Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 20

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Les différens peuples policés ont suivi des procédés différens dans l'imitation de la nature. Les Grecs ont prodigué les grands traits, mais s'en sont souvent permis plusieurs qui avilissaient leurs héros. Ce défaut venait de ce que, dans ces siècles héroïques et grossiers, on n'avait point fixé les véritables notions des vertus morales. Les Romains, nés moins heureusement, mais ayant plus d'idées sur les décences, tracèrent des caractères moins forts, mais plus soutenus. Les deux ou trois siècles qui précédèrent la renaissance des lettres, doivent être comptés pour rien. Une imitation servile des anciens, tant Grecs que Romains, tint lieu de tout mérite dans l'Europe littéraire. Les Anglais, les Italiens et les Français prirent des routes différentes. Les deux premiers de ces peuples, surtout les Anglais, se piquèrent d'imiter la nature avec une vérité souvent grossière et rebutante. La preuve qu'ils n'étaient point dirigés, dans cette marche, par le désir d'opérer une illusion parfaite, mais seulement par une rusticité qui n'est point incompatible avec les élans du génie, c'est qu'en même temps qu'ils copiaient la nature commune, ils choquaient toutes les vraisemblances, en resserrant dans l'espace d'un jour des événemens qui avaient rempli trente années. Les Italiens imitèrent la nature dans ces détails moins odieux, mais peu intéressans. Dans la _Mérope_ de Maffei, le vieillard qui vient chercher le jeune Egiste, se permet de parler beaucoup, et de dire plusieurs choses inutiles à l'action. Blâmez, en Italie, cette absurdité; on vous répondra: Telle est la nature. En France, nous pensons qu'il pourrait exister un vieillard qui, ayant élevé le fils de son roi, et l'ayant laissé échapper de ses bras, viendrait le réclamer sans bavardage.

Combien cette imitation servile de la nature est peu intéressante! Dès lors, le goût, ce conducteur du génie, est banni de l'empire des arts; dès lors, plus de nécessité de porter du choix dans les parties, pour en former un ensemble intéressant: une vérité, souvent désagréable, tiendra lieu de mérite. Plus de ces nuances, de ces adoucissemens que la perfection du goût a introduits dans le langage, dans la peinture des passions, et dont Racine a le premier donné l'idée. Si vous peignez les anciens exactement tels qu'ils sont, vous présentez le tableau de mœurs grossières à des hommes dont les mœurs se sont épurées par le temps; vous rappelez à un nouveau noble le souvenir de sa roture.

Exiger toujours cette froide ressemblance, c'est refuser d'accéder au traité secret, mais réel, en vertu duquel l'artiste dit au public: Admettez telle et telle supposition, et je m'engage à affecter votre âme de telle et telle manière. Ces conventions étant au théâtre en plus grand nombre que partout ailleurs, vous proscrirez toute représentation dramatique; la tragédie en musique vous deviendra tout à fait insupportable; vous n'aurez guère plus d'indulgence pour la tragédie parlée; vous demanderez pourquoi Pulcherie insulte Phocas en vers alexandrins, et la perfection même de l'art va devenir un défaut pour vous. Dans un chef-d'œuvre où de grands événemens sont représentés et réunis d'une manière attachante, vous serez en droit de remarquer que la nature ne place pas ainsi, l'un auprès de l'autre, plusieurs événemens extraordinaires. Si vous continuez à vous tenir rigueur, vous demanderez pourquoi César parle français; vous serez le plus cruel ennemi de vos plaisirs: vous aurez vu _Mérope_, et n'aurez pas pleuré.

