Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 3

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Si jamais auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système de la société, c'est Molière dans le _Misantrope_: c'est là que, montrant les abus qu'elle entraîne nécessairement, il enseigne à quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que, dans un système d'union fondé sur l'indulgence mutuelle, une vertu parfaite est déplacée parmi les hommes, et se tourmente elle-même sans les corriger; c'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la consistance, et servir aux divers usages de la société. Mais en même temps l'auteur montre, par la supériorité constante d'Alceste sur tous les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son austérité l'expose, éclipse tout ce qui l'environne; et l'or qui a reçu l'alliage n'en est pas moins le plus précieux des métaux.

Molière, après le _Misantrope_, d'abord mal apprécié, mais bientôt mis à sa place, fut sans contredit le premier écrivain de la nation; lui seul réveillait sans cesse l'admiration publique. Corneille n'était plus le _Corneille et du Cid et d'Horace_; les apparitions du lutin qui, selon l'expression de Molière même, lui dictait ses beaux vers, devenaient tous les jours moins fréquentes; Racine, encouragé par les conseils et même par les bienfaits de Molière, qui par là donnait un grand homme à la France, n'avait encore produit qu'un seul chef-d'œuvre. Ce fut dans ce moment qu'on attaqua l'auteur du _Misantrope_. Il avait déjà éprouvé une disgrâce au théâtre: Cotin, le protégé de l'hôtel de Rambouillet, comblé des grâces de la cour; Boursault, qui força Molière de faire la seule action blâmable de sa vie, en nommant ses ennemis sur la scène; Montfleuri, qui, de son temps, eut des succès prodigieux, qui se crût égal, peut-être supérieur à Molière, et mourut sans être détrompé; tous ces hommes et la foule de leurs protecteurs avaient triomphé de la chute de _D. Garcie de Navarre_, et peut-être la moitié de la France s'était flattée que l'auteur n'honorerait point sa patrie. Forcés de renoncer à cette espérance, ses ennemis voulurent lui ôter l'honneur de ses plus belles scènes, en les attribuant à son ami Chapelle; artifice d'autant plus dangereux, que l'amitié même, en combattant ces bruits, craint quelquefois d'en triompher trop complètement. Et comment un homme que la considération attachée aux succès vient de chercher dans le sein de la paresse, ne serait-il pas tenté d'en profiter? Et s'il désavoue ces rumeurs, ne ressemble-t-il pas toujours un peu à ces jeunes gens qui, soupçonnés d'être bien reçus par une jolie femme, paraissent, dans leur désaveu même, vous remercier d'une opinion si flatteuse, et n'aspirer en effet qu'au mérite de la discrétion?

Au milieu de ces vaines intrigues, Molière, s'élevant au comble de son art et au-dessus de lui-même, songeait à immoler les vices sur la scène, et commença par le plus odieux. Il avait déjà signalé sa haine pour l'hypocrisie: la chaire n'a rien de supérieur à la peinture des faux dévots dans le _Festin de Pierre_. Enfin, il rassembla toutes ses forces, et donna le _Tartuffe_. C'est là qu'il montre l'hypocrisie dans toute son horreur, la fausseté, la perfidie, la bassesse, l'ingratitude qui l'accompagnent; l'imbécillité, la crédulité ridicule de ceux qu'un Tartuffe a séduits; leur penchant à voir partout de l'impiété et du libertinage, leur insensibilité cruelle, enfin l'oubli des nœuds les plus sacrés. Ici le sublime est sans cesse à côté du plaisant. Femmes, enfans, domestiques, tout devient éloquent contre le monstre; et l'indignation qu'il excite n'étouffe jamais le comique. Quelle circonspection, quelle justesse dans la manière dont l'auteur sépare l'hypocrisie de la vraie piété! C'est à cet usage qu'il a destiné le rôle du frère. C'est le personnage honnête de presque toutes ses pièces; et la réunion de ses rôles de frère formerait peut-être un cours de morale à l'usage de la société. Cet art, qui manque aux satires de Boileau, de tracer une ligne nette et précise entre le vice et la vertu, la raison et le ridicule, est le grand mérite de Molière. Quelle connaissance du cœur! quel choix dans l'assemblage des vices et des travers dont il compose le cortége d'un vice principal! avec quelle adresse il les fait servir à le mettre en évidence! Quelle finesse sans subtilité! quelle précision sans métaphysique dans les nuances d'un même vice! Quelle différence entre la dureté du superstitieux Orgon attendri malgré lui par les pleurs de sa fille, et la dureté d'Harpagon insensible aux larmes de la sienne!

