Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1) Recueillies et publiées avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Part 19

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Quelles soient fermées pour jamais, ces écoles de flatterie et de servilité! Vous le devez à vous-mêmes, à vos invariables principes. Eh! quelle protestation plus noble et plus solennelle contre d'avilissans souvenirs, contre de méprisables habitudes, dont il faut effacer jusqu'aux vestiges; enfin contre l'infatigable adulation dont, au scandale de l'Europe, ces deux compagnies ont fatigué vos deux derniers rois? Eh! Messieurs, l'extinction de ces corps n'est que la conséquence nécessaire du décret qui a détaché les esclaves enchaînés dans Paris à la statue de Louis XIV.

Vous avez tout affranchi: faites, pour les talens, ce que vous avez fait pour tout autre genre d'industrie. Point d'intermédiaire; personne entre les talens et la nation. _Range-toi de mon soleil_, disait Diogène à Alexandre. Et Alexandre se rangea. Mais les compagnies ne se rangent point, il faut les anéantir. Une corporation pour les arts de génie! c'est ce que les Anglais n'ont jamais conçu: et, en fait de raison, vous ne savez plus rester en arrière des Anglais. Homère ni Virgile ne furent d'aucune académie, non plus que Pope et Dryden, leurs immortels traducteurs. Corneille, critiqué par l'académie française, s'écriait: _J'imite l'un de mes trois Horaces; j'en appelle au peuple._ Croyez-en Corneille, appelez au peuple comme lui.

Eh! qui réclamerait contre votre jugement? Parmi les gens de lettres eux-mêmes, les académies n'avaient guère pour défenseurs que les ennemis de la révolution. Encore, au nombre de ces défenseurs, s'en trouve-t-il quelques uns d'une espèce assez étrange. A quoi bon détruire, disent-ils, des établissemens prêts à tomber d'eux-mêmes à la naissance de la liberté? En vous laissant, Messieurs, apprécier ce moyen de défense, je crois pouvoir applaudir à la conjecture: et n'a-t-on pas vu, dans ces dernières années, l'accroissement de l'opinion publique servir de mesure à la décroissance proportionnelle de ces corps, jusqu'au moment où, toute proportion venant à cesser tout à coup, il n'est resté, entre ces compagnies et la nation, que l'intervalle immense qui sépare la servitude et la liberté?

Eh! comment l'académie, conservant sa maladive et incurable petitesse, au milieu des objets qui s'agrandissent autour d'elle, comment l'académie serait-elle aperçue? Qui recherchera désormais ses honneurs, obscurcis devant une gloire à la fois littéraire et patriotique? Pense-t-on que ceux de vos orateurs qui auront discuté dans la tribune, avec l'applaudissement de la nation, les grands intérêts de la France, ambitionneront beaucoup une frivole distinction à laquelle le despotisme bornait, ou plutôt condamnait les plus rares talens? Qui ne sent que, si Corneille et Racine ont daigné apporter dans une si étroite enceinte les lauriers du théâtre, cette bizarrerie tenait à plusieurs vices d'un système social qui n'est plus, au prestige d'une vanité qui ne peut plus être, à la tyrannie d'un usage établi, comme un impôt, sur les talens; enfin à de petites convenances fugitives, maintenant disparues devant la liberté et englouties dans l'égalité civile et politique, comme un ruisseau dans l'Océan?

Epargnez-donc, Messieurs, à l'académie une mort naturelle; donnez à ses partisans, s'il en reste, la consolation de croire que sans vous elle était immortelle: qu'elle ait du moins l'honneur de succomber dans une époque mémorable, et d'être ensevelie avec de plus puissantes corporations. Pour cette fois, vous avez peu de clameurs à craindre; car c'est une chose remarquable que l'académie, quoique si peu onéreuse au public, n'ait jamais joui de la faveur populaire. Quant au chagrin que vous causerez à ses membres par leur séparation, croyez qu'il se contiendra dans les bornes d'une hypocrite et facile décence. Déployez donc à la fois, et votre fidélité à vos principes sur les corporations, et votre estime pour les lettres, en détruisant ces corps et en traitant les membres avec une libérale équité. Celle dont vous userez envers des hommes d'un mérite reconnu, plus ou moins distingué, membres de sociétés littéraires peu nombreuses, où l'on n'est admis que dans l'âge de la maturité, ne peut fatiguer la générosité de la nation. Plût au ciel qu'en des occasions plus importantes, vous eussiez pu réparer, par des dédommagemens aussi faciles, les maux individuels opérés pour le bonheur général! Plût au ciel qu'il vous eût été permis de placer aussi aisément, à côté de vos devoirs publics, la preuve consolante de votre commisération pour les infortunes particulières!

