Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 9

Chapter 93,999 wordsPublic domain

Quel vers que ce dernier! et peut-on mieux exprimer la désolation que par le vers précédent?... _Les tourterelles se fuyaient._ Ce sont de ces traits qui valent un tableau tout entier.

Il paraît, par le discours du lion, qu'il en agit de très-bonne foi, et qu'il se confesse très-complettement. Remarquons pourtant après ce grand vers:

V. 28. Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Remarquons ce petit vers...

Le berger.

Il semble qu'il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme. On se rappelle cet acteur qui, dans Dupuis et Desronais, escamote par sa prononciation le mot de cette petite, _ste-p-tite fille_.

Voyez ensuite ce scélérat de renard, ce maudit flatteur, qui ôte à son roi le remords des plus grands crimes.

V. 37. ... Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur.

Puis vient ce trait de satire contre l'homme et contre ses prétentions à l'empire sur les animaux, reproche qui est assez grave à leurs yeux pour justifier leur roi d'avoir mangé _le berger_ même. Aussi le discours du renard a un grand succès.

Je ne dirai rien des grandes puissances qui se trouvent innocentes, mais pesons chaque circonstance de la confession de l'âne.

V. 49. .... J'ai souvenance.... Qu'en un pré de moines passant....

Il ne faisait que passer. L'intention de pécher n'y était pas. Et puis un pré de _moines_! la plaisante idée de La Fontaine d'avoir choisi des _moines_, au lieu d'une commune de paysans, afin que la faute de l'âne fût la plus petite possible, et la confession plus comique.

V. 56. Un loup quelque peu clerc.....

Voilà la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il arrive, et n'épargnant pas les injures, _ce pelé, ce galeux, etc._

Enfin vient la morale énoncée très-brièvement:

V. 63. Selon que vous serez heureux ou misérable, Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir.

Non-seulement les jugemens de cour, mais les jugemens de ville et je crois ceux de village. Presque partout, l'opinion publique est aussi partiale que les lois. Partout on peut dire comme Sosie dans l'Amphytrion de Molière:

Selon ce que l'on peut être, Les choses changent de nom.

FABLE II.

V. 6. Ne trouvez pas mauvais.....

Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu'il fut marié. Oublierait-il sa femme? Rien n'est plus vraisemblable; il vécut loin d'elle presque toute sa vie. Au surplus, après un Apologue excellent, voilà une fable fort médiocre, et même on peut dire que ce n'est pas une fable. C'est une aventure fort commune qui ne méritait guère la peine d'être rimée.

FABLE III.

V. 1. Les Lévantins, etc...

On verra à la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scène dans le Levant.

V. 2. .... Las des soins d'ici bas, . . . . . . . . . . . . Se retira, etc.....

Remarquez ces expressions qui appartiennent à la langue dévote. C'est ainsi que Molière met tous les termes de la mysticité dans la bouche de Tartuffe.

V. 5. La solitude était profonde.

Ces mots si simples, si usités, deviennent plaisans ici, parce que cette solitude était un vaste _fromage_.

V. 10. .... Que faut-il davantage?

Quelle modération!

V. 11. .... Dieu prodigue ses biens...

Allusion bien mesurée à la richesse de ceux qui ont renoncé aux biens du siècle.

V. 14. Des députés...

Otez des huit vers suivans ces mots de _Rats_, _Chats_, _Ratopolis_, vous croiriez qu'il s'agit d'une grande république, et que c'est ici une narration de Vertot ou de Rollin.

V. 25. Les choses d'ici bas ne me regardent plus.

Nous avons vu un peu plus haut le prétexte de la dévotion cacher le goût de toutes les jouissances. Nous voyons l'égoïsme et la dureté monacale, cachés sous l'air de la sainteté. C'est après avoir parlé du ciel, qu'il ferme sa porte a ces pauvres gens. L'auteur de Tartuffe dut être bien content de cette petite fable. C'est vraiment un chef-d'œuvre. Un goût sévère n'en effacerait qu'un seul mot, c'est celui d'_argent_ dans le récit du voyage des députés. Il fallait un terme plus général, celui de provisions, par exemple.

