Part 2
--Le comte de Mirabeau, très-laid de figure, mais plein d'esprit, ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut lui-même son avocat. «Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction; pour toute réponse et pour toute défense, je demande que mon portrait soit mis au greffe.» Le commissaire n'entendait pas: «Bête, dit le juge, regarde donc la figure de monsieur!»
--M.... me disait: «C'est faute de pouvoir placer un sentiment vrai, que j'ai pris le parti de traiter l'amour comme tout le monde. Cette ressource a été mon pis aller: comme un homme qui, voulant aller au spectacle, et n'ayant pas trouvé de place à _Iphigénie_, s'en va aux _Variétés amusantes_.»
--Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan, à l'occasion du duc de Choiseul, que le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut entre eux une scène violente, que madame de Brionne termina en menaçant de le faire jeter par la fenêtre: «Je puis bien descendre, dit-il, par où je suis monté si souvent.»
--M. le duc de Choiseul était du jeu de Louis XV, quand il fut exilé. M. de Chauvelin, qui en était aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le continuer, parce que le duc en était de moitié. Le roi dit à M. de Chauvelin: «Demandez-lui s'il veut continuer.» M. de Chauvelin écrivit à Chanteloup: M. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda si le partage des gains était fait. «Oui, dit M. de Chauvelin; M. de Choiseul gagne trois mille louis.--Ah! j'en suis bien aise, dit le roi; mandez-le lui bien vîte.»
--«L'amour, disait M....., devrait n'être le plaisir que des âmes délicates. Quand je vois des hommes grossiers se mêler d'amour, je suis tenté de dire: «De quoi vous mêlez-vous?» Du jeu, de la table, de l'ambition à cette canaille!»
--Ne me vantez point le caractère de N....: c'est un homme dur, inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de bronze sur du marbre.
--«Savez-vous pourquoi, me disait M. de...., on est plus honnête, en France, dans la jeunesse et jusqu'à trente ans, que passé cet âge? c'est que ce n'est qu'après cet âge, qu'on s'est détrompé; que chez nous, il faut être enclume ou marteau; que l'on voit clairement que les maux dont gémit la nation sont irrémédiables. Jusqu'alors, on avait ressemblé au chien qui défend le dîner de son maître contre les autres chiens; après cette époque, on fait comme le même chien, qui en prend sa part avec les autres.»
--Madame de B..... ne pouvant, malgré son grand crédit, rien faire pour M. de D...., son amant, homme par trop médiocre, l'a épousé. En fait d'amans, il n'est pas de ceux que l'on montre; en fait de maris, on montre tout.
--M. le comte d'Orsai, fils d'un fermier-général, et si connu par sa manie d'être homme de qualité, se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier, chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez ce magistrat pour faire diminuer sa capitation considérablement augmentée: l'autre y venait porter ses plaintes de ce qu'on avait diminué la sienne, et croyait que cette diminution supposait quelque atteinte portée à ses titres de noblesse.
--On disait de M. l'abbé Arnaud, qui ne conte jamais: «Il parle beaucoup, non qu'il soit bavard, mais c'est qu'en parlant on ne conte pas.»
--M. d'Autrep disait de M. de Ximenez: «C'est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol, dit: «Ah! la vilaine bête!»
--Le tzar Pierre Ier, étant à Spithead, voulut savoir ce que c'était que le châtiment de la cale qu'on inflige aux matelots. Il ne se trouva pour lors aucun coupable; Pierre dit: «Qu'on prenne un de mes gens.--Prince, lui répondit-on, vos gens sont en Angleterre, et par conséquent sous la protection des lois.»
--M. de Vaucanson s'était trouvé l'objet principal des attentions d'un prince étranger, quoique M. de Voltaire fût présent. Embarrassé et honteux que ce prince n'eût rien dit à Voltaire, il s'approche de ce dernier et lui dit: «Le prince vient de me dire telle chose. (Un compliment très-flatteur pour Voltaire.)» Celui-ci vit bien que c'était une politesse de Vaucanson, et lui dit: «Je reconnais tout votre talent dans la manière dont vous faites parler le prince.»