FIN DU DISCOURS SUR LES ACADÉMIES.

DISSERTATION

SUR

L'IMITATION DE LA NATURE,

RELATIVEMENT AUX CARACTÈRES DANS LES OUVRAGES

DRAMATIQUES.

On parle sans cesse de la nécessité d'imiter la nature, sans que personne daigne fixer le vrai sens de ce terme, qui devient presqu'une abstraction, par le petit nombre d'idées claires et distinctes qu'on y attache. Ordinairement la philosophie, pour mériter ce nom, a besoin de voir en grand: ici, elle doit descendre dans quelques détails, sous peine d'être absolument illusoire. Toutefois, il est nécessaire de remonter d'abord à des vues générales.

Les grandes et sublimes proportions que la nature a mises dans ses ouvrages, échappant à nos faibles yeux, les arts se sont proposés de créer pour nous un monde nouveau, plus parfait en apparence, parce que nous embrassons plus aisément les rapports de ses différentes parties. Ils nous placent dans un ordre de choses d'un choix plus exquis; ils embellissent notre séjour; ils doivent orner l'édifice, plutôt que d'en élever un semblable. L'homme étant ce qu'il y a dans le monde de plus intéressant pour l'homme, a été le principal objet de l'étude des artistes. Ils l'ont considéré sous toutes les faces, sous tous les rapports qui le lient à ses semblables; ils l'ont observé dans presque toutes ces circonstances si nombreuses qui opposent l'homme de la nature à l'homme de la société; qui mettent aux prises ses goûts et ses intérêts, ses passions et ses devoirs. Enfin, ils l'ont placé dans les attitudes les plus pénibles, et lui ont fait subir une espèce de torture, pour arracher de son âme l'expression véritable d'un sentiment profond.

Quelle a dû être la marche de leur esprit dans cette opération? qu'a dû faire le peintre? qu'a dû faire le poète? Ils ont regardé autour d'eux: l'un a vu que les hommes bien proportionnés étaient en petit nombre; l'autre que la plupart d'entr'eux avaient une âme faible et froide, indigne et incapable d'intéresser. Le peintre aperçoit un homme d'une stature plus haute que celle des autres; il l'arrête; il lui dit: Vous serez mon modèle. Le poète, à travers une foule méprisable, distingue un homme qui mérite son attention; son âme est à la fois sensible et forte, ardente et inébranlable: Voilà, dit le poète, l'homme que je veux peindre.

L'artiste doit m'offrir sans cesse le sentiment de mon excellence; et ce sentiment, je serai bien loin de l'éprouver, si vous peignez les hommes exactement comme ils sont dans la nature. Agrandissez-nous à nos propres yeux: c'est une flatterie indirecte et d'autant plus ingénieuse, par laquelle vous séduirez à coup sûr notre jugement. Corneille a dit: L'homme s'admirera en m'écoutant, en me lisant. Je lui montrerai Rodrigue, tuant par honneur le père d'une maîtresse qu'il adore; Auguste pardonnant à son assassin; César vengeant la mort de son ennemi. Je peindrai de grands criminels, et on s'intéressera à leur sort, parce que le crime, si je le risque sur le théâtre, peut attacher; il n'y a que la bassesse qui soit tout-à-fait révoltante: un vil intrigant qui sacrifie son gendre à de lâches espérances de grandeur, je lui donnerai des remords qui feront au moins tolérer son caractère.

