Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 26

Chapter 263,897 wordsPublic domain

Le régent marche aux ennemis, remporte une victoire signalée, entre dans la Pouille, soumet les villes rebelles. Innocent IV, honteux et indigné d'un succès si rapide, qui lui ravissait un royaume dont il se croyait déjà possesseur, n'osant s'exposer sur un champ de bataille, meurt dans son lit, à Naples, de rage et de désespoir. Mainfroy repasse en Sicile, où ses grands desseins devaient s'accomplir. La reine Élisabeth, femme de Frédéric, craignant pour les jours de son fils Conradin, fit répandre le bruit de sa mort.

Quels motifs pouvaient déterminer cette princesse à commettre une telle imprudence? Craignait-elle pour son fils les vues ambitieuses et les desseins secrets d'un oncle et d'un régent? Élisabeth les servait; elle perdait son fils, au lieu de le sauver. Était-ce un mouvement de tendresse, un de ces pressentimens maternels dont le cœur n'est pas maître? Pourquoi donc se hâter de le faire revivre et de redemander son héritage?

Quoiqu'il en soit, les seigneurs et les barons du royaume n'eurent pas plutôt appris cette nouvelle, qu'ils vinrent trouver Mainfroy, et le conjurèrent de monter sur un trône où il était appelé par sa naissance, par ses exploits et par le testament même de Frédéric. Il n'était ni du caractère ni de la politique du régent de les prendre au mot; il s'attendait à de nouvelles sollicitations encore plus pressantes des prélats et de la noblesse; il les reçut avec complaisance, se fit représenter ses droits, raconter tous ses titres, et se laissa couronner.

Élisabeth se repentit bientôt de sa fausse politique et de ses timides précautions; elle fit reparaître son fils et redemanda son héritage au prince de Tarente. Il n'étoit plus temps. Le régent crut pouvoir garder le royaume, par droit de conquête et d'élection. La reine alla porter ses plaintes au saint siége, oppresseur de sa maison.

Le pape, qui n'attendait qu'un murmure favorable pour se venger des mépris et de la valeur de Mainfroy, l'excommunia et mit son royaume en interdit. Mais ce prince, dont la famille semblait être vouée aux foudres de Rome, regardait l'excommunication comme un héritage des princes de sa maison; il n'en fut pas effrayé.

Clément IV, alors possesseur du siége apostolique et héritier de l'ambition des papes, avait juré la perte d'un ennemi si redoutable. Il publia des croisades, mit le royaume de Naples et de Sicile à l'encan, et le fit offrir à presque tous les souverains de l'Europe qui le refusèrent. C'était pour la seconde fois qu'un pape promenait en Europe un royaume à vendre, et ne trouvait pas d'acquéreur; était-ce de la maison de Saint-Louis que devait sortir l'acheteur d'un empire dont le vendeur n'avait pas le droit de disposer? Et comment Saint-Louis, qui avait rejeté ce marché criminel, permit-il à Charles d'Anjou, son frère, de se rendre, à la face de l'Europe, le complice de Clément, en acceptant ses offres illégitimes? Un ordre donné à Charles, d'imiter ce refus juste et sage, eût sauvé à la France et à l'Italie deux cents ans de guerres et d'infortunes.

Tandis que Mainfroy, occupé du soin de se défendre, lève des troupes, équipe des flottes et se dispose à repousser des frontières de son royaume l'ennemi qui le marchande, son royaume est vendu par un traité entre le pape et le comte d'Anjou.

Le comte arrive à Rome, y reçoit l'investiture des états qu'il allait conquérir, entre en Italie où les croisés le joignent de toutes parts. Le malheureux Mainfroy se voit trahi, abandonné de tous côtés. Il rassemble son courage et ses forces, et cherche le comte usurpateur.

Les croisés, armés par le comte d'Anjou et bénis par l'évêque d'Auxerre, se rangent en bataille dans la plaine appelée du _Champ-fleuri_; le combat s'engage, il ne dura qu'une heure, et fut sanglant.

Mainfroy, à la tête de dix chevaliers, dont l'ardeur répondait à son courage, voit ses troupes plier de toutes parts; il perd toute espérance. La valeur lui reste, il se précipite au milieu des escadrons ennemis, et meurt comme il avait voulu vivre, en roi.

