Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 26

Chapter 263,909 wordsPublic domain

--L'amour est un sentiment qui, pour paraître honnête, a besoin de n'être composé que de lui-même, de ne vivre et de ne subsister que par lui.

--Toutes les fois que je vois de l'engoûment dans une femme, ou même dans un homme, je commence à me défier de sa sensibilité. Cette règle ne m'a jamais trompé.

--En fait de sentimens, ce qui peut être évalué n'a pas de valeur.

--L'amour est comme les maladies épidémiques: plus on les craint, plus on y est exposé.

--Un homme amoureux est un homme qui veut être plus aimable qu'il ne peut, et voilà pourquoi presque tous les amoureux sont ridicules.

--Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse pour la vie, qui s'est perdue et déshonorée pour un amant qu'elle a cessé d'aimer parce qu'il a mal ôté sa poudre, ou mal coupé un de ses ongles, ou mis son bas à l'envers.

--Une âme fière et honnête, qui a connu les passions fortes, les fuit, les craint, dédaigne la galanterie; comme l'âme qui a senti l'amitié, dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts.

--On demande pourquoi les femmes affichent les hommes; on en donne plusieurs raisons dont la plupart sont offensantes pour les hommes. La véritable, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur empire sur eux que par ce moyen.

--Les femmes d'un état mitoyen, qui ont l'espérance ou la manie d'être quelque chose dans le monde, n'ont ni le bonheur de la nature, ni celui de l'opinion: ce sont les plus malheureuses créatures que j'aie connues.

--La société, qui rapetisse beaucoup les hommes, réduit les femmes à rien.

--Les femmes ont des fantaisies, des engoûmens, quelquefois des goûts; elles peuvent même s'élever jusqu'aux passions: ce dont elles sont le moins susceptibles, c'est l'attachement. Elles sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison. Il existe, entre elles et les hommes, des sympathies d'épiderme, et très-peu de sympathies d'esprit, d'âme et de caractère. C'est ce qui est prouvé par le peu de cas qu'elles font d'un homme de quarante ans; je dis, même celles qui sont à peu près de cet âge. Observez que, quand elles lui accordent une préférence, c'est toujours d'après quelques vues malhonnêtes, d'après un calcul d'intérêt ou de vanité; et alors l'exception prouve la règle, et même plus que la règle. Ajoutons que ce n'est pas ici le cas de l'axiôme: _Qui prouve trop ne prouve rien_.

--C'est par notre amour-propre que l'amour nous séduit. Eh! comment résister à un sentiment qui embellit à nos yeux ce que nous avons, nous rend ce que nous avons perdu, et nous donne ce que nous n'avons pas?

--Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parens, etc., les deux amans sont l'un à l'autre, _de par la nature_; qu'ils s'appartiennent _de droit divin_, malgré les lois et les conventions humaines.

--Otez l'amour-propre de l'amour, il en reste trop peu de chose. Une fois purgé de vanité, c'est un convalescent affaibli, qui peut à peine se traîner.

--L'amour, tel qu'il existe dans la société, n'est que l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.

--On vous dit quelquefois, pour vous engager à aller chez telle ou telle femme: _Elle est très-aimable_; mais, si je ne veux pas l'aimer! Il vaudrait mieux dire: _Elle est très-aimante_, parce qu'il y a plus de gens qui veulent être aimés, que de gens qui veulent aimer eux-mêmes.

--Si l'on veut se faire une idée de l'amour-propre des femmes dans leur jeunesse, qu'on en juge par celui qui leur reste, après qu'elles ont passé l'âge de plaire.

--Il me semble, disait M. de..... à propos des faveurs des femmes, qu'à la vérité cela se dispute au concours; mais que cela ne se donne ni au sentiment, ni au mérite.

--Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est commun avec les rois, celui de n'avoir point d'amis; mais, heureusement, elles ne sentent pas ce malheur plus que les rois eux-mêmes: la grandeur des uns et la vanité des autres leur en dérobent le sentiment.

--On dit, en politique, que les sages ne font point de conquêtes: cela peut aussi s'appliquer à la galanterie.

--Il est plaisant que le mot, _connaître une femme_, veuille dire, coucher avec une femme, et cela dans plusieurs langues anciennes, dans les mœurs les plus simples, les plus approchantes de la nature; comme si on ne connaissait point une femme sans cela. Si les patriarches avaient fait cette découverte, ils étaient plus avancés qu'on ne croit.