C'est ce même sentiment des convenances, cette sûreté de discernement qui ont guidé Molière, lorsque, mettant sur la scène des vices odieux, comme ceux de Tartuffe et d'Harpagon, c'est un homme et non pas une femme qu'il offre à l'indignation publique. Serait-ce que les grands vices, ainsi que les grandes passions, fussent réservés à notre sexe; ou que la nécessité de haïr une femme fût un sentiment trop pénible, et dût paraître contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgré le penchant mutuel des deux sexes, cette indulgence n'est-elle pas réciproque? C'est que les femmes font cause commune; c'est qu'elles sont liées par un esprit de corps, par une espèce de confédération tacite, qui, comme les ligues secrètes d'un état, prouve peut-être la faiblesse du parti qui se croit obligé d'y avoir recours.

Molière se délassait de tous ces chefs d'œuvres par des ouvrages d'un ordre inférieur, mais qui, toujours marqués au coin du génie, suffiraient pour la gloire d'un autre. Ce genre de comique où l'on admet des intrigues de valets, des personnages d'un ridicule outré, lui donnait des ressources dont l'auteur du _Misantrope_ avait dû se priver. Ramené dans la sphère où les anciens avaient été resserrés, il les vainquit sur leur propre terrain. Quel feu! quel esprit, quelle verve! Celui qui appelait Térence un demi-Ménandre, aurait sans doute appelé Ménandre un demi-Molière. Quel parti ne tire-t-il pas de ce genre pour peindre la nature avec plus d'énergie! Cette mesure précise qui réunit la vérité de la peinture et l'exagération théâtrale, Molière la passe alors volontairement, et la sacrifie à la force de ses tableaux. Mais quelle heureuse licence! avec quelle candeur comique un personnage grossier, dévoilant des idées ou des sentimens que les autres hommes dissimulent, ne trahit-il, pas d'un seul mot la foule de ses complices! naïveté d'un effet toujours sûr au théâtre, mais que le poète ne rencontre que dans les états subalternes, et jamais dans la bonne compagnie, où chacun laisse deviner tous ses ridicules avant que de convenir d'un seul. Aussi est-ce le comique bourgeois qui produit le plus de ces mots que leur vérité fait passer de bouche en bouche. On sait, par exemple, que les hommes n'ont guère pour but que leur intérêt dans les conseils qu'ils donnent. Cette vérité, exprimée noblement, eût pu ne pas laisser de traces. Mais qu'un bourgeois, voyant la fille de son voisin attaquée de mélancolie, conseille au père de lui acheter une garniture de diamans pour hâter sa guérison, le mot qu'il s'attire: _Vous êtes orfèvre, monsieur Josse!_ ne peut plus s'oublier, et devient proverbe dans l'Europe. Telle est la fécondité de ces proverbes, telle est l'étendue de leur application, qu'elle leur tient lieu de noblesse aux yeux des esprits les plus élevés, chez lesquels ils ne sont pas moins d'usage que parmi le peuple.

