Part 25
Hiéron, descendu de Gélon, qui comme lui fit le bonheur de Syracuse, avait comme lui commencé par être un usurpateur. Il avait fait la paix avec les Carthaginois, et même s'était ligué avec eux contre les Mamertins, peuplade italienne et guerrière, qui avaient envahi Messane, un des plus beaux territoires de l'île, et qui s'étaient fortifiés par une alliance avec Rome: époque remarquable de la première descente des Romains en Sicile. Hiéron battu par eux, mécontent des Carthaginois, les abandonne pour s'allier aux vainqueurs, dont sa prudence prévoit la grandeur future, conduite qui fit pendant soixante ans le bonheur de Syracuse. On voit avec surprise cette ville heureuse, et jouissant d'une tranquillité constante et inaltérable au milieu des calamités du reste de la Sicile, entre les armées et les flottes des deux grandes puissances qui se disputaient l'empire du monde.
Dans ce long période, Hiéron s'occupant de l'administration intérieure de son royaume, du commerce, surtout de l'agriculture, composant même un livre sur cet art, première richesse de tous les pays, et surtout du sien, y rapportait la plupart des lois dont il rédigea lui-même le code, lois qui gouvernèrent la Sicile après lui, et qui furent respectées par les Romains. Il rassemblait autour de lui tous les arts, ceux d'utilité, ceux d'agrément, ceux même de la guerre: car ce fut à sa sollicitation qu'Archimède, son parent et son ami, appliqua la géométrie et la mécanique à des usages militaires. Il remplit ses arsenaux de machines pour l'attaque et la défense des places, inventions d'Archimède, qui bientôt après furent dirigées contre ces mêmes Romains, dont il avait été soixante ans l'allié le plus fidèle. C'est ce qu'on vit après la mort de son fils Hiéronime, qui rompit une alliance utile et glorieuse, pour s'unir avec les Carthaginois, et se précipiter dans leur ruine.
Ses deux successeurs, Epicide et Hippocrate, se déclarèrent aussi contre les Romains, qui, après plusieurs victoires, vinrent assiéger Syracuse. Les deux tyrans subalternes qui l'opprimaient au-dedans, sous prétexte de la défendre au-dehors, osèrent lutter contre la puissance romaine, et fortifiés du génie d'Archimède, plus habile géomètre que politique éclairé, engagèrent ou forcèrent ce grand homme à défendre la ville contre une flotte et une armée également formidables. On n'attend pas de nous que nous insistions sur les détails de ce siège fameux, où les talens d'un seul homme arrêtent et repoussent pendant trois ans un des plus grands généraux de Rome.
Marcellus, après des pertes multipliées sur terre et sur mer, effet des machines d'Archimède, change le siège en blocus, et se consolant de tous ses vains efforts contre la capitale par des conquêtes et des victoires dans le reste de la Sicile, réunit enfin toutes ses forces pour livrer un assaut général. On dit que, prêt à donner le signal de toutes les attaques, qui devaient être suivies du pillage, immobile et rêveur à l'aspect de cette ville célèbre et malheureuse, séjour autrefois de tant de grands hommes en tous genres, nés ou illustrés dans son sein, au souvenir de tant d'événemens qui signalèrent sa puissance, Marcellus ne put commander à son émotion, ni même retenir ses larmes. Syracuse fut presqu'entièrement détruite, mais elle se releva par degrés de sa ruine, et resta toujours l'ornement de la Sicile, devenue province des Romains.