Au reste, il serait à souhaiter que Corneille eût pu placer Pauline et Sévère dans l'admirable situation où il les a mis, sans exposer aux yeux un caractère aussi vil que celui de Félix. De ce qu'on n'ose plus en hasarder de semblables, quelques personnes infèrent la médiocrité des successeurs de Corneille: lui seul, dit-on, pouvait mettre un Félix, un Prusias sur la scène. Il fallait conclure au contraire que, depuis ce grand homme, on a fait des progrès dans l'art qu'il a créé. On a senti qu'il fallait des raisons invincibles pour autoriser un poète à peindre de si vils criminels. L'admirable rôle de Narcisse, dans _Britannicus_, contient une des plus belles leçons qu'on ait jamais données aux rois; et cependant cette considération n'empêche pas que le parterre ne voie ce personnage avec peine; et l'on sait que le public donna, aux premières représentations de ce chef-d'œuvre, des marques d'un mécontentement peu équivoque.

Plus on sonde ce principe, plus on le trouve fécond. Il explique, d'une manière satisfaisante, l'extrême déplaisir qu'on éprouve à voir des caractères nobles s'avilir et se dégrader. Je sais pourquoi mon âme est affectée désagréablement, lorsque le vainqueur des Curiaces enfonce le poignard dans le sein de sa sœur, dont le seul crime est de pleurer la mort de son amant. En lisant l'histoire même, ne sommes-nous pas sensiblement affligés, lorsqu'un des principaux personnages s'avilit par quelque action qui flétrit une âme à laquelle la nôtre s'intéressait? Cette nécessité de maintenir l'énergie du caractère est si reconnue, que les poètes tragiques ont l'attention de ne jamais laisser entendre aux héros de leurs poèmes rien d'humiliant pour eux, même dans la bouche d'un ennemi. Voyez, si les menaces d'Assur, dans _Sémiramis_, ont rien d'avilissant pour Arsace! Ce secret de l'art, qui consiste à faire tomber l'odieux du crime sur un confident, est une des découvertes les plus utiles à la tragédie. Racine l'a mis le premier en usage dans _Phèdre_. L'auteur de _Mahomet_ en a profité habilement, quand il s'est servi d'Omar pour donner à Mahomet l'idée de faire immoler Zopire par Seïde.

Quoique les anciens aient négligé plus d'une fois de soutenir les caractères dans toute leur force, ils ne laissaient pas d'en sentir la nécessité. Lorsqu'ils étaient obligés d'avilir un héros, un dieu ou une déesse venait partager le crime avec lui, ou même s'en chargeait entièrement. Les hommes aimaient mieux qu'on leur montrât un dieu vindicatif, ou une déesse jalouse, qu'un être de leur espèce vil et dégradé. C'est ainsi que, dans Homère, Minerve, la déesse de la sagesse, conduit Ulysse et Diomède aux tentes de Rhésus. Elle ne se montre ni plus juste, ni plus généreuse dans l'_Ajax furieux_, où elle trompe ce malheureux prince, en feignant de le servir, tandis qu'elle sert en effet son rival. L'usage que les anciens faisaient, à cet égard, de leurs divinités, paraît plus condamnable encore que la manière dont ils s'en servaient pour le dénouement de leurs pièces.

Il est à peu près reconnu que les modernes sont très-supérieurs aux anciens dans l'art de tracer les caractères. Je ne doute pas que ceux-ci n'aient bien peint les mœurs existantes sous leurs yeux. Je dis seulement que les caractères des bons ouvrages anciens ne sont pas aussi fortement dessinés que ceux des bons ouvrages modernes. Je crois pouvoir en assigner plusieurs raisons. Ce n'est que depuis la renaissance de la philosophie, qu'on a profondément réfléchi sur la théorie des beaux-arts. Les Grecs paraissent avoir peu médité sur ce sujet. Dominés par une âme sensible et une imagination ardente, ils se laissaient entraîner par ces guides qui conduisent rapidement celui qui marche à leur suite, mais qui quelquefois l'égarent. En effet, le génie ne préserve pas des écarts du génie. Il a besoin d'être dirigé par des réflexions qu'il ne fait ordinairement qu'après s'être trompé plus d'une fois. Plus le goût de la société s'étend, plus les objets des méditations du philosophe se multiplient. Les idées de la vraie grandeur et de la vraie vertu deviennent plus justes et plus précises. La corruption des mœurs qui, selon quelques sages, est le fruit de ce goût excessif pour la société, est pour le poète une raison de plus de multiplier les caractères vertueux. On a dit que, plus les mœurs s'altèrent, plus on devient délicat sur les décences. Par cette raison, plus les hommes deviennent vicieux, plus ils applaudissent à la peinture des vertus. Fatigués de voir des âmes communes, des bassesses, des trahisons, leur cœur se réfugie, pour ainsi dire, dans ces monumens précieux, où il retrouve quelques traits d'une grandeur pour laquelle il était né.