--A l'époque de l'assassinat de Louis XV par Damiens, M. d'Argenson était en rupture ouverte avec madame de Pompadour. Le lendemain de cette catastrophe, le roi le fit venir pour lui donner l'ordre de renvoyer madame de Pompadour. Il se conduisit en homme consommé dans l'art des cours. Sachant bien que la blessure du roi n'était pas considérable, il crut que le roi, après s'être rassuré, rappelerait madame de Pompadour; en conséquence, il fit observer au roi qu'ayant eu le malheur de déplaire à la reine, il serait barbare de lui faire porter cet ordre par une bouche ennemie; et il engagea le roi à donner cette commission à M. de Machaut, qui était des amis de madame de Pompadour, et qui adoucirait cet ordre par toutes les consolations de l'amitié; ce fut cette commission qui perdit M. de Machaut. Mais ce même homme, que cette conduite savante avait réconcilié avec madame de Pompadour, fit une faute d'écolier, en abusant de sa victoire, et la chargeant d'invectives, lorsque, revenue à lui, elle allait mettre la France à ses pieds.
--Lorsque madame Dubarry et le duc d'Aiguillon firent renvoyer M. de Choiseul, les places que sa retraite laissait vacantes n'étaient point encore données. Le roi ne voulait point de M. d'Aiguillon pour ministre des affaires étrangères: M. le prince de Condé portait M. de Vergennes, qu'il avait connu en Bourgogne; madame Dubarry portait le cardinal de Rohan, qui s'était attaché à elle: M. d'Aiguillon, alors son amant, voulut les écarter l'un et l'autre; et c'est ce qui fit donner l'ambassade de Suède à M. de Vergennes, alors oublié et retiré dans ses terres, et l'ambassade de Vienne au cardinal de Rohan, alors le prince Louis.
--«Mes idées, mes principes, disait M...., ne conviennent pas à tout le monde: c'est comme les poudres d'Ailhaut et certaines drogues qui ont fait grand tort à des tempéramens faibles, et ont été très-profitables à des gens robustes.» Il donnait cette raison pour se dispenser de se lier avec M. de J......, jeune homme de la cour, avec qui on voulait le mettre en liaison.
--J'ai vu M. de Foncemagne jouir, dans sa vieillesse, d'une grande considération. Cependant, ayant eu occasion de soupçonner un moment sa droiture, je demandai à M. Saurin s'il l'avait connu particulièrement. Il me répondit qu'oui. J'insistai pour savoir s'il n'avait jamais rien eu contre lui. M. Saurin, après un moment de réflexion, me répondit: «Il y a long-temps qu'il est honnête homme.» Je ne pus en tirer rien de positif, sinon qu'autrefois M. de Foncemagne avait tenu une conduite oblique et rusée dans plusieurs affaires d'intérêt.
--M. d'Argenson, apprenant qu'à la bataille de Rancoux, un valet d'armée avait été blessé d'un coup de canon, derrière l'endroit où il était lui-même avec le roi, disait: «Ce drôle-là ne nous fera pas l'honneur d'en mourir.»
--Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte des batailles de Turin, d'Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies, d'Hochstet, les plus honnêtes gens de la cour disaient: «Au moins le roi se porte bien, c'est le principal.»
--Quand M. le comte d'Estaing, après sa campagne de la Grenade, vint faire sa cour à la reine pour la première fois, il arriva porté sur ses béquilles, et accompagné de plusieurs officiers blessés comme lui. La reine ne sut lui dire autre chose, sinon: «M. le comte, avez-vous été content du petit Laborde?»
--«Je n'ai vu dans le monde, disait M..., que des diners sans digestion, des soupers sans plaisirs, des conversations sans confiance, des liaisons sans amitié, et des coucheries sans amour.»
--Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame de Mazarin pendant sa dernière maladie, pour lui faire quelques petites exhortations, elle lui dit en l'apercevant: «Ah! M. le curé, je suis enchantée de vous voir; j'ai à vous dire que le beurre de l'Enfant-Jésus n'est plus à beaucoup près si bon: c'est à vous d'y mettre ordre, puisque l'Enfant-Jésus est une dépendance de votre église.»
--Je disais à M. R...., misantrope plaisant, qui m'avait présenté un jeune homme de sa connaissance: «Votre ami n'a aucun usage du monde, ne sait rien de rien.--Oui, dit-il; et il est déjà triste, comme s'il savait tout.»
--M.... disait qu'un esprit sage, pénétrant et qui verrait la société telle qu'elle est, ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut absolument diriger sa vue vers le côté plaisant, et s'accoutumer à ne regarder l'homme que comme un pantin, et la société comme la planche sur laquelle il saute. Dès-lors, tout change: l'esprit des différens états, la vanité particulière à chacun d'eux, ses différentes nuances dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant, et on conserve sa santé.
--«Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, disait M...., qu'un homme de mérite se soutient dans le monde sans l'appui d'un nom, d'un rang, d'une fortune: l'homme qui a ces avantages y est, au contraire, soutenu comme malgré lui-même. Il y a, entre ces deux hommes, la différence qu'il y a du scaphandre au nageur.
--M.... me disait: «J'ai renoncé à l'amitié de deux hommes: l'un, parce qu'il ne m'a jamais parlé de lui; l'autre, parce qu'il ne m'a jamais parlé de moi.»
--On demandait au même, pourquoi les gouverneurs de province avaient plus de faste que le roi: «C'est, dit-il, que les comédiens de campagne chargent plus que ceux de Paris.»
--Un prédicateur de la ligue avait pris, pour texte de son sermon: _Eripe nos, Domine, à luto fœcis_, qu'il traduisait ainsi: «Seigneur, débourbonez-nous.»
--M...., intendant de province, homme fort ridicule, avait plusieurs personnes dans son salon, tandis qu'il était dans son cabinet dont la porte était ouverte. Il prend un air affairé; et, tenant des papiers à la main, il dicte gravement à son secrétaire: «Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront (verront, un _t_ à la fin), salut.» Le reste est de forme, dit-il, en remettant les papiers; et il passe dans la salle d'audience, pour livrer au public le grand homme occupé de tant de grandes affaires.
--M. de Montesquiou priait M. de Maurepas de s'intéresser à la prompte décision de son affaire, et de ses prétentions sur le nom de Fézenzac. M. de Maurepas lui dit: «Rien ne presse; M. le comte d'Artois a des enfans.» C'était avant la naissance du dauphin.
--Le régent envoya demander au président Daron la démission de sa place de premier président du parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit qu'on ne pouvait lui ôter sa place, sans lui faire son procès. Le régent, ayant reçu la lettre, mit au bas: «_Qu'à cela ne tienne_,» et la renvoya pour réponse. Le président, connaissant le prince auquel il avait à faire, envoya sa démission.
--Un homme de lettres menait de front un poème et une affaire d'où dépendait sa fortune. On lui demandait comment allait son poème. «Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon affaire. Je ne ressemble pas mal à ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissait croître sa barbe, ne voulant pas, disait-il, la faire faire avant de savoir si sa tête lui appartiendrait. Avant d'être immortel, je veux savoir si je vivrai.»
--M. de la Reynière, obligé de choisir entre la place d'administrateur des postes et celle de fermier-général, après avoir possédé ces deux places, dans lesquelles il avait été maintenu par le crédit des grands seigneurs qui soupaient chez lui, se plaignit à eux de l'alternative qu'on lui proposait, et qui diminuait de beaucoup son revenu. Un d'eux lui dit naïvement: «Eh, mon Dieu! cela ne fait pas une grande différence dans votre fortune. C'est un million à mettre à fond perdu; et nous n'en viendrons pas moins souper chez vous.»