Naples, une des plus anciennes républiques de l'Italie, mais peu guerrière au milieu de tant de voisins belliqueux, s'était volontairement soumise à la puissance romaine, seul moyen de s'en faire un appui. Cette ville conserva ses priviléges et ses lois municipales, sous les protecteurs qu'elle s'était choisis; et par un bonheur surprenant, les guerres qui désolèrent l'Italie dans les différentes époques de Pyrrhus, d'Annibal, de Spartacus et de la guerre sociale, n'attirèrent sur elle que la moindre partie des calamités qui accablèrent plusieurs des villes attachées aux Romains. Naples et la Sicile gouvernées, l'une par ses lois particulières, l'autre par des préteurs ou des proconsuls, demeurent pendant plusieurs siècles presque oubliées des historiens romains, qui ne citent Naples que comme un séjour de délices et de volupté, et la Sicile comme le grenier de l'empire. Elles eurent sans doute à souffrir quelquefois, comme tant d'autres provinces, des abus d'une administration dure et violente; mais le nom romain les préserva des calamités attachées à la guerre et aux dissensions intérieures. Heureux ces deux peuples, s'ils eussent continué d'échapper à l'histoire! mais elle les retrouve vers la fin du cinquième siècle, plongés dans le chaos du démembrement de l'empire romain, passant dans l'espace de soixante-quinze années, sous les lois d'Odoacre, de Théodoric, de Totila, conquérans qui, malgré les idées de terreur attachées à leurs noms, mêlèrent quelques vertus, même la clémence, à leurs exploits guerriers, et qui seuls, avec les Bélisaire et les Narsès, leurs ennemis et quelquefois leurs vainqueurs, sont distingués dans la confusion d'un tableau monotone, chargé de personnages obscurs et trop souvent odieux. D'autres barbares, les Sarrasins, se répandent dans la Sicile, s'y maintiennent, assurent leurs conquêtes; et profitant des rivalités mutuelles, des dissentions intestines, qui désolaient les villes et les principautés d'Italie, épiaient le moment de s'emparer de Naples.
Au milieu de ces convulsions, Naples avait conservé la constitution républicaine, sous des chefs appelés _ducs_, indépendans plus ou moins de l'empire d'Orient, suivant la faiblesse plus ou moins grande des empereurs, qui depuis long-temps n'avaient sur l'Italie qu'un vain titre de souveraineté. Mais ce cahos va s'éclaircir: tout change par un de ces événemens inattendus, qui rend à l'histoire le droit d'intéresser; mérite que celle d'Italie avait perdu depuis trop long-temps.
CHAPITRE DEUXIÈME.
An de J.-C. 1005, arrivée des Normands en Italie au retour d'une croisade.--Les Normands fondent la ville d'Averse auprès de Naples.--1035, Vont faire la guerre aux Sarrasins en Sicile.--S'emparent de la Pouille et fondent le royaume de Naples.--Les enfans de Tancrède de Hauteville se partagent leurs conquêtes.--En 1072, les Normands obtiennent du Pape l'investiture de la Sicile.--En 1139, Naples est réuni à la Sicile.--Guillaume-le-Bon, roi de Sicile, appelle la maison de Souabe pour lui succéder.--Cause de la guerre et malheurs de la Sicile, 1195.--Henry, fils de Tancrède, meurt à Messine, détesté de ses peuples.--Le Pape est élu régent du royaume des deux Siciles.--Origine des prétentions de la cour de Rome.--En 1198, Frédéric excommunié et déposé.--Frédéric meurt en 1250.--Mainfroy est nommé gouverneur du royaume.--Conrad, héritier de Frédéric, chasse Mainfroy de ses états.--Conrad meurt, et laisse Conradin en bas âge, héritier de son royaume.--Mainfroy accepte la régence.--La reine fait répandre la nouvelle de la mort de Conradin.--Mainfroy est couronné en 1258.--Le pape Clément IV l'excommunie, met le royaume de Naples en interdit, et en offre la couronne à tous les souverains de l'Europe.--Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, l'accepte.--Il reçoit, en 1265, l'investiture du pape.--Mainfroy est vaincu et tué en combattant, en 1266.--Charles d'Anjou, maître de la Sicile.--Conradin paraît en Italie; offre le combat à Charles d'Anjou, est vaincu et fait prisonnier.--Supplice de Conradin, en 1270.--Le comte d'Anjou règne en Sicile et s'y fait détester.--Vêpres Siciliennes, le 29 mars 1282.--Guillaume Porcelet est excepté seul du massacre et reconduit en France.--Charles veut former le siége de Syracuse.--Est repoussé par l'amiral Loria.--Pierre d'Aragon, oncle et héritier de Conradin, est élu roi de Sicile.--En 1285, Charles d'Anjou meurt accablé des malheurs qu'il s'est attirés par ses cruautés.