Mais telle est la faiblesse de la nature humaine, même dans ses vertus, que, pour nous rendre intéressans à nos propres yeux, le poète a presque toujours besoin de nous embellir. Quel est le terme auquel il doit s'arrêter? Je crois qu'il peut nous agrandir tant qu'il voudra, pourvu que l'illusion ne disparaisse point, pourvu que nous nous reconnaissions encore. L'intérêt cesse avec la vraisemblance; mais ce qui est vraisemblable pour l'un, ne l'est pas pour l'autre. Nous jugeons les hommes vertueux, suivant les moyens que nous avons de les égaler. La décision de ce procès appartient exclusivement au très-petit nombre d'hommes qui, nés avec un sens droit et une âme élevée, peuvent trouver l'appréciation vraie de chaque chose, peuvent dire: ce sentiment est juste et noble; celui-ci est vrai; celui-là est faux, ou exagéré. L'un doit naître dans un cœur honnête; l'autre n'existe que dans la tête d'un poète qui s'efforce de créer des vertus. Croyons qu'il est des hommes dignes de porter un tel jugement.

Souvent un seul sentiment faux détruit une illusion délicieuse, et la détruit plus désagréablement qu'une invraisemblance. Qu'une mère, réduite à la dernière infortune par l'erreur d'un juge, se retire dans un cloître avec sa fille; qu'elle passe pour la gouvernante de son enfant; qu'appelée ensuite, par un concours de circonstances, dans la maison de son juge, elle y vienne avec sa fille; que le fils de ce juge devienne amoureux de la jeune personne; que la tendre gouvernante se défie de cet amour, et veille sur sa fille avec toutes les inquiétudes et toutes les transes de la maternité: voilà ce qui doit intéresser tous les cœurs. Je veux bien passer au poète la combinaison d'incidens divers dont il doit résulter de si grands mouvemens; mais que cette mère dans l'indigence, souffrant dans elle-même et dans sa fille, refuse la restitution de ses biens, c'est-à-dire, ne permette pas que son juge s'acquitte d'un devoir rigoureux, alors je vois un être imaginaire, produit par un auteur qui, dans ce moment, n'avait pas le sentiment juste des convenances véritables.

Une autre raison pour laquelle un auteur doit s'attacher à n'exprimer que des sentimens vrais, c'est que plusieurs bons esprits ayant vu, dans la plupart des ouvrages de théâtre, une fausse grandeur, rien de tout ce vain étalage dramatique dont rien n'est à leur usage; au lieu qu'un sentiment noble et juste passe rapidement dans une âme bien faite, qui l'adopte avec avidité.

Il faut un sens très-exquis pour s'arrêter, à cet égard, dans les justes bornes; et ce n'est que depuis Racine qu'on les a fixées. Pompée implore le secours du roi d'Égypte; il a mis en sûreté la moitié de lui-même; il n'a plus rien à craindre que pour sa vie; il prévoit le traitement qu'on va lui faire; il s'abandonne à sa destinée sans se plaindre: voilà un grand homme. Mais il dédaigne de lever les yeux au ciel,

De peur que, d'un coup d'œil, contre une telle offense, Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance: voilà un capitan impie. Les princesses de Corneille me paraissent quelquefois avoir, pour la vie, un mépris féroce et peu intéressant. Iphigénie dit naturellement:

Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie, Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin, Si près de ma naissance en eût marqué la fin.

Encore plusieurs gens de goût ont-ils blâmé Racine de n'avoir pas donné à cette jeune princesse une plus grande frayeur de la mort. Aménaïde avoue aussi un sentiment semblable:

Je ne me vante point du fastueux effort De voir, sans m'alarmer, les apprêts de ma mort: Je regrette la vie; elle doit m'être chère.

