Part 4
[6] Chamfort, dans cet Eloge, se plaît souvent à emprunter à La Fontaine ses propres expressions: on a eu soin de les distinguer par un caractère différent.
L'art de rendre la morale aimable existait à peine parmi nous. De tous les écrivains profanes, Montaigne seul (car pourquoi citerais-je ceux qu'on ne lit plus?) avait approfondi avec agrément cette science si compliquée, qui, pour l'honneur du genre humain, ne devrait pas même être une science. Mais, outre l'inconvénient d'un langage déjà vieux, sa philosophie audacieuse, souvent libre jusqu'au cynisme, ne pouvait convenir ni à tous les âges, ni à tous les esprits; et son ouvrage, précieux à tant d'égards, semble plutôt une peinture fidèle des inconséquences de l'esprit humain, qu'un traité de philosophie pratique. Il nous fallait un livre d'une morale douce, aimable, facile, applicable à toutes les circonstances, faite pour tous les états, pour tous les âges, et qui pût remplacer enfin, dans l'éducation, de la jeunesse,
Les quatrains de Pibrac et les doctes sentences Du conseiller Mathieu;
MOLIÈRE.
car c'étaient là les livres de l'éducation ordinaire. La Fontaine cherche ou rencontre le genre de la fable que Quintilien regardait comme consacré à l'instruction de l'ignorance. Notre fabuliste, si profond aux yeux éclairés; semble avoir adopté l'idée de Quintilien: écartant tout appareil d'instruction, toute notion trop compliquée, il prend sa philosophie, dans les sentimens universels, dans les idées généralement reçues, et pour ainsi dire, dans la morale, des proverbes qui, après tout, sont le produit de l'expérience de tous les siècles. C'était le seul moyen d'être à jamais l'homme de toutes les nations; car la morale, si simple en elle-même, devient contentieuse au point de former des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes d'où dérivent ses maximes, principes presque toujours contestés. Mais La Fontaine, en partant des notions communes et des sentimens nés avec nous, ne voit point dans l'apologue un simple récit qui mène à une froide moralité; il fait de son livre
Une ample comédie à cent acteurs divers.
C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques qu'il faut les considérer; et, s'il n'a point la gloire d'avoir eu le premier cette idée si heureuse d'emprunter aux différentes espèces d'animaux l'image des différens vices que réunit, la nôtre; s'ils ont pu se dire comme lui:
Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts Que ses sujets,
lui seul a peint les défauts que les autres n'ont fait qu'indiquer. Ce sont des sages qui nous conseillent de nous étudier; La Fontaine nous dispense de cette étude, en nous montrant à nous-mêmes: différence qui laisse le moraliste à une si grande distance du poète. La bonhomie réelle ou apparente qui lui fait donner des noms, des surnoms, des métiers aux individus de chaque espèce; qui lui fait envisager les espèces mêmes comme des républiques, des royaumes, des empires, est une sorte de prestiges qui rend leur feinte existence réelle aux yeux de ses lecteurs. Ratopolis devient une grande capitale; et l'illusion où il nous amène est le fruit de l'illusion parfaite où il a su se placer lui-même. Ce genre de talent si nouveau, dont ses devanciers n'avaient pas eu besoin pour peindre les premiers traits de nos passions, devient nécessaire à La Fontaine, qui doit en exposer à nos yeux les nuances les plus délicates: autre caractère essentiel, né de ce génie d'observation dont Molière était si frappé dans notre fabuliste.
Je pourrais, messieurs, saisir une multitude de rapports entre plusieurs personnages de Molière et d'autres de La Fontaine; montrer en eux des ressemblances frappantes dans la marche et dans le langage des passions[7]; mais, négligeant les détails de ce genre, j'ose considérer l'auteur dès fables d'un point de vue plus élevé. Je ne cède point au vain désir d'exagérer mon sujet, maladie trop commune de nos jours; mais, sans méconnaître l'intervalle qui sépare l'art si simple de l'apologue, et l'art si compliqué de la comédie, j'observerai, pour être juste envers La Fontaine, que la gloire d'avoir été avec Molière le peintre le plus fidèle de la nature et de la société, doit rapprocher ici ces deux grands hommes. Molière, dans chacune de ses pièces, ramenant la peinture des mœurs à un objet philosophique, donne à la comédie la moralité de l'apologue; La Fontaine, transportant dans ses fables la peinture des mœurs, donne à l'apologue une des grandes beautés de la comédie, les caractères. Doués, tous les deux, au plus haut degré du génie d'observation, génie dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un instinct non moins précieux, ils descendent dans le plus profond secret de nos travers et de nos faiblesses; mais chacun, selon la double différence de son génie et de son caractère, les exprime différemment. Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus ferme; celui de La Fontaine plus délicat et plus fin: l'un rend les grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux nuances; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attaché aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagères de la société; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de mon voisin; le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge davantage des sottises d'autrui; celui-là me fait mieux songer aux miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de bienséance, choquant pour la société; l'autre, avoir vu les vices comme un défaut de raison, fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture du premier, je crains l'opinion publique, après la lecture du second, je crains ma conscience. Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant d'être ridicule, pourrait demeurer vicieux: corrigé par La Fontaine, il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et bon; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était philosophe, sans nous, en douter.