Mais si Molière a renforcé les traits de ses figures, jamais il n'a peint à faux ni la nature, ni la société. Chez lui jamais de ces marquis burlesques, de ces vieilles amoureuses, de ces Aramintes folles à dessein: personnages de convention parmi ses successeurs, et dont le ridicule forcé, ne peignant rien, ne corrige personne. Point de ces supercheries sans vraisemblance, de ces faux contrats qui concluent les mariages dans nos comédies, et qui nous feront regarder par la postérité comme un peuple de dupes et de faussaires. S'il a mis sur la scène des intrigues avec de jeunes personnes, c'est qu'alors on s'adressait à elles plutôt qu'à leurs mères, qui avaient rarement la prétention d'être les sœurs aînées de leurs filles. Jamais il ne montre ses personnages corrigés par la leçon qu'ils ont reçue. Il envoie le Misantrope dans un désert, le Tartuffe au cachot; ses jaloux n'imaginent qu'un moyen de ne plus l'être, c'est de renoncer aux femmes; le superstitieux Orgon, trompé par un hypocrite, ne croira plus aux honnêtes gens: il croit abjurer son caractère, et l'auteur le lui conserve par un trait de génie. Enfin, son pinceau a si bien réuni la force et la fidélité, que, s'il existait un être isolé, qui ne connût ni l'homme de la nature, ni l'homme de la société, la lecture réfléchie de ce poète pourrait lui tenir lieu de tous les livres de morale et du commerce de ses semblables.

Telle est la richesse de mon sujet, qu'on imputera sans doute à l'oubli les sacrifices que je fais à la précision. Je m'entends reprocher de n'avoir point développé l'âme de Molière; de ne l'avoir point montré toujours sensible et compatissant, assignant aux pauvres un revenu annuel sur ses revenus, immolant aux besoins de sa troupe les nombreux avantages qu'on lui faisait envisager en quittant le théâtre, sacrifiant même sa vie à la pitié qu'il eut pour des malheureux, en jouant la comédie la veille de sa mort. O Molière! tes vertus te rendent plus cher à ceux qui t'admirent; mais c'est ton génie qui intéresse l'humanité, et c'est lui surtout que j'ai dû peindre. Ce génie si élevé était accompagné d'une raison toujours sûre, calme et sans enthousiasme, jugeant sans passion les hommes et les choses: c'est par elle qu'il avait deviné Racine, Baron; apprécié La Fontaine, et connu sa propre place. Il paraît qu'il méprisait, ainsi que le grand Corneille, cette modestie affectée, ce mensonge des âmes communes, manége ordinaire à la médiocrité, qui appelle de fausses vertus au secours d'un petit talent. Aussi déploya-t-il toujours une hauteur inflexible à l'égard de ces hommes qui, fiers de quelques avantages frivoles, veulent que le génie ne le soit pas des siens; exigent qu'il renonce pour jamais au sentiment de ce qui lui est dû, et s'immole sans relâche à leur vanité. A cette raison impartiale, il joignait l'esprit le plus observateur qui fut jamais. Il étudiait l'homme dans toutes les situations; il épiait surtout ce premier sentiment si précieux, ce mouvement involontaire qui échappe à l'âme dans sa surprise, qui révèle le secret du caractère, et qu'on pourrait appeler le mot du cœur. La manière dont il excusait les torts de sa femme, se bornant à la plaindre, si elle était entraînée vers la coquetterie par un charme aussi invincible qu'il était lui-même entraîné vers l'amour, décèle à la fois bien de la tendresse, de la force d'esprit, et une grande habitude de réflexion. Mais sa philosophie, ni l'ascendant de son esprit sur ses passions, ne purent empêcher l'homme qui a le plus fait rire la France, de succomber à la mélancolie: destinée qui lui fut commune avec plusieurs poètes comiques; soit que la mélancolie accompagne naturellement le génie de la réflexion, soit que l'observateur trop attentif du cœur humain en soit puni par le malheur de le connaître. Que ceux qui savent lire dans le cœur des grands hommes conçoivent encore qu'elle dut être son indignation contre les préjugés dont il fut la victime. L'homme le plus extraordinaire de son temps, comme Boileau le dit depuis à Louis XIV, celui chez qui tous les ordres de la société allaient prendre des leçons de vertu et de bienséance, se voyait retranché de la société. Ah! du moins, s'il eut pressenti quelle justice on devait lui rendre! s'il eût pu prévoir qu'un jour dans ce temple des arts!... Mais non, il meurt; et, tandis que Paris est inondé, à l'occasion de sa mort, d'épigrammes folles et cruelles, ses amis sont forcés de cabaler pour lui obtenir _un peu de terre_. On la lui refuse long-temps; on déclare sa cendre indigne de se mêler à la cendre des Harpagons et des Tartuffes dont il a vengé son pays; et il faut qu'un corps illustre attende cent années pour apprendre à l'Europe, que nous ne sommes pas tous des barbares. Ainsi fut traité par les Français l'écrivain le plus utile, à la France. Malgré ses défauts, malgré les reproches qu'on fait à quelques-uns de ses dénouemens, à quelques négligences de style et à quelques expressions licencieuses, il fut avec Racine celui qui marcha le plus rapidement vers la perfection de son art. Mais Racine a été remplacé: Molière ne le fut pas; et même, à génie égal, ne pouvait guère l'être. C'est qu'il réunit des avantages et des moyens presque toujours séparés. Homme de lettres, il connut le monde et la cour; ornement de son siècle, il fut protégé; philosophe, il fut comédien. Depuis sa mort, tout ce que peut faire l'esprit venant après le génie, on l'a vu exécuté: mais ni Regnard, toujours bon plaisant, toujours comique par son style, souvent par la situation, dans ses pièces privées de moralité; ni Dancourt, soutenant par un dialogue vif, facile et gai, une intrigue agréable, quoique licencieuse gratuitement; ni Dufresni, toujours plein d'esprit, philosophe dans les détails, très-peu dans l'ensemble, faisant sortir son comique ou du mélange de plusieurs caractères inférieurs, ou du jeu de deux passions contrariées l'une par l'autre dans le même personnage; ni quelques auteurs célèbres par un ou deux bons ouvrages dans le genre où Molière en a tant donné: rien n'a dédommagé la nation, forcée enfin d'apprécier ce grand homme, en voyant sa place vacante pendant un siècle.