Voulez-vous voir combien la nature a besoin d'être embellie? Jetez les yeux sur la pastorale. Il est à croire que les guerres civiles d'Auguste et d'Antoine, les troubles de l'Italie dans le siècle du Guarini et du Tasse, l'abrutissement où les paysans ont toujours été plongés en France, n'ont pas permis que la patrie des Tityres, des Amyntes, des Tyrcis, des Céladons, ait été le séjour du parfait bonheur. Toutefois, nous sentons que les habitans de la campagne, libres des travaux trop pénibles de leur état, abandonnés à la simplicité de leurs goûts, seraient plus près du bonheur que nous ne le sommes dans nos villes, où toutes les passions exaltées au plus haut degré se livrent sans cesse, dans notre âme, un combat qui l'accable et qui la déchire. Le poète, traçant à notre imagination le tableau des plaisirs champêtres, fait pour nous les frais d'une agréable maison de campagne, où nous pourrons nous retirer quand nous serons fatigués des plaisirs bruyans de la ville. Qu'il prenne garde seulement de détruire le prestige, en donnant à ses personnages des sentimens ou des idées étrangers à leur état; mais qu'il ne craigne pas de me les montrer plus aimables qu'ils ne le sont en effet. Ses bergers sont-ils de beaux esprits? je ne suis point à la campagne, ni Fontenelle non plus: sont-ils grossiers? je m'y déplais, fût-ce avec Théocrite.

Un philosophe a dit que, hors Dieu, rien n'est beau, dans la nature, que ce qui n'existe pas. On ne peut pas condamner plus fortement la représentation de la nature commune. Parmi nous, quelques auteurs, prenant pour guide cette philosophie froide et fausse qui, pour mieux mesurer le champ des beaux-arts, commence par en arracher les fleurs et les fruits, ont cru, comme nos voisins, qu'il fallait réduire les arts à cette vérité rigoureuse qui fait de la ressemblance la chose même qu'on a voulu imiter. Si l'artiste, qui cherche à la peindre, se propose de tromper tout à fait le spectateur, il méconnaît l'objet de son art. Il faut donner à l'âme le plaisir de s'exercer; et les copistes, en quelque genre que ce soit, ne donnent jamais ce plaisir. Ce tableau du Poussin me saisit d'admiration: toutefois l'illusion n'opère pas sur moi, au point de me faire adresser la parole aux êtres qui paraissent animés sur la toile; ce n'est pas même ce plaisir que je cherche. Cette statue dont j'admire la beauté, essayez de la peindre des véritables couleurs de la nature, que la carnation soit exactement semblable à celle d'un homme, assurez l'effet du prestige en le couvrant d'habits semblables aux nôtres: mon plaisir est évanoui; une ridicule surprise prend la place de l'admiration; je vois qu'on a voulu créer un homme, et qu'on n'a pas réussi. Je me demande pourquoi cette figure ressemble à un homme, et n'en est point un. Je souhaite avec Pigmalion que la statue soit animée; je sens l'insuffisance de l'artiste: elle me rappelle la mienne; et c'est cette idée qu'il doit toujours écarter. Il est à croire que le sentiment de la difficulté vaincue est un charme secret et toujours agissant, qui se mêle au plaisir que nous éprouvons à la vue d'une belle imitation de la nature.

D'après ces considérations, on est en état de décider si la philosophie peut faire autant de tort à la poésie, que le prétendent la plupart des gens de lettres. Il est vrai que quelques écrivains en ont abusé, en la faisant dégénérer en une vaine métaphysique. Mais observez les avantages qu'elle peut produire en éclairant la marche d'un talent véritable. Un auteur célèbre a dit que tout ouvrage dramatique est une expérience faite sur le cœur humain. C'est le philosophe qui la dirige; le poète ne fait que passionner le langage de ses acteurs. L'un place le modèle, l'autre dessine avec feu. Je sais que le génie peint à grandes touches et dédaigne les nuances; mais je ne puis croire qu'il soit toujours emporté par une impulsion violente: il peut laisser échapper subitement un morceau plein de sensibilité; il peut même concevoir un plan rempli de chaleur; mais il a besoin de la méditation pour présider à l'ordonnance des parties, et les diriger à un but moral; il a pu fournir à Molière l'idée de la cassette; mais il a été secondé par de profondes réflexions, lorsqu'il a compromis un père avare usurier, avec un fils libertin qui emprunte à un intérêt ruineux. Je vois le doigt de la philosophie empreint sur chaque vers du _Tartuffe_ et du _Misantrope_. Ne croyons pas que cette habitude de réfléchir puisse jamais refroidir un poète. Elle trace au contraire, dans son imagination, l'image d'un beau idéal qui le dirige à son insu, même dans la chaleur de sa composition. Un philosophe pourrait donc composer un nouvel _Art poétique_, dans lequel il remonterait aux sources de l'intérêt et du comique, où il approfondirait l'art de tracer les caractères, où il ferait voir les progrès que cet art a faits, et où il pourrait donner la solution de plusieurs problèmes littéraires. On peut assurer à celui qui exécuterait cet ouvrage, un très-grand succès, dont l'auteur ne serait jamais témoin. Mais s'il se trouvait un homme digne de l'entreprendre, il est à croire que cette dernière réflexion ne serait point capable de l'arrêter.

