Part 28
--Une des raisons pour lesquelles les corps et les assemblées ne peuvent guère faire autre chose que des sottises, c'est que, dans une délibération publique, la meilleure chose qu'il y ait à dire pour ou contre l'affaire ou la personne dont il s'agit, ne peut presque jamais se dire tout haut, sans de grands dangers ou d'extrêmes inconvéniens.
--Dans l'instant où Dieu créa le monde, le mouvement du cahos dut faire trouver le cahos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre paisible. C'est ainsi que, chez nous, l'embarras d'une société qui se réorganise, doit paraître l'excès du désordre.
--Les courtisans et ceux qui vivaient des abus monstrueux qui écrasaient la France, sont sans cesse à dire qu'on pouvait réformer les abus, sans détruire comme on a détruit. Ils auraient bien voulu qu'on nettoyât l'étable d'Augias avec un plumeau.
--Dans l'ancien régime, un philosophe écrivait des vérités hardies. Un de ces hommes que la naissance ou des circonstances favorables appelaient aux places, lisait ces vérités, les affaiblissait, les modifiait, en prenait un vingtième, passait pour un homme inquiétant, mais pour homme d'esprit. Il tempérait son zèle et parvenait à tout; le philosophe était mis à la Bastille Dans le régime nouveau, c'est le philosophe qui parvient à tout: ses idées lui servent, non plus à se faire enfermer, non plus à déboucher l'esprit d'un sot, à le placer, mais à parvenir lui-même aux places. Jugez comme la foule de ceux qu'il écarte peuvent s'accoutumer à ce nouvel ordre de choses!
--N'est-il pas trop plaisant de voir le marquis de Bièvre (petit fils du chirurgien Maréchal), se croire obligé de fuir en Angleterre, ainsi que M. de Luxembourg et les grands aristocrates, fugitifs après la catastrophe du 14 juillet 1789?
--Les théologiens, toujours fidèles au projet d'aveugler les hommes; les suppôts des gouvernemens, toujours fidèles à celui de les opprimer, supposent gratuitement que la grande majorité des hommes est condamnée à la stupidité qu'entraînent les travaux purement mécaniques ou manuels; ils supposent que les artisans ne peuvent s'élever aux connaissances nécessaires pour faire valoir les droits d'hommes et de citoyens. Ne dirait-on pas que ces connaissances sont bien compliquées? Supposons qu'on eût employé, pour éclairer les dernières classes, le quart du temps et des soins qu'on a mis à les abrutir; supposons qu'au lieu de mettre dans leurs mains un catéchisme de métaphysique absurde et inintelligible, on en eût fait un qui eût contenu les premiers principes des droits des hommes et de leurs devoirs fondés sur leurs droits, on serait étonné du terme où ils seraient parvenus en suivant cette route, tracée dans un bon ouvrage élémentaire. Supposez qu'au lieu de leur prêcher cette doctrine de patience, de souffrance, d'abnégation de soi-même et d'avilissement, si commode aux usurpateurs, on leur eût prêché celle de connaître leurs droits et le devoir de les défendre, on eût vu que la nature, qui a formé les hommes pour la société, leur a donné tout le bon sens nécessaire pour former une société raisonnable.
OBSERVATIONS
SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS ET CAPITAINES GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS, EN 1792.
Si quelque chose peut prouver à quel point les gouvernemens sont condamnés à rester en arrière des nations, c'est le genre des principes et des idées que celui des Pays-Bas ose reproduire dans cette étrange pièce. On n'est nullement surpris d'y trouver les assertions les plus fausses, les imputations les plus calomnieuses, la dénégation des faits les plus notoires, tels que la protection ou la tolérance accordée aux rassemblemens hostiles des émigrés français, l'impunité des attentats commis contre les habitans ou voyageurs français attachés à la cause nationale, ou seulement soupçonnés de l'être, etc. Cette hardiesse à nier des faits connus de toute l'Europe, n'est pas nouvelle en politique: aussi ne sera-t-elle particulièrement remarquée que par les Brabançons, témoins oculaires des faits contradictoires à ceux qu'on avance dans cet écrit.