C'est au retour d'un voyage à la Terre-Sainte que quarante ou cinquante gentilshommes normands vont jeter en Italie les fondemens d'un empire. Ils descendent à Salerne au moment où cette ville, assiégée par les Sarrasins, avait capitulé et préparait sa rançon. Indignés de la faiblesse de leurs hôtes, et, semblables à ce Romain qui, s'offensant de l'appareil d'un traité honteux, le rompt et l'annulle par sa présence, ces généreux chevaliers offrent aux Salertins de les défendre. La nuit même, ils fondent dans le camp des barbares, les taillent en pièces et rentrent à Salerne couverts de gloire et chargés de butin. Ces libérateurs, laissant après eux leur renommée, emportent les regrets des Salertins, et repassent bientôt dans leur patrie étonnée du récit de leurs exploits.
Trois cents Normands, sous le commandement de Rainulf, passent les mers et viennent en Italie recueillir le fruit des premiers succès de leurs compatriotes. L'Italie était alors partagée presqu'en autant de petites souverainetés qu'elle avait de villes importantes. Partout des haines, des rivalités, des combats. Les Normands qui attendaient tout de leurs armes, trouvaient sans cesse l'occasion de vendre ou de louer leur valeur et leurs succès; des guerriers toujours victorieux ne pouvaient rester long-temps sans un établissement durable. Un duc de Naples, en leur assignant un territoire, entre sa ville et Capoue, fut le premier qui paya véritablement leurs services. Les Normands y fondèrent la ville d'Averse; et l'on peut remarquer, avec une sorte de surprise, que le premier établissement de ces conquérans ne fut pas une conquête.
Trois frères, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon et Humfroy, fils de Trancrède de Hauteville, seigneur normand des environs de Coutances, accourent en Italie, à la tête des aventuriers qui voulurent s'associer à leur fortune. Ils offrent leurs services au commandant grec nommé le Catapan, et marchent contre les Sarrasins de Sicile. Les Sarrasins sont vaincus. Guillaume tue leur général; la Sicile allait retourner à l'empire; mais les Grecs, jaloux de leurs libérateurs, les privent de leur part dans le partage du butin. Ingratitude imprudente! Les Normands irrités, méditant, sans se plaindre, une vengeance utile, abandonnent le perfide Grec à ses ennemis, et, repassant la mer, fondent sur ses états d'Italie. Ils s'emparent de la Pouille, de la Calabre, et bravant à la fois le pape et l'empereur, ne reçoivent que de leur épée l'investiture de leurs nouveaux états.
Cette audace a sans doute quelque chose d'imposant. Voir un petit nombre de guerriers protéger, conquérir, asservir des villes, des états, des princes, vaincre sans alliances et jeter seuls les fondemens d'un empire durable, braver avec impunité les deux puissances redoutables de l'Italie, faire un pape prisonnier; et séparant dans sa personne le pontife du souverain, respecter l'un, dicter des lois à l'autre; saisir une couronne entre l'autel et le trône impérial, et se l'assurer par la jalousie mutuelle de l'empire et du sacerdoce: un tel tableau a droit de frapper l'imagination, et celle de plusieurs historiens n'a rien négligé pour l'embellir.
Mais en recherchant la cause du merveilleux (car le merveilleux en a une), quelle résistance pouvaient opposer de petits états dispersés, des peuples toujours en guerre, sans troupes réglées, sans discipline; des sujets tantôt sous la domination des empereurs trop éloignés pour les gouverner, tantôt sous un duc électif ou usurpateur, tantôt sous le joug des barbares et sachant à peine le nom de leur maître! Quelle résistance, dis-je, pouvait opposer un tel pays à la valeur exercée de ces chefs célèbres dont le nom seul rassemblait sous leurs drapeaux les mécontens de tous les partis!