Ainsi périt ce prince extraordinaire, le premier dont l'ambition n'ait pas été criminelle, et dont l'usurpation semble être légitime; le seul dont la politique ait gagné les sujets, avant que sa valeur ait conquis le royaume. Persécuté par un frère injuste, vendu par un pape vindicatif, et vaincu par un prince féroce, il fut sage dans ses humiliations, modéré dans ses succès, et grand dans ses revers. On trouva le corps du malheureux prince quelques jours après la bataille; le comte Jourdan, son ami, se jette dessus et l'arrose de ses larmes. Le comte d'Anjou lui refuse la sépulture; et Clément le fait jeter sur les bords du Marino, aux confins du royaume.

Cette victoire rendit Charles maître de la Sicile. Il fit son entrée à Naples avec Béatrix, son épouse. Le peuple inconstant le reçoit en triomphe, et lui prépare des fêtes lorsqu'il demande des bourreaux, et fait périr dans les supplices plusieurs barons et gentilshommes qui tenaient encore pour Mainfroy.

Charles, s'applaudissant de ses cruautés et de ses conquêtes, se voyait enfin paisible possesseur de ses nouveaux états; mais le sang qu'il fit répandre, força bientôt ses sujets à se croire encore ses ennemis.

Conradin, ce fils de l'imprudente et sensible Elisabeth, caché depuis son enfance au sein de l'Allemagne, à quinze ans deux fois détrôné sans avoir porté la couronne de ses ancêtres, voyant les peuples mécontens, les croit fidèles. On lui représente en vain la double puissance d'un usurpateur qui le brave, et d'un pape qui le proscrit; il s'arrache des bras d'une mère en pleurs, et court se montrer aux provinces qui le reçoivent avec joie. Le jeune Frédéric, duc d'Autriche, et dernier espoir de sa maison, renouvelle dans ce vil siècle l'exemple de ces amitiés héroïques consacrées dans l'antiquité; il veut suivre et suit la fortune de Conradin son ami, dont il plaignait les malheurs, et partage avec lui les hasards d'une guerre qu'il croit trop juste pour être malheureuse.

Sous cet auspice, Conradin se présente en Italie; son audace, sa jeunesse, ses droits, ses premiers succès lui font bientôt un parti redoutable. Le pape qui commence à le craindre, l'excommunie: Charles le joint dans la Pouille et lui présente le combat.

Les jeunes princes firent dans cette journée des actions dignes de leur naissance et de la justice de leur cause. L'année royale était en déroute; on poursuivait les fuyards; on se voyait maître du champ de bataille, quand Charles sort d'un bois voisin, où la prudence d'un chevalier français, nommé alors de Saint-Vatry, l'avait caché; il fond avec un corps de réserve sur les vainqueurs, les taille en pièces, et leur arrache la victoire. Conradin échappe au carnage avec son ami; mais la trahison le fit bientôt tomber entre les mains du vainqueur. Le comte fit jeter les malheureux princes dans les prisons de Naples, d'où ils ne devaient sortir que pour marcher au supplice.

Le pape de qui Charles tenait la Sicile, en vendant les états du père, avait proscrit la tête du fils, arrêt horrible qui fut donné tranquillement comme un conseil: «S'il vit, avait dit le pontife, tu meurs; s'il meurt, tu vis.»

Le comte d'Anjou fut fidèle au traité par lequel il s'était engagé à faire périr l'héritier légitime du trône. Naples vit dresser un échafaud. Conradin et Frédéric, que la prison avait séparés, se revirent alors pour la dernière fois. Le prince de Souabe se reprochait la mort de son ami. Frédéric le console, et monte le premier au supplice; ainsi l'avait ordonné le comte d'Anjou, qui, pour rendre aux yeux du généreux Conradin la mort plus cruelle que la mort même, voulait qu'il fût teint du sang de son ami.

Ce prince infortuné voit tomber à ses pieds la tête de Frédéric. Il la saisit et la baigne de ses pleurs. Il monte à son tour, et paraît aux yeux du peuple qui fond en larmes. Conradin rassemble ses esprits; et agissant encore en roi, sur un échaffaud dressé dans ses états, il jette son gant, nomme son oncle, Pierre d'Aragon, héritier du trône, s'écrie: «O ma mère! que ma mort va vous causer de chagrin!» et meurt.

