Part 5
S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus compliquées, avec quelle facilité la morale ordinaire doit-elle se placer dans ses écrits? Elle y naît sans effort, comme elle s'y montre sans faste, car La Fontaine ne se donne point pour un philosophe, il semble même avoir craint de le paraître. C'est en effet ce qu'un poète doit le plus dissimuler. C'est, pour ainsi dire, son secret; et il ne doit le laisser surprendre qu'à ses lecteurs les plus assidus et admis à sa confiance intime. Aussi La Fontaine ne veut-il être qu'un homme, et même un homme ordinaire. Peint-il les charmes de la beauté?
Un philosophe, un marbre, une statue, Auraient senti _comme nous_ ses plaisirs. C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos travers, qu'il se plaît à faire cause commune avec nous, et à devenir le disciple des animaux qu'il a fait parler. Veut-il faire la satire d'un vice: il raconte simplement ce que ce vice fait faire au personnage qui en est atteint; et voilà la satire faite. C'est du dialogue, c'est des actions, c'est des passions des animaux que sortent les leçons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il directement: c'est la raison qui parle avec une dignité modeste et tranquille. Cette bonté naïve qui jette tant d'intérêt sur la plupart de ses ouvrages, le ramène sans cesse au genre d'une poésie simple qui adoucit l'éclat d'une grande idée, la fait descendre jusqu'au vulgaire par la familiarité de l'expression, et rend la sagesse plus persuasive en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même de tout ce qu'il dit, sa bonne foi devient son éloquence, et produit cette vérité de style qui communique tous les mouvemens de l'écrivain. Son sujet le conduit à répandre la plénitude de ses pensées, comme il épanche l'abondance de ses sentimens, dans cette fable charmante où la peinture du bonheur de deux pigeons attendrit par degrés son âme, lui rappelle les souvenirs les plus chers, et lui inspire le regret des illusions qu'il a perdues.
Je n'ignore pas qu'un préjugé vulgaire croit ajouter à la gloire du fabuliste, en le représentant comme un poète qui, dominé par un instinct aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature du soin d'ajouter à ses dons, et de qui l'heureuse indolence cueillait nonchalamment des fleurs qu'il n'avait point fait naître. Sans doute La Fontaine dut beaucoup à la nature qui lui prodigua la sensibilité la plus aimable, et tous les trésors de l'imagination; sans doute le _fablier_ était né pour porter des fables: mais par combien de soins cet arbre si précieux n'avait-il pas été cultivé? Qu'on se rappelle cette foule de préceptes du goût le plus fin et le plus exquis, répandus dans ses préfaces et dans ses ouvrages; qu'on se rappelle ce vers si heureux, qu'il met dans la bouche d'Apollon lui-même:
Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde;
doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherché, et que la gloire, ainsi que la fortune, ne vende _ce qu'on croit qu'elle donne_? Si ses lecteurs, séduits par la facilité de ses vers, refusent d'y reconnaître les soins d'un art attentif, c'est précisément ce qu'il a désiré. Nier son travail, c'est lui en assurer la plus belle récompense. O La Fontaine! ta gloire en est plus grande: le triomphe de l'art est d'être ainsi méconnu.
Et comment ne pas apercevoir ses progrès et ses études dans la marche même de son esprit? Je vois cet homme extraordinaire, doué d'un talent qu'à la vérité il ignore lui-même jusqu'à vingt-deux ans, s'enflammer tout à coup à la lecture d'une ode de Malherbe, comme Mallebranche à celle d'un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d'une âme, qui, voyant de plus près la gloire, s'étonne d'être né pour elle. Mais pourquoi Malherbe opéra-t-il le prodige refusé à la lecture d'Horace et de Virgile? C'est que La Fontaine les voyait à une trop grande distance; c'est qu'ils ne lui montraient pas, comme le poète français, quel usage on pouvait faire de cette langue qu'il devait lui-même illustrer un jour. Dans son admiration pour Malherbe, auquel il devait, si je puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit d'abord pour son modèle; mais, bientôt revenu au ton qui lui appartenait, il s'aperçut qu'une naïveté fine et piquante était le vrai caractère de son esprit: caractère qu'il cultiva par la lecture de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains. Il parut ainsi faire rétrograder la langue, quand les Bossuet, les Racine, les Boileau en avançaient le progrès par l'élévation et la noblesse de leur style: mais elle ne s'enrichissait pas moins dans les mains de La Fontaine, qui lui rendait les biens qu'elle avait laissé perdre, et qui, comme certains curieux, rassemblant avec soin les monnaies antiques, se composait un véritable trésor. C'est dans notre langue ancienne qu'il puisa ces expressions imitatives ou pittoresques, qui présentent sa pensée avec toutes les nuances accessoires; car nul auteur n'a mieux senti le besoin _de rendre son âme visible_: c'est le terme dont il se sert pour exprimer un des attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique à laquelle il paraît avoir sacrifié tous les préceptes de la poétique ordinaire et de notre versification, dont ses écrits sont un modèle, souvent même parce qu'il en brave les règles. Eh! le goût ne peut-il pas les enfreindre, comme l'équité s'élève au-dessus des lois?