Robert, au bruit de ces nouveaux succès, Guiscard et Roger, autres fils de Tancrède de Hauteville, quittent leur vieux père, et déguisés en pélerins (car l'Italie prenait des précautions contre les nouveaux émigrans de la Normandie), arrivent, le bourdon à la main, chez leur frère déjà maître de deux riches provinces. Là, dans l'épanchement de leur tendresse et de leur joie, ils partagent entre eux leurs conquêtes et leurs espérances; et sans autre traité que leur parole, il règne entre eux dès ce moment une intelligence invariable: conduite plus étonnante peut-être que leur établissement, et qui sans doute en assura la durée.
Mais leur puissance commençait à alarmer le pape et l'empereur. Le pape, à la tête d'une armée composée d'Allemands, d'évêques et de prêtres que Henri III envoya contre ces aventuriers, les excommunia. L'armée taillée en pièces, l'excommunication fut nulle, et Léon IX prisonnier. Le pontife fit les avances. Humfroy reçut, pour la Pouille et la Calabre, une investiture qu'il n'avait pas demandée et qu'il n'était bientôt plus temps de lui offrir.
Léon avait pressenti qu'il était de sa politique de maîtriser l'indépendance des Normands, en se hâtant de légitimer leurs usurpations. Il leur donna même une investiture qu'ils ne demandaient pas, celle de la Sicile qu'ils ne possédaient point encore.
En effet, Robert, s'apercevant que les papes pouvaient donner ce qu'ils n'avaient pas, les crut assez puissans pour lui ravir ce qu'il possédait. Il prêta foi et hommage au saint-siège et s'en reconnut feudataire, véritable origine des prétentions que la cour de Rome eut dans la suite sur le royaume des deux Siciles.
Le pape protégeait les Normands pour contenir l'empereur; et les Normands, protégés par le pape, augmentaient leur puissance en sanctifiant leurs conquêtes. Ce fut, en effet, sous l'étendard du pontife, que Robert et le comte Roger chassèrent les Sarrasins d'Italie et s'emparèrent de la Sicile: brillante destinée de deux frères dont l'un (Robert) se préparait, en mourant, à la conquête de l'empire d'Orient, et l'autre (Roger, comte de Sicile) obtint du pape Urbain II, cette fameuse bulle de légation, par laquelle il se fit créer légat né du saint-siège en Sicile, lui et ses successeurs.
Cependant, au milieu de tant de révolutions, parmi tant de peuples accoutumés au joug, qui se soulageaient en changeant d'oppresseurs, les Napolitains s'étaient maintenus libres: ni l'établissement fortuné des Normands, ni le siècle brillant de leurs conquêtes, qui venait de ravir presque toute l'Italie à la faiblesse des empereurs et la Sicile aux armes des Sarrasins, n'avaient pu changer l'état heureux et primitif de son ancien gouvernement. Naples, renfermée dans son patrimoine républicain, sous l'administration constante de ses ducs électifs, conservait encore ses priviléges et son indépendance.
Ce ne fut que vers l'an 1139, à la mort de Sergio VIII, le dernier de ses ducs, que cette ville ouvrit volontairement ses portes à la puissance des Normands et prêta serment de fidélité à Roger II, premier roi de Sicile. C'était la destinée de Naples de prévenir les violences en se donnant au plus fort, conduite qu'elle avait autrefois tenue à l'égard des Romains. Les Napolitains acceptèrent le fils de Roger, avec le titre de duc, pour les gouverner selon leurs lois.
Mais la Sicile eut bientôt à regretter la domination des Sarrasins et celle des autres barbares qui l'avaient gouvernée. Des favoris cruels, des eunuques insolens jettèrent les Siciliens dans un désespoir inutile qui n'enfanta que des révoltes et des conjurations impuissantes. Guillaume, surnommé le Mauvais, fils et successeur de Roger II, régnait alors. Il mourut. Pour le peindre, il suffit d'observer qu'on n'osa même graver une inscription sur son tombeau.
