, et périt dans les troubles de ce royaume, livré comme celui de Naples aux fureurs des dissentions intestines.

Marguerite, veuve de Durazzo, plus incapable de gouverner que Jeanne elle-même, fait proclamer roi son fils, et ose se charger de la régence. Dans l'anarchie intolérable, fruit de son incapacité et de celle de ses ministres, ses peuples forcés de se gouverner eux-mêmes, se créent une magistrature sous le nom des huit seigneurs du bon gouvernement. C'était le temps du grand schisme qui produisit tant d'anti-papes. Ces huit seigneurs reconnaissent pour roi de Naples le fils du précédent duc d'Anjou, attiré comme son père en Italie par Clément, pape d'Avignon. Ce pontife lui avait donné l'investiture du royaume de Naples, à l'exclusion de Ladislas soutenu par Boniface II, onzième pape de Rome: moment curieux de l'histoire, où l'on voit deux princes se disputer un royaume, à la solde l'un et l'autre de deux pontifes qui se disputent la thiare. Ce fut Ladislas et le pape romain qui l'emportèrent sur Louis d'Anjou et son pape d'Avignon. Sa mort, effet d'une vengeance vile et atroce[28], laisse le trône à Jeanne II, sa sœur.

[28] Ce prince aimait la fille d'un médecin de Pérouse. Le père gagné, dit-on, par les Florentins, donne à sa fille un mouchoir dont le contact devait irriter les desirs et même fixer le cœur de son amant. Ladislas et sa maîtresse furent également victimes de cette ruse abominable. Ils moururent l'un et l'autre d'une maladie de langueur.

Jeanne, dont les mœurs influèrent sur les révolutions du gouvernement, était déjà connue par ses faiblesses avant de monter sur le trône. Le rapprochement des différents traits relatifs à son règne et consacrés par les historiens de Naples, forme un tableau assez semblable à celui que présentent quelques-uns de ces romans français, fondés sur le mélange de la galanterie et des intrigues de cour. L'histoire contemporaine, en parlant de cette princesse qui descendait quelquefois de son rang, est forcée de descendre elle-même de sa dignité.

Pandolphe-Alopo, amant choisi dans un ordre inférieur, et devenu trop rapidement grand-sénéchal du royaume, ne sut pas se faire pardonner les bontés de sa souveraine. Jeanne, soit pour appaiser les murmures du peuple, soit pour assurer la tranquillité de l'état, prit le parti de se marier. Jacques comte de la Marche, prince de la maison de France, fut l'époux qu'elle préféra. Il devait, aux termes du traité, s'en tenir au titre de gouverneur-général du royaume. Mais la flatterie ou le mécontentement des seigneurs, députés par la cour de Naples, lui donna le nom de roi, et trompa de cette manière les précautions et la politique de la reine.

Jacques distingue, parmi les députés, Jules-César de Capoue. Ce seigneur, excité par le mouvement d'une reconnaissance indiscrète, ou par le désir de devancer dans la confiance de Jacques les courtisans ses rivaux, apprit au comte de la Marche les préférences dont la reine son épouse honorait depuis long-temps Pandolphe Alopo.

Jeanne, informée de l'empressement des seigneurs à se donner un maître, crut devoir confirmer, dans une assemblée publique de la noblesse, le titre que le comte de la Marche son époux venait de recevoir en arrivant.

Jacques fut donc proclamé roi. Son premier acte de souveraineté fut de condamner Pandolphe à perdre la tête sur un échafaud. Il se donnait, pour venger des injures antérieures à son mariage, des soins qu'il aurait mieux valu prendre pour en prévenir de nouvelles. Des lecteurs français sont affligés de voir un prince de leur nation se souiller d'une cruauté que suivit bientôt un ridicule, augmenté encore, comme on le verra, par la perte d'une couronne.

La reine dissimula son ressentiment. Surveillée par un vieil officier français, elle attendait de ses disgraces le retour de la faveur du peuple napolitain, étonné d'une jalousie française. La cour revint la première; les seigneurs qui, depuis la chute de Pandolphe, s'étaient flattés d'obtenir les premières places, s'indignèrent de les voir toutes accordées à la nation du prince. Ils s'aperçurent que Jeanne était captive, et trop étroitement gardée: on le fit remarquer au peuple.