Ce qui étonnera un plus grand nombre de lecteurs, c'est la candeur avec laquelle le despotisme y fait sa profession de foi, et présente ses anciens dogmes dans toute leur simplicité primitive, sans restriction, sans modification, comme il l'eût fait il y a trente ans; le nom de _Dieu_ consacrant tous les abus des gouvernemens gothiques; la perpétuité, l'éternité des institutions les plus absurdes, érigées en principes immortels, sous le nom de respect dû aux lois fondamentales; la nullité des droits des hommes _qui ont renoncé tacitement à ces droits_ pour vivre en société, sous le despotisme qui s'en est emparé authentiquement, et qui ne renonce à rien: ce sont-là les idées qu'on présente comme des principes incontestables aux Brabançons et à l'Europe, vers la fin du dix-huitième siècle.
Il est probable que, si Léopold eût vécu, la proclamation eût été conçue d'une manière plus appropriée aux circonstances. Il eût pu, dans sa qualité de despote, dire beaucoup de mal de la liberté, en faisant une peinture exagérée des désordres momentanés qu'elle entraîne, dans un pays qui passe violemment d'un régime à un régime contraire. Il eût pu appeler la nation légalement représentée, et l'immense majorité des Français, une poignée de factieux, même de jacobins; la noblesse française, les différentes espèces d'aristocraties, qu'il appelait la partie saine et principale de la nation, il pouvait les rehausser encore, et, par une promotion nouvelle, les qualifier de classes les _plus révérées_, comme fait la proclamation: mais il se fût bien gardé de parler _des obligations que, sous tous les rapports, la société française avait à ces classes révérées_. Il eût craint de rappeler aux Français que leurs obligations envers ces classes se bornaient au souvenir d'en avoir été opprimés pendant plusieurs siècles, et d'avoir, grâces à elles, gémi, sans droits civils ni politiques, sous le poids de toutes les servitudes féodales, sacerdotales, etc.
Léopold n'eût parlé non plus qu'avec réserve des moines, des prêtres, de leurs biens devenus nationaux. Il eût craint de rappeler au souvenir des Belges la conduite de Marie-Thérèse à cet égard, et surtout celle de Joseph II, qui chassa prêtres et moines de leurs églises, de leurs couvens; et, les réduisant à des pensions beaucoup moindres que les pensions allouées aux prêtres français, s'empara de leurs propriétés, de leurs revenus, pour en mettre le produit dans une prétendue caisse de religion, c'est-à dire, dans sa caisse particulière. Quant à la suppression du costume des moines et à l'attentat qui les prive de leurs capuchons, cet article est très-bien traité dans la proclamation actuelle; c'est ce qu'il y a de mieux, vu qu'il peut faire effet sur une nombreuse classe de Belges dévots à Sainte-Gudule: s'il est ainsi, Léopold même aurait pu ne pas négliger ce texte. Ce sont là de ces considérations auxquelles la politique moderne ne manque jamais de déférer.
Il est encore un point sur lequel il faut rendre justice à la proclamation, et qui prouve que, malgré soi, on se rapproche toujours un peu de la philosophie de son siècle: c'est que le gouvernement y raisonne avec le peuple, ou du moins, essaie de raisonner. Il s'efforce de prémunir les Brabançons contre cette fantaisie française, _cette égalité chimérique, nulle dans le fait, et détruite, dans l'instant même où elle pourrait exister, par cette variété dont le Créateur imprime le caractère aux hommes, dès le moment de leur naissance, en les partageant inégalement en facultés morales, industrie, patience_, etc. De cette inégalité naturelle et nécessaire (qui, dans l'état de nature, ne peut que produire les violences et les injustices dont la répression est le but de toute société politique), le philosophe, auteur de la proclamation, infère qu'il faut reporter et maintenir dans la société ce bienfait de la nature, cette inégalité précieuse; et c'est à quoi sont merveilleusement propres les priviléges tyranniques, les avantages et les honneurs exclusifs affectés à de certaines classes; sans compter les autres bons effets qu'elles produisent, comme le savent très-bien tous les privilégiés. Voilà comment le gouvernement raisonne avec le peuple brabançon.