La Sicile respira quelque temps sous Guillaume-le-Bon; mais une faute de ce monarque fut pour elle une source de malheurs. Quelle imprudence d'appeler la maison de Souabe en Sicile! Il pouvait transmettre sa couronne à Tancrède, dernier rejeton du sang de Hauteville; et il marie une princesse de trente-six ans, dernière héritière du royaume, à Henri VI, roi des Romains, fils du célèbre Barberousse: c'était détruire l'équilibre que la maison normande avait intérêt de maintenir entre les empereurs et les papes. Cependant, dans l'absence de Henri et de son épouse, Tancrède, fils naturel du duc Roger, fils de Roger II, monta sur le trône de Sicile. Il en reçut même l'investiture du pape. Mais les principaux seigneurs et barons du royaume refusèrent de reconnaître une élection à laquelle ils n'avaient pas présidé. La Sicile fut bientôt embrâsée des premiers feux d'une guerre civile. Henri paraît alors en Italie, à la tête d'une puissante armée. Couronné empereur après la mort de son père, il vient réclamer les droits de Constance son épouse, et conquérir son royaume de Sicile. Les Allemands sont vaincus.
L'empereur, avec de nouveaux secours, s'avance dans la Campanie, accompagné de son épouse, héritière de ses conquêtes. Henri retourne en Allemagne. Tancrède vainqueur, mais sans jouir de sa victoire, pleurant un fils aussi cher à ses peuples qu'à lui-même, ne put résister à son chagrin; et son retour à Palerme fut bientôt suivi de sa mort. Après lui, Henri vint saisir son héritage, et s'en assura par tout ce qui restait du sang royal: prémices d'un règne affreux, où l'on vit un peuple lassé des crimes atroces et des cruautés recherchées de son tyran, se soulever contre lui, l'assiéger et lui imposer la loi de sortir du royaume; où l'on vit le tyran obéir, mêler une terreur basse aux projets de vengeance qu'il méditait en fuyant; entraîner avec lui une épouse forcée d'entrer dans la conjuration publique; mourir enfin à Messine d'une mort précipitée. Telle était l'horreur attachée à son nom, qu'en soupçonnant l'impératrice d'avoir empoisonné son époux, on ne vit qu'un bienfait à chérir au lieu d'un crime à détester; et la haine publique lui en fit un de la sépulture qu'elle avait obtenue du pape pour son mari. Mais en lui rendant cette grâce, la cour de Rome refusa de reconnaître la légitimité de Frédéric son fils; et, par une de ces absurdités indécentes qui peignent tout un siècle, elle força l'impératrice à racheter publiquement, au prix de mille marcs d'or pour le pape et pour chacun des cardinaux, l'investiture du royaume de Sicile pour Frédéric, et à faire sur l'évangile, en présence du pontife, le serment exigé d'elle sur la fidélité conjugale et sur la légitimité de son fils.
Après ce marché avilissant, l'impératrice meurt, et nomme, par testament, tuteur de Frédéric et régent du royaume, ce même pontife qui avait outragé les cendres du père, flétri l'honneur de la mère et contesté la naissance et les droits du fils.
Telle fut l'origine des prétentions de la cour de Rome sur les Deux-Siciles, dans les interrègnes qui les désolèrent. Quelle époque de ses droits! Celle où un tuteur, surprenant ce titre à la faiblesse d'une mère superstitieuse, s'en sert pour devenir l'oppresseur du fils, et après avoir excommunié ceux qui méconnaissent sa tutelle, cherche dans l'Europe à qui vendre l'héritage et les dépouilles de son pupille.
C'est à l'histoire d'Allemagne à peindre les vertus, les talens, les exploits et les malheurs de Frédéric II; elle le montre portant dès le berceau le poids de la haine des papes; achetant deux fois son couronnement par le vœu forcé d'une croisade; excommunié pour avoir différé son départ; excommunié de nouveau pour être parti excommunié; chargé d'un troisième anathême dans le temps où ce prince délivrait les lieux saints; déposé par une bulle appuyée d'une croisade, qu'un pape en personne prêchait contre lui dans la chaire de Saint-Pierre: déposition dont l'inimitié ambitieuse du pontife fit retentir l'Europe, et que son orgueil notifia même au sultan de Babylone.