Pourquoi l'histoire, qui s'est chargée de tant de noms odieux, n'a-t-elle pas consacré celui du généreux chevalier qui osa ramasser le gant du prince, et porter en Espagne ce précieux gage, dont Pierre d'Aragon sut profiter dans la suite?

Le comte d'Anjou se voyait, après tant de meurtres et d'assassinats, paisible possesseur d'un royaume qu'il avait acquis par le fer et par le feu, mais qu'il ne sut pas gouverner. Les gibets, les bourreaux, les exactions en tout genre, effrayaient les peuples; et la Sicile vit renaître les règnes désastreux de Guillaume Ier et de Henri VI, les Néron de l'Italie moderne.

Au milieu de ces sanglantes exécutions, Charles demandait à son père la permission d'envahir les états de l'empereur: et tandis que la cour de Rome la lui refusait, elle entrait elle-même dans la conspiration qui devait ravir à Charles la plus belle partie de ses possessions. Jean de Procida, seigneur d'une île de ce nom, aux environs de Naples, banni pour son attachement à la maison de Souabe, avait fait adopter son ressentiment et sa vengeance à presque tous les souverains. Après avoir négocié secrètement avec Michel Paléologue, empereur d'Orient, et Pierre d'Aragon, il s'était rendu, sous un habit de moine, auprès du pape Nicolas III, qui l'avait reçu comme un ambassadeur de l'Espagne et de l'Empire. Revenu en Sicile sous ce même déguisement, il s'occupait alors à soulever les peuples, et préparait les esprits à la révolte, pendant que Michel et Pierre, sous différens prétextes, levaient des troupes et équipaient des flottes. Tout était concerté, quand un événement imprévu hâta la révolution préparée par une ligue de rois, et lui donna l'apparence d'une émeute populaire.

Le 29 mars 1282, à l'heure de vêpres, un habitant violait une Sicilienne. Aux cris de cette femme, le peuple accourt en foule. On massacre le coupable; c'est un Français. Ce nom réveille la haine; les têtes s'échauffent; on s'arme de toutes parts. A l'instant, dans les rues, dans les places publiques, au sein des maisons, au pied des autels, hommes, femmes, enfans, vieillards, huit mille Français sont égorgés. Palerme nage dans le sang.

Cette horrible boucherie est le signal de la révolte. Toute l'île est sous les armes, et tout ce qui porte le nom français est immolé. Ainsi finit la domination française, chez un peuple qui venait de voir massacrer ses deux derniers rois par un frère de Saint-Louis.

Les historiens qui tracent avec les couleurs les plus fortes le tableau des désastres de la Sicile, qui la montrent réduite à l'état le plus affreux, déchue non seulement de son ancienne splendeur, mais même de la situation déplorable où l'avaient mise les cruautés d'Henri VI, regrettant le joug barbare de ses anciens maîtres, Grecs, Sarrasins, Normands, Allemands, dont les vexations n'avaient pu la porter à de telles extrémités; ces mêmes historiens semblent chercher une cause étrangère à cette horrible vengeance: cette vengeance est inouïe sans doute, et rien de cruel n'est juste. Mais qui n'en voit la seule et véritable cause dans les excès atroces commis journellement par les Français? Comment ne pas la voir dans leur tyrannie publique qui réunit et ligua contre eux les grands de l'état, appuyés ensuite par des souverains étrangers, et dans leur tyrannie particulière et domestique, qui mit la rage dans le cœur des peuples? Le coupable ne devient-il pas l'accusateur de la nation, tandis qu'un autre Français sauvé, protégé même par les meurtriers, semble expliquer du moins, s'il ne l'excuse en quelque sorte, la fureur des Siciliens? Il existe un homme juste, Guillaume de Porcelet, Français d'origine, et gouverneur de l'isle de Calafatimi; cet homme est seul excepté du massacre général; on le respecte et on s'empresse à lui fournir un bâtiment pour le reconduire dans sa patrie. Ce décret tacite et unanime de tout un peuple, qui révérait l'innocence et l'intégrité d'un seul Français, semble justifier la proscription de tous les autres, et renouveler contre leur mémoire l'arrêt exécuté contre leur personne.