--Les femmes font avec les hommes une guerre où ceux-ci ont un grand avantage, parce qu'ils ont les _filles_ de leur côté.

--Il y a telle fille qui trouve à se vendre, et ne trouverait pas à se donner.

--L'amour le plus honnête ouvre l'âme aux petites passions: le mariage ouvre votre âme aux petites passions de votre femme, à l'ambition, à la vanité, etc.

--Soyez aussi aimable, aussi honnête qu'il est possible, aimez la femme la plus parfaite qui se puisse imaginer; vous n'en serez pas moins dans le cas de lui pardonner ou votre prédécesseur, ou votre successeur.

--Peut-être faut-il avoir senti l'amour pour bien connaître l'amitié.

--Le commerce des hommes avec les femmes ressemble à celui que les Européens font dans l'Inde; c'est un commerce guerrier.

--Pour qu'une liaison d'homme à femme soit vraiment intéressante, il faut qu'il y ait entre eux jouissance, mémoire ou désir.

--Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui pourrait bien être le secret de son sexe: C'est que toute femme, en prenant un amant, tient plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme, que de la manière dont elle le voit elle-même.

--Madame de..... a été rejoindre son amant en Angleterre, pour faire preuve d'une grande tendresse, quoiqu'elle n'en eût guère. A présent, les scandales se donnent par respect humain.

--Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les filles d'opéra, parce qu'il y avait vu, disait-il, autant de fausseté que dans les honnêtes femmes.

--Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit; il n'y en a point pour le cœur.

--Sentir fait penser; on en convient assez aisément: on convient moins que penser fasse sentir; mais cela n'est guère moins vrai.

--Qu'est-ce que c'est qu'une maîtresse? Une femme près de laquelle on ne se souvient plus de ce qu'on sait par cœur, c'est-à dire, de tous les défauts de son sexe.

--Le temps a fait succéder, dans la galanterie, le piquant du scandale au piquant du mystère.

--Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections réelles; on dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il crée, qu'il suppose; il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles qu'ils ont faites.

--Les naturalistes disent que, dans toutes les espèces animales, la dégénération commence par les femelles. Les philosophes peuvent appliquer au moral cette observation, dans la société civilisée.

--Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c'est qu'il y a toujours une foule de sous-entendus, et que les sous-entendus qui, entre hommes, sont gênans, ou du moins insipides, sont agréables d'un homme à une femme.

--On dit communément: La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu'elle a; ce qui est très-faux: elle donne précisément ce qu'on croit recevoir, puisqu'en ce genre, c'est l'imagination qui fait le prix de ce qu'on reçoit.

--L'indécence, le défaut de pudeur sont absurdes dans tout système, dans la philosophie qui jouit, comme dans celle qui s'abstient.

--J'ai remarqué, en lisant l'Écriture, qu'en plusieurs passages, lorsqu'il s'agit de reprocher à l'humanité des fureurs ou des crimes, l'auteur dit les _enfans des hommes_, et quand il s'agit de sottises ou de faiblesses, il dit les _enfans des femmes_.

--On serait trop malheureux, si, auprès des femmes, on se souvenait le moins du monde de ce qu'on sait par cœur.

--Il semble que la nature, en donnant aux hommes un goût pour les femmes entièrement indestructible, ait deviné que, sans cette précaution, le mépris qu'inspirent les vices de leur sexe, principalement leur vanité, serait un grand obstacle au maintien et à la propagation de l'espèce humaine.

--Celui qui n'a pas beaucoup vu de filles, ne connaît point les femmes, me disait gravement un homme, grand admirateur de la sienne qui le trompait.

--Le mariage et le célibat ont tous deux des inconvéniens; il faut préférer celui dont les inconvéniens ne sont pas sans remède.

--En amour, il suffit de se plaire par ses qualités aimables et par ses agrémens; mais en mariage, pour être heureux, il faut s'aimer, ou du moins, se convenir par ses défauts.

--L'amour plaît plus que le mariage, par la raison que les romans sont plus amusans que l'histoire.

--L'hymen vient après l'amour, comme la fumée après la flamme.

--Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui ait été dit sur la question du célibat et du mariage, est celui-ci: «Quelque parti que tu prennes, tu t'en repentiras.» Fontenelle se repentit, dans ses dernières années, de ne s'être pas marié. Il oubliait quatre-vingt-quinze ans passés dans l'insouciance.

