Part 25
--Pour avoir une idée juste des choses, il faut prendre les mots dans la signification opposée à celle qu'on leur donne dans le monde. Misantrope, par exemple, cela veut dire philantrope; mauvais Français, cela veut dire bon citoyen qui indique certains abus monstrueux; philosophe, homme simple, qui sait que deux et deux font quatre, etc.
--De nos jours, un peintre fait votre portrait en sept minutes; un autre vous apprend à peindre en trois jours; un troisième vous enseigne l'anglais en quatre leçons. On veut vous apprendre huit langues, avec des gravures qui représentent les choses et leurs noms au-dessous, en huit langues. Enfin, si on pouvait mettre ensemble les plaisirs, les sentimens, ou les idées de la vie entière, et les réunir dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait; on vous ferait avaler cette pilule, et on vous dirait: «allez-vous en.»
--Il ne faut pas regarder Burrhus comme un homme vertueux absolument: il ne l'est qu'en opposition avec Narcisse. Sénèque et Burrhus sont les honnêtes gens d'un siècle où il n'y en avait pas.
--Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu'on sait, par des gens qui les ignorent.
--Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié, on ne les connaît pas; les choses qu'on ne sait qu'aux trois-quarts, on ne les sait pas du tout. Ces deux réflexions suffisent pour faire apprécier presque tous les discours qui se tiennent dans le monde.
--Dans un pays où tout le monde cherche à _paraître_, beaucoup de gens doivent croire, et croient en effet qu'il vaut mieux être banqueroutier que de n'être rien.
--La menace du _rhume négligé_ est pour les médecins ce que le purgatoire est pour les prêtres, un _Pérou_.
--Les conversations ressemblent aux voyages qu'on fait sur l'eau: on s'écarte de la terre sans presque le sentir, et l'on ne s'aperçoit qu'on a quitté le bord que quand on est déjà bien loin.
--Un homme d'esprit prétendait, devant des millionnaires, qu'on pouvait être heureux avec deux mille écus de rente. Ils soutinrent le contraire avec aigreur, et même avec emportement. Au sortir de chez eux, il cherchait la cause de cette aigreur, de la part de gens qui avaient de l'amitié pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par là, il leur faisait entrevoir qu'il n'était pas dans leur dépendance. Tout homme qui a peu de besoins, semble menacer les riches d'être toujours prêt à leur échapper. Les tyrans voient par là qu'ils perdent un esclave. On peut appliquer cette réflexion à toutes les passions en général. L'homme qui a vaincu le penchant à l'amour, montre une indifférence toujours odieuse aux femmes: elles cessent aussitôt de s'intéresser à lui. C'est peut-être pour cela que personne ne s'intéresse à la fortune d'un philosophe: il n'a pas les passions qui émeuvent la société. On voit qu'on ne peut presque rien faire pour son bonheur, et on le laisse là.
--Il est dangereux, pour un philosophe attaché à un grand (si jamais les grands ont eu auprès d'eux un philosophe), de montrer tout son désintéressement; on le prendrait au mot. Il se trouve dans la nécessité de cacher ses vrais sentimens: et c'est, pour ainsi dire, un hypocrite d'ambition.
CHAPITRE IV.
Du Goût pour la retraite, et de la Dignité du caractère.
Un philosophe regarde ce qu'on appelle _un état dans le monde_, comme les Tartares regardent les villes, c'est-à-dire comme une prison: c'est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en ôtant à l'âme et à l'esprit leur étendue et leur développement. Un homme qui a un grand état dans le monde, a une prison plus grande et plus ornée; celui qui n'y a qu'un petit état, est dans un cachot; l'homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu'il soit dans l'aisance, ou du moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes.
--L'homme le plus modeste, en vivant dans le monde, doit, s'il est pauvre, avoir un maintien très-assuré et une certaine aisance qui empêchent qu'on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce cas, parer sa modestie de sa fierté.
--La faiblesse de caractère ou le défaut d'idées, en un mot, tout ce qui peut nous empêcher de vivre avec nous mêmes, sont les choses qui préservent beaucoup de gens de la misantropie.
--On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne viendrait-il pas de ce que, dans la solitude, on pense aux choses, et que, dans le monde, on est forcé de penser aux hommes?
--Les pensées d'un solitaire, homme de sens, et fût-il d'ailleurs médiocre, seraient bien peu de chose, si elles ne valaient pas ce qui se dit et se fait dans le monde.