Charles était violent; à la nouvelle de la révolte et du carnage, il entre en fureur; et jurant d'exterminer la race sicilienne, il vient mettre le siège devant Messine. Il était sur le point de s'en rendre maître et de recouvrer la Sicile en vainqueur implacable, si la flotte d'Aragon ne fût venue secourir la ville assiégée et rassurer l'île malheureuse. Le comte d'Anjou, forcé de lever le siége, est poursuivi par l'amiral Loria, perd vingt-neuf vaisseaux, en voit brûler trente à ses yeux; et trop faible pour supporter la disgrace qui le prive de la vengeance, il pleure d'impuissance et de rage.

Pierre d'Aragon, maître de la mer et vainqueur de Charles, entre dans Messine aux acclamations du peuple; et bientôt la Sicile couronne dans son libérateur l'oncle et l'héritier de Conradin.

Charles vaincu, et n'ayant plus d'espoir dans les armes, cherche à ramener les peuples par sa clémence. Il publie des amnisties, rétablit la Sicile dans tous ses droits et tous ses priviléges, étend même ses bienfaits jusques sur Naples: basse indulgence qui ne trompa et ne ramena personne. La Sicile qui le brave, méprise ses dons perfides; et Naples seule en profite contre le gré du tyran.

Ce monarque s'aperçoit que la feinte est vaine, et renouvelle la guerre; il quitte ses états, court en Provence pour chercher de l'argent et des troupes.

Pierre sut profiter de son absence. L'amiral Loria, après s'être emparé de l'île de Malte, se présente au port de Naples et l'insulte. Le jeune prince de Salerne, à qui son père avait recommandé la modération et la prudence, sort avec soixante-dix galères pour repousser l'ennemi qui le brave: mais ayant plus de courage que d'expérience, il est fait prisonnier à la vue de ses sujets.

Loria, maître de l'héritier du trône, impose des lois et redemande Béatrix, fille de Mainfroy, prisonnière au château de l'Œuf, et menace les jours du prince, si l'on refuse de la rendre. Loria prévoyant le retour de Charles, revient avec Béatrix à Palerme, où il laisse le prince de Salerne en captivité.

Le peuple demandait hautement la mort du fils de Charles, comme une juste représaille de la mort de Conradin. Mais on voit avec plaisir que Constance, qui commandait en Sicile pendant l'absence du roi son époux, dédaignant de se venger du père sur un fils innocent, prit soin de soustraire le jeune prince au ressentiment des Siciliens et le fit conduire en Aragon.

Cependant Charles arriva à Naples; son peuple est révolté; son fils est dans les fers; il se voit assailli de toutes parts, et ne respire que la vengeance. La vengeance lui échappe. Il se préparait au siége de Messine; on lui montre son fils dont on menace la tête, s'il approche de la ville. Enfin, accablé de malheurs qu'il ne peut imputer qu'à son ambition sanguinaire, il meurt à Foggia, dans la Pouille, âgé de soixante-cinq ans, et ne laisse au prince de Salerne, son héritier, que le royaume de Naples.

CHAPITRE TROISIÈME

La Sicile et le royaume de Naples sont séparés.--Robert, comte d'Artois, régent du royaume de Naples; Robert, duc de Calabre, roi de Naples.--Jeanne Ire, fille de Robert, épouse en 1333, André, fils de Charobert, roi de Hongrie.--André est assassiné à Averse en 1345.--Jeanne épouse Louis, prince de Tarente; le roi de Hongrie descend en Italie, venge en 1347 la mort de son malheureux frère, et fait jeter Durazzo par une fenêtre.--Jeanne rentre dans ses états.--Vend Avignon au pape.--La Sicile livrée à de nouvelles factions.--Mort de la reine Jeanne Ire, en 1382.--Anarchie.--Magistrature créée sous le nom de huit seigneurs du bon gouvernement.--Jeanne IIe monte sur le trône de Naples en 1414.--Caraccioli, grand-sénéchal du royaume de Naples et amant de la reine, est assassiné.--La reine Jeanne meurt en 1442.