En ce moment, Jules-César de Capoue, qui croyait sans doute avoir de grands droits à la reconnaissance du prince, et mécontent de se voir oublié, forme contre le roi une conspiration que son imprudence confie à la reine. Il espérait que Jeanne lui pardonnerait, en faveur d'une conjuration formée contre son mari, la confidence faite autrefois contre son honneur à ce mari même. Mais la reine accordant l'intérêt de son ressentiment avec celui de sa délivrance, obtient sa liberté, en immolant César et son secret, et en avertissant le roi d'un attentat dont elle sut lui ménager une preuve incontestable.

Le criminel est puni, et la reine libre un moment se hâte de paraître en public; le peuple la revoit avec joie; on craint une détention nouvelle; on s'empare de sa personne; et tandis que la multitude demande à grands cris la liberté de Jeanne, les grands, mêlant leur intérêt particulier à la rumeur populaire, demandent impérieusement les premières charges de la couronne.

Le roi, forcé de capituler, accorde tout. Parmi les seigneurs napolitains que ce monarque venait d'honorer de dignités nouvelles, parut Caraccioli, élevé au rang de grand-sénéchal. Il réunissait tous les dons de la figure et de l'esprit. Le choix de la reine (car il fallait un choix) se décida pour Caraccioli, et sa passion devint publique.

L'adresse du favori, habile à ménager les grands, à s'assurer du peuple, mit bientôt le roi dans les fers de son épouse; et son appartement devint sa prison. Mais abusant alors de l'accroissement de son crédit, bientôt son pouvoir chancèle; le peuple tourne contre l'amant le même ressentiment qu'il venait de montrer contre l'époux. La cour de Naples députe au roi de France; et croira-t-on que ce monarque s'adresse au pape pour venger l'injure faite à un prince de sa maison?

Caraccioli prévoit l'orage; mais ne paraissant s'occuper que des intérêts de la reine devenus les siens, il prend le parti de s'immoler; et trompant ses ennemis, il dicte lui-même l'arrêt de son exil, le roi Jacques étant toujours détenu.

Du lieu de sa retraite, cet adroit courtisan parvint à regagner la confiance du pape et à rassurer les princes du sang; il reparaît l'année suivante à la cour, et fait couronner publiquement sa souveraine, sans que le nom de son époux soit prononcé: exclusion tacite, mais cruelle, qui le vengeait d'un souverain son rival.

Le roi Jacques, avili par une longue captivité, haï de la reine et méprisé de son peuple, libre enfin, repasse en France, comte de la Marche, et va mourir moine au fond d'un cloître.

On appelle contre le pouvoir de Caraccioli, appuyé de la reine, un Louis III, duc d'Anjou, contre lequel Jeanne appelle à son tour Alphonse, roi d'Aragon et de Sicile, qu'elle adopte pour son héritier; mais bientôt elle est forcée d'adopter, contre cet Alphonse, ce même Louis III qui venait d'être battu par lui: alternatives d'adoptions, qui furent plus funestes à Jeanne que la variété de ses galanteries.

Après ces troubles, où s'était consumée la jeunesse de la souveraine et du favori, le favori n'aimant plus, n'étant plus aimé, eut l'imprudence de se croire encore nécessaire. Un jour, il exigeait de Jeanne une grâce nouvelle, et la demandait avec fierté. Surpris d'un refus, le premier qu'il eût reçu d'elle, il se livra à toute la violence de son emportement; et la reine porta les marques d'un outrage impardonnable à l'amour même. Les courtisans obtinrent de la reine l'ordre d'arrêter son ancien favori.

La haine publique alla plus loin que son ordre; et Caraccioli fut massacré. La reine ne lui survécut pas long-temps. Avant de mourir, elle avait vu descendre au tombeau Louis III d'Anjou, dont elle s'était fait un appui par adoption, contre Alphonse également adopté par elle. Son testament substitua à Louis III d'Anjou, René son frère. C'est ce même René qui, depuis chassé du royaume de Naples par Alphonse, et passant dans sa fuite par Florence, eut la faiblesse de recevoir du pape l'investiture d'une couronne qu'on venait de lui ravir.

CHAPITRE QUATRIÈME.