La Sicile, témoin comme l'empire des infortunes de son maître, le fut constamment des périls attachés à sa personne, dans le voisinage de son ennemi le plus implacable; elle le vit en butte aux fureurs et aux trahisons, dont l'ascendant sacré des papes l'environnait de toutes parts, chercher, au milieu d'une garde mahométane, un rempart inaccessible aux attentats de la superstition; après cinquante ans de malheurs causés par le saint-siége, ce prince mourut, et mourut absous.
Le pape Innocent IV profita de la mort de son ennemi, pendant que Conrad, l'héritier du trône, était en Allemagne. Il entre en Sicile comme dans un territoire de l'église, excite à la révolte la Pouille, la terre de Labour, et fait déclarer en sa faveur Naples et Capoue.
Mais Frédéric, habile à prévoir les desseins du pontife qui venait de l'absoudre, avait nommé, par son testament, gouverneur de l'Italie en l'absence de Conrad, Mainfroy, son fils naturel, à qui il avait donné la principauté de Tarente.
Dans ces siècles de barbarie, on se plaît à voir paraître un homme ambitieux sans crime, dissimulé sans bassesse, supérieur sans orgueil, qui conçoit un grand dessein, trace de loin son plan, se crée lui-même des obstacles qui retardent, mais assurent sa marche, amène ainsi tout ce qui l'entoure à son but, et comme contraint se fait entraîner où il aspire: tel est Mainfroy. Caractère développé par les faits mêmes, par les circonstances difficiles qui le formèrent sans doute. Chargé du gouvernement pendant l'absence de Conrad, il prévoyait, sans s'effrayer, la future jalousie de son frère et de son maître; mais se préparant à souffrir des injustices qui pouvaient l'éconduire, il s'en frayait le chemin par des exploits, par des vertus, qui lui conciliaient l'estime des grands et l'amour du peuple.
Conrad arrive; il trouve, grâce à la valeur et aux soins de son frère, un royaume tranquille: pour récompense, envieux et persécuteur, il dépouille Mainfroy de ses seigneuries, et chasse du royaume les parens et les alliés maternels de ce rival cru dangereux.
Politique odieuse et maladroite, utile aux desseins d'un homme qui savait profiter d'une humiliation comme d'un avantage, et dont le génie supérieur forçait les autres à lui tenir compte de ce qu'il faisait pour lui-même. En effet, Mainfroy, qui voyait avec plaisir l'indignation publique se charger du soin de le venger, affectait de répondre aux injustices nouvelles par des services nouveaux.
Tout va bientôt changer de face. Conrad meurt, ne laissant qu'un fils en bas âge, nommé Conradin. Mainfroy fut accusé d'avoir empoisonné son frère, crime dont l'histoire n'offre aucune preuve, non plus que de l'empoisonnement de Frédéric, son père, dont il eut la douleur de se voir charger. Dans l'absence des preuves, si l'on songe que le pape, ennemi mortel de la maison de Souabe, fut également accusé de ces deux crimes, croira-t-on Mainfroy coupable du premier, en voyant Frédéric justifier son fils, et, dans son lit de mort, joindre à ses derniers bienfaits le regret profond de ne pouvoir lui laisser un trône? Qui le croira coupable du second, quand ce même pape, à l'instant de la mort de Conrad, s'avance en armes sur le territoire de Naples? quand le royaume entier regarde Mainfroy, dans ce moment de crise, comme l'espoir de la nation, et l'appelle à la régence qu'il refuse? L'heure n'était pas venue; il voulait un empire; et n'attendait que l'instant d'avouer son ambition. Il fait déclarer régent du royaume un Allemand (le marquis d'Honnebruch), absolument incapable de gouverner et propre à ses desseins. D'Honnebruch ne peut suffire à sa nouvelle dignité; l'état n'a qu'un régent, il demande un chef. Cependant le pape s'est déclaré; il est en Italie, soulève les peuples, marche de conquêtes en conquêtes, tient déjà la moitié du royaume: le reste n'attend que sa présence. La Sicile était perdue; et d'Honnebruch ne pouvait la sauver, quand l'état alarmé vint prier Mainfroy de prendre la régence. Il accepte alors, au nom de Conradin, un titre qu'il n'aurait pris ni plus tôt ni plus tard.