C'est ainsi que les crimes de Charles d'Anjou, funestes à sa maison presque autant qu'à lui-même, marquent la séparation des deux royaumes.

Naples, pendant que son prince languit dans les fers, reste abandonnée à l'autorité de Robert, comte d'Artois, et du cardinal de Sainte-Sabine. Charles d'Anjou, emportant au tombeau la douleur de laisser son unique héritier entre les mains de ses ennemis, crut devoir les nommer régens par son testament.

Pierre d'Aragon ne jouit pas long-temps de ses triomphes et de sa nouvelle couronne. Se sentant proche de sa fin, il voulut assurer à ses fils la possession de la Sicile. Le pape Honorius refuse aux ambassadeurs de ce prince l'investiture de son héritage, et répond par une excommunication à la demande légitime du nouveau roi.

Les régens napolitains appuyaient de leurs armes impuissantes la haine ambitieuse du pontife, qui se flattait de l'autoriser bientôt par l'aveu et par le nom de Charles II d'Anjou, que l'entremise d'Édouard Ier, roi d'Angleterre, venait de tirer de sa prison. Mais il apprend que Charles, par le traité, a reconnu Jacques, second fils de Pierre d'Aragon, pour roi de Sicile.

Le pape irrité renouvelle la guerre, force ce même Charles de réclamer la couronne de Sicile à laquelle il venait de renoncer par un traité solennel, excommunie Alphonse frère de Jacques, pour avoir trempé dans ce crime, et fait croire à tous les princes de l'Italie qu'il peut seul annuler un traité conclu entre deux rois, par l'entremise d'un souverain.

Voilà donc Charles, contraint, au nom de la religion, d'être parjure, faisant la guerre au roi Jacques, contre sa conscience et la foi des sermens, et vainqueur, malgré lui-même, ménageant son ennemi dans ses victoires, pour se faire pardonner son infidélité.

Pendant cette guerre, Alphonse meurt; et Jacques son frère, souverain excommunié de deux royaumes en interdit, passe en Espagne pour se faire couronner roi d'Aragon.

Jacques se voyait deux puissans ennemis à combattre; Charles II, roi de Naples, et Philippe-le-Bel. Le pape avait relevé le premier de la foi des sermens comme d'un crime, et offrait au second la Sicile pour le comte de Valois, son fils: cette dangereuse position força Jacques à prendre le parti de sacrifier un de ses états pour se conserver l'autre; il renonça à la Sicile en faveur du roi de Naples.

Ce fut treize ans après les vêpres siciliennes, après treize ans d'une guerre défensive et meurtrière, que cette île malheureuse apprit la nouvelle effrayante d'un traité qui la rendait à la maison d'Anjou. Elle en frémit. La consternation y fut générale et causa le même effroi que la nouvelle des vêpres siciliennes avait produit chez la nation qui en fut la victime. Les États assemblés en tumulte se hâtèrent d'élire pour leur roi, Frédéric, troisième fils de Pierre d'Aragon.

Boniface ne fut pas plutôt informé de la nouvelle élection, qu'il accusa de supercherie le nouveau roi d'Aragon, et se crut trompé parce qu'il n'était pas obéi. Jacques courut à Rome dissuader le pontife; et pour le convaincre de son innocence, il ordonna à tous les Catalans et à ses Aragonois de sortir de Sicile. Blase d'Allagon se refusa à cet ordre dicté par la faiblesse, et parut à la tête d'une armée redoutable, croyant son maître trop puissant pour n'être pas légitime. Ce fut par un procédé aussi généreux que ce grand général fit un devoir aux principaux Aragonois de suivre son exemple.

Le peuple sicilien, préférant l'excommunication à la tyrannie, jurait à son prince de lui conserver la couronne au prix de son sang; et Frédéric garda généreusement un royaume qu'il ne pouvait céder sans ingratitude envers son peuple.