--Un homme qui s'obstine à ne laisser ployer ni sa raison, ni sa probité, ou du moins sa délicatesse, sous le poids d'aucune des conventions absurdes ou malhonnêtes de la société; qui ne fléchit jamais dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finit infailliblement par rester sans appui, n'ayant d'autre ami qu'un être abstrait qu'on appelle la vertu, qui vous laisse mourir de faim.
--Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui veulent nous apprécier: ce serait le besoin d'un amour-propre trop délicat et trop difficile à contenter; mais il faut ne placer le fond de sa vie habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le philosophe même ne blâme point ce genre d'amour-propre.
--On dit quelquefois d'un homme qui vit seul: il n'aime pas la société. C'est souvent comme si on disait d'un homme, qu'il n'aime pas la promenade, sous prétexte qu'il ne se promène pas volontiers le soir dans la forêt de Bondy.
--Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait une raison parfaitement droite, un sens moral parfaitement exquis, pût vivre avec quelqu'un? Par vivre, je n'entends pas se trouver ensemble sans se battre: j'entends se plaire ensemble, s'aimer, commercer avec plaisir.
--Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint pas à l'esprit l'énergie de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton.
--Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans, le monde, qu'un homme droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses pour ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne sont pas.
--Le monde endurcit le cœur à la plupart des hommes; mais ceux qui sont moins susceptibles d'endurcissement, sont obligés de se créer une sorte d'insensibilité factice, pour n'être dupes ni des hommes, ni des femmes. Le sentiment qu'un homme honnête emporte, après s'être livré quelques jours à la société, est ordinairement pénible et triste: le seul avantage qu'il produira, c'est de faire trouver la retraite aimable.
--Les idées du public ne sauraient manquer d'être presque toujours viles et basses. Comme il ne lui revient guère que des scandales et des actions d'une indécence marquée, il teint, de ces mêmes couleurs, presque tous les faits ou les discours qui passent jusqu'à lui. Voit-il une liaison, même de la plus noble espèce, entre un grand seigneur et un homme de mérite, entre un homme en place et un particulier? Il ne voit, dans le premier cas, qu'un protecteur et un client; dans le second, que du manége et de l'espionnage. Souvent, dans un acte de générosité mêlé de circonstances nobles et intéressantes, il ne voit que de l'argent prêté à un homme habile par une dupe. Dans le fait qui donne de la publicité à une passion quelquefois très-intéressante d'une femme honnête et d'un homme digne d'être aimé, il ne voit que du catinisme ou du libertinage. C'est que ses jugemens sont déterminés d'avance par le grand nombre de cas où il a dû condamner et mépriser. Il résulte de ces observations, que ce qui peut arriver de mieux aux honnêtes gens, c'est de lui échapper.
--La nature ne m'a point dit: ne sois point pauvre; encore moins: sois riche; mais elle me crie: sois indépendant.
--Le philosophe, se portant pour un être qui ne donne aux hommes que leur valeur véritable, il est fort simple que cette manière de juger ne plaise à personne.
--L'homme du monde, l'ami de la fortune, même l'amant de la gloire, tracent tous devant eux une ligne directe qui les conduit à un terme inconnu. Le sage, l'ami de lui-même, décrit une ligne circulaire, dont l'extrémité le ramène à lui. C'est le _totus teres atque rotundus_ d'Horace.
--Il ne faut point s'étonner du goût de J.-J. Rousseau pour la retraite: de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre isolées, comme l'aigle; mais, comme lui, l'étendue de leurs regards et la hauteur de leur vol sont le charme de leur solitude.
--Quiconque n'a pas de caractère, n'est pas un homme: c'est une chose.
--On a trouvé le _moi_ de Médée sublime; mais celui qui ne peut pas le dire dans tous les accidens de la vie, est bien peu de chose, ou plutôt n'est rien.
--On ne connaît pas du tout l'homme qu'on ne connaît pas très-bien; mais peu d'hommes méritent qu'on les étudie. De là vient que l'homme d'un vrai mérite doit avoir en général peu d'empressement d'être connu. Il sait que peu de gens peuvent l'apprécier, que, dans ce petit nombre, chacun a ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre, qui l'empêchent d'accorder au mérite l'attention qu'il faut pour le mettre à sa place. Quant aux éloges communs et usés qu'on lui accorde, quand on soupçonne son existence, le mérite ne saurait en être flatté.