FIN DE LA DISSERTATION SUR L'IMITATION DE LA NATURE.

DIALOGUE

ENTRE

SAINT-RÉAL, ÉPICURE, SÉNÈQUE, JULIEN ET LOUIS-LE-GRAND.

ÉPICURE.

Je sors d'une illustre assemblée des morts, où l'on m'a parlé du dessein que vous aviez eu de donner un ouvrage sur la bizarrerie de quelques réputations anciennes et modernes. J'aurais pu vous fournir un exemple...

SAINT-RÉAL.

Ces exemples sont innombrables. Combien cette journée m'en a-t-elle offert! Tantôt, c'est un aumônier qui m'apprend qu'on lui doit le succès d'un siége qui immortalise tel général; tantôt, c'est un poète qui me prie de revendiquer pour lui une comédie, qu'il a cédée pour quatre louis à un comédien. C'est un auteur inconnu du troisième siècle, qui se plaint que quelques écrivains modernes se font un nom à ses dépens, en s'appropriant et en développant ses idées. Je viens d'entendre un maréchal de France, revenu des vanités du siècle, qui s'avoue redevable du bâton à un mouvement savant d'un officier subalterne qui ne put obtenir la croix de Saint-Louis.

ÉPICURE.

Je n'ose me comparer, beaucoup moins me préférer à personne; mais j'espère que vous ne me confondrez point avec ces morts, dont la réputation est moins bizarre que la mienne. Épicure doit croire...

SAINT-RÉAL.

Quoi! vous êtes ce philosophe sévère, sage adorateur d'un dieu dont le nom est le mot de ralliement pour les voluptueux et les esprits forts!

ÉPICURE.

Oui, c'est moi-même. Je suis né dans un petit bourg de l'Attique. Je fis quelque séjour dans Athènes, où je fus absolument inconnu. Je m'aperçus que les richesses étaient le fléau de la plupart de ceux qui les possédaient, grâce à leur imprudence; que quelques-uns devaient dire: j'ai des richesses, comme on dit: j'ai la fièvre, j'ai la colique; je conçus que le seul moyen d'être heureux, était de se conformer à la nature; je me retirai dans mon petit bourg. J'y vivais de pain et d'eau; je jouissais de la santé, de l'égalité d'esprit, de la tranquillité d'âme. J'allai à Athènes remercier Jupiter de m'avoir conduit au bonheur par une route si simple. Il plut à un citoyen de s'étonner de me voir dans le temple, et me voilà devenu le patron de l'impiété. Je retournai dans ma retraite, bien résolu de cacher ma vie: c'était mon principal axiôme. Ma morale était celle d'Épictète, si ce n'est que j'avais le ridicule de prétendre qu'il vaut mieux jouir d'une santé parfaite, que d'être tourmenté des douleurs de la gravelle. Je n'avais qu'un disciple, nommé Métrodore, à qui je reprochais sa somptuosité, parce qu'il dépensait un sou et demi par jour; je lui écrivais: _Non toto asse quotidiè vivo_ (ma dépense ne se monte pas à un sou par jour). Nous étions heureux, et nous disions que nous avions trouvé la volupté. Je mourus, sans que personne se doutât que j'eusse vécu: mon disciple fit part aux siens de quelques-unes de mes lettres, où je prêchais la volupté, c'est-à dire, la sobriété et le désintéressement. D'après mes idées, les fermiers de la république donnèrent aux Laïs et aux Phrynés des soupés où ils dépensaient vingt-cinq mines: ils dirent qu'ils étaient épicuriens, et on les crut.