Cependant La Fontaine était né poète, et cette partie de ses talens ne pouvait se développer dans les ouvrages dont il s'était occupé jusqu'alors. Il la cultivait par la lecture des modèles de l'Italie ancienne et moderne, par l'étude de la nature et de ceux qui l'ont su peindre. Je ne dois point dissimuler le reproche fait à ce rare écrivain par le plus grand poète de nos jours, qui refuse ce titre de peintre à La Fontaine. Je sens, comme il convient, le poids d'une telle autorité; mais celui qui loue La Fontaine serait indigne d'admirer son critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur des fables, sans multiplier ces tableaux où le poète s'annonce à dessein comme peintre, n'a pas laissé d'en mériter le nom. Il peint rapidement et d'un trait: il peint par le mouvement de ses vers, par la variété de ses mesures et de ses repos, et surtout par l'harmonie imitative. Des figures vraies et frappantes, mais peu de bordure et point de cadre: voilà La Fontaine. Sa muse aimable et nonchalante rappelle ce riant tableau de l'Aurore dans un de ses poëmes, où il représente cette jeune déesse, qui, se balançant dans les airs,
La tête sur son bras, et son bras sur la nue, Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.
Cette description charmante est à la fois une réponse à ses censeurs, et l'image de sa poésie.
Ainsi se formèrent par degrés les divers talens de La Fontaine, qui tous se réunirent enfin dans ses fables. Mais elles ne purent être que le fruit de sa maturité: c'est qu'il faut du temps à de certains esprits pour connaître les qualités différentes dont l'assemblage forme leur vrai caractère, les combiner, les assortir, fortifier ces traits primitifs par l'imitation des écrivains qui ont avec eux quelque ressemblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un genre propre à déployer la variété de leurs talens. Jusqu'alors l'auteur, ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se présente point avec tous ses avantages. C'est un athlète doué d'une force réelle, mais qui n'a point encore appris à se placer dans une attitude qui puisse la développer toute entière. D'ailleurs, les ouvrages qui, tels que les fables de La Fontaine, demandent une grande connaissance du cœur humain et du système de la société, exigent un esprit mûri par l'étude et par l'expérience; mais aussi, devenus une source féconde de réflexions, ils rappellent sans cesse le lecteur, auquel ils offrent de nouvelles beautés et une plus grande richesse de sens à mesure qu'il a lui-même par sa propre expérience étendu la sphère de ses idées: et c'est ce qui nous ramène si souvent à Montaigne, à Molière et à La Fontaine.
Tels sont les principaux mérites de ces écrits
Toujours plus beaux, plus ils sont regardés,
BOILEAU.
et qui, mettant l'auteur des fables au-dessus de son genre même, me dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs étrangers ou français: tous se déclarent trop honorés de le suivre de loin; et s'il eut la bêtise, suivant l'expression de M. de Fontenelle, de se mettre au-dessous de Phèdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous de La Fontaine, et d'être aussi modestes que ce grand homme. Un seul, plus confiant, s'est permis l'espérance de lutter avec lui; et cette hardiesse, non moins que son mérite réel, demande peut-être une exception. Lamotte, qui conduisit son esprit partout, parce que son génie ne l'emporta nulle part; Lamotte fit des fables...... O La Fontaine! la révolution d'un siècle n'avait point encore appris à la France combien tu étais un homme rare; mais, après un moment d'illusion, il fallut bien voir qu'un philosophe froidement ingénieux, ne joignant à la finesse ni le naturel,
Ni la grâce plus belle encore que la beauté;
ne possédant point _ce qui plaît plus d'un jour_; dissertant sur son art et sur la morale; laissant percer l'orgueil de descendre jusqu'à nous, tandis que son devancier paraît se trouver naturellement à notre niveau; tâchant d'être naïf, et prouvant qu'il a dû plaire; faible avec recherche, quand La Fontaine ne l'est jamais que par négligence, ne pouvait être le rival d'un poète simple, souvent sublime, toujours vrai, qui laisse dans le cœur le souvenir de tout ce qu'il dit à la raison, joint à _l'art de plaire_ celui _de n'y penser pas_, et dont les fautes quelquefois heureuses font appliquer à son talent ce qu'il a dit d'une femme aimable:
La négligence, à mon gré, si requise, Pour cette fois fut sa dame d'atours.
Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur quelques longueurs, sur quelques incorrections, n'ont point affaibli le charme qui ramène sans cesse à lui, qui le rend aimable pour toutes les nations, et pour tous les âges sans en excepter l'enfance. Quel prestige peut fixer ainsi tous les esprits et tous les goûts? qui peut frapper les enfans, d'ailleurs si incapables de sentir tant de beautés? C'est la simplicité de ces formules où ils retrouvent la langue de la conversation; c'est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes et si animées; c'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses personnages en les mettant sous leurs yeux: illusion qu'on ne retrouve plus chez ses imitateurs, qui ont beau appeler un singe Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un singe. Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce fond de raison universelle répandu dans ses fables; c'est ce tissu de leçons convenables à tous les états de la vie; c'est cette intime liaison de petits objets à de grandes vérités: car nous n'osons penser que tous les esprits puissent sentir les grâces de ce style qui s'évanouissent dans une traduction; et, si on lit La Fontaine dans la langue originale, n'est-il pas vraisemblable qu'en supposant aux étrangers la plus grande connaissance de cette langue, les grâces de son style doivent toujours être mieux senties chez un peuple où l'esprit de société, vrai caractère de la nation, rapproche les rangs sans les confondre; où le supérieur voulant se rendre agréable sans trop descendre, l'inférieur plaire sans s'avilir, l'habitude de traiter avec tant d'espèces différentes d'amour-propre, de ne point les heurter dans la crainte d'en être blessés nous-mêmes, donne à l'esprit ce tact rapide, cette sagacité prompte, qui saisit les nuances les plus fines des idées d'autrui, présente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui fait apprécier dans les ouvrages d'agrément les finesses de langue, les bienséances du style, et ces convenances générales, dont le sentiment se perfectionne par le grand usage de la société. S'il est ainsi, comment les étrangers, supérieurs à nous sur tant d'objets et si respectables d'ailleurs, pourraient-ils.... Mais quoi! puis-je hasarder cette opinion, lorsqu'elle est réfutée d'avance par l'exemple d'un étranger qui signale aux yeux de l'Europe son admiration pour La Fontaine? Sans doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi nous, sent toutes les grâces de ce style enchanteur. La préférence qu'il accorde à notre fabuliste sur tant de grands hommes, dans le zèle qu'il montre pour sa mémoire, en est elle-même une preuve; à moins qu'on ne l'attribue en partie à l'intérêt qu'inspirent sa personne et son caractère[11].
[11] On sait qu'un étranger demanda à l'académie de Marseille la permission de joindre la somme de deux mille livres à la médaille académique.
TROISIÈME PARTIE.
Un homme ordinaire qui aurait dans le cœur les sentimens aimables dont l'expression est si intéressante dans les écrits de La Fontaine, serait cher à tous ceux qui le connaîtraient; mais le fabuliste avait pour eux (et ce charme n'est point tout à fait perdu pour nous), un attrait encore plus piquant: c'est d'être l'homme tel qu'il paraît être sorti des mains de la nature. Il semble qu'elle l'ait fait naître pour l'opposer à l'homme tel qu'il se compose dans la société, et qu'elle lui ait donné son esprit et son talent pour augmenter le phénomène et le rendre plus remarquable par la singularité du contraste. Il conserva jusqu'au dernier moment tous les goûts simples qui supposent l'innocence des mœurs et la douceur de l'âme; il a lui-même essayé de se peindre en partie dans son roman de Psyché, où il représente la variété de ses goûts, sous le nom de Polyphile, qui aime _les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et réunit toutes ces passions douces qui remplissent le cœur d'une certaine tendresse_. On ne peut assez admirer ce fond de bienveillance générale qui l'intéresse à tous les êtres vivans:
Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux;
c'est sous ce point de vue qu'il les considère. Cette habitude de voir dans les animaux des membres de la société universelle, enfans d'un même père, disposition si étrange dans nos mœurs, mais commune dans les siècles reculés, comme on peut le voir par Homère, se retrouve encore chez plusieurs orientaux. La Fontaine est-il bien éloigné de cette disposition, lorsqu'attendri par le malheur des animaux qui périssent dans une inondation, châtiment des crimes des hommes, il s'écrie par la bouche d'un vieillard:
Les animaux périr! car encor les humains, Tous devaient succomber sous les célestes armes.