--Quand un homme s'est élevé par son caractère, au point de mériter qu'on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui intéressent l'honnêteté, non seulement les fripons, mais les demi-honnêtes gens le décrient et l'évitent avec soin; il y a plus, les gens honnêtes, persuadés que, par un effet de ses principes, ils le trouveront dans les rencontres où ils auront besoin de lui, se permettent de le négliger, pour s'assurer de ceux sur lesquels ils ont des doutes.
--Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe _non_. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul, sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.
--Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui sont capables de traiter avec vous aux termes de la morale, de la vertu, de la raison, de la vérité, en ne regardant les conventions, les vanités, les étiquettes, que comme les supports de la société civile; quand, dis-je, on a pris ce parti (et il faut bien le prendre, sous peine d'être sot, faible ou vil), il arrive qu'on vit à peu près solitaire.
--Tout homme qui se connaît des sentimens élevés, a le droit, pour se faire traiter comme il convient, de partir de son caractère plutôt que de sa position.
CHAPITRE V.
Pensées Morales.
Les philosophes reconnaissent quatre vertus principales, dont ils font dériver toutes les autres. Ces vertus sont la justice, la tempérance, la force et la prudence. On peut dire que cette dernière renferme les deux premières, la justice et la tempérance; et qu'elle supplée, en quelque sorte, à la force, en sauvant à l'homme qui a le malheur d'en manquer, une grande partie des occasions où elle est nécessaire.
--Les moralistes, ainsi que les philosophes qui ont fait des systèmes en physique ou en métaphysique, ont trop généralisé, ont trop multiplié les maximes. Que devient, par exemple, le mot de Tacite: _Neque mulier, amissâ pudicitiâ, alia abnuerit_, après l'exemple de tant de femmes qu'une faiblesse n'a pas empêchées de pratiquer plusieurs vertus? J'ai vu madame de L...., après une jeunesse peu différente de celle de Manon Lescaut, avoir, dans l'âge mûr, une passion digne d'Héloïse. Mais ces exemples sont d'une morale dangereuse à établir dans les livres. Il faut seulement les observer, afin de n'être pas dupe de la charlatanerie des moralistes.
--On a, dans le monde, ôté des mauvaises mœurs tout ce qui choque le bon goût: c'est une réforme qui date des dix dernières années.
--L'âme, lorsqu'elle est malade, fait précisément comme le corps: elle se tourmente et s'agite en tout sens, mais finit par trouver un peu de calme; elle s'arrête enfin sur le genre de sentimens et d'idées le plus nécessaire à son repos.
--Il y a des hommes à qui les illusions sur les choses qui les intéressent, sont aussi nécessaires que la vie. Quelquefois cependant ils ont des aperçus qui feraient croire qu'ils sont près de la vérité; mais ils s'en éloignent bien vite, et ressemblent aux enfans qui courent après un masque, et qui s'enfuient si le masque vient à se retourner.
--Le sentiment qu'on a, pour la plupart des bienfaiteurs, ressemble à la reconnaissance qu'on a pour les arracheurs de dents. On se dit qu'ils vous ont fait du bien, qu'ils vous ont délivré d'un mal: mais on se rappelle la douleur qu'ils ont causée, et on ne les aime guère avec tendresse.
--Un bienfaiteur délicat doit songer qu'il y a, dans le bienfait, une partie matérielle dont il faut dérober l'idée à celui qui est l'objet de sa bienfaisance. Il faut, pour ainsi dire, que cette idée se perde et s'enveloppe dans le sentiment qui a produit le bienfait; comme, entre deux amans, l'idée de la jouissance s'enveloppe et s'anoblit dans le charme de l'amour qui l'a fait naître.
--Tout bienfait, qui n'est pas cher au cœur, est odieux. C'est une relique, ou un os de mort: il faut l'en chasser ou le fouler aux pieds.
--La plupart des bienfaiteurs qui prétendent être cachés, après vous avoir fait du bien, s'enfuient comme la Galatée de Virgile: _Et se cupit ante videri_.
--On dit communément qu'on s'attache par ses bienfaits. C'est une bonté de la nature. Il est juste que la récompense de bien faire soit d'aimer.
--La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu'on ne soit sûr de la tuer, sans quoi elle revient à la charge plus furieuse que jamais.
--Les nouveaux amis que nous faisons après un certain âge, et par lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les jambes de bois sont aux véritables yeux, aux dents naturelles et aux jambes de chair et d'os.
--Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois une philosophie bien aimable.
--La plupart des amitiés sont hérissées de _si_ et de _mais_, et aboutissent à de simples liaisons, qui subsistent à force de _sous-entendus_.