SAINT-RÉAL.

J'ai souvent déploré l'injustice du sort à votre égard: j'avais quelques matériaux; je me proposais de donner un précis de votre doctrine, de votre morale et de vos écrits. Mais qu'auriez-vous pu y gagner? J'aurais, tout au plus, réhabilité votre réputation dans l'esprit de quelques hommes sensés; mais le vulgaire sera toujours pour vous le vulgaire. Le poids de vingt siècles pèsera éternellement sur votre renommée; et, quoique votre morale soit aussi pure que sensée, on dira toujours le _poison d'Épicure_... Mais quel est celui qui vient troubler une conversation si intéressante?

ÉPICURE.

C'est un philosophe qui a, presque autant que moi, à se plaindre de la renommée. C'est un des plus fermes appuis du portique, un sage qui m'a rendu justice en rapprochant ma doctrine de celle de Zénon, et dont le suffrage n'a pas beaucoup influé sur l'idée qu'on a conçue de moi: c'est Sénèque.

SÉNÈQUE.

Oui, c'est moi, qui ai été le collègue de Burrhus dans l'éducation du fils d'Énobardus; c'est moi qu'on a accusé, sans aucun fondement, d'avoir souillé la couche de mon maître et de mon bienfaiteur. On m'a soupçonné d'avarice, parce que la fastueuse reconnaissance de mon disciple m'environna de richesses qui n'approchèrent jamais de mon cœur. Je fus quelque temps gouverneur de la Bretagne, où j'arrêtai les brigandages de mes subalternes dans l'administration des deniers publics: on me supposa des raisons qui n'avaient rien de commun avec l'intérêt de l'état. Quelques beaux esprits dirent que j'écrivais, sur une table d'or, mes invectives contre les richesses; mes ennemis agréèrent cette idée. La vérité est pourtant que je vivais, comme les poètes du temps, c'est-à-dire, que je passais la journée dans mon lit à lire et à composer, et en me contentant d'un peu de pain et d'eau. On sait que j'ai refusé le trône, où les vœux de tout l'empire m'appelaient, refus que ma mort a suivi de près: Cependant ma réputation de philosophe est fort équivoque, et celle d'homme de lettres n'est pas infiniment respectée.

SAINT-RÉAL.

J'avais déjà vu l'absurdité de ces accusations; et Sénèque aurait joué, dans l'ouvrage que je méditais, un rôle intéressant. Vos écrits sont votre éloge, et vous vous y êtes peint sans vous flatter. Vos lettres sont un cours complet de morale stoïcienne, où l'homme, l'orateur et le philosophe sont réunis. Quoiqu'en disent vos ennemis, votre philosophie ne s'est pas répandue en paroles; elle a passé dans vos actions. On croirait que vous fûtes insensible à votre exil, si le _Traité de la Consolation_, adressé à votre mère, ne prouvait que vous eûtes besoin de votre philosophie pour supporter son absence. Vous prouvâtes que la plupart des malheurs ne sont guère qu'une nécessité de faire plus d'usage de sa raison que n'en font les autres hommes. Votre ouvrage est animé de la double chaleur de l'imagination et du sentiment. L'île de Corse attendait un exilé, et ce triste séjour vit un contemplateur de la nature. Vous tournâtes autour de plusieurs vérités, et vous connûtes l'équilibre des liqueurs. Malgré vos vertus et vos talens, vous passez pour un philosophe dont la conduite et les principes sont peu conséquens, pour un physicien médiocre; et quelques littérateurs vous ont traité comme un académicien de province de mauvais goût.