V. 35. Je suppose qu'un moine....

C'est pour cela qu'il a mis la scène dans le Levant. Que de malice dans la prétendue bonhommie de ce vers! et c'est le même auteur qui vous a dit si crûment: _votre ennemi, c'est votre maître_. Craignait-il plus les moines que les rois? Peut-être n'avait-il pas tout-à fait tort.

FABLE IV.

V. 1. Un jour sur ses longs pieds....

M. de Voltaire critique ces deux vers comme d'un style ignoble et bas. Il me semble qu'ils ne sont que familiers, qu'ils mettent la chose sous les yeux, et que ce mot _long_ répété trois fois exprime merveilleusement la conformation extraordinaire du héron.

A l'occasion de ce mot l'_oiseau_, qui finit le vers 12, et qui recommence une autre phrase, je ferai quelques remarques que j'ai omises jusqu'à présent sur la versification de La Fontaine. Nul poète n'a autant varié la sienne par la césure et le repos de ses vers, par la manière dont il entremêle les grands et les petits, par celle dont il croise ses rimes. Rien ne contribue autant à sauver la poésie française de l'espèce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre dans lequel La Fontaine a écrit, est celui qui se prêtait le plus à cette variété de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir qu'il a été merveilleusement aidé par son génie, par la finesse de son goût, et par la délicatesse de son oreille.

FABLE V.

V. 4. ... Notez ces deux points-ci.

La Fontaine a raison d'arrêter l'attention de son lecteur sur le bon esprit de cette jeune personne, qui a songé à tout; mais que de grâces dans cette précision: _notez ces deux points-ci!_

V. 25. Sans chagrin quoiqu'en solitude.

Pourquoi donc le dit-elle? Pourquoi y pense-t-elle? La Fontaine nous le dit plus bas.

V. 40. Le désir peut loger chez une précieuse.

Quelle finesse dans cette peinture du cœur!

V. 30. Déloger quelques jeux, quelques ris, puis l'amour.

Peut-on exprimer avec plus de grâces cette idée si peu agréable en elle-même?

_Sa préciosité._ Ce mot est employé si naturellement qu'on ne songe pas qu'il est nouveau, et peut-être de l'invention de La Fontaine. On sait que le mot _précieuse_ se prenait d'abord en bonne part; il voulait dire simplement des femmes distinguées par l'agrément de leur conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de telles femmes sont d'un grand prix. Mais ce mérite devint bientôt une prétention, et plusieurs se rendirent ridicules; on distingua alors différentes espèces de _précieuses_, mais le nom fut encore respecté. Molière même, pour ne pas se brouiller avec un corps si dangereux, appela _précieuses ridicules_ celles qu'il mit sur la scène; depuis ce temps le mot _précieuse_ se prit en mauvaise part, et c'est en ce sens que La Fontaine s'en sert dans cette petite historiette, qu'il lui plaît d'appeler une fable.

FABLE VI.

V. 11. Peuple ami du démon....

C'est-à-dire, ami de cet esprit, de ce folet.

V. 43. Les grands seigneurs leur empruntèrent.

Comme La Fontaine glisse cette circonstance avec une apparente naïveté!

V. 49. ... Trésor, fuyez: et toi, déesse, Mère du bon esprit....

On voit que La Fontaine parle ici d'abondance de cœur. C'est ce sentiment qui anime ici son style, et lui inspire cette invocation.

V. 53. Avec elle ils rentrent en grâce.

Ne dirait-on pas que c'est une souveraine à la clémence de laquelle il faut recourir, quand on a fait l'imprudence de la quitter pour la fortune?

V. 58. Le follet en rit avec eux.

La Fontaine, au commencement de cette fable, a établi que le follet était l'ami de ces bonnes gens, et s'intéressait véritablement à eux. Cependant le follet n'a aucun regret qu'ils aient perdu cette abondance tant désirée. Il en est au contraire fort aise, parce qu'il voit qu'ils seront plus heureux dans la médiocrité. Peut-on rendre la morale plus aimable et plus naturelle?

FABLE VII.