[7] Qui peint le mieux, par exemple, les effets de la prévention, ou M. de Sotenville repoussant un homme à jeun, en lui disant: _Retirez-vous, vous puez le vin_; ou l'ours, qui, s'écartant d'un corps qu'il prend pour un cadavre, se dit à lui-même: _Otons-nous; car il sent_? Et le chien dont le raisonnement serait fort bon dans la bouche d'un maître, mais, _qui n'étant que d'un simple chien_, fut trouvé mauvais, ne rappelle-t-il pas Sosie?
Tous mes discours sont des sottises, Partant d'un homme sans éclat: Ce seraient paroles exquises, Si c'était un grand qui parlât.
On pourrait rapprocher plusieurs traits de cette espèce; mais il suffit d'en citer quelques exemples. La Fontaine est, après la nature et Molière, la meilleure étude d'un poète comique.
Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands hommes; et si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérité, j'observerai que, nés l'un et l'autre précisément à la même époque, tous deux sans modèles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, liés pendant leur vie d'une amitié constante, la même tombe les réunit après leur mort; et que la même poussière couvre les deux écrivains les plus originaux que la France ait jamais produits[8].
[8] Ils ont été enterrés dans l'église Saint-Joseph, rue Montmartre.
Mais ce qui distingue La Fontaine de tous les moralistes, c'est la facilité insinuante de sa morale; c'est cette sagesse, naturelle comme lui-même, qui paraît n'être qu'un heureux développement de son instinct. Chez lui, la vertu ne se présente point environnée du cortége effrayant qui l'accompagne d'ordinaire: rien d'affligeant, rien de pénible. Offre-t-il quelque exemple de générosité, quelque sacrifice, il le fait naître de l'amour, de l'amitié, d'un sentiment si simple, si doux que ce sacrifice même a dû paraître un bonheur. Mais, s'il écarte en général les idées tristes d'efforts, de privations, de dévouement, il semble qu'ils cesseraient d'être nécessaires, et que la société n'en aurait plus besoin. Il ne vous parle que de vous-même ou pour vous-même; et de ses leçons, ou plutôt de ses conseils, naîtrait le bonheur général. Combien cette morale est supérieure à celle de tant de philosophes qui paraissent n'avoir point écrit pour des hommes, et qui _taillent_, comme dit Montaigne, _nos obligations à la raison d'un autre être_! Telles sont en effet la misère et la vanité de l'homme, qu'après s'être mis au-dessous de lui même par ses vices, il veut ensuite s'élever au-dessus de sa nature par le simulacre imposant des vertus auxquelles il se condamne; et qu'il deviendrait, en réalisant les chimères de son orgueil, aussi-méconnaissable à lui-même par sa sagesse, qu'il l'est en effet par sa folie. Mais, après tous ces vains efforts, rendu à sa médiocrité naturelle, son cœur lui répète ce mot d'un vrai sage: que c'est une cruauté de vouloir élever l'homme à tant de perfection. Aussi tout ce faste philosophique tombe-t-il devant la raison simple, mais lumineuse, de La Fontaine. Un ancien osait dire qu'il faut combattre souvent les lois par la nature: c'est par la nature que La Fontaine combat les maximes outrées de la philosophie. Son livre est la loi naturelle en action: c'est la morale de Montaigne épurée dans une âme plus douce, rectifiée par un sens encore plus droit, embellie des couleurs d'une imagination plus aimable, moins forte peut-être, mais non pas moins brillante.