--Il y a, entre les mœurs anciennes et les nôtres, le même rapport qui se trouve entre Aristide, contrôleur-général des Athéniens, et l'abbé Terray.
--Le genre humain, mauvais de sa nature, est devenu plus mauvais par la société. Chaque homme y porte les défauts: 1º de l'humanité; 2º de l'individu; 3º de la classe dont il fait partie dans l'ordre social. Ces défauts s'accroissent avec le temps; et chaque homme, en avançant en âge, blessé de tous ces travers d'autrui, et malheureux par les siens mêmes, prend, pour l'humanité et pour la société, un mépris qui ne peut tourner que contre l'une et l'autre.
--Il en est du bonheur comme des montres. Les moins compliquées sont celles qui se dérangent le moins. La montre à répétition est plus sujette aux variations; si elle marque de plus les minutes, nouvelle cause d'inégalité; puis celle qui marque le jour de la semaine et le mois de l'année, toujours plus prête à se détraquer.
--Tout est également vain dans les hommes, leurs joies et leurs chagrins; mais il vaut mieux que la boule de savon soit d'or ou d'azur, que noire ou grisâtre.
--Celui qui déguise la tyrannie, la protection ou même les bienfaits, sous l'air et le nom de l'amitié, me rappelle ce prêtre scélérat qui empoisonnait dans une hostie.
--Il y a peu de bienfaiteurs qui ne disent comme Satan: _Si cadens adoraveris me_.
--La pauvreté met le crime au rabais.
--Les stoïciens sont des espèces d'inspirés, qui portent dans la morale l'exaltation et l'enthousiasme poétiques.
--S'il était possible qu'une personne sans esprit pût sentir la grâce, la finesse, l'étendue et les différentes qualités de l'esprit d'autrui, et montrer qu'elle le sent, la société d'une telle personne, quand même elle ne produirait rien d'elle-même, serait encore très-recherchée. Même résultat de la même supposition, à l'égard des qualités de l'âme.
--En voyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentimens extrêmes, en amour, en amitié, soit par la mort de ce qu'on aime, soit par les accidens de la vie, on est tenté de croire que la dissipation et la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne vaut guère que ce qu'en font les gens du monde.
--Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions, et l'aveu de la raison par-dessus le marché.
--L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d'une rose.
--La générosité n'est que la pitié des âmes nobles.
--Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne: voila, je crois, toute la morale.
--Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, les commandemens de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l'abbaye de Thélème: _Fais ce que tu voudras_.
--L'éducation doit porter sur deux bases, la morale et la prudence: la morale, pour appuyer la vertu; la prudence, pour vous défendre contre les vices d'autrui. En faisant pencher la balance du côté de la morale, vous ne faites que des dupes ou des martyrs; en la faisant pencher de l'autre côté, vous faites des calculateurs égoïstes. Le principe de toute société est de se rendre justice à soi-même et aux autres. Si l'on doit aimer son prochain comme soi-même, il est au moins aussi juste de s'aimer comme son prochain.
--Il n'y a que l'amitié entière qui développe toutes les qualités de l'âme et de l'esprit de certaines personnes. La société ordinaire ne leur laisse déployer que quelques agrémens. Ce sont de beaux fruits, qui n'arrivent à leur maturité qu'au soleil, et qui, dans la serre chaude, n'eussent produit que quelques feuilles agréables et inutiles.
--Quand j'étais jeune, ayant les besoins des passions, et attiré par elles dans le monde, forcé de chercher, dans la société et dans les plaisirs, quelques distractions à des peines cruelles, on me prêchait l'amour de la retraite, du travail, et on m'assommait de sermons pédantesques sur ce sujet. Arrivé à quarante ans, ayant perdu les passions qui rendent la société supportable, n'en voyant plus que la misère et la futilité, n'ayant plus besoin du monde pour échapper à des peines qui n'existaient plus, le goût de la retraite et du travail est devenu très-vif-chez moi, et a remplacé tout le reste; j'ai cessé d'aller dans le monde: alors, on n'a cessé de me tourmenter pour que j'y revinsse; j'ai été accusé d'être misantrope, etc. Que conclure de cette bizarre différence? Le besoin que les hommes ont de tout blâmer.
--Je n'étudie que ce qui me plaît; je n'occupe mon esprit que des idées qui m'intéressent. Elles seront utiles ou inutiles, soit à moi, soit aux autres; le temps amènera ou n'amènera pas les circonstances qui me feront faire de mes acquisitions un emploi profitable. Dans tous les cas, j'aurai eu l'avantage inestimable de ne me pas contrarier, et d'avoir obéi à ma pensée et à mon caractère.
