Part 27
--Ce qu'on sait le mieux, c'est 1º ce qu'on a deviné; 2º ce qu'on a appris par l'expérience des hommes et des choses; 3º ce qu'on a appris, non dans des livres, mais par les livres, c'est-à-dire, par les réflexions qu'ils font faire; 4º ce qu'on a appris dans les livres ou avec des maîtres.
--Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme les paons, à qui on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue; tandis que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la basse-cour, et remplissent leur jabot tout à leur aise.
--Les succès produisent les succès, comme l'argent produit l'argent.
--Il y a des livres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise, c'est-à-dire, sans aller consulter les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc.
--Il est presque impossible qu'un philosophe, qu'un poète ne soient pas misantropes, 1º parce que leur goût et leur talent les portent à l'observation de la société, étude qui afflige constamment le cœur; 2º parce que leur talent n'étant presque jamais récompensé par la société (heureux même s'il n'est pas puni!), ce sujet d'affliction ne fait que redoubler leur penchant à la mélancolie.
--Les mémoires que les gens en place ou les gens de lettres, même ceux qui ont passé pour les plus modestes, laissent pour servir à l'histoire de leur vie, trahissent leur vanité secrète, et rappellent l'histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus pour servir à sa canonisation.
--C'est un grand malheur de perdre, par notre caractère, les droits que nos talens nous donnent sur la société.
--C'est après l'âge des passions que les grands hommes ont produit leurs chef-d'œuvres: comme c'est après les éruptions des volcans que la terre est plus fertile.
--La vanité des gens du monde se sert habilement de la vanité des gens de lettres. Ceux-ci ont fait plus d'une réputation qui a mené à de grandes places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que du vent; mais les intrigans adroits enflent de ce vent les voiles de leur fortune.
--Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.
--Les gens de lettres sont rarement jaloux des réputations quelquefois exagérées qu'ont certains ouvrages de gens de la cour; ils regardent ces succès comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles.
--Le théâtre renforce les mœurs ou les change. Il faut de nécessité qu'il corrige le ridicule ou qu'il le propage. On l'a vu en France opérer tour à tour ces deux effets.
--Plusieurs gens de lettres croient aimer la gloire et n'aiment que la vanité. Ce sont deux choses bien différentes et même opposées; car l'une est une petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, entre la vanité et la gloire, la différence qu'il y a entre un fat et un amant.
--La postérité ne considère les gens de lettres que par leurs ouvrages, et non par leurs places. _Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été_, semble être leur devise.
--Spéron-Spéroni explique très-bien comment un auteur qui s'énonce très-clairement pour lui-même, est quelquefois obscur pour son lecteur: «C'est, dit-il, que l'auteur va de la pensée à l'expression, et que le lecteur va de l'expression à la pensée.»
--Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir, sont souvent les meilleurs; comme les enfans de l'amour sont les plus beaux.
--En fait de beaux-arts, et même en beaucoup d'autres choses, on ne sait bien que ce que l'on n'a point appris.
--Le peintre donne une âme à une figure, et le poète prête une figure à un sentiment et à une idée.
--Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est négligé; quand Lamothe l'est, c'est qu'il est recherché.
--La perfection d'une comédie de caractère consisterait à disposer l'intrigue, de façon que cette intrigue ne pût servir à aucune autre pièce. Peut-être n'y a-t-il au théâtre que celle du Tartuffe qui pût supporter cette épreuve.
--Il y aurait une manière plaisante de prouver qu'en France les philosophes sont les plus mauvais citoyens du monde. La preuve, la voici: C'est qu'ayant imprimé une grande quantité de vérités importantes dans l'ordre politique et économique, ayant donné plusieurs conseils utiles, consignés dans leurs livres, ces conseils ont été suivis par presque tous les souverains de l'Europe, presque partout, hors en France; dont il suit que la prospérité des étrangers augmentant leur puissance, tandis, que la France reste aux mêmes termes, conserve ses abus, etc., elle finira par être dans l'état d'infériorité, relativement aux autres puissances; et c'est évidemment la faute des philosophes. On sait, à ce sujet, la réponse du duc de Toscane à un Français, à propos des heureuses innovations faites par lui dans ses états: «Vous me louez trop à cet égard, disait-il; j'ai pris toutes mes idées dans vos livres français.»