N'attendez point de lui ce fastueux mépris de la mort, qui, parmi quelques leçons d'un courage trop souvent nécessaire à l'homme, a fait débiter aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdités. Tout sentiment exagéré n'avait point de prise sur son âme, s'en écartait naturellement; et la facilité même de son caractère semblait l'en avoir préservé. La Fontaine n'est point le poète de l'héroïsme: il est celui de la vie commune, de la raison vulgaire. Le travail, la vigilance, l'économie, la prudence sans inquiétude, l'avantage de vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir de ses inférieurs, la modération, la retraite, voilà ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer. L'amour, cet objet de tant de déclamations,
Ce mal qui peut-être est un bien,
dit La Fontaine, il le montre comme une faiblesse naturelle et intéressante. Il n'affecte point ce mépris pour l'espèce humaine, qui aiguise la satire mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment dans les écrits de Montaigne, se découvre dans la folie de Rabelais, et perce quelquefois même dans l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette austérité qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie au secours d'une raison sévère, ni cette dureté, misantropique de La Bruyère et de Pascal, qui, portant le flambeau dans l'abîme du cœur humain, jette une lueur effrayante sur ses tristes profondeurs. Le mal qu'il peint, il le rencontre: les autres l'ont cherché. Pour eux, nos ridicules sont des ennemis dont ils se vengent: pour La Fontaine, ce sont des passans incommodes dont il songe à se garantir; il rit et ne hait point[9]. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter son bon sens naturel. Mais; s'il n'éprouve et n'inspire point
Ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,
au moins préserve-t-il ses lecteurs du poison de la misantropie, effet ordinaire de ces haines. L'âme, après la lecture de ses ouvrages, calme, reposée, et, pour ainsi dire, rafraîchie comme au retour d'une promenade solitaire et champêtre, trouve en soi-même une compassion douce pour l'humanité, une résignation tranquille à la providence, à la nécessité, aux lois de l'ordre établi; enfin l'heureuse disposition de supporter patiemment les défauts d'autrui, et même les siens, leçon qui n'est peut-être pas une des moindres que puisse donner la philosophie.
[9] _Ridet et odit._ JUVÉNAL.
Ici, messieurs, je réclame pour La Fontaine l'indulgence dont il a fait l'âme de sa morale; et déjà l'auteur des fables a sans doute obtenu la grâce de l'auteur des contes: grâce que ses derniers momens ont encore mieux sollicitée. Je le vois, dans son repentir, imitant en quelque sorte ce héros dont il fut estimé[10], qu'un peintre ingénieux nous représente déchirant de son histoire le récit des exploits que sa vertu condamnait; et si le zèle d'une pieuse sévérité reprochait encore à La Fontaine une erreur qu'il a pleurée lui-même, j'observerais qu'elle prit sa source dans l'extrême simplicité de son caractère; car c'est lui qui, plus que Boileau,
Fit, sans être malin, ses plus grandes malices;
BOILEAU.
je remarquerais que les écrits de ce genre ne passèrent long-temps que pour des jeux d'esprit, des _joyeusetés folâtres_, comme le dit Rabelais dans un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite, et publiquement avouée, des hommes les plus graves de la nation; j'ajouterais que la reine de Navarre, princesse d'une conduite irréprochable et même de mœurs austères, publia des contes beaucoup plus libres, sinon par le fond, du moins par la forme, sans que la médisance se permît, même à la cour, de soupçonner sa vertu. Mais, en abandonnant une justification trop difficile de nos jours, s'il est vrai que la décence dans les écrits augmente avec la licence des mœurs, bornons-nous à rappeler que La Fontaine donna dans ses contes le modèle de la narration badine; et, puisque je me permets d'anticiper ici sur ce que je dois dire de son style et de son goût, observons qu'il eut sur Pétrone, Machiavel et Boccace, malgré leur élégance et la pureté de leur langage, cette même supériorité que Boileau, dans sa dissertation, sur Joconde, lui donne sur l'Arioste lui-même. Et parmi ses successeurs, qui pourrait-on lui comparer? serait-ce ou Vergier, ou Grécourt, qui, dans la faiblesse de leur style, négligeant de racheter la liberté du genre par la décence de l'expression, oublient que les Grâces, pour être sans voile, ne sont pourtant pas sans pudeur? ou Sénecé, estimable pour ne s'être pas traîné sur les traces de La Fontaine en lui demeurant inférieur? ou l'auteur de la _Métromanie_, dont l'originalité, souvent heureuse, paraît quelquefois trop bizarre? Non sans doute, et il faut remonter jusqu'au plus grand poète de notre âge; exception glorieuse à La Fontaine lui-même, et pour laquelle il désavouerait le sentiment qui lui dicta l'un de ses plus jolis vers:
L'or se peut partager; mais non pas la louange.