V. 28. Fut parent de Caligula.

La note de Coste, qui est au bas de la page, n'explique rien. Caligula était non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux; et on ne savait souvent comment échapper à sa férocité. En voici un exemple. _Sa sœur Drusile étant morte, il la mit au rang des déesses. Il fit mourir ceux qui la pleuraient, et ceux qui ne la pleuraient pas: les premiers, parce qu'ils pleuraient une déesse; les autres, parce qu'ils étaient contens de sa mort._ C'est à ce trait et à quelques autres de la même espèce que La Fontaine fait allusion en parlant du lion de cette fable. C'est ce qui n'est point indiqué par la note de Coste.

FABLE VIII.

V. 3. .... Non ceux que le printemps Mène à sa cour.....

Tournure poétique qui a l'avantage de mettre en contraste, dans l'espace de dix vers, les idées charmantes qui réveillent le printems, les oiseaux de Vénus, etc... et les couleurs opposées dans la description du peuple vautour.

V. 27. Au col changeant....

Description charmante, qui a aussi l'avantage de contraster avec le ton grave que La Fontaine a pris dans les douze ou quinze vers précédens.

V. 41. Tenez toujours divisés les méchans.

Ceci n'est pas à la vérité une règle de morale: ce n'est qu'un conseil de prudence; mais il ne répugne pas à la morale.

FABLE IX.

V. 1. Dans un chemin montant.....

Ces cinq premiers vers n'ont rien de saillant; mais ils mettent la chose sous les yeux avec une précision bien remarquable. La Fontaine emploie près de vingt vers à peindre les travaux de la mouche, et son sérieux est très-plaisant; mais peut-être fallait-il être La Fontaine pour songer air moine qui dit son bréviaire.

Ce petit Apologue est un des plus parfaits: aussi a-t-il donné lieu au proverbe, _la mouche du coche_.

FABLE X.

Cette fable est charmante jusqu'à l'endroit _adieu veau, vache, etc._

Ne passons pas à La Fontaine sa mauvaise rime de _transportée_ et _couvée_.

Quelques gens de goût ont blâmé, avec raison, ce me semble, la femme _en danger d'être battue; le récit qui en fut fait en une farce_; tout cela est froid; mais La Fontaine, après cette petite chute, se relève bien vîte. Que de grâces et de naturel dans la peinture qu'il fait de cette faiblesse, si naturelle aux hommes, d'ouvrir leur âme à la moindre lueur d'espérance! Il se met lui-même en scène, car il ne se pique pas d'être plus sage que ses lecteurs; et voilà un des charmes de sa philosophie.

FABLE XI.

Nous ne ferons aucune remarque sur cette méchante petite historiette à qui La Fontaine a fait, on ne sait pourquoi, l'honneur de la mettre en vers. Elle a d'ailleurs l'inconvénient de retomber dans la moralité de la précédente, qui vaut cent fois mieux; aussi personne ne parle de _Messire Jean Chouart_, mais tout le monde sait le nom de la pauvre _Perrette_.

FABLE XII.

V. 9. Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous, etc.

C'était le caractère de La Fontaine; et c'est ce qui a rendu sa satire moins amère que celle de tant d'autres satiriques, qui ont pour les fous plus de colère que de pitié.

V. 17. Le repos? le repos, trésor si précieux, Qu'on en faisait jadis le partage des dieux?

Tout le monde a retenu ces deux vers qui expriment si bien le vœu d'une âme douce et insouciante; mais ce sentiment est encore mieux exprimé dans le charmant morceau de la fin de cet Apologue: _Heureux qui vit chez soi, etc._

V. 28. Cherchez, dit l'autre ami, etc.

Cette amitié là n'est pas bien vive, ce n'est pas comme celle des deux amis du _Monomotapa, livre 8, fable II_. Mais dans cette fable-ci, il y a un des deux amis qui est un avare ou un ambitieux; et ces gens-là sont aimés froidement et aiment encore moins.

V. 31. Vous reviendrez bientôt....

Celui-ci connaît le monde et a bien pris son parti.

V. 33. L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare.....

Vers admirable. En effet, l'ambition dans nos états modernes n'est guère que de l'avarice. Cela est si vrai qu'on demande sur les places les plus honorables: combien cela vaut-il? quel en est le revenu?

V. 41. Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien...

Ce vers-là devrait être la devise de certains vieux courtisans que l'on connaît.

V. 5. ... Des temples à Surate.

Voilà qu'il se fait marchand.