--J'ai, vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du célèbre imprimeur Plantin, orné de tableaux superbes, ouvrages de Rubens, et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé, à cette vue, que les Etienne (Henri et Robert) qui, par leur érudition grecque et latine, ont rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent en France une vieillesse misérable; et que Charles Etienne, leur successeur, mourut à l'hôpital, après avoir contribué, presqu'autant qu'eux, aux progrès de la littérature. Je me suis rappelé qu'André Duchêne, qu'on peut regarder comme le père de l'histoire de France, fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier dans une petite ferme qu'il avait en Champagne; il se tua, en tombant du haut d'une charrette chargée de foin, à une hauteur immense. Adrien de Valois, créateur de l'histoire métallique, n'eut guère une meilleure destinée. Samson, le père de la géographie, allait, à soixante-dix ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la destinée des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d'autres. Corneille manquait de bouillon à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère mieux. Si Racine, Boileau, Molière et Quinault eurent un sort plus heureux, c'est que leurs talens étaient consacrés au roi plus particulièrement. L'abbé de Longuerue, qui rapporte et rapproche plusieurs de ces anecdoctes sur le triste sort des hommes de lettres illustres en France, ajoute: «C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans ce misérable pays.» Cette liste si célèbre des gens de lettres que le roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Colbert, était l'ouvrage de Chapelain, Perrault, Talmand, l'abbé Gallois, qui omirent ceux de leurs confrères qu'ils haïssaient; tandis qu'ils y placèrent les noms de plusieurs savans étrangers, sachant très-bien que le roi et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents lieues de Paris.
CHAPITRE VIII.
De l'Esclavage et de la Liberté de la France, avant et depuis la Révolution.
On s'est beaucoup moqué de ceux qui parlaient, avec enthousiasme, de l'état sauvage en opposition à l'état social. Cependant, je voudrais savoir ce qu'on peut répondre à ces trois objections: Il est sans exemple que, chez les sauvages, on ait vu 1º un fou, 2º un suicide, 3º un sauvage qui ait voulu embrasser la vie sociale; tandis qu'un grand nombre d'Européens, tant au Cap que dans les deux Amériques, après avoir vécu chez les sauvages, se trouvant ramenés chez leurs compatriotes, sont retournés dans les bois. Qu'on réplique à cela sans verbiage, sans sophisme.
--Le malheur de l'humanité, considérée dans l'état social, c'est que, quoiqu'en morale et en politique, on puisse donner comme définition que _le mal est ce qui nuit_, on ne peut pas dire que _le bien est ce qui sert_; car ce qui sert un moment, peut nuire long-temps ou toujours.
--Lorsque l'on considère que le produit du travail et des lumières de trente ou quarante siècles a été de livrer trois cents millions d'hommes répandus sur le globe à une trentaine de despotes, la plupart ignorans et imbéciles, dont chacun est gouverné par trois ou quatre scélérats, quelquefois stupides, que penser de l'humanité, et qu'attendre d'elle à l'avenir?
--Presque toute l'histoire n'est qu'une suite d'horreurs. Si les tyrans la détestent tandis qu'ils vivent, il semble que leurs successeurs souffrent qu'on transmette à la postérité les crimes de leurs devanciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent eux-mêmes. En effet, il ne reste guère, pour consoler les peuples, que de leur apprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou plus malheureux.
--Le caractère naturel du Français est composé des qualités du singe et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, et dans le fond, très-malfaisant comme lui, il est, comme le chien de chasse, né bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délivre pour aller à la chasse.
--Autrefois, le trésor royal s'appelait l'_Épargne_. On a rougi de ce nom, qui semblait une contre-vérité, depuis qu'on a prodigué les trésors de l'état: et on l'a tout simplement appelé le _trésor royal_.
--Le titre le plus respectable de la noblesse française, c'est de descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes casqués, cuirassés, brassardés, cuissardés, qui, sur de grands chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes nus, qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à l'amour et au respect de leurs descendans! Et, pour achever de rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par l'adoption de ces hommes, qui ont accru leur fortune en dépouillant la cabane du pauvre, hors d'état de payer les impositions. Misérables institutions humaines qui, faites pour inspirer le mépris et l'horreur, exigent qu'on les respecte et qu'on les révère!