--En fait de mariage, il n'y a de reçu que ce qui est sensé, et il n'y a d'intéressant que ce qui est fou. Le reste est un vil calcul.

--On marie les femmes avant qu'elles soient rien et qu'elles puissent rien être. Un mari n'est qu'une espèce de manœuvre qui tracasse le corps de sa femme, ébauche son esprit et dégrossit son âme.

--Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est une indécence convenue.

--Nous avons vu des hommes réputés honnêtes, des sociétés considérables, applaudir au bonheur de mademoiselle......., jeune personne, belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l'avantage de devenir l'épouse de M....., vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche. Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, c'est ce renversement de toutes les idées morales et naturelles.

--L'état de mari a cela de fâcheux, que le mari qui a le plus d'esprit peut être de trop partout, même chez lui, ennuyeux sans ouvrir la bouche, et ridicule en disant la chose la plus simple. Etre aimé de sa femme, sauve une partie de ces travers. De là vient que M..... disait à sa femme: «Ma chère amie, aidez-moi à n'être pas ridicule.»

--Le divorce est si naturel que, dans plusieurs maisons, il couche toutes les nuits entre deux époux.

--Grâce à la passion des femmes, il faut que l'homme le plus honnête soit ou un mari, ou un sigisbée; ou un crapuleux, ou un impuissant.

--La pire de toutes les mésalliances est celle du cœur.

--Ce n'est pas tout d'être aimé, il faut être apprécié, et on ne peut l'être que par ce qui nous ressemble. De là vient que l'amour n'existe pas, ou du moins ne dure pas, entre des êtres dont l'un est trop inférieur à l'autre; et ce n'est point là l'effet de la vanité, c'est celui d'un juste amour-propre, dont il serait absurde et impossible de vouloir dépouiller la nature humaine. La vanité n'appartient qu'à la nature faible ou corrompue, mais l'amour-propre, bien connu, appartient à la nature bien ordonnée.

--Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles empruntent à l'amour.

--Une laide, impérieuse, et qui veut plaire, est un pauvre qui commande qu'on lui fasse la charité.

--L'amant, trop aimé de sa maîtresse, semble l'aimer moins, et _vice versâ_. En serait-il des sentimens du cœur comme des bienfaits? Quand on n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l'ingratitude.

--La femme qui s'estime plus pour les qualités de son âme ou de son esprit que pour sa beauté, est supérieure à son sexe. Celle qui s'estime plus pour sa beauté que pour son esprit ou pour les qualités de son âme, est de son sexe. Mais celle qui s'estime plus pour sa naissance ou pour son rang que pour sa beauté, est hors de son sexe et au-dessous de son sexe.

--Il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et dans leur cœur une fibre de plus que chez les hommes. Il fallait une organisation particulière, pour les rendre capables de supporter, soigner, caresser des enfans.

--C'est à l'amour maternel que la nature a confié la conservation de tous les êtres; et, pour assurer aux mères leur récompense, elle l'a mise dans les plaisirs, et même dans les peines attachées à ce délicieux sentiment.

--En amour, tout est vrai, tout est faux; et c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.

--Un homme amoureux, qui plaint l'homme raisonnable, me paraît ressembler à un homme qui lit des contes de fées, et qui raille ceux qui lisent l'histoire.

--L'amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une banqueroute: et c'est la personne à qui on fait banqueroute qui est déshonorée.

--Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de ne se marier jamais; c'est qu'on n'est pas tout-à-fait la dupe d'une femme, tant qu'elle n'est point la vôtre.

--Avez-vous jamais connu une femme qui, voyant un de ses amis assidu auprès d'une autre femme, ait supposé que cette autre femme lui fût cruelle? On voit par-là l'opinion qu'elles ont les unes des autres. Tirez vos conclusions.

--Quelque mal qu'un homme puisse penser des femmes, il n'y a pas de femme qui n'en pense encore plus mal que lui.

--Quelques hommes avaient ce qu'il faut pour s'élever au-dessus des misérables considérations qui rabaissent les hommes au-dessous de leur mérite; mais le mariage, les liaisons de femmes, les ont mis au niveau de ceux qui n'approchaient pas d'eux. Le mariage, la galanterie sont une sorte de conducteur qui fait arriver ces petites passions jusqu'à eux.

--J'ai vu, dans le monde, quelques hommes et quelques femmes qui ne demandent pas l'échange du sentiment contre le sentiment, mais du procédé contre le procédé; et qui abandonneraient ce dernier marché, s'il pouvait conduire à l'autre.