Tout cela peut n'être que ridicule; mais ce qui est affligeant pour l'humanité entière, c'est que, après la lecture de cette proclamation, il ne reste plus guère de doute sur la ligue des despotes contre la liberté. Il paraît certain qu'appelés à choisir entre _les gentilshommes_ et _les hommes_, les princes ont pris parti contre les hommes. C'est donc la cause de tous ceux qui ne s'honorent ou ne daignent s'honorer que de ce dernier nom. Cette guerre est la discussion du plus grand procès qui ait jamais intéressé l'humanité; c'est le combat de la raison contre tous les préjugés, de toutes les passions généreuses contre les passions basses, de l'enthousiasme pour la liberté contre le fanatisme servile de l'orgueil et de la superstition. Du sort de cette guerre, dépend le progrès rapide ou la marche rétrograde de la civilisation. Les annales d'aucun peuple connu n'ont ouvert une pareille perspective. Français, votre nom est tracé aux premières pages de cette histoire du genre humain qui se renouvelle: c'est à vous de soutenir et d'étendre cette gloire. Placés presque au milieu de l'Europe, c'est chez vous que s'est élevé ce fanal, comme pour répandre sa lumière dans une plus grande circonférence. Vous combattrez, vous mourrez plutôt que de le laisser éteindre. Le serment que vous avez fait à votre constitution, assure le bonheur de la postérité, non chez vous seulement, mais dans les pays même d'où les despotes enlèvent maintenant les esclaves aveugles et armés qu'ils soudoient pour vous combattre.
On pourrait ajouter que ces soldats sont soudoyés aussi pour tuer les bourgeois et paysans brabançons: témoins la seconde proclamation publiée par le général Bender, d'après laquelle il paraît que le sabre et la bayonnette seront revêtus du pouvoir judiciaire aux Pays-Bas pendant toute la guerre. On y déclare qu'on est en état de détacher de l'armée des corps suffisans _contre les mal-intentionnés, villes, bourgs et villages_. Peut-on dire plus clairement qu'on est en guerre ouverte avec le peuple? C'est poser la question, comme l'eussent posée ceux qu'on appelle, à Bruxelles, des factieux, des jacobins. A cela près, la proclamation du général Bender peut avoir son utilité: combien de temps? c'est ce qu'il faudra voir.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.
pages. NOTICE HISTORIQUE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE CHAMFORT I
ŒUVRES DE CHAMFORT.
ÉLOGE DE MOLIÈRE; Discours qui a remporté le prix de l'Académie française, en 1769 1
ÉLOGE DE LA FONTAINE; Discours qui a remporté le prix de l'Académie de Marseille, en 1774. 33
NOTES SUR LES FABLES DE LA FONTAINE.
LIV. I. 77
-- II. 85
-- III. 90
-- IV. 95
-- V. 102
-- VI. 108
-- VII. 117
-- VIII. 131
-- IX. 143
-- X. 154
-- XI. 169
-- XII. 179
Conclusion. 198
DISCOURS SUR L'INFLUENCE DES GRANDS ÉCRIVAINS, qui a remporté le prix à l'Académie de Marseille, en 1767. 199
DISCOURS DE RÉCEPTION DE CHAMFORT A L'ACADÉMIE FRANÇAISE (1781). 221
DES ACADÉMIES (Ouvrage que Mirabeau devait lire à l'Assemblée nationale, sous le nom de _Rapport sur les Académies_) (1791). 254
DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE, relativement aux caractères dans les ouvrages dramatiques. 286
DIALOGUE ENTRE ST-RÉAL, SÉNÈQUE, JULIEN ET LOUIS-LE-GRAND. 305
Question.--Si, dans une société, un homme doit ou peut laisser prendre sur lui ces droits qui souvent humilient l'amour-propre? 317
Petits Dialogues philosophiques. 319
QUESTION.--Réponse. 334
MAXIMES ET PENSÉES.
CHAP. Ier.--Maximes générales. 337
-- II.--Suite des Maximes générales. 357
-- III.--De la Société, des Grands, des Riches et des Gens du Monde. 373
-- IV.--Du goût pour la retraite, et de la dignité du caractère. 395
-- V.--Pensées morales. 401
-- VI.--Des Femmes, de l'Amour, du Mariage et de la Galanterie. 411
-- VII.--Des Savans et des Gens de Lettres. 422
-- VIII.--De l'Esclavage et de la Liberté en France, avant et depuis la Révolution. 434
OBSERVATIONS SUR LA PROCLAMATION DES LIEUTENANS, GOUVERNEURS ET CAPITAINES GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS, en 1792. 450
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER VOLUME.