--La nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine de vaisseau, est tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être matelot ou mousse.
--Cette impossibilité d'arriver aux grandes places, à moins que d'être gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes dans presque tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux.
--La nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va pas consulter Cherin.
--Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s'il a des Séjan pour ministres?
--Si un historien, tel que Tacite, eût écrit l'histoire de nos meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les actes tyranniques, de tous les abus d'autorité, dont la plupart sont ensevelis dans l'obscurité la plus profonde, il y a peu de règnes qui ne nous inspirassent la même horreur que celui de Tibère.
--On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement civil à Rome après la mort de Tiberius Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du sénat pour employer la violence contre le tribun, apprit aux Romains que la force seule donnerait des lois dans le _forum_. Ce fut lui qui avait révélé, avant Sylla, ce mystère funeste.
--Ce qui fait l'intérêt secret qui attache si fort à la lecture de Tacite, c'est le contraste continuel et toujours nouveau de l'ancienne liberté républicaine avec les vils esclaves que peint l'auteur; c'est la comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc., avec les lâchetés de leurs descendans; en un mot, ce qui contribue à l'effet de Tacite, c'est Tite-Live.
--Les rois et les prêtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont voulu assurer la durée de notre esclavage. Ils veulent nous tenir enfermés dans un cachot sans issue: semblables à ce scélérat, dans le Dante, qui fait murer la porte de la prison où était renfermé le malheureux Ugolin.
--On a fait des livres sur les intérêts des princes; on parle d'étudier les intérêts des princes: quelqu'un a-t-il jamais parlé d'étudier les intérêts des peuples?
--Il n'y a d'histoire digne d'attention, que celle des peuples libres: l'histoire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un recueil d'anecdotes.
--La vraie Turquie d'Europe, c'était la France. On trouve dans vingt écrivains anglais: _Les pays despotiques, tels que la France et la Turquie_.
--Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et ne sont si importans que parce que la terre du gentilhomme, leur maître, est très-considérable.
--Un ministre, en faisant faire à ses maîtres des fautes et des sottises nuisibles au public, ne fait souvent que s'affermir dans sa place: on dirait qu'il se lie davantage avec eux par les liens de cette espèce de complicité.
--Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre reste placé, après cent mauvaises opérations? et pourquoi est-il chassé pour la seule bonne qu'il ait faite?
--Croirait-on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la nécessité d'encouragement pour les beaux-arts? On ne saurait croire combien l'éclat du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre de ceux qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute société humaine est d'avoir de belles tragédies, de belles comédies, etc. Ce sont des gens qui pardonnent à tout le mal qu'ont fait les prêtres, en considérant que, sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie du _Tartuffe_.
--En France, le mérite et la réputation ne donnent pas plus de droit aux places, que le chapeau de rosière ne donne à une villageoise le droit d'être présentée à la cour.
--La France, pays où il est souvent utile de montrer ses vices, et toujours dangereux de montrer ses vertus.
--Paris, singulier pays, où il faut trente sous pour dîner, quatre francs pour prendre l'air, cent louis pour le superflu dans le nécessaire, et quatre cents louis pour n'avoir que le nécessaire dans le superflu.
--Paris, ville d'amusemens, de plaisirs, etc., où les quatre-cinquièmes des habitans meurent de chagrin.
--On pourrait appliquer à la ville de Paris les propres termes de Sainte-Thérèse, pour définir l'enfer: «L'endroit où il pue et où l'on n'aime point.»
--C'est une chose remarquable que la multitude des étiquettes dans une nation aussi vive et aussi gaie que la nôtre. On peut s'étonner aussi de l'esprit pédantesque et de la gravité des corps et des compagnies; il semble que le législateur ait cherché à mettre un contre-poids qui arrêtât la légèreté du Français.
--C'est une chose avérée qu'au moment où M. de Guibert fut nommé gouverneur des Invalides, il se trouva aux Invalides six cents prétendus soldats qui n'étaient point blessés, et qui, presque tous, n'avaient jamais assisté à aucun siége, à aucune bataille; mais qui, en récompense, avaient été cochers ou laquais de grands seigneurs ou de gens en place. Quel texte et quelle matière à réflexions!
--En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin.
--Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit de Paris, quand ces dernières sont d'un état un peu considérable, ne sont autre chose que des bourgeoises de qualité, des madame Naquart, présentées ou non présentées.
--En France, il n'y a plus de public ni de nation, par la raison que de la charpie n'est pas du linge.
--Le public est gouverné comme il raisonne. Son droit est de dire des sottises, comme celui des ministres est d'en faire.
--Quand il se fait quelque sottise publique, je songe à un petit nombre d'étrangers qui peuvent se trouver à Paris; et je suis prêt à m'affliger, car j'aime toujours ma patrie.
--Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouvé le moyen de limiter la puissance d'un homme dont la figure est sur un petit écu.
--Comment se fait-il que, sous le despotisme le plus affreux on puisse se résoudre à se reproduire? C'est que la nature a ses lois plus douces mais plus impérieuses que celles des tyrans; c'est que l'enfant sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus.
--Un philosophe disait: «Je ne sais pas comment un Français qui a été une fois dans l'antichambre du roi, ou dans l'œil-de-bœuf, peut dire de qui que ce puisse être: «C'est un grand seigneur.»
--Les flatteurs des princes ont dit que la chasse était une image de la guerre; et en effet, les paysans dont elle vient de ravager les champs, doivent trouver qu'elle la représente assez bien.
--Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-être pour les tyrans, que les pauvres, les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit point dans la servitude.
--Dans la lutte éternelle que la société amène entre le pauvre et le riche, le noble et le plébéien, l'homme accrédité et l'homme inconnu, il y a deux observations à faire. La première est que leurs actions, leurs discours sont évalués à des mesures différentes, à des poids différens, l'une d'une livre, l'autre de dix ou de cent, disproportion convenue, et dont on part comme d'une chose arrêtée: et cela même est horrible. Cette acception de personnes, autorisée par la loi et par l'usage, est un des vices énormes de la société, qui suffirait seul pour expliquer tous ses vices. L'autre observation est qu'en partant même de cette inégalité, il se fait ensuite une autre malversation; c'est qu'on diminue la livre du pauvre, du plébéien, qu'on la réduit à un quart; tandis qu'on porte à cent livres les dix livres du riche ou du noble, à mille ses cent livres, etc. C'est l'effet naturel et nécessaire de leur position respective: le pauvre et le plébéien ayant pour envieux tous leurs égaux; et le riche, le noble, ayant pour appuis et pour complices le petit nombre des siens qui le secondent pour partager ses avantages et en obtenir de pareils.
--Qu'est-ce que c'est qu'un cardinal? C'est un prêtre habillé de rouge, qui a cent mille écus du roi, pour se moquer de lui au nom du pape.
--C'est une vérité incontestable qu'il y a en France sept millions d'hommes qui demandent l'aumône, et douze millions hors d'état de la leur faire.
--La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le roi et le peuple... Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres.
--La plupart des institutions sociales paraissent avoir pour objet de maintenir l'homme dans une médiocrité d'idées et de sentimens, qui le rendent plus propre à gouverner ou à être gouverné.
--Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante acres de terres fertiles, paie quarante-deux sous de notre monnaie pour jouir en paix, sous des lois justes et douces, de la protection du gouvernement, de la sûreté de sa personne et de sa propriété, de la liberté civile et religieuse, du droit de voter aux élections, d'être membre du congrès, et par conséquent législateur, etc. Tel paysan français, de l'Auvergne ou du Limousin, est écrasé de tailles, de vingtièmes, de corvées de toute espèce, pour être insulté par le caprice d'un subdélégué, emprisonné arbitrairement, etc., et transmettre à une famille dépouillée cet héritage d'infortune et d'avilissement.