CHAPITRE VII.

Des Savans et des Gens de Lettres.

Il y a une certaine énergie ardente, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talens, laquelle pour l'ordinaire condamne ceux qui les possèdent au malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas de très-beaux mouvemens, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres, et qui les rend très-odieux. On s'afflige, en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais par l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens quelquefois très-pervers. _O Altitudo!_

--On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle, physiologie, chimie, étaient ordinairement des hommes d'un caractère doux, égal, et en général heureux; qu'au contraire les écrivains de politique, de législation, même de morale, étaient d'une humeur triste, mélancolique, etc. Rien de plus simple: les uns étudient la nature, les autres la société; les uns contemplent l'ouvrage du grand Être, les autres arrêtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les résultats doivent être différens.

--Si l'on examinait avec soin l'assemblage de qualités rares de l'esprit et de l'âme qu'il faut pour juger, sentir et apprécier les bons vers, le tact, la délicatesse des organes, de l'oreille et de l'intelligence, etc., on se convaincrait que, malgré les prétentions de toutes les classes de la société à juger les ouvrages d'agrément, les poètes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les géomètres. Alors les poètes, comptant le public pour rien, et ne s'occupant que des connaisseurs, feraient, à l'égard de leurs ouvrages, ce que le fameux mathématicien Viete faisait à l'égard des siens, dans un temps où l'étude des mathématiques était moins répandue qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit nombre d'exemplaires, qu'il faisait distribuer à ceux qui pouvaient l'entendre et jouir de son livre ou s'en aider. Quant aux autres, il n'y pensait pas. Mais Viete était riche, et la plupart des poètes sont pauvres. Puis un géomètre a peut-être moins de vanité qu'un poète; ou, s'il en a autant, il doit la calculer mieux.

--Il y a des hommes chez qui l'_esprit_ (cet instrument applicable à tout) n'est qu'un _talent_, par lequel ils semblent dominés, qu'ils ne gouvernent pas, et qui n'est point aux ordres de leur raison.

--Je dirais volontiers des métaphysiciens, ce que Scaliger disait des Basques: «On dit qu'ils s'entendent; mais je n'en crois rien.»

--Le philosophe qui fait tout pour la vanité, a-t-il droit de mépriser le courtisan qui fait tout pour l'intérêt? Il me semble que l'un emporte les louis d'or, et que l'autre se retire content après en avoir entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de Voltaire, par un intérêt de vanité, est-il bien au-dessus de tel ou tel courtisan de Louis XIV, qui voulait une pension ou un gouvernement?

--Quand un homme aimable ambitionne le petit avantage de plaire à d'autres qu'à ses amis (comme le font tant d'hommes, surtout de gens de lettres, pour qui plaire est comme un métier), il est clair qu'il ne peut y être porté que par un motif d'intérêt ou de vanité. Il faut qu'il choisisse entre le rôle d'une courtisane et celui d'une coquette, ou, si l'on veut, d'un comédien. L'homme qui se rend aimable pour une société, parce qu'il s'y plaît, est le seul qui joue le rôle d'un honnête homme.

--Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'était pirater au-delà de la ligne; mais que de piller les modernes, c'était filouter au coin des rues.

--Les vers ajoutent de l'esprit à la pensée de l'homme, qui en a quelquefois assez peu; et c'est ce qu'on appelle talent. Souvent ils ôtent de l'esprit à la pensée de celui qui a beaucoup d'esprit: et c'est la meilleure preuve de l'absence du talent pour les vers.

--La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un jour, avec des livres lus de la veille.

--Le bon goût, le tact et le bon ton, ont plus de rapport que n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon goût appliqué au maintien et à la conduite; le bon ton, c'est le bon goût appliqué aux discours et à la conversation.

--C'est une remarque excellente d'Aristote, dans sa rhétorique, que toute métaphore, fondée sur l'analogie, doit être également juste dans le sens renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est l'hiver de la vie; renversez la métaphore et vous la trouverez également juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'année.

--Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moins opérer une révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver tout préparé et naître à propos.

--Les grands seigneurs et les beaux-esprits, deux classes qui se recherchent mutuellement, veulent unir deux espèces d'hommes dont les uns font un peu plus de poussière et les autres un peu plus de bruit.

--Les gens de lettres aiment ceux qu'ils amusent, comme les voyageurs aiment ceux qu'ils étonnent.

--Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est pas rehaussé par son caractère, par le mérite de ses amis, et par un peu d'aisance? Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état de vivre convenablement dans la société où son mérite l'appelle, qu'a-t-il besoin du monde? Son seul parti n'est-il pas de se choisir une retraite où il puisse cultiver en paix son âme, son caractère, et sa raison? Faut-il qu'il porte le poids de la société, sans recueillir un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens? Plus d'un homme de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui peut dire qu'en lui refusant tout, on lui a tout donné. Dans combien d'occasions ne peut-on pas répéter le mot de Thémistocle: «Hélas! nous périssions, si nous n'eussions péri!»

--Ce qui fait le succès de quantité d'ouvrages, est le rapport qui se trouve entre la médiocrité des idées de l'auteur, et la médiocrité des idées du public.

--On dit et on répète, après avoir lu quelque ouvrage qui respire la vertu: C'est dommage que les auteurs ne se peignent pas dans leurs écrits, et qu'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage que l'auteur est ce qu'il paraît être. Il est vrai que beaucoup d'exemples autorisent cette pensée; mais j'ai remarqué qu'on fait souvent cette réflexion, pour se dispenser d'honorer les vertus dont on trouve l'image dans les écrits d'un honnête homme.

--Un auteur, homme de goût, est, parmi ce public blasé, ce qu'une jeune femme est au milieu d'un cercle de vieux libertins.

--Peu de philosophie mène à mépriser l'érudition; beaucoup de philosophie mène à l'estimer.

--Le travail du poète, et souvent de l'homme de lettres, lui est bien peu fructueux à lui même; et, de la part du public, il se trouve placé entre le _grand merci_ et le _va te promener_. Sa fortune se réduit à jouir de lui-même et du temps.

--Le repos d'un écrivain qui a fait de bons ouvrages, est plus respecté du public que la fécondité active d'un auteur qui multiplie les ouvrages médiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme connu pour bien parler, impose beaucoup plus que le bavardage d'un homme qui ne parle pas mal.

--A voir la composition de l'Académie française, on croirait qu'elle a pris pour devise ce vers de Lucrèce:

Certare ingenio, contendere nobilitate.

--L'honneur d'être de l'Académie française est comme la croix de Saint-Louis, qu'on voit également aux soupés de Marly et dans les auberges à vingt-deux sous.

--L'Académie française est comme l'Opéra, qui se soutient par des choses étrangères à lui, les pensions qu'on exige pour lui des Opéras-Comiques de province, la permission d'aller du parterre aux foyers, etc. De même, l'Académie se soutient par tous les avantages qu'elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gresset:

Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez; Et vous l'estimerez après, si vous pouvez.

--Il en est un peu des réputations littéraires, et surtout des réputations de théâtre, comme des fortunes qu'on faisait autrefois dans les îles. Il suffisait presque d'y passer, pour parvenir à une grande richesse; mais ces grandes fortunes même ont nui à celles de la génération suivante: les terres épuisées n'ont plus rendu si abondamment.

--De nos jours, les succès de théâtre et de littérature ne sont guère que des ridicules.

--C'est la philosophie qui découvre les vertus utiles de la morale et de la politique; c'est l'éloquence qui les rend populaires: c'est la poésie qui les rend pour ainsi dire proverbiales.

--Un sophiste éloquent, mais dénué de logique, est à un orateur philosophe ce qu'un faiseur de tours de passe-passe est à un mathématicien, ce que Pinetti est à Archimède.

--On n'est point un homme d'esprit pour avoir beaucoup d'idées, comme on n'est pas un bon général pour avoir beaucoup de soldats.

--On se fâche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du monde; on veut qu'ils prennent intérêt à la société, dont ils ne tirent presque point d'avantage; on veut les forcer d'assister éternellement aux tirages d'une loterie où ils n'ont point de billet.

--Ce que j'admire dans les anciens philosophes, c'est le désir de conformer leurs mœurs à leurs écrits: c'est ce que l'on remarque dans Platon, Théophraste et plusieurs autres. La morale-pratique était si bien la partie essentielle de leur philosophie, que plusieurs furent mis à la tête des écoles, sans avoir rien écrit: tels que Xénocrate, Polémon, Xentippe, etc. Socrate, sans avoir donné un seul ouvrage et sans avoir étudié aucune autre science que la morale, n'en fut pas moins le premier philosophe de son siècle.