Il étend même cette sensibilité jusqu'aux plantes, qu'il anime non-seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature vivante sous les yeux d'un poète, et qui ne sont que des figures d'expression, mais par le ton affectueux d'un vif intérêt qu'il déclare lui-même, lorsque, voyant le cerf brouter la vigne qui l'a sauvé, il s'indigne
.... Que de si doux ombrages Soient exposés à ces outrages.
Serait-il impossible qu'il eût senti lui-même le prix de cette partie de son caractère, et qu'averti par ses premiers succès, il l'eût soigneusement cultivée? Non, sans doute; car cet homme, qu'on a cru[12] inconnu à lui-même, déclare formellement qu'il étudiait sans cesse le goût du public, c'est-à-dire tous les moyens de plaire. Il est vrai que, quoiqu'il se soit formé sur son art une théorie très-fine et très-profonde, quoiqu'il eût reçu de la nature ce coup-d'œil qui fit donner à Molière le nom de _contemplateur_, sa philosophie, si admirable dans les développemens du cœur humain, ne s'éleva point jusqu'aux généralités qui forment les systèmes: de là quelques incertitudes dans ses principes, quelques fables dont le résultat n'est point irrépréhensible, et où la morale paraît trop sacrifiée à la prudence; de là quelques contradictions sur différens objets de politique et de philosophie. C'est qu'il laisse indécises les questions épineuses, et prononce rarement sur ces problèmes dont la solution n'est point dans le cœur et dans un fond de raison universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors de lui, il s'en rapporte volontiers à Plutarque et à Platon, et n'entre point dans les disputes des philosophes; mais, toutes les fois qu'il a véritablement une manière de sentir personnelle, il ne consulte que son cœur, et ne s'en laisse imposer ni par de grands mots ni par de grands noms. Sénèque, en nous conservant le mot de Mécénas qui veut vivre absolument, dût-il vivre goutteux, impotent, perclus, a beau invectiver contre cet opprobre; La Fontaine ne prend point le change, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante; il le juge digne de la postérité. Selon lui, _Mécénas fut un galant homme_, et je reconnais celui qui déclare plus d'une fois vouloir vivre un siècle tout au moins.
[12] A La Fontaine, à lui seul inconnu. MARMONTEL, _Epître aux Poètes_.
Cette même incertitude de principes, il faut en convenir, passa même quelquefois dans sa conduite: toujours droit, toujours bon sans effort, il n'a point à lutter contre lui-même; mais a-t-il un mouvement blâmable, il succombe et cède sans combat. C'est ce qu'on put remarquer dans sa querelle avec Furetière et avec Lulli, par lequel il s'était vu trompe et, comme il dit, _enquinaudé_; car on ne peut dissimuler que l'auteur des fables n'ait fait des opéras peu connus: le ressentiment qu'il conçut contre la mauvaise foi de cet Italien, lui fit trouver dans _le peu qu'il avait de bile_, de quoi faire une satire violente; et sa gloire est qu'on puisse en être si étonné; mais, après, ce premier mouvement, redevenu La Fontaine, il reprit son caractère véritable, qui était celui d'un enfant, dont en effet il venait de montrer la colère. Ce n'est pas un spectacle sans intérêt que d'observer les mouvemens d'une âme qui, conservant même dans le monde les premiers traits de son caractère, sembla toujours n'obéir qu'à l'instinct de la nature. Il connut et sentit les passions; et, tandis que la plupart des moralistes les considéraient comme des ennemis de l'homme, il les regarda comme les ressorts de notre âme, et en devint, même l'apologiste. Cette idée, que les philosophes ennemis des stoïciens avaient rendue familière à l'antiquité, paraissait de son temps une idée nouvelle; et si l'auteur des fables la développa quelquefois avec plaisir, c'est qu'elle était pour lui une vérité de sentiment, c'est que des passions modérées étaient les instrumens de son bonheur. Sans doute le philosophe, dont la rigide sévérité voulut les anéantir en soi-même, s'indignait d'être entraîné par elles, et les redoutait comme l'intempérant craint quelquefois les festins. La Fontaine, défendu par la nature contre le danger d'abuser de ses dons, se laissa guider sans crainte à des penchans qui l'égarèrent quelquefois, mais sans le conduire au précipice. L'amour, cette passion qui parmi nous se compose de tant d'autres, reprit dans son âme sa simplicité naturelle: fidèle à l'objet de son goût, mais inconstant dans ses goûts, il paraît que ce qu'il aima le plus dans les femmes, fut celui de leurs avantages dont elles sont elles-mêmes le plus éprises, leur beauté. Mais le sentiment qu'elle lui inspira, doux comme l'âme qui l'éprouvait, s'embellit des grâces de son esprit, et la plus aimable sensibilité prit le ton de la galanterie la plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur pour le sexe que le sentiment exprimé dans ces vers?
Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune: Quelqu'ingrate beauté qui nous donne des lois, Encor en tire-t-on un souris quelquefois.
C'est ce goût pour les femmes, dont il parle sans cesse, comme l'Arioste, en bien et en mal, qui lui dicta ses contes, se reproduit sans danger et avec tant de grâces dans ses fables mêmes, et conduisit sa plume dans son roman de Psyché. Cette déesse nouvelle, que le conte ingénieux d'Apulée n'avait pu associer aux anciennes divinités de la poésie, reçut de la brillante imagination de La Fontaine une existence égale à celle des dieux d'Hésiode et d'Homère, et il eut l'honneur de créer comme eux une divinité. Il se plut à réunir en elle seule toutes les faiblesses des femmes, et, comme il le dit, leurs trois plus grands défauts: la vanité, la curiosité et le trop d'esprit; mais il l'embellit en même temps de toutes les grâces de ce sexe enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et de l'art, qui s'éclipsent tous auprès d'elle. Ce triomphe de la beauté, qu'il a pris tant de plaisir à peindre, demande et obtient grâce pour les satires qu'il se permet contre les femmes, satires toujours générales: et dans cette Psyché même, il place au tartare
Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.
Aussi ses vers et sa personne furent-ils également accueillis de ce sexe aimable, d'ailleurs si bien vengé de la médisance par le sentiment qui en fait médire. On a remarqué que trois femmes furent ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut compter cette, fameuse duchesse de Bouillon qui, séduite par cet esprit de parti, fléau de la littérature, se déclara si hautement contre Racine; car ce grand tragique, qu'on a depuis appelé le poète des femmes, ne put obtenir le suffrage des femmes les plus célèbres de son siècle, qui toutes s'intéressaient à la gloire de La Fontaine. La gloire fut une de ses passions les plus constantes; il nous l'apprend lui-même:
Un vain bruit et l'amour ont occupé mes ans; et dans les illusions de l'amour même, cet autre sentiment conservait des droits sur son cœur.
Adieu, plaisir, honneurs, louange bien aimée,
s'écriait-il dans le regret que lui laissaient les momens perdus pour sa réputation. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse: il jouit de cette gloire si chère, et ses succès le mirent au nombre de ces hommes rares à qui le suffrage public donne le droit de se louer eux-mêmes sans affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir qu'il usa quelquefois de cet avantage; car, tout étonnant que paraît La Fontaine, il ne fut pourtant pas un poète sans vanité. Mais, ne se louant que pour promettre à ses amis
Un temple dans ses vers,
pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanité même devint intéressante, et ne parut que l'aimable épanchement d'une âme naïve, qui veut associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on pas encore qu'il a voulu réclamer contre les portraits qu'on s'est permis de faire de sa personne, lorsqu'il ose dire:
Qui n'admettrait Anacréon chez soi? Qui bannirait Waller et La Fontaine?
Est-il vraisemblable, en effet, qu'un homme admis chez les Conti, les Vendôme, et parmi tant de sociétés illustres, fût tel que nous le représente une exagération ridicule, sur la foi de quelques réponses naïves échappées à ses distractions? La grandeur encourage, l'orgueil protège, la vanité cite un auteur illustre, mais la société n'appelle ou n'admet que celui qui sait plaire; et les Chaulieu, les Lafare, avec lesquels il vivait familièrement, n'ignoraient pas l'ancienne méthode de négliger la personne en estimant les écrits. Leur société, leur amitié, les bienfaits des princes de Conti et de Vendôme, et dans la suite ceux de l'auguste élève de Fénélon, récompensèrent le mérite de La Fontaine, et le consolèrent de l'oubli de la cour, s'il y pensa.