Les deux royaumes de Naples et de Sicile sont réunis.--Alphonse d'Aragon est reconnu roi par le pape Eugène.--Nicolas V, pape vertueux.--Mort d'Alphonse en 1458.--Calixte III, nouveau pontife, renouvelle les troubles en appelant encore la maison d'Anjou au trône de Naples.--Scanderberg vient au secours de Ferdinand, roi de Naples.--Nouvelle guerre civile.--En 1489, le comte de Sarno et Petruccio sont décapités.--Charles VIII, héritier des droits de la maison d'Anjou au trône de Naples, entre en Italie à la tête d'une armée.--En 1494, Charles VIII s'empare de Naples.--Louis XII veut faire revivre ses droits et sa qualité de roi de Naples.--Partage du royaume de Naples avec le roi d'Espagne.--Frédéric, fils de Ferdinand, et prince vertueux, est enfin reconnu roi, mais est obligé de céder aux forces de la France et de l'Espagne réunies.--Discussions nouvelles entre les Espagnols et les Français.--Les Français sont battus et obligés de quitter l'Italie.--Louis XII renonce à la couronne de Naples.--En 1506, le royaume de Naples et de Sicile passe pour toujours sous la domination espagnole.--Le royaume de Naples est opprimé par les vice-rois d'Espagne.--Sédition de Mazaniello en 1647.

Après la mort de Jeanne II, et la retraite de René d'Anjou, Alphonse, déjà roi d'Aragon et de Sicile, devenait encore possesseur de Naples: deux fois il avait été adopté par Jeanne; mais le fruit de cette double adoption lui était ravi par les droits que le pape et le testament de la reine avaient donnés à René d'Anjou. Les armes à la main, il veut annuler le choix de la reine, son testament et l'investiture du pontife en faveur de la maison d'Anjou; et en souverain habile, il légitima les droits de la force par le sceau de l'autorité pontificale, toujours imposante en Italie. Il fit demander en même temps l'investiture de Naples à Eugène de Rome et à Félix d'Avignon, promettant de reconnaître pour pape le premier qui le reconnaîtrait pour roi. Félix se trouvait lié aux intérêts d'Anjou, et attendait tout de la France; ce fut donc Eugène qui, profitant des offres d'Alphonse, ratifia par une bulle les premières adoptions et sa dernière conquête.

La Sicile gouvernée par des vice-rois, sous un prince assez puissant pour maintenir la paix, assez éclairé pour protéger les arts, jouissait depuis quelques années d'une heureuse tranquillité et d'une situation florissante. Naples partagea bientôt la même félicité, et dut aux soins du monarque, qui préférait le séjour de cette ville, plusieurs de ses embellissemens. Naples et la Sicile respirèrent donc sous un prince ami de ses peuples, des lois et des lettres, refuge et protecteur des savans qui s'exilaient en foule de Constantinople, et dont il sauva même quelques-uns des bûchers de l'Inquisition. Aragonais, Siciliens, Napolitains, tous se crurent compatriotes sous un monarque qui partageait entre eux ses soins et sa présence, et qui suffisait au bonheur de tant de peuples. Il s'en occupa d'autant plus constamment qu'une fois établi sur le trône, il eut moins que ses prédécesseurs à lutter contre l'ambition des papes, et qu'il put être bienfaisant avec sécurité. C'est de son temps que monta sur la chaire de Saint-Pierre le vertueux Nicolas V, élu malgré lui-même, homme à jamais respectable, qui, après le schisme d'Occident, nomma doyen du sacré collége son concurrent détrôné, l'anti-pape Félix. Ce pontife dédaignant le faux honneur de briller dans les fastes de la cour de Rome parmi les papes, soutiens de l'ambition pontificale, lui préféra l'honneur véritable de laisser un nom cher à l'humanité. Il partagea avec Alphonse la gloire de faire oublier à l'Italie les calamités qui l'affligeaient depuis long-temps; mais comme si le royaume de Naples eût été destiné à expier, par un des fléaux de la nature, la tranquillité dont il jouissait sous Alphonse, un affreux tremblement de terre engloutit cent mille de ses sujets[29].

[29] Le roi assistait à la messe; aux premières secousses du tremblement de terre, tout le monde sortait avec effroi; le prêtre même quittait l'autel: Alphonse le retient et lui ordonne d'achever le sacrifice.