--L'Amérique septentrionale est l'endroit de l'univers où les droits de l'homme sont le mieux connus. Les Américains sont les dignes descendans de ces fameux républicains qui se sont expatriés pour fuir la tyrannie. C'est là que se sont formés des hommes dignes de combattre et de vaincre les Anglais mêmes, à l'époque où ceux-ci avaient recouvré leur liberté, et étaient parvenus à se former le plus beau gouvernement qui fut jamais. La révolution de l'Amérique sera utile à l'Angleterre même, en la forçant à faire un examen nouveau de sa constitution, et à en bannir les abus. Qu'arrivera-t-il? Les Anglais, chassés du continent de l'Amérique septentrionale, se jetteront sur les îles et sur les possessions françaises et espagnoles, leur donneront leur gouvernement, qui est fondé sur l'amour naturel que les hommes ont pour la liberté, et qui augmente cet amour même. Il se formera, dans ces îles espagnoles et françaises, et surtout dans le continent de l'Amérique espagnole, alors devenue anglaise, il se formera de nouvelles constitutions dont la liberté sera le principe et la base. Ainsi les Anglais auront la gloire unique d'avoir formé presque les seuls des peuples libres de l'univers, les seuls, à proprement parler, dignes du nom d'hommes, puisqu'ils seront les seuls qui aient su connaître et conserver les droits des hommes. Mais combien d'années ne faut-il pas pour opérer cette révolution? Il faut avoir purgé de Français et d'Espagnols ces terres immenses où il ne pourrait se former que des esclaves, y avoir transplanté des Anglais pour y porter les premiers germes de la liberté. Ces germes se développeront, et, produisant des fruits nouveaux, opéreront la révolution qui chassera les Anglais eux-mêmes des deux Amériques et de toutes les îles.
--L'Anglais respecte la loi, et repousse ou méprise l'autorité. Le Français, au contraire, respecte l'autorité et méprise la loi. Il faut lui enseigner à faire le contraire; et peut-être la chose est-elle impossible, vu l'ignorance dans laquelle on tient la nation, ignorance qu'il ne faut pas contester, en jugeant d'après les lumières répandues dans les capitales.
--Moi, tout; le reste, rien: voilà le despotisme, l'aristocratie et leurs partisans. Moi, c'est un autre; un autre, c'est moi; voilà le régime populaire et ses partisans. Après cela, décidez.
--Tout ce qui sort de la classe du peuple, s'arme contre lui pour l'opprimer, depuis le milicien, le négociant devenu secrétaire du roi, le prédicateur sorti d'un village pour prêcher la soumission au pouvoir arbitraire, l'historiographe fils d'un bourgeois, etc. Ce sont les soldats de Cadmus, les premiers armés se tournent contre leurs frères, et se précipitent sur eux.
--On gouverne les hommes avec la tête: on ne joue pas aux échecs avec un bon cœur.
--Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer l'air à une certaine hauteur sans périr, l'esclave meurt dans l'atmosphère de la liberté.
--Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il faut recommencer l'entendement humain.
--Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa férocité; comme vous guérissez ses maladies avec du bouillon.
--J'observe que les hommes les plus extraordinaires et qui ont fait des révolutions, lesquelles semblent être le produit de leur seul génie, ont été secondés par les circonstances les plus favorables, et par l'esprit de leur temps. On sait toutes les tentatives faites avant le grand voyage de Vasco de Gama aux Indes occidentales. On n'ignore pas que plusieurs navigateurs étaient persuadés qu'il y avait de grandes îles, et sans doute un continent à l'ouest, avant que Colomb l'eût découvert; et il avait lui-même entre les mains les papiers d'un célèbre pilote avec qui il avait été en liaison. Philippe avait tout préparé pour la guerre de Perse, avant sa mort. Plusieurs sectes d'hérétiques, déchaînées contre les abus de la communion romaine, précédèrent Luther et Calvin, et même Vicleff.
--On croit communément que Pierre-le-Grand se réveilla un jour avec l'idée de tout créer en Russie; M. de Voltaire avoue lui-même que son père Alexis forma le dessein d'y transporter les arts. Il y a, dans tout, une maturité qu'il faut attendre. Heureux l'homme qui arrive dans le moment de cette maturité!
--Les pauvres sont les nègres de l'Europe.
--L'Assemblée nationale de 1789 a donné au peuple français une constitution plus forte que lui. Il faut qu'elle se hâte d'élever la nation à cette hauteur, par une bonne éducation publique. Les législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un malade épuisé, font passer les restaurans à l'aide des stomachiques.
--En voyant le grand nombre des députés à l'Assemblée nationale de 1789, et tous les préjugés dont la plupart étaient remplis, on eût dit qu'ils ne les avaient détruits que pour les prendre, comme ces gens qui abattent un édifice pour s'approprier les décombres.