V. 78. Il ne sait que par oui-dire.

La Fontaine est toujours animé, toujours plein de mouvement et d'abondance, lorsqu'il s'agit d'inspirer l'amour de la retraite, de la douce incurie, de la médiocrité dans les désirs. Voyez cette apostrophe: _Et ton empire, Fortune!_ Et puis cette longue période qui semble se prolonger comme les fausses espérances que la fortune nous donne, et l'adresse avec laquelle il garde pour la fin: _Sans que l'effet aux promesses réponde_. Ce sont là de ces traits qui n'appartiennent qu'à un grand poète.

FABLE XIII.

V. 2. Et voilà la guerre allumée. Amour, tu perdis Troie;...

Quelle rapidité! quel mouvement! quel rapprochement heureux des petites choses et des grands objets! c'est un des charmes du style de La Fontaine.

V. 5. Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint.

Ce beau vers est un peu gâté par la dureté des deux dernières syllabes _Xanthe teint_.

V. 9. Plus d'une Hélène, etc....

Rien de plus naturel que cette expression, après avoir parlé de la guerre de Troie.

V. 13. Ses amours, qu'un rival, etc....

Quel doux regret, quel sentiment dans cette répétition! Le reste du tableau est de la plus grande force et figurerait dans une ode.

V. 23. Tout cet orgueil périt, etc....

Ce vers est très-beau, mais il fallait s'arrêter là. La plaisanterie sur le caquet des femmes est usée et peu digne de La Fontaine; d'ailleurs ce caquet des poules n'avait rien de nouveau pour le coq.

FABLE XIV.

V. 3. ... N'exigea de péage.

Belle expression qui rajeunit une idée commune.

V. 12. Bref, il plut dans son escarcelle.

La Fontaine, en disant qu'il plut dans la bourse de ce marchand, a voulu exprimer avec force qu'il avait fait fortune, sans qu'il l'eût mérité par ses soins et par sa prévoyance; comme il a soin de dire ensuite que, s'il fut ruiné, ce fut par son imprudence, par sa faute, et même pour avoir trop dépensé. Mais, à la fin de son Apologue, il en exprime trop longuement la moralité. Il fallait passer bien vite à ces deux vers admirables:

Le bien nous le faisons: le mal c'est la Fortune. On a toujours raison, le Destin toujours tort.

FABLE XV.

V. 6. C'est un torrent, qu'y faire? il faut qu'il ait son cours. Cela fut et sera toujours.

Il est aisé de voir qu'il y a ici, dans les mots, une contradiction qui nuit à la liaison des idées. Un torrent réveille l'idée d'une chose qui passe, et _cela fut et sera toujours_, exprime précisément l'idée contraire.

V. 10. Perdait-on un chiffon, avait-on, etc.....

Ces cinq vers sont charmans. C'est une peinture de mœurs qui est encore fidèle de nos jours; et ce dernier trait: _Pour se faire annoncer ce que l'on desirait_, développe les derniers replis du cœur humain.

Il y a un mot d'omis dans l'imprimé, il faut lire:

Chez la devineresse aussitôt on courait.

Sans quoi il n'y a point de vers. Voyez le vers 13.

Fallut deviner.

Dans ce style familier, on peut supprimer _il_ et dire _fallut_ au lieu de _il fallut_.

Et gagner malgré soi...

C'est en partie ce qui arriva au Médecin malgré lui de Molière.

Force écoutans....

Le lecteur croit que La Fontaine va ajouter, parce que cet orateur est l'oracle du barreau. Point du tout; il ajoute, _demandez-moi pourquoi_, et se moque à la fois et du public et de l'avocat. C'est une épée à deux tranchans. C'est l'art des grands maîtres de savoir se jouer à propos de leur sujet.

FABLE XVI.

V. 6. ... Faire à l'Aurore sa cour, Parmi le thym et la rosée.

La Fontaine possède cet art, _qui dit sans s'avilir les plus petites choses_, selon l'expression de Boileau; mais nous verrons cette idée exprimée encore bien plus poétiquement dans la fable quinzième du livre 10.

V. 19. .... Où lui-même il n'entrait qu'en rampant!

Elle voudrait en dégoûter Jeannot Lapin, car elle n'est pas elle-même bien sûre de ses droits.