La trempe vigoureuse de son génie le mit sans effort au-dessus de deux genres qui ont depuis occupé la scène. L'un est le comique attendrissant, trop admiré, trop décrié; genre inférieur qui n'est pas sans beauté, mais qui, se proposant de tracer des modèles de perfection, manque souvent de vraisemblance, et est peut-être sorti des bornes de l'art en voulant les reculer. L'autre est ce genre plus faible encore, qui, substituant à l'imitation éclairée de la nature, à cette vérité toujours intéressante, seul but de tous les beaux-arts, une imitation puérile, une vérité minutieuse, fait de la scène un miroir où se répètent froidement et sans choix les détails les plus frivoles; exclut du théâtre ce bel assortiment de parties heureusement combinées, sans lequel il n'y a point de vraie création, et renouvellera parmi nous ce qu'on a vu chez les Romains, la comédie changée en simple pantomime, dont il ne restera rien à la postérité que le nom des acteurs qui, par leurs talens, auront caché la misère et la nullité des poètes.

Tous ces drames, mis à la place de la vraie comédie, ont fait penser qu'elle était anéantie pour jamais. La révolution des mœurs a semblé autoriser cette crainte. Le précepte d'_être comme tout le monde_, ayant fait de la société un bal masqué où nous sommes tous cachés sous le même déguisement, ne laisse percer que des nuances sur lesquelles le microscope théâtral dédaigne de s'arrêter; et les caractères, semblables à ces monnaies dont le trop grand usage a effacé l'empreinte, ont été détruits par l'abus de la société poussée à l'excès. C'est peu d'avoir semé d'épines la carrière, on s'est plu encore à la borner. Des conditions entières, qui autrefois payaient fidèlement un tribut de ridicules à la scène, sont parvenues à se soustraire à la justice dramatique: privilége que ne leur eût point accordé le siècle précédent, qui ne consultait point en pareil cas les intéressés, et n'écoutait pas la laideur déclamant contre l'art de peindre. Certains vices ont formé les mêmes prétentions, et ont trouvé une faveur générale. Ce sont des vices protégés par le public, dans la possession desquels on ne veut point être inquiété; et le poète est forcé de les ménager comme des coupables puissans que la multitude de leurs complices met à l'abri des recherches. S'il est ainsi, la vraie comédie n'existera bientôt plus que dans ces drames de société que leur extrême licence (car ils peignent nos mœurs) bannit à jamais de tous les théâtres publics.