--J'ai détruit mes passions, à peu près comme un homme violent tue son cheval, ne pouvant le gouverner.
--Les premiers sujets de chagrin m'ont servi de cuirasse contre les autres.
--Je conserve pour M. de la B..... le sentiment qu'un honnête homme éprouve en passant devant le tombeau d'un ami.
--J'ai à me plaindre des choses très-certainement, et peut-être des hommes; mais je me tais sur ceux-ci: je ne me plains que des choses; et, si j'évite les hommes, c'est pour ne pas vivre avec ceux qui me font porter le poids des choses.
--La fortune, pour arriver à moi, passera par les conditions que lui impose mon caractère.
--Lorsque mon cœur a besoin d'attendrissement, je me rappelle la perte des amis que je n'ai plus, des femmes que la mort m'a ravies; j'habite leur cercueil, j'envoie mon âme errer autour des leurs. Hélas! je possède trois tombeaux.
--Quand j'ai fait quelque bien et qu'on vient à le savoir, je me crois puni, au lieu de me croire récompensé.
--En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la richesse; et, en dépit du proverbe, je m'aperçois que qui quitte la partie la gagne.
--La célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent. Le mien, quel qu'il soit, ne me paraît qu'un délateur, né pour troubler mon repos. J'éprouve, en le détruisant, la joie de triompher d'un ennemi. Le sentiment a triomphé chez moi de l'amour-propre même, et la vanité littéraire a péri dans la destruction de l'intérêt que je prenais aux hommes.
--L'amitié délicate et vraie ne souffre l'alliage d'aucun autre sentiment. Je regarde comme un grand bonheur que l'amitié fût déjà parfaite entre M.... et moi, avant que j'eusse occasion de lui rendre le service que je lui ai rendu, et que je pouvais seul lui rendre. Si tout ce qu'il a fait pour moi avait pu être suspect d'avoir été dicté par l'intérêt de me trouver tel qu'il m'a trouvé dans cette circonstance, s'il eût été possible qu'il la prévît, le bonheur de ma vie était empoisonné pour jamais.
--Ma vie entière est un tissu de contrastes apparens avec mes principes. Je n'aime point les princes, et je suis attaché à une princesse et à un prince. On me connaît des maximes républicaines, et plusieurs de mes amis sont revêtus de décorations monarchiques. J'aime la pauvreté volontaire, et je vis avec des gens riches. Je fuis les honneurs, et quelques-uns sont venus à moi. Les lettres sont presque ma seule consolation, et je ne vois point de beaux-esprits, et ne vais point à l'académie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires à l'homme, et je vis sans illusion; que je crois les passions plus utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c'est que les passions, etc.
--Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore, je l'ai deviné.
--Un des grands malheurs de l'homme, c'est que ses bonnes qualités même lui sont quelquefois inutiles, et que l'art de s'en servir et de les bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de l'expérience.
--L'indécision, l'anxiété sont à l'esprit et à l'âme ce que la question est au corps.
--L'honnête homme, détrompé de toutes les illusions, est l'homme par excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa société est très-aimable. Il ne saurait être pédant, ne mettant d'importance à rien. Il est indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions, comme ceux qui en sont encore occupés. C'est un effet de son insouciance d'être sûr dans le commerce, de ne se permettre ni redites ni tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les oublie ou les dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, parce qu'il est constamment en état d'épigramme contre son prochain. Il est dans le vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux. C'est un homme qui, d'un endroit éclairé, voit dans une chambre obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au hasard. Il brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique aux hommes et aux choses.
--On s'effraie des partis violens; mais ils conviennent aux âmes fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans l'extrême.
--La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage, penser moins, et ne pas se regarder vivre.
--L'homme peut aspirer à la vertu, il ne peut raisonnablement prétendre de trouver la vérité.
--Le jansénisme des chrétiens, c'est le stoïcisme des payens, dégradé de figure et mis à la portée d'une populace chrétienne; et cette secte a eu des Pascal et des Arnaud pour défenseurs!
CHAPITRE VI.
Des Femmes, de l'Amour, du Mariage et de la Galanterie.
Je suis honteux de l'opinion que vous avez de moi. Je n'ai pas toujours été aussi Céladon que vous me voyez. Si je vous comptais trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n'est pas trop honnête, et que cela appartient à la meilleure compagnie.