V. 20. Et quand ce serait un royaume.

Il est plaisant de voir l'importante question de la propriété très-bien discutée à l'occasion d'un trou de lapin. Le dénouement de cette fable ressemble un peu à celui de l'huitre et des plaideurs, sauf qu'il est plus tragique pour les parties disputantes.

FABLE XVII.

V. 1. Le serpent a deux parties.

Cette fable écrite du style le plus simple, et bien moins ornée que les précédentes, n'est pas d'une grande application dans nos mœurs; mais elle en avait beaucoup dans nos anciennes démocraties.

Je n'aime pas ces petits vers,

V. 8. Pour le pas.... V. 11. Et lui dit:

Tout cela me paraît de pures négligences; mais il y en a deux très-bons.

V. 28. Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle. Souvent sa complaisance a de méchans effets.

FABLE XVIII.

La petite aventure que raconte ici La Fontaine, arriva à Londres vers ce temps-là, et donna lieu à cette pièce de vers, qu'il plaît à La Fontaine d'appeler une fable.

V. 14. J'en dirai quelque jour les raisons amplement.

Cela n'a l'air que d'une plaisanterie: cependant La Fontaine s'avisait quelquefois de traiter des sujets de philosophie et de physique, auxquels il n'entendait pas grand-chose. Il s'est donné la peine de faire un poème en quatre chants sur le quinquina. Au reste le Prologue de cette fable-ci serait excellent, si on faisait une coupure après le treizième vers; que l'on passât tout de suite au trentième, _quand l'eau courbe un bâton_. Tout ce que dit le poète, est exprimé avec autant d'exactitude que pourrait en avoir un philosophe qui écrirait en prose.

V. 47. Qui présageait sans doute un grand événement.

On croyait encore que les astres avaient de l'influence sur nos destinées.

V. 54. Peuple heureux! quand pourront les Français, Se donner comme vous entiers à ces emplois?

Ne serait-il pas mieux de dire?

Unir, ainsi que vous, les arts avec la paix!

Car _emplois_ ne rime même plus aux yeux, depuis qu'on a adopté l'orthographe de Voltaire pour le mot _Français_.

LIVRE HUITIÈME.

FABLE I.

Ce premier Apologue est parfait; non qu'il soit aussi brillant, aussi riche de poésie, aussi varié, que le sont quantité d'autres. Ce n'est que le ton d'une raison sage, simple et tranquille. On a dit que Boileau était le premier parmi nous qui eût mis la raison en vers. Il me semble qu'il est le premier qui ait mis en vers les préceptes de la raison, en matière de goût et de littérature; mais La Fontaine a mis en vers les préceptes de la raison universelle, comme Molière y a mis ceux qui sont relatifs à la société; et ces deux empires sont plus étendus que ceux du goût et de la littérature.

Le ton du Prologue est touchant comme il devait l'être sur un sujet qui intéresse tous les hommes. Quel vers que celui-ci!

V. 5. Ce temps, hélas! embrasse tous les temps.

Et à la fin de la pièce, quoi de plus admirable que cet autre:

V. _dernier_. Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

FABLE II.

V. 1. Un savetier chantait, etc....

Voici un Apologue d'un ton propre à bannir le sérieux du précédent. C'est La Fontaine dans tout son talent, avec sa grâce, sa variété ordinaire. La conversation du savetier et du financier ne serait pas indigne de Molière lui-même; il dut être sur-tout frappé du trait:

V. 45. Si quelque chat faisait du bruit; Le chat prenait l'argent, etc...

Et de cet autre:

V. 37. ... Dans sa cave il enserre L'argent et sa joie à la fois.

Il y a un autre trait qui dut donner à rêver à Molière, c'est celui, _plus content qu'aucun des sept Sages_. Molière, si philosophe, et malgré sa philosophie, si malheureux, dut faire quelque attention à ce vers. Ne relevons pas quelques mauvaises rimes, comme celle de _monsieur_, qu'on pardonnait alors parce qu'elle rimait aux yeux; et cette autre, _naïveté et curé_.

FABLE III.

V. 5. .... Il en est de tous arts.

Je ne sais ce que cela veut dire. Veut-il dire que, dans toutes les professions, il y a des gens qui se mêlent de médecine? en ce cas, cela est mal exprimé. Ce n'est pas sa coutume.