_SÉNÈQUE._

Avoir et n'avoir point de réputation, est une chose bien indifférente; mais en avoir une mauvaise, est un malheur que j'avais tâché d'éviter.

_SAINT-RÉAL._

Voici, ce me semble, la cause de l'injustice de votre siècle et de la postérité: trop d'emphase dans votre morale, trop de faste (pardonnez, je parle à un philosophe), trop d'apprêt dans votre éloquence, trop de mépris pour les hommes, ont révolté quelques-uns de vos contemporains. Vous ne les avez pas assez intéressés à dire de vous: Sénèque est un grand homme. Ils ont cherché, dans vos vertus, les semences des vices opposés: cette ressource est précieuse et nécessaire à la plupart des hommes. Mais vous eûtes des admirateurs, quoique vous vécussiez sous Néron; Rome recueillit et adora vos dernières paroles; et les sages de tous les siècles vous regarderont comme un vrai philosophe, comme un homme éloquent, dont l'âme fut sensible, l'esprit vaste et étendu, et dont les écrits nous offrent une forêt immense d'arbres élevés, où aucun n'est remarquable, parce qu'ils sont tous d'une égale hauteur.

SÉNÈQUE.

Cette réputation est plus que suffisante; il y a long-temps que j'écrivais à mon ami Lucilius, d'après Épicure: _Satis magnum alter alteri theatrum sumus_ (nous sommes l'un pour l'autre un théâtre assez étendu). Mais j'aperçois une ombre qui m'est tout-à fait inconnue; elle, vient, sans doute, pour le même sujet qui nous amène. Ah! je la reconnais: c'est Julien le Philosophe.

SAINT-RÉAL.

Qui? Julien le Philosophe! N'enseigna-t-il pas la grammaire à Alexandrie?

SÉNÈQUE.

Non; c'est Julien que, parmi vous autres modernes, on appelle vulgairement Julien l'Apostat.

SAINT-RÉAL.

Ce fut un philosophe, sans doute; mais j'ignorais qu'il en portât le nom.

JULIEN.

Je supporterais patiemment le nom d'Apostat, si, dans l'esprit de la plupart des hommes, il n'emportait l'idée d'apostat de toutes les vertus. L'on sait que je ne fus pas insensible à la gloire: c'est la dernière passion du sage; c'est la chemise de l'âme, m'a dit tout à l'heure un philosophe aimable, né parmi mes chers Gaulois.

SAINT-RÉAL.

Ah! je reconnais Montaigne.

JULIEN.

Je me flatte que ce n'est point sous ce nom odieux, que vous m'eussiez fait connaître, si j'avais eu quelque place dans votre ouvrage. On me força d'embrasser la religion de mes persécuteurs; et j'abjurai, dès que je fus le maître, une religion que j'ai eu le malheur de ne pas croire. Voici ma vie: Je fus gouverneur des Gaules, où je fus adoré des peuples. Les Gaulois m'aidèrent à chasser les Germains des terres de l'empire. Je les vainquis dans une grande bataille; je fis beaucoup de prisonniers, et je ne traitai point les vaincus comme fit, avant moi, votre grand Constantin: je ne les fis point égorger dans le cirque. Devenu empereur, je tâchai de régner comme eût fait Platon. Il fallut faire la guerre aux Perses; je passai par Antioche: ce vil peuple me prodigua les insultes et les railleries; je voulus croire que Julien seul était offensé, et non l'empereur; je ne punis point mes sujets, comme fit, après moi, votre grand Théodose; je ne les fis pas égorger dans le cirque. Je fus blessé à mort dans une action, et l'on me prête un discours dont rougiraient l'imbécile Caligula et le gladiateur Commode.

SAINT-RÉAL.