Qui pourra vaincre tant d'obstacles multipliés? Le génie. On a répété que si Molière donnait ses ouvrages de nos jours, la plupart ne réussiraient point. On a dit une chose absurde. Eh! comment peindrait-il des mœurs qui n'existent plus? Il peindrait les nôtres: il arracherait le voile qui dérobe ces nuances à nos yeux. C'est le propre du génie de rendre digne des beaux arts la nature commune. Ce qu'il voit existait, mais n'existait que pour lui. Ce paysage sur lequel vous avez promené vos yeux, le peintre qui le considérait avec vous, le retrace sur la toile, et vous ne l'avez vu que dans ce moment: Molière est ce peintre. Le caractère est-il faible, ou veut-il se cacher, renforcez la situation; c'est une espèce de torture qui arrache au personnage le secret qu'il veut cacher. Tout devient théâtral dans les mains d'un homme de génie. Quoi de plus odieux que le Tartuffe? de plus aride en apparence que le sujet des _Femmes savantes_? Et ce sont les chefs-d'œuvres du théâtre. Quoi de plus triste qu'un pédant pyrrhonien incertain de son existence? Molière le met en scène avec un vieillard prêt à se marier, qui le consulte sur le danger de cet engagement. On conçoit dès lors tout le comique d'un pyrrhonisme qui s'exerce sur la fidélité d'une jolie femme.

Qui ne croirait, à nous entendre, que tous les vices ont disparu de la société? Ceux mêmes contre lesquels Molière s'est élevé, croit-on qu'ils soient anéantis? N'est-il plus de Tartuffe? et, s'il en existe encore, pense-t-on qu'en renonçant au manteau noir et au jargon mystique, ils aient renoncé à la perfidie et à la séduction? Ce sont des criminels dont Molière a donné le signalement au public, et qui sont cachés sous une autre forme. Les ridicules même qu'il a détruits n'en auraient-ils pas produit de nouveaux? Ne ressembleraient-ils pas à ces végétaux dont la destruction en fait naître d'autres sur la terre qu'ils ont couverte de leurs débris? Tel est le malheur de la nature humaine. Gardons-nous d'en conclure qu'on ne doive point combattre les ridicules: l'intervalle qui sépare la destruction des uns et la naissance des autres, est le prix de la victoire qu'on remporte sur eux. Que dirait-on d'un homme qui ne souhaiterait pas la fin d'une guerre ruineuse, sous prétexte que la paix est rarement de longue durée?

N'existerait-il pas un point de vue d'où Molière découvrirait une nouvelle carrière dramatique? Répandre l'esprit de société fut le but qu'il se proposa: arrêter ses funestes effets serait-il un dessein moins digne d'un sage? Verrait-il, sans porter la main sur ses crayons, l'abus que nous avons fait de la société et de la philosophie; le mélange ridicule des conditions; cette jeunesse qui a perdu toute morale à quinze ans, toute sensibilité à vingt; cette habitude malheureuse de vivre ensemble sans avoir besoin de s'estimer; la difficulté de se déshonorer, et, quand on y est enfin parvenu, la facilité de recouvrer son honneur et de rentrer dans cette île autrefois _escarpée et sans bords_? Les découvertes nouvelles faites sur le cœur humain par La Bruyère et d'autres moralistes, le comique original d'un peuple voisin qui fut inconnu à Molière, ne donneraient-ils pas de nouvelles leçons à un poète comique? D'ailleurs est-il certain que nos mœurs, dont la peinture nous amuse dans des romans agréables et dans des contes charmans, seront toujours ridicules en pure perte pour le théâtre? Rendons-nous plus de justice, augurons mieux de nos travers, et ne désespérons plus de pouvoir rire un jour à nos dépens. Après une déroute aussi complète des ridicules, qu'on la vit au temps de Molière, peut-être avaient-ils besoin d'une longue paix pour se mettre en état de reparaître. De bons esprits ont pensé qu'il fallait la révolution d'un siècle pour renouveller le champ de la comédie. Le terme est expiré: la nation demande un poète comique: qu'il paraisse; le trône est vacant.

FIN DE L'ÉLOGE DE MOLIÈRE.

ÉLOGE DE LA FONTAINE.

DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE DE MARSEILLE EN 1774.

Æsopo ingentem statuam posuêre Attici. PHED. L. II., _épilog._

Le plus modeste des écrivains, La Fontaine, a lui-même, sans le savoir, fait son éloge, et presque son apothéose, lorsqu'il a dit que,

Si l'apologue est un présent des hommes, Celui qui nous l'a fait mérite des autels.

C'est lui qui a fait ce présent à l'Europe; et c'est vous, messieurs, qui, dans ce concours solennel, allez, pour ainsi dire, élever en son honneur l'autel que lui donnait notre reconnaissance. Il semble qu'il vous soit réservé d'acquitter la nation envers deux de ses plus grands poètes, ses deux poètes les plus aimables. Celui que vous associez aujourd'hui à Racine, non moins admirable par ses écrits, encore plus intéressant par sa personne, plus simple, plus près de nous, compagnon de notre enfance, est devenu pour nous un ami de tous les momens. Mais, s'il est doux de louer La Fontaine; d'avoir à peindre le charme de cette morale indulgente qui pénètre dans le cœur sans le blesser, amuse l'enfant pour en faire un homme, l'homme pour en faire un sage, et nous menerait à la vertu en nous rendant à la nature; comment découvrir le secret de ce style enchanteur, de ce style inimitable et sans modèle, qui réunit tous les tons sans blesser l'unité? Comment parler de cet heureux instinct, qui sembla le diriger dans sa conduite comme dans ses ouvrages; qui se fait également sentir dans la douce facilité de ses mœurs et de ses écrits, et forma, d'une âme si naïve et d'un esprit si fin, un ensemble si piquant et si original? Faudra-t-il raisonner sur le sentiment, disserter sur les grâces, et ennuyer nos lecteurs pour montrer comment La Fontaine a charmé les siens? Pour moi, messieurs, évitant de discuter ce qui doit être senti, et de vous offrir l'analyse de la naïveté, je tâcherai seulement de fixer vos regards sur le charme de sa morale, sur la finesse exquise de son goût, sur l'accord singulier que l'un et l'autre eurent toujours avec la simplicité de ses mœurs; et dans ces différens points de vue, je saisirai rapidement les principaux traits qui le caractérisent.

PREMIERE PARTIE.

L'apologue remonte à la plus haute antiquité; car il commença dès qu'il y eut des tyrans et des esclaves. On offre de face la vérité à son égal: on la laisse entrevoir de profil à son maître. Mais, quelle que soit l'époque de ce bel art, la philosophie s'empara bientôt de cette invention de la servitude, et en fit un instrument de la morale. Lokman et Pilpay dans l'Orient, Ésope et Gabrias dans la Grèce, revêtirent la vérité du voile transparent de l'apologue; mais le récit d'une petite action réelle ou allégorique, aussi diffus dans les deux premiers que serré et concis dans les deux autres, dénué des charmes du sentiment et de la poésie, découvrait trop froidement, quoique avec esprit, la moralité qu'il présentait. Phèdre, né dans l'esclavage comme ses trois premiers prédécesseurs, n'affectant ni le laconisme excessif de Gabrias, ni même la brièveté d'Ésope, plus élégant, plus orné, parlant à la cour d'Auguste le langage de Térence; Faërne, car j'omets Avienus trop inférieur à son devancier; Faërne, qui, dans sa latinité du seizième siècle, semblerait avoir imité Phèdre, s'il avait pu connaître des ouvrages ignorés de son temps, ont droit de plaire à tous les esprits cultivés; et leurs bonnes fables donneraient même l'idée de la perfection dans ce genre, si la France n'eût produit un homme unique dans l'histoire des lettres, qui devait porter la peinture des mœurs dans l'apologue, et l'apologue dans champ de la poésie. C'est alors que la fable devient un ouvrage de génie, et qu'on peut s'écrier, comme notre fabuliste, dans l'enthousiasme que lui inspire ce bel art: _C'est proprement un charme_[6]. Oui, c'en est un sans doute; mais on ne l'éprouve qu'en lisant La Fontaine, et c'est à lui que le charme a commencé.