Où existait avant lui, du moins au même degré, cet art de préparer, de fondre, comme sans dessein, les incidens; de généraliser des peintures locales; de ménager au lecteur ces surprises qui font l'âme de la comédie; d'animer ses récits par cette gaîté de style, qui est une nuance du style comique, relevée par les grâces d'une poésie légère qui se montre et disparaît tour à tour? Que dirai-je de cet art charmant de s'entretenir avec son lecteur, de se jouer de son sujet, de changer ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections, sur les invraisemblances; talent d'un esprit supérieur à ses ouvrages, et sans lequel on demeure trop souvent au-dessous? Telle est la portion de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier; et j'aurais essayé moi-même d'en dérober le souvenir à mes juges, s'ils n'admiraient en hommes de goût ce qu'ils réprouvent par des motifs, respectables, et si je n'étais forcé d'associer ses contes à ses apologues en m'arrêtant sur le style de cet immortel écrivain.
[10] Le grand Condé.
SECONDE PARTIE.
Si jamais on a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de la composition pouvaient élever un écrivain, c'est par l'exemple de La Fontaine. Il règne dans la littérature une sorte de convention qui assigne les rangs d'après la distance reconnue entre les différens genres, à peu près comme l'ordre civil marque les places dans la société d'après la différence des conditions; et, quoique la considération d'un mérite supérieur puisse faire déroger à cette loi, quoiqu'un écrivain parfait dans un genre subalterne soit souvent préféré à d'autres écrivains d'un genre plus élevé, et qu'on néglige Stace pour Tibulle, ce même Tibulle n'est point mis à côté de Virgile. La Fontaine seul, environné d'écrivains dont les ouvrages présentent tout ce qui peut réveiller l'idée de génie, l'invention, la combinaison des plans, la force et la noblesse du style, La Fontaine paraît avec des ouvrages de peu d'étendue, dont le fond est rarement à lui, et dont le style est ordinairement familier: _le bonhomme_ se place parmi tous ces grands écrivains, comme l'avait prévu Molière, et conserve au milieu d'eux le surnom d'inimitable. C'est une révolution qu'il a opérée dans les idées reçues, et qui n'aura peut-être d'effet que pour lui; mais elle prouve au moins que, quelles que soient les conventions littéraires qui distribuent les rangs, le génie garde une place distinguée à quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse être, instruire et enchanter les hommes. Qu'importe en effet de quel ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier ordre? D'autres auront atteint la perfection de leur genre, le fabuliste aura élevé le sien jusqu'à lui.
Le style de La Fontaine est peut-être ce que l'histoire littéraire de tous les siècles offre de plus étonnant. C'est à lui seul qu'il était réservé de faire admirer, dans la brièveté d'un apologue, l'accord des nuances les plus tranchantes et l'harmonie des couleurs les plus opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le badinage et l'esprit de Voiture, des traits de la plus haute poésie, et plusieurs de ces vers que la force du sens grave à jamais dans la mémoire. Nul auteur n'a mieux possédé cette souplesse de l'âme et de l'imagination qui suit tous les mouvemens de son sujet. Le plus familier des écrivains devient tout à coup et naturellement le traducteur de Virgile ou de Lucrèce; et les objets de la vie commune sont relevés chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix d'expression qui les rendent dignes du poëme épique. Tel est l'artifice de son style, que toutes ces beautés semblent se placer d'elles-mêmes dans sa narration, sans interrompre ni retarder sa marche. Souvent même la description la plus riche, la plus brillante, y devient nécessaire, et ne paraît, comme dans la fable _du Chêne et du Roseau_, dans celle _du Soleil et de Borée_, que l'exposé même du fait qu'il raconte. Ici, messieurs, le poète des grâces m'arrête et m'interdit, en leur nom, les détails et la sécheresse de l'analyse. Si l'on a dit de Montaigne qu'il faut le montrer et non le peindre, le transcrire et non le décrire, ce jugement n'est-il pas plus applicable à La Fontaine? Et combien de fois en effet n'a-t-il pas été transcrit? Mes juges me pardonneraient-ils d'offrir à leur admiration cette foule de traits présens au souvenir de tous ses lecteurs, et répétés dans tous ces livrés consacrés à notre éducation, comme le livre qui les a fait naître? Je suppose en effet que mes rivaux relèvent: l'un l'heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveauté de ses figures d'autant plus étonnantes qu'elles paraissent plus simples; que l'autre fasse valoir ce charme continu du style qui réveille une foule de sentimens, embellit de couleurs si riches et si variées tous les contrastes que lui présente son sujet, m'intéresse à des bourgeons gâtés par un écolier, m'attendrit sur le sort de l'aigle qui vient de perdre
Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance;
qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel de sa plaisanterie qui rapproché si naturellement les grands et les petits objets, voit tour à tour dans un renard, Patrocle, Ajax, Annibal; Alexandre dans un chat; rappelle, dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre de Troie pour Hélène; met de niveau Pyrrhus et la laitière; se représente dans la querelle de deux chèvres qui se disputent le pas, fières de leur généalogie si poétique et si plaisante, Philippe IV et Louis XIV s'avançant dans l'île de la Conférence: que prouveront-ils ceux qui vous offriront tous ces traits, sinon que des remarques devenues communes peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies par le mérite de l'expression? Et d'ailleurs, comment peindre un poète qui souvent semble s'abandonner comme dans une conversation facile; qui, citant Ulysse à propos des voyages d'une tortue, s'étonne lui-même de le trouver là; dont les beautés paraissent quelquefois une heureuse rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir d'un mot qu'il aimait, _la grâce de la soudaineté_; qui s'est fait une langue et une poétique particulières; dont le tour est naïf quand sa pensée est ingénieuse, l'expression simple quand son idée est forte; relevant ses grâces naturelles par cet attrait piquant qui leur prête ce que la physionomie ajoute à la beauté; qui se joue sans cesse de son art; qui, à propos de la tardive maternité d'une alouette, me peint les délices du printemps, les plaisirs, les amours de tous les êtres, et met l'enchantement de la nature en contraste avec le veuvage d'un oiseau?
Pour moi, sans insister sur ces beautés différentes, je me contenterai d'indiquer les sources principales d'où le poète les a vu naître; je remarquerai que son caractère distinctif est cette étonnante aptitude à se rendre présent à l'action qu'il nous montre; de donner à chacun de ses personnages un caractère particulier dont l'unité se conserve dans la variété de ses fables, et le fait reconnaître partout. Mais une autre source de beautés bien supérieures, c'est cet art de savoir, en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d'un mot dans un grand ordre de choses. Quand le loup, par exemple, accusant auprès du lion malade, l'indifférence du renard sur une santé si précieuse,
Daube, au coucher du roi, son camarade absent,
suis-je dans l'antre du lion? suis-je à la cour? Combien de fois l'auteur ne fait-il pas naître du fond de ses sujets, si frivoles en apparence, des détails qui se lient comme d'eux-mêmes aux objets les plus importans de la morale, et aux plus grands intérêts de la société? Ce n'est pas une plaisanterie d'affirmer que la dispute du lapin et de la belette, qui s'est emparée d'un terrier dans l'absence du maître; l'un faisant valoir la raison du premier occupant, et se moquant des prétendus droits de Jean Lapin; l'autre réclamant les droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses aïeux, nous offre précisément le résultat de tant de gros ouvrages sur la propriété; et La Fontaine faisant dire à la belette:
Et quand ce serait un royaume?
Disant lui-même ailleurs:
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand,
ne me force-t-il point d'admirer avec quelle adresse il me montre les applications générales de son sujet dans le badinage même de son style? Voilà sans doute un de ses secrets; voilà ce qui rend sa lecture si attachante, même pour les esprits les plus élevés: c'est qu'à propos du dernier insecte, il se trouve, plus naturellement qu'on ne le croit, près d'une grande idée, et qu'en effet il touche au sublime en parlant de la fourmi. Et craindrais-je d'être égaré par mon admiration pour La Fontaine, si j'osais dire que le système abstrait, _tout est bien_, paraît peut-être plus vraisemblable et surtout plus clair après le discours de Garo dans la fable de _la Citrouille et du Gland_, qu'après la lecture de Leibnitz et de Pope lui-même?