--M...., provençal, qui a des idées assez plaisantes, me disait, à propos des rois et même des ministres, que, la machine étant bien montée, le choix des uns et des autres était indifférent: «Ce sont, disait-il, des chiens dans un tournebroche; il suffit qu'ils remuent les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il ait de l'intelligence, ou du nez, ou rien du tout cela, la broche tourne, et le soupé sera toujours à peu près bon.»
--On faisait une procession avec la châsse de Sainte-Geneviève, pour obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route, qu'il commença à pleuvoir; sur quoi l'évêque de Castres dit plaisamment: «La sainte se trompe; elle croit qu'on lui demande de la pluie.»
--«Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disait M...., la célébrité littéraire me paraît une espèce de diffamation qui n'a pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan; mais cela viendra.»
--On venait de citer quelques traits de la gourmandise de plusieurs souverains. «Que voulez-vous, dit le bonhomme M. de Brequigny; que voulez-vous que fassent ces pauvres rois? Il faut bien qu'ils mangent.»
--On demandait à une duchesse de Rohan, à quelle époque elle comptait accoucher. «Je me flatte, dit-elle, d'avoir cet honneur dans deux mois.» L'honneur était d'accoucher d'un Rohan.
--Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à l'Opéra, le fameux _Qu'il mourût_ de Corneille, pria Noverre de faire danser les _Maximes_ de La Rochefoucault.
--M. de Malesherbes disait à M. de Maurepas qu'il fallait engager le roi à aller voir la Bastille. «Il faut bien s'en garder, lui répondit M. de Maurepas; il ne voudrait plus y faire mettre personne.»
--Pendant un siége, un porteur d'eau criait dans la ville: «A six sous la voie d'eau!» Une bombe vient et emporte un de ses sceaux: «A douze sous le sceau d'eau! s'écrie le porteur sans s'étonner.»
--L'abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux sur le système de Descartes; il n'avait point de valet, et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa tête par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à gauche. Un matin, il entend frapper à sa porte: «Qui va là?--Ouvrez....» Il tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de Molière, ne regardant point: «Qui êtes-vous?--Donnez-moi de l'argent.--De l'argent?--Oui, de l'argent.--Ah! j'entends: vous êtes un voleur?--Voleur ou non, il me faut de l'argent.--Vraiment oui, il vous en faut: eh bien! cherchez là dedans.....» Il tend le cou, et présente un des côtés de la culotte; le voleur fouille:--«Eh bien! il n'y a point d'argent?--Vraiment non; mais il y a ma clé.--Eh bien! cette clé...--Cette clé, prenez-la.--Je la tiens.--Allez-vous en à ce secrétaire; ouvrez....» Le voleur met la clé à un autre tiroir.--«Laissez donc, ne dérangez pas! ce sont mes papiers. Ventrebleu! finirez-vous? ce sont mes papiers: à l'autre tiroir, vous trouverez de l'argent.--Le voilà.--Eh bien! prenez. Fermez donc le tiroir...» Le voleur s'enfuit.--«M. le voleur, fermez donc la porte. Morbleu! il laisse la porte ouverte!.... Quel chien de voleur! il faut que je me lève par le froid qu'il fait! maudit voleur!» L'abbé saute en pied, va fermer la porte, et revient se remettre à son travail.
--M...., à propos des six mille ans de Moïse, disait, en considérant la lenteur des progrès des arts et l'état actuel de la civilisation: «Que veut-il qu'on fasse de ses six mille ans? Il en a fallu plus que cela pour savoir battre le briquet, et pour inventer les allumettes.»
--La comtesse de Bouflers disait au prince de Conti, qu'il était le meilleur des tyrans.
--Madame de Montmorin disait à son fils: «Vous entrez dans le monde; je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est d'être amoureux de toutes les femmes.»
--Une femme disait à M.... qu'elle le soupçonnait de n'avoir jamais _perdu terre_ avec les femmes: «Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans le ciel.» En effet, son amour s'accroissait toujours par la jouissance, après avoir commencé assez tranquillement.
--Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour plénière, telle qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses qu'il ferait au premier président; tout fut expliqué dans un mémoire dans lequel on disait: «Ici le roi prendra un air sévère; ici le front du roi s'adoucira; ici le roi fera tel geste, etc.» Le mémoire existe.
--«Il faut, disait M..., flatter l'intérêt ou effrayer l'amour-propre des hommes: ce sont des singes qui ne sautent que pour des noix, ou bien dans la crainte du coup de fouet..»
--Madame de Créqui, parlant à la duchesse de Chaulnes de son mariage avec M. de Giac, après les suites désagréables qu'il a eues, lui dit qu'elle aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des âges. «Madame, lui dit madame de Giac, apprenez qu'une femme de la cour n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux».
--M. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné à son fils de lui donner la liste de ses dettes, celui-ci mit à la tête de son bilan soixante mille livres pour une charge de conseiller au parlement de Bordeaux. Le père indigné crut que c'était une raillerie, et lui en fit des reproches amers. Le fils soutint qu'il avait payé cette charge. «C'était, dit-il, lorsque je fis connaissance avec madame Tilaurier. Elle souhaitait d'avoir une charge de conseiller au parlement de Bordeaux pour son mari; et jamais, sans cela, elle n'aurait eu d'amitié pour moi; j'ai payé la place; et vous voyez, mon père, qu'il n'y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un mauvais plaisant.»
--Le comte d'Argenson, homme d'esprit, mais dépravé, et se jouant de sa propre honte, disait: «Mes ennemis ont beau faire, ils ne me culbuteront pas; il n'y a ici personne plus valet que moi.»
--M. de Boulainvilliers, homme sans esprit, très-vain, et fier d'un cordon bleu par charge, disait à un homme, en mettant ce cordon, pour lequel il avait acheté une place de cinquante mille écus: «Ne seriez vous pas bien aise d'avoir un pareil ornement?--Non, dit l'autre; mais je voudrais avoir ce qu'il vous coûte.»
--Le marquis de Chatelux, amoureux comme à vingt ans, ayant vu sa femme occupée, pendant tout un dîner, d'un étranger jeune et beau, l'aborda au sortir de table, et lui adressait d'humbles reproches; le marquis de Genlis lui dit: «Passez, passez, bonhomme, on vous a donné. (Formule usitée envers les pauvres qui redemandent l'aumône.)»
--M...., connu par son usage du monde, me disait que ce qui l'avait le plus formé, c'était d'avoir su coucher, dans l'occasion, avec des femmes de quarante ans, et écouter des vieillards de quatre-vingts.
--M.... disait que de courir après la fortune avec de l'ennui, des soins, des assiduités auprès des grands, en négligeant la culture de son esprit et de son âme, c'est pêcher au goujon avec un hameçon d'or.
--On sait quelle familiarité le roi de Prusse permettait à quelques-uns de ceux qui vivaient avec lui. Le général Quintus-Icilius était celui qui en profitait le plus librement. Le roi de Prusse, avant la bataille de Rosbac, lui dit que, s'il la perdait, il se rendrait à Venise, où il vivrait en exerçant la médecine. Quintus lui répondit: «_Toujours assassin!_»
--M. de Buffon s'environne de flatteurs et de sots qui le louent sans pudeur. Un homme avait dîné chez lui avec l'abbé Leblanc, M. de Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit à soupé qu'il avait vu, dans le cœur de Paris, quatre huîtres attachées à un rocher. On chercha long-temps le sens de cette énigme, dont il donna enfin le mot.
--Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui, dès les premiers jours, se présenta comme mortelle, Lorry, qui fut mandé avec Bordeu, employa, dans le détail des conseils qu'il donnait, le mot: _Il faut_. Le Roi, choqué de ce mot, répétait tout bas, et d'une voix mourante: _Il faut! il faut!_
--Voici une anecdote que j'ai ouï conter à M. de Clermont-Tonnerre sur le baron de Breteuil. Le baron, qui s'intéressait à M. de Clermont-Tonnerre, le grondait de ce qu'il ne se montrait pas assez dans le monde. «J'ai trop peu de fortune, répondit M. de Clermont.--Il faut emprunter: vous payerez avec votre nom.--Mais, si je meurs?--Vous ne mourrez pas.--Je l'espère; mais enfin, si cela arrivait?--Eh bien! vous mourriez avec des dettes, comme tant d'autres.--Je ne veux pas mourir banqueroutier.--Monsieur, il faut aller dans le monde: avec votre nom, vous devez arriver à tout. Ah! si j'avais eu votre nom!--Voyez à quoi il me sert.--C'est votre faute. Moi, j'ai emprunté; vous voyez le chemin que j'ai fait, moi qui ne suis qu'un _pied-plat_.» Ce mot fut répété deux ou trois fois, à la grande surprise de l'auditeur, qui ne pouvait comprendre qu'on parlât ainsi de soi-même.
--Cailhava qui, pendant toute la révolution, ne songeait qu'aux sujets de plaintes des auteurs contre les comédiens, se plaignait à un homme de lettres lié avec plusieurs membres de l'assemblée nationale, que le décret n'arrivait pas. Celui-ci lui dit: «Mais pensez-vous qu'il ne s'agisse ici que de représentations d'ouvrages dramatiques?--Non, répondit Cailhava; je sais bien qu'il s'agit aussi d'impression.»
--Quelque temps avant que Louis XV fût arrangé avec madame de Pompadour, elle courait après lui aux chasses. Le roi eut la complaisance d'envoyer à M. d'Étioles une ramure de cerf. Celui-ci la fit mettre dans sa salle à manger, avec ces mots: «Présent fait par le roi à M. d'Étioles.»
--Madame de Genlis vivait avec M. de Senevoi. Un jour qu'elle avait son mari à sa toilette, un soldat arrive, et lui demande sa protection auprès de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait un congé. Madame de Genlis se fâche contre cet impertinent, dit qu'elle ne connaît M. de Senevoi que comme tout le monde, en un mot, refuse. M. de Genlis retient le soldat, et lui dit: «Va demander ton congé en mon nom; et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le sien.»
--M.... débitait souvent des maximes de roué, en fait d'amour; mais, dans le fond, il était sensible, et fait pour les passions. Aussi quelqu'un disait-il de lui: «Il a fait semblant d'être malhonnête, afin que les femmes ne le rebutent pas.»
--M. de Richelieu disait, au sujet du siège de Mahon par M. le duc de Crillon: «J'ai pris Mahon par une étourderie; et dans ce genre, M. de Crillon paraît en savoir plus que moi.»
--A la bataille de Rocoux ou de la Lawfeld, le jeune M. de Thyange eut son cheval tué sous lui, et lui-même fut jeté fort loin; cependant il n'en fut point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit: «Petit Thyange, tu as eu une belle peur?--Oui, M. le maréchal, dit celui-ci; j'ai craint que vous ne fussiez blessé.»
--Voltaire disait, à propos de l'_Anti-Machiavel_ du roi de Prusse: «Il crache au plat pour en dégoûter les autres.»
On faisait compliment à madame Denis de la façon dont elle venait de jouer Zaïre: «Il faudrait, dit-elle, être belle et jeune.--Ah! madame, reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire.»
--M. Poissonnier, le médecin, après son retour de Russie, alla à Ferney, et parla à M. de Voltaire de tout ce qu'il avait dit de faux et d'exagéré sur ce pays-là: «Mon ami, répondit naïvement Voltaire, au lieu de s'amuser à contredire, ils m'ont donné de bonnes pelisses, et je suis très-frileux.»
--Madame de Tencin disait que les gens d'esprit faisaient beaucoup de fautes en conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez bête, aussi bête qu'il l'est.