V. 10. .... Daube, au coucher du roi, Son camarade absent....

On dit, sur ce trait, dans l'éloge de La Fontaine: _Suis-je dans l'antre du lion? suis-je à la cour?_ On pourrait presque ajouter que l'illusion se prolonge jusqu'à la fin de cette charmante fable.

FABLE IV.

V. 1. La qualité d'ambassadeur.

Ce M. de Barillon était l'un des plus aimables hommes du siècle de Louis XIV. Il était intime ami de madame de Sévigné, à qui il disait: _En vérité, celui qui vous aime plus que moi vous aime trop_. Il avait le plus grand talent pour les négociations, comme on le voit dans les mémoires de _Dalrimple_ imprimés de nos jours; mais de son temps, il ne passait que pour un homme de beaucoup d'esprit et un homme de plaisir. C'est qu'il méprisait la charlatannerie de sa place, et qu'alors cette morgue faisait plus d'effet qu'à présent.

Au reste, le Prologue que lui adresse ici La Fontaine me paraît assez médiocre; mais la petite historiette qui fait le sujet de cette prétendue fable, est très-agréablement contée.

V. 65. Nous sommes tous d'Athènes en ce point...

Est une transition très-heureuse. Et quand La Fontaine ajoute qu'il s'amuserait du conte de _Peau-d'âne_, il peint les effets de son caractère. Il eut la constance d'aller voir, trois semaines de suite, un charlatan qui devait couper la tête à son coq, et la lui remettre sur le champ. Il est vrai qu'il trouvait toujours des prétextes de différer jusqu'au lendemain. On avertit La Fontaine que le lendemain n'arriverait pas. Il en fut d'une surprise extrême.

FABLE V.

V. 1. Par des vœux importuns, etc....

Cette distribution égale de huit vers pour le Prologue, et de huit autres pour la fable, rappelle ce que nous avons dit dans la note sur celle du coq et de la perle, _liv. I, fable 20_.

FABLE VI.

V. 1. Rien ne pèse autant qu'un secret:

Cette petite historiette, dont la moralité n'est pas neuve, est bien joliment contée. _Renommée_, _journée_, mauvaise rime. Le dialogue des deux femmes est très-naturel. C'est un des talens de La Fontaine, et voilà ce que n'ont pas les autres fabulistes.

FABLE VII.

V. 1. Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles.

Lamotte, fabuliste très-inférieur à La Fontaine, a rapproché ces deux idées dans un vers fort heureux. Il dit que les juges ont très-souvent,

Pour les présens des mains, pour les belles des yeux.

V. 6. S'était fait un collier, etc....

Précision très-heureuse et qui fait peinture.

V. 7. Il était tempérant plus qu'il n'eût voulu l'être.

Vers très-plaisant, qui exprime à merveille le combat entre l'appétit du chien, et la victoire que son éducation le force à remporter sur lui-même.

V. 25. .... Et, lui sage, il leur dit:

Il est difficile de blâmer la conduite de ce chien; cependant comme il est, dans cette fable, le représentant, d'un échevin ou d'un prévôt des marchands, La Fontaine n'aurait pas dû lui donner l'épithète de _sage_. Il a l'air d'approuver par ce mot ce voleur qui suit l'exemple des autres: proposition insoutenable en morale. Mais l'échevin doit dire: _Messieurs, volez tant qu'il vous plaira, je ne puis l'empêcher, je me retire_. Mais d'où vient le même fait offre-t-il un résultat moral si différent, quant au chien et quant à l'échevin? La cause de cette différence vient de ce que le chien n'étant pas obligé d'être moral, en admire son instinct dont il fait ici un très-bon usage. Mais l'homme étant oblige de mettre la moralité dans toutes ses actions, il cesse, lorsqu'elles n'en ont pas, de faire un bon usage de sa raison.

FABLE VIII.

V. 2. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite.

Cela est vrai; et quand on le possède, on n'est pourtant qu'un _rieur_, un _plaisant_, et c'est un triste rôle. On dit avec raison: _l'honnête homme ne met aucune affiche_.

V. 26. J'en doute, etc....

Je ne sais pas pourquoi. La plaisanterie n'est point du tout mauvaise, surtout dans la bouche d'un de ces hommes que les anciens appelaient _parasites_.