Puisque les hommes du plus grand courage ne doivent mépriser la vie que lorsqu'ils ne peuvent la conserver qu'en trahissant leurs devoirs; à plus forte raison, de jeunes princesses innocentes ne doivent point la quitter sans regret, quoique prêtes à la sacrifier, si leur devoir l'exige.

Mais, s'il est vrai qu'il n'y a point de grandes actions dont l'humanité ne soit capable, il est impossible que toutes les vertus se réunissent sur un seul être. Les poètes tragiques ont su éviter ce défaut, dans lequel sont tombés plusieurs romanciers excellens. Ceux-ci ont d'avance affaibli l'intérêt qu'il font naître dans la suite: c'est ce qu'a fait l'auteur de _Grandisson_, en prenant soin d'accumuler sur son héros toutes les vertus et tous les avantages que la nature et la fortune n'ont jamais réunis dans un seul homme.

Quelques auteurs célèbres, las de voir, dans la plupart des caractères, une empreinte romanesque, se sont avisés d'avilir tout à coup un personnage qu'ils avaient rendu intéressant par la réunion des sentimens les plus délicats. Ils se fondent sur ce que nul n'est parfait dans la nature, et qu'il faut, en présentant aux lecteurs de grands écarts ainsi que de grandes vertus, lui persuader qu'il ne lit point un roman. On répond que l'art consiste à obtenir cet effet, sans employer de pareils moyens. Un grand intérêt pris fortement dans nos mœurs véritables, quelques taches volontairement répandues dans les caractères principaux, quelques circonstances communes dans les événemens, soutiendront parfaitement l'illusion. Le poète et le romancier doivent imiter, en ce point, l'artifice de ces menteurs adroits, qui assurent la croyance à leurs récits, en y mêlant des détails frivoles. Au reste, le peu d'effet qu'ont produit ces ressorts dans des mains habiles et vigoureuses, empêchera, sans doute, que des mains plus faibles osent jamais essayer de s'en servir.

Si l'idée de grandeur que nous attachons à notre nature, est une source d'intérêt, le sentiment de notre faiblesse contre certains coups de la fortune, le besoin d'appui et de consolation en ouvrent une autre non moins abondante; et souvent ces deux sensations se réunissent. La simple vue d'une action de générosité nous transporte. En sommes-nous les objets? Elle arrache de nos yeux des larmes de reconnaissance et d'admiration. Quand nous avons le bonheur de la faire nous-mêmes, elle excite dans nous un doux tressaillement qui, se confondant par degrés avec le calme d'une joie pure et concentrée, forme la jouissance la plus voluptueuse que la nature ait accordée à l'homme. Oreste et Pylade se disputant l'honneur de mourir l'un pour l'autre, que de sentimens délicieux s'élèvent à la fois dans votre âme! Vous jouissez de la générosité de Pylade; il vous semble que vous l'imiteriez: l'infortune d'Oreste vous attache et vous attendrit. Une identification qui, pour être rapide, n'en est pas moins réelle, nous transforme dans l'homme que l'infortune accable, et dans l'ami généreux qui veut mourir pour lui. Nous jouissons des deux sentimens qui nous sont les plus chers: du sentiment de notre grandeur qui nous flatte, et de celui de notre faiblesse qu'on soulage.

Ce serait peut-être ici la place d'examiner pourquoi les grands crimes ne sont intéressans au théâtre, que quand ils sont commis par des hommes à peu près vertueux. Si Œdipe était un scélérat, il ne serait que révoltant. Qu'un monstre, pour remplir une vengeance méditée depuis plus de vingt ans, fasse boire à un malheureux père le sang de son fils, c'est une horreur qui n'est point intéressante. On répond que l'intérêt porte sur Thyeste. J'insiste, et je dis que Thyeste n'inspire point un intérêt déchirant, tel qu'on devait l'attendre d'une pareille situation, si elle eût été adoucie. On a seulement pour lui cette pitié qu'on accorde à tous les malheureux. Un écrivain célèbre, dans une lettre éloquente contre les spectacles, fait un grand mérite à l'auteur d'_Atrée_ d'avoir intéressé tous les spectateurs pour la simple humanité. Ce point de vue, sans doute, est philosophique: mais qu'on examine s'il en fallait faire un mérite à l'auteur. Thyeste est jeté par la tempête dans un port soumis au