Vous devez vous consoler que mon projet n'ait pas eu lieu: une main habile a tracé votre portrait; il me semble bien saisi. On vous rend justice; on répand, sur votre héroïsme philosophique, un soupçon de singularité, dont vous parûtes n'avoir pas été toujours exempt; si la postérité eût eu quelque égard pour mon suffrage, vous porteriez désormais, sur la terre, le nom dont on vous honore ici; et, pour vous le donner, je l'eusse ôté à un de vos successeurs nommé Léon-le-Philosophe, prince estimable, à la vérité, mais qui fut un dialecticien et non pas un sage. Montrez-vous tout à fait digne de ce dernier titre, en méprisant le nom d'Apostat, qui pourra bien vous rester, parce qu'on ne renonce pas aisément aux anciennes habitudes.

Voici une ombre que je n'ai point encore vue dans ces lieux, et je lis dans vos yeux que personne de vous ne la connaît.

LOUIS-LE-GRAND.

Oui, Louis-le-Grand est ignoré dans ces lieux, et son titre ne le garantit pas d'une éternelle obscurité.

SAINT-RÉAL.

Louis-le-Grand ignoré! Ce roi qui fut son propre ouvrage! ce roi qui écrivait au comte d'Estrades, du vivant même de Mazarin: _Ecrivez-moi sous l'adresse de Lionne, je veux tout faire par moi-même_; qui, le premier, montra à l'Europe des armées innombrables; qui créa, en deux ans, une flotte de cent vaisseaux; qui soutint la guerre contre toute l'Europe; qui fit fleurir les arts et le commerce; qui pensionna tous les savans, excepté moi pourtant; ce roi, enfin, qui fut grand par la guerre, par la paix, par le bonheur et par l'adversité.

LOUIS-LE-GRAND.

Je n'ai point écrit au comte d'Estrades; je n'ai point couvert la mer de vaisseaux; je n'ai point soutenu la guerre contre toute l'Europe; je l'ai faite, malgré moi, à quelques voisins ambitieux; j'ai conçu, malgré l'ignorance de mon siècle, qu'il y avait quelque grandeur à encourager les arts; j'ai fait des pensions à quelques professeurs de grec et de latin; j'ai fait le bonheur de mes peuples: je suis Louis-le-Grand, roi de Hongrie et de Pologne.

SAINT-RÉAL.

Je l'avoue, à ma honte: votre nom n'était pas présent à mon esprit. Votre récit me le rappelle: vous viviez à la fin du quatorzième siècle.

LOUIS-LE-GRAND.

Il m'honora du nom de grand. Plusieurs hommes respectables sont ignorés; mais la renommée ne leur avait point accordé un surnom capable de les arracher à l'oubli; il n'appartenait qu'à moi d'être appelle grand, et d'être inconnu.

SAINT-RÉAL.

Vous avez mérité votre nom. Votre mémoire a pu être célèbre quelque temps après votre mort; mais les siècles suivans n'ont pas regardé votre siècle comme dépositaire de la grandeur. Peut-être les hommes parviendront-ils à se faire une autre idée de la gloire; et, dans ce cas, combien de héros dégradés! L'injustice des hommes les confrontera avec des préjugés contraires à ceux d'après lesquels ils ont vécu. Tel est le sort des héros de la gloire: son théâtre est immense et fragile; le théâtre de la vertu est borné, mais inébranlable.

Je parle à des philosophes et à des rois. Vous connaissez le néant des idées et des grandeurs humaines. Mon dessein fut de juger les réputations et le hasard qui y préside. Quelle a été la bizarrerie de la mienne! mes ouvrages furent estimés: ma personne fut inconnue. Je vécus pauvre, sous un grand prince ami des arts. On ignore mon véritable nom, l'âge, le temps et le lieu où j'ai terminé ma destinée. Mais quelle foule d'ombres accourt vers nous! Retirons-nous à l'écart, et sauvons nos réflexions de leur importunité.

FIN DU DIALOGUE.

QUESTION.

SI, DANS UNE SOCIÉTÉ, UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE SUR LUI CES DROITS QUI SOUVENT HUMILIENT L'AMOUR-PROPRE?