Le pape voyant que Charles, malgré ses victoires, désirait toujours la paix, et que Frédéric, malgré ses défaites, trouvait sans cesse dans l'amour de ses peuples des ressources inépuisables pour la guerre, craignit que l'accommodement ne se conclût sans sa participation. Il s'annonce alors en médiateur; mais se faisant de ce titre même une arme nouvelle contre le roi de Sicile, et cherchant le moyen d'ébranler la fidélité de ses sujets, il envoie à Messine le chevalier Calamandra sur un vaisseau chargé de pardons et d'indulgences promises à la rébellion, ruse odieuse et inutile. L'amiral sicilien Loria refuse l'entrée du port à ce dangereux navire, et répond par des signaux de guerre à ce ridicule envoyé de paix. Ce fut le dernier service que cet amiral rendit à sa patrie, qu'il va bientôt trahir pour passer au service étranger.

Alors Boniface, perdant tout retenue, défend à Charles de songer à la paix, et cherche à Frédéric un nouvel ennemi dans la personne de Jacques d'Aragon, son frère, qu'il arme enfin contre lui.

La flotte de Frédéric est enveloppée et vaincue au Cap-d'Irlande; mais le vainqueur lui-même, prévoyant une victoire assurée, avait, par un secret avis, prévenu le prince du danger qu'il courait sur la flotte: générosité qu'il exerçait à l'insu du pape et que méritait Frédéric, qui, dans la guerre même, osa croire au conseil d'un frère forcé d'être son ennemi.

Frédéric, plus heureux sur terre, remporte une victoire et fait prisonnier Philippe, prince de Tarente, fils de Charles d'Anjou; malgré ce dernier avantage, il demande la paix, unique désir des princes, unique espoir des peuples; le pape s'y oppose. Boniface appelle en Italie le comte de Valois; et flattant les vaines espérances de Marguerite de Courtenay, sa femme, à la couronne de Constantinople, il promet à ce prince un trône imaginaire, s'il veut participer au crime d'une usurpation réelle.

En effet, le comte arrive en Italie avec une armée formidable; et, secondé de Loria qui avait passé au parti napolitain, et du duc de Calabre, second fils de Charles, il fait une descente en Sicile. Frédéric, seul avec son peuple, résiste de toutes parts. L'armée ennemie se consume; la peste y joint ses ravages; et le comte de Valois s'en retourne avec opprobre: guerrier sans talent, incapable à la fois de ravir une couronne et indigne de la porter.

La paix se conclut enfin; et dans le traité qui portait que la Sicile retournerait à Charles ou à ses héritiers, après la mort de Frédéric, on remarque la condition que le pape impose à ce dernier, de régner sous le nom de Trinacrie.

Que prétendait Boniface? Son orgueil croyait-il s'épargner une humiliation, en donnant aux états que son ennemi conservait, le nom que la Sicile portait aux temps fabuleux?

Pendant ce long période, l'histoire particulière de Naples n'offre rien de remarquable. Ce royaume perdit avec regret Charles II, le plus juste et le plus fortuné de ses rois. Il était âgé de soixante-trois ans; il en avait régné vingt-quatre, après une longue captivité, à laquelle ce prince n'aurait peut-être jamais renoncé, s'il eût prévu l'injustice de trois papes consécutifs, et les mêmes malheurs dont son père avait été accablé.

Que penser de cette suite de papes, dynastie singulière de souverains étrangers l'un à l'autre, travaillant sans relâche pour des successeurs inconnus, adoptant près de la tombe un système d'ambition usurpatrice qu'ils soutiennent par des parjures et par des crimes, et auquel ils immolent, pour la plupart, les restes d'une longue vie dévouée jusqu'alors à la vertu?

Charles avait laissé, par son testament, la couronne de Naples à Robert, duc de Calabre, l'un de ses fils. Ce prince, occupé du bonheur de ses peuples, veillait au gouvernement intérieur de ses états, quand Frédéric de Sicile, ligué avec l'empereur Henri VII, et commandant la flotte combinée de Gênes et de Pise, vient descendre en Calabre et y commet des hostilités qu'il aurait poussées plus loin, sans la mort de l'empereur son puissant allié. Le roi de Naples vengea cette injure par une descente en Sicile, expédition inutile et malheureuse, suivie bientôt de la mort d'un fils tendrement aimé. Telle était l'estime de Robert pour le prince, qu'en apprenant sa mort il s'écria: «La couronne est tombée de dessus ma tête.»