Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 21

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Cette question est plus difficile à résoudre qu'elle ne le paraît d'abord. Ceux qui sont pour l'affirmative, prétendent que l'amitié véritable est un contrat par lequel chacune des parties consacre à l'autre toute son existence. Ils disent que, si l'amitié ne laisse pas le droit de donner des secours à son ami, ou d'en recevoir, elle est une chimère ridicule; que son principal bonheur consiste à lever ou déchirer ce voile de décence que les hommes ont jeté sur leurs besoins, pour se dispenser de se secourir, en continuant de se prodiguer les marques de l'affection la plus vive; que c'est celui qui donne, qui est honoré et obligé, etc. Ceux qui sont pour la négative, me paraissent appuyer leur opinion par des raisons plus solides. Ils disent que l'amitié, étant une union pure des âmes, ne doit pas se laisser soupçonner d'un autre motif. On peut appliquer cette réflexion à l'amour même. En tout état de cause, on fait toujours très-bien de ne donner, que le moins qu'on peut, atteinte à cette règle. Celui qui reçoit, n'accepte sûrement que parce qu'il respecte l'âme de celui qui donne: mais d'où sait-il que cette âme ne se dégradera point? et alors quel désespoir de lui avoir obligation! d'où sait-il que cette âme, en supposant qu'elle reste noble, ne cessera point de l'aimer, voudra bien ne jamais se prévaloir de ses avantages? Quelle âme il faut avoir pour laisser à celle d'une autre la liberté de tous ses mouvemens, tandis que je pourrais les contraindre et les diriger vers mon bonheur apparent! Ce sacrifice continuel de mon intérêt est peut-être plus difficile que le sacrifice momentané de ma personne; et le bienfaiteur qui en est capable, a nécessairement l'avantage sur celui qu'il a obligé, en leur supposant d'ailleurs une égale élévation dans le caractère. Or, j'ai peine à croire que l'homme puisse supporter l'idée de la supériorité d'une âme sur la sienne. J'en juge par la peine avec laquelle les âmes les plus fortes voient une supériorité fondée sur des choses moins essentielles. Il suit, au moins, de tout ceci que, dès que je reçois un bienfait, je m'engage, pour mon bienfaiteur, qu'il sera toujours vertueux; qu'il n'aura jamais tort avec moi; qu'il ne cessera point de m'aimer, ni moi de lui être attaché. Si les deux premières de ces conditions n'ont pas lieu, c'est au bienfaiteur à rougir; mais celui qui a reçu le bienfait, doit pleurer.

FIN DE LA QUESTION.

PETITS

DIALOGUES PHILOSOPHIQUES.

DIALOGUE Ier.--_A._ Comment avez-vous fait pour n'être plus sensible? _B._ Cela s'est fait par degrés. _A._ Comment? _B._ Dieu m'a fait la grâce de n'être plus aimable; je m'en suis apperçu, et le reste a été tout seul.

DIAL. II.--_A._ Vous ne voyez plus M.....? _B._ Non, il n'est plus possible. _A._ Comment? _B._ Je l'ai vu, tant qu'il n'était que de mauvaises mœurs; mais, depuis qu'il est de mauvaise compagnie, il n'y a pas moyen.

DIAL. III.--_A._ Je suis brouillé avec elle. _B._ Pourquoi? _A._ J'en ai dit du mal. _B._ Je me charge de vous raccommoder: quel mal en avez-vous dit? _A._ Qu'elle est coquette. _B._ Je vous réconcilie. _A._ Quelle n'est pas belle. _B._ Je ne m'en mêle plus.

DIAL. IV.--_A._ Croiriez-vous que j'ai vu madame de..... pleurer son ami, en présence de quinze personnes? _B._ Quand je vous disois que c'étoit une femme qui réussirait à tout ce qu'elle voudroit entreprendre!

DIAL. V.--_A._ Vous marierez-vous? _B._ Non. _A._ Pourquoi? _B._ Parce que je serais chagrin. _A._ Pourquoi? _B._ Parce que je serais jaloux. _A._ Et pourquoi seriez-vous jaloux? _B._ Parce que je serais cocu. _A._ Qui vous a dit que vous seriez cocu? _B._ Je serais cocu, parce que je le mériterais. _A._ Et pourquoi le mériteriez-vous? _B._ Parce que je me serais marié.

DIAL. VI.--_Le Cuisinier._ Je n'ai pu acheter ce saumon. _Le Docteur en Sorbonne._ Pourquoi? _Le C._ Un conseiller le marchandait. _Le D._ Prends ces cent écus; et va m'acheter le saumon et le conseiller.

DIAL. VII.--_A._ Vous êtes bien au fait des intrigues de nos ministres? _B._ C'est que j'ai vécu avec eux. _A._ Vous vous en êtes bien trouvé, j'espère? _B._ Point du tout. Ce sont des joueurs qui m'ont montré leurs cartes, qui ont même, en ma présence, regardé dans le talon; mais qui n'ont point partagé avec moi les profits du gain de la partie.

DIAL. VIII.--_Le Vieillard._ Vous êtes misantrope de bien bonne heure. Quel âge avez-vous? _Le Jeune Homme._ Vingt-cinq ans. _Le V._ Comptez-vous vivre plus de cent ans? _Le J. H._ Pas tout à fait. _Le V._ Croyez-vous que les hommes seront corrigés dans soixante-quinze ans? _Le J. H._ Cela serait absurde à croire. _Le V._ Il faut que vous le pensiez pourtant, puisque vous vous emportez contre leurs vices.... Encore cela ne serait-il pas raisonnable, quand ils seraient corrigés d'ici à soixante-quinze ans; car il ne vous resterait plus de temps pour jouir de la réforme que vous auriez opérée. _Le J. H._ Votre remarque mérite quelque considération: j'y penserai.

DIAL. IX.--_A._ Il a cherché à vous humilier. _B._ Celui qui ne peut être honoré que par lui-même, n'est guère humilié par personne.

DIAL. X.--_A._ La femme qu'on me propose n'est pas riche. _B._ Vous l'êtes. _A._ Je veux une femme qui le soit. Il faut bien s'assortir.

DIAL. XI.--_A._ Je l'ai aimée à la folie; j'ai cru que j'en mourrais de chagrin. _B._ Mourir de chagrin! mais vous l'avez eue? _A._ Oui. _B._ Elle vous aimait? _A._ A la fureur! et elle a pensé en mourir aussi. _B._ Eh bien! comment donc pouviez-vous mourir de chagrin? _A._ Elle voulait que je l'épousasse. _B._ Eh bien! une jeune femme, belle et riche qui vous aimait, dont vous étiez fou! _A._ Cela est vrai; mais épouser, épouser! Dieu merci, j'en suis quitte à bon marché.

DIAL. XII.--_A._ La place est honnête. _B._ Vous voulez dire lucrative. _A._ Honnête ou lucratif, c'est tout un.

DIAL. XIII.--_A._ Ces deux femmes sont fort amies, je crois. _B._ Amies! là..... vraiment? _A._ Je le crois, vous dis-je; elles passent leur vie ensemble: au surplus, je ne vis pas assez dans leur société, pour savoir si elles s'aiment ou se haïssent.

DIAL. XIV.--_A._ M. de R........ parle mal de vous. _B._ Dieu a mis le contrepoison de ce qu'il peut dire, dans l'opinion qu'on a de ce qu'il peut faire.

DIAL. XV.--_A._ Vous connaissez M. le comte de.......; est-il aimable? _B._ Non. C'est un homme plein de noblesse, d'élévation, d'esprit, de connaissance: voilà tout.

DIAL. XVI.--_A._ Je lui ferais du mal volontiers. _B._ Mais il ne vous en a jamais fait. _A._ Il faut bien que quelqu'un commence.

DIAL. XVII.--_Damon._ Clitandre est plus jeune que son âge. Il est trop exalté. Les maux publics, les torts de la société, tout l'irrite et le révolte. _Célimène._ Oh! il est jeune encore, mais il a un bon esprit; il finira par se faire vingt mille livres de rente, et prendre son parti sur tout le reste.

DIAL. XVIII.--_A._ Il paraît que tout le mal dit par vous sur madame de....... n'est que pour vous conformer au bruit public; car il me semble que vous ne la connaissez point? _B._ Moi, point du tout.

DIAL. XIX.--_A._ Pouvez-vous me faire le plaisir de me montrer le portrait en vers que vous avez fait de madame de....? _B._ Par le plus grand hasard du monde, je l'ai sur moi. _A._ C'est pour cela que je vous le demande.

DIAL. XX.--_Damon._ Vous me paraissez bien revenu des femmes, bien désintéressé à leur égard. _Clitandre._ Si bien que, pour peu de chose, je vous dirais ce que je pense d'elles. _Dam._ Dites-le moi. _Clit._ Un moment. Je veux attendre encore quelques années. C'est le parti le plus prudent.

DIAL. XXI.--_A._ J'ai fait comme les gens sages, quand ils font une sottise. _B._ Que font-ils? _A._ Ils remettent la sagesse à une autre fois.

DIAL. XXII.--_A._ Voilà quinze jours que nous perdons. Il faut pourtant nous remettre. _B._ Oui, dès la semaine prochaine. _A._ Quoi! sitôt?

DIAL. XXIII.--_A._ On a dénoncé à M. le garde des sceaux une phrase de M. de L...... _B._ Comment retient-on une phrase de L......? _A._ Un espion.

DIAL. XXIV.--_A._ Il faut vivre avec les vivans. _B._ Cela n'est pas vrai; il faut vivre avec les morts[20].

[20] C'est-à-dire, avec ses livres.

DIAL. XXV.--_A._ Non, monsieur votre droit n'est point d'être enterré dans cette chapelle. _B._ C'est mon droit; cette chapelle a été bâtie par mes ancêtres. _A._ Oui; mais il y a eu depuis une transaction qui ordonne qu'après monsieur votre père qui est mort, ce soit mon tour. _B._ Non, je n'y consentirai pas. J'ai le droit d'y être enterré, d'y être enterré tout à l'heure.

DIAL. XXVI.--_A._ Monsieur, je suis un pauvre comédien de province qui veut rejoindre sa troupe: je n'ai pas de quoi... _B._ Vieille ruse! Monsieur, il n'y a point là d'invention, point de talent. _A._ Monsieur, je venais sur votre réputation.... _B._ Je n'ai point de réputation, et ne veux point en avoir. _A._ Ah, monsieur! _B._ Au surplus, vous voyez à quoi elle sert, et ce qu'elle rapporte.

DIAL. XXVII..--_A._ Vous aimez mademoiselle.... elle sera une riche héritière. _B._ Je l'ignorais: je croyais seulement qu'elle serait un riche héritage.

DIAL. XXVIII..--_Le Notaire._ Fort bien, monsieur, dix mille écus de legs ensuite? _Le Mourant._ Deux mille écus au notaire. _Le N._ Monsieur, mais où prendra-t-on l'argent de tous ces legs? _Le M._ Eh! mais vraiment, voilà ce qui m'embarrasse.

DIAL. XXIX..--_A._ Madame..., jeune encore, avait épousé un homme de soixante-dix-huit ans qui lui fit cinq enfans. _B._ Ils n'étaient peut-être pas de lui. _A._ Je crois qu'ils en étaient, et je l'ai jugé à la haine que la mère avait pour eux.

DIAL. XXX.--_La Bonne à l'Enfant._ Cela vous a-t-il amusée ou ennuyée? _Le Père._ Quelle étrange question! Plus de simplicité. Ma petite! _La petite Fille._ Papa! _Le Père._ Quand tu es revenue de cette maison-là, quelle était ta sensation?

DIAL. XXXI.--_A._ Connaissez-vous madame de B....? _B._ Non. _A._ Mais vous l'avez vue souvent. _B._ Beaucoup. _A._ Eh bien? _B._ Je ne l'ai pas étudiée. _A._ J'entends.

DIAL. XXXII.--_Clitandre._ Mariez-vous. _Damis._ Moi, point du tout; je suis bien avec moi, je me conviens et je me suffis. Je n'aime point, je ne suis point aimé. Vous voyez que c'est comme si j'étais en ménage, ayant maison et vingt-cinq personnes à souper tous les jours.

DIAL. XXXIII.--_A._ M. de...... vous trouve une conversation charmante[21]. _B._ Je ne dois pas mon succès à mon partner, lorsque je cause avec lui.

[21] C'était un sot.

DIAL. XXXIV.--_A._ Concevez-vous M...? comme il a été peu étonné d'une infamie qui nous a confondus! _B._ Il n'est pas plus étonné des vices d'autrui que des siens. DIAL. XXXV.--_A._ Jamais la cour n'a été si ennemie des gens d'esprit. _B._ Je le crois; jamais elle n'a été plus sotte: et quand les deux extrêmes s'éloignent, le rapprochement est plus difficile.

DIAL. XXXVI.--_Dam._ Vous marierez-vous? _Clit._ Quand je songe que, pour me marier, il faudrait que j'aimasse, il me paraît, non pas impossible, mais difficile que je me marie; mais quand je songe qu'il faudrait que j'aimasse et que je fusse aimé, alors je crois qu'il est impossible que je me marie.

DIAL. XXXVII.--_Dam._ Pourquoi n'avez-vous rien dit, quand on a parlé de M....? _Clit._ Parce que j'aime mieux que l'on calomnie mon silence que mes paroles.

DIAL. XXXVIII.--_Madame de_.... Qui est-ce qui vient vers nous? _M. de C._ C'est madame de Ber..... _Mad. d...._ Est-ce que vous la connaissez? _M. de C._ Comment? vous ne vous souvenez donc pas du mal que nous en avons dit hier!

DIAL. XXXIX.--_A._ Ne pensez-vous pas que le changement arrivé dans la constitution sera nuisible aux beaux-arts? _B._ Au contraire. Il donnera aux âmes, aux génies un caractère plus ferme, plus noble, plus imposant. Il nous restera le goût, fruit des beaux ouvrages du siècle de Louis XIV, qui, se mêlant à l'énergie nouvelle qu'aura prise l'esprit national, nous fera sortir du cercle des petites conventions qui avaient gêné son essor.

DIAL. XL.--_A._ Détournez la tête. Voilà M. de L. _B._ N'ayez pas peur: il a la vue basse. _A._ Ah! que vous me faites de plaisir! Moi, j'ai la vue longue, et je vous jure que nous ne nous rencontrerons jamais.

SUR UN HOMME SANS CARACTÈRE.

DIAL. XLI.--Dor. Il aime beaucoup M. de B..... Philinte. D'où le sait-il? qui lui a dit cela?

DE DEUX COURTISANS.

DIAL. XLII.--_A._ Il y a long-temps que vous n'avez vu M. Turgot? _B._ Oui. _A._ Depuis sa disgrâce, par exemple? _B._ Je le crois: j'ai peur que ma présence ne lui rappelle l'heureux temps où nous nous rencontrions tous les jours chez le roi.

DU ROI DE PRUSSE ET DE DARGET.

DIAL. XLIII.--_Le Roi._ Allons, Darget, divertis-moi: conte-moi l'étiquette du roi de France: commence par son lever.

(Alors Darget entre dans tout le détail de ce qui se fait, dénombre les officiers, valets-de-chambre, leurs fonctions, etc.)

_Le Roi_ (_en éclatant de rire._) Ah! grand Dieu! si j'étais roi de France, je ferais un autre roi pour faire toutes ces choses-là à ma place.

DE L'EMPEREUR ET DU ROI DE NAPLES.

DIAL. XLIV.--_Le Roi._ Jamais éducation ne fut plus négligée que la mienne. _L'Empereur._ Comment? (_A part._) Cet homme vaut quelque chose. _Le Roi._ Figurez-vous qu'à vingt ans, je ne savais pas faire une fricassée de poulet; et le peu de cuisine que je sais, c'est moi qui me le suis donné.

ENTRE MADAME DE B.... ET M. DE L...

DIAL. XLV.--_M. de L...._ C'est une plaisante idée de nous faire dîner tous ensemble. Nous étions sept, sans compter votre mari. _Mad. de B...._ J'ai voulu rassembler tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'aime encore d'une manière différente, et qui me le rend. Cela prouve qu'il y a encore des mœurs en France; car je n'ai eu à me plaindre de personne, et j'ai été fidèle à chacun pendant son règne. _M. de L..._ Cela est vrai; il n'y a que votre mari qui, à toute force, pourrait se plaindre. _Mad. de B ...._ J'ai bien plus à me plaindre de lui, qui m'a épousée sans que je l'aimasse. _M. de L...._ Cela est juste. A propos; mais un tel, vous ne me l'avez point avoué: est-ce avant ou après moi? _Mad. de B...._ C'est avant; je n'ai jamais osé vous le dire; j'étais si jeune quand vous m'avez eue! _M. de L....._ Une chose m'a surpris. _Mad. de B....._ Qu'est-ce? _M. de L...._ Pourquoi n'aviez-vous pas prié le chevalier de S....? Il nous manquait. _Mad. de B_...._ J'en ai été bien fâchée. Il est parti, il y a un mois, pour l'Isle de France. _M. de L_...._ Ce sera pour son retour.

ENTRE LES MÊMES.

DIAL. XLVI.--_M. de L...._ Ah! ma chère amie, nous sommes perdus: votre mari sait tout. _Mad. de B...._ Comment? Quelque lettre surprise? _M. de L..._ Point du tout. _Mad. de B..._ Une indiscrétion? Une méchanceté de quelques-uns de nos amis? _M. de L..._ Non. _Mad. de B..._ Eh bien! quoi? qu'est-ce? _M. de L..._ Votre mari est venu ce matin m'emprunter cinquante louis. _Mad. de B..._ Les lui avez-vous prêtés? _M. de L..._ Sur-le-champ. _Mad. de B..._ Oh bien! il n'y a pas de mal; il ne sait plus rien.

ENTRE QUELQUES PERSONNES, APRÈS LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE L'OPÉRA DES DANAÏDES, PAR LE BARON DE TSCHOUDY.

DIAL. XLVII.--_A._ Il y a, dans cet opéra, quatre-vingt-dix-huit morts. _B._ Comment? _C._ Oui. Toutes les filles de Danaüs, hors Hypermnestre, et tous les fils d'Égyptus, hors Lyncée. _D._ Cela fait bien quatre-vingt-dix-huit morts. _E._, _Médecin de profession_. Cela fait bien des morts; mais il y a en effet bien des épidémies. _F._, _Prêtre de son métier_. Dites-moi un peu; dans quelle paroisse cette épidémie s'est-elle déclarée? Cela a dû rapporter beaucoup au curé.

ENTRE D'ALEMBERT ET UN SUISSE DE PORTE.

DIAL. XLVIII.--_Le Suisse._ Monsieur, où allez-vous? _D'Alembert._ Chez M. de.... _Le S._ Pourquoi ne me parlez-vous pas? _D'Al._ Mon ami, on s'adresse à vous pour savoir si votre maître est chez lui. _Le S._ Eh bien donc! _D'Al._ Je sais qu'il y est, puisqu'il m'a donné rendez-vous. _Le S._ Cela est égal; on parle toujours. Si on ne me parle pas, je ne suis rien.

ENTRE LE NONCE PAMPHILI ET SON SECRÉTAIRE.

DIAL. XLIX.--_Le Nonce._ Qu'est-ce qu'on dit de moi dans le monde. _Le Secrétaire._ On vous accuse d'avoir empoisonné un tel, votre parent, pour avoir sa succession. _Le N._ Je l'ai fait empoisonner, mais pour une autre raison. Après? _Le S._ D'avoir assassiné la Signora... pour vous avoir trompé. _Le N._ Point du tout; c'est parce que je craignais pour un secret que je lui avais confié. Ensuite? _Le S._ D'avoir donné la....... à un de vos pages. _Le N._ Tout le contraire; c'est lui qui me la donnée. Est-ce là tout? _Le S._ On vous accuse de faire le bel esprit, de n'être point l'auteur de votre dernier sonnet. _Le N. Cazzo!_ Coquin; sors de ma présence.

QUESTION.

Pourquoi ne donnez-vous plus rien au public?

RÉPONSE.

C'est que le public me paraît avoir le comble du mauvais goût et la rage du dénigrement.

C'est qu'un homme raisonnable ne peut agir sans motif, et qu'un succès ne me ferait aucun plaisir, tandis qu'une disgrâce me ferait peut-être beaucoup de peine.

C'est que je ne dois pas troubler mon repos, parce que la compagnie prétend qu'il faut divertir la compagnie.

C'est que je travaille pour les Variétés amusantes, qui sont le Théâtre de la Nation; et que je mène de front, avec cela, un ouvrage philosophique, qui doit être imprimé à l'imprimerie royale.

C'est que le public en use avec les gens de lettres, comme les racoleurs du pont Saint-Michel avec ceux qu'ils enrôlent: enivrés le premier jour, dix écus, et des coups de bâton le reste de leur vie.

C'est qu'on me presse de travailler, par la même raison que, quand on se met à sa fenêtre, on souhaite de voir passer, dans les rues, des singes ou des meneurs d'ours.

Exemple de M. Thomas, insulté pendant toute sa vie et loué après sa mort.

Gentilshommes de la chambre, comédiens, censeurs, la police, Beaumarchais.

C'est que j'ai peur de mourir, sans avoir vécu.

C'est que tout ce qu'on me dit pour m'engager à me produire, est bon à dire à Saint-Ange et à Murville.

C'est que j'ai à travailler, et que les succès perdent du temps.

C'est que je ne voudrais pas faire comme les gens de lettres, qui ressemblent à des ânes, ruant et se battant devant un râtelier vide.

C'est que, si j'avais donné à mesure les bagatelles dont je pouvais disposer, il n'y aurait plus pour moi de repos sur la terre.

C'est que j'aime mieux l'estime des honnêtes gens et mon bonheur particulier, que quelques éloges, quelques écus, avec beaucoup d'injures et de calomnies.

C'est que, s'il y a un homme sur la terre qui ait le droit de vivre pour lui, c'est moi, après les méchancetés qu'on m'a faites à chaque succès que j'ai obtenu.

C'est que jamais, comme dit Bacon, on n'a vu marcher ensemble la gloire et le repos.

Parce que le public ne s'intéresse qu'aux succès qu'il n'estime pas.

Parce que je resterais à moitié chemin de la gloire de Jeannot.

Parce que j'en suis à ne plus vouloir plaire qu'à qui me ressemble.

C'est que plus mon affiche littéraire s'efface, plus je suis heureux.

C'est que j'ai connu presque tous les hommes célèbres de notre temps, et que je les ai vus malheureux par cette belle passion de célébrité, et mourir après avoir dégradé par elle leur caractère moral.

MAXIMES ET PENSÉES.

CHAPITRE PREMIER.

Maximes générales.

Les maximes, les axiômes sont, ainsi que les abrégés, l'ouvrage des gens d'esprit qui ont travaillé, ce semble, à l'usage des esprits médiocres ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une maxime qui le dispense de faire lui-même les observations qui ont mené l'auteur de la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et l'homme médiocre se croient dispensés d'aller au delà, et donnent à la maxime une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même médiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prétendu lui donner. L'homme supérieur saisit tout d'un coup les ressemblances, les différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de cela, comme de l'histoire naturelle, où le désir de simplifier a imaginé les classes et les divisions. Il a fallu avoir de l'esprit pour les faire; car il a fallu rapprocher et observer des rapports: mais le grand naturaliste, l'homme de génie, voit que la nature prodigue des êtres individuellement différens, et voit l'insuffisance des divisions et des classes, qui sont d'un si grand usage aux esprits médiocres ou paresseux. On peut les associer: c'est souvent la même chose, c'est souvent la cause et l'effet.

--La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de bons mots ressemblent à ceux qui mangent des cerises ou des huîtres, choisissant d'abord les meilleurs, et finissant par tout manger.

--Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les idées corruptrices de l'esprit humain, de la société, de la morale, et qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus célèbres, dans les auteurs les plus consacrés; les idées qui propagent la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs, que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.

--On ne cesse d'écrire sur l'éducation; et les ouvrages écrits sur cette matière ont produit quelques idées heureuses, quelques méthodes utiles; ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut être, en grand, l'utilité de ces écrits, tant qu'on ne fera pas marcher de front les réformes relatives à la législation, à la religion, à l'opinion publique? L'éducation n'ayant d'autre objet que de conformer la raison de l'enfance à la raison publique relativement à ces trois objets, quelle instruction donner, tant que ces trois objets se combattent? En formant la raison de l'enfance, que faites-vous que de la préparer à voir plutôt l'absurdité des opinions et des mœurs consacrées par le sceau de l'autorité sacrée, publique, ou législative; par conséquent, à lui en inspirer le mépris?

--C'est une source de plaisir et de philosophie, de faire l'analyse des idées qui entrent dans les divers jugemens que portent tel ou tel homme, telle ou telle société. L'examen des idées qui déterminent telle ou telle opinion publique, n'est pas moins intéressant, et l'est souvent davantage.

--Il en est de la civilisation, comme de la cuisine. Quand on voit sur une table des mets légers, sains et bien préparés, on est fort aise que la cuisine soit devenue une science; mais quand on y voit des jus, des coulis, des pâtés de truffes, on maudit les cuisiniers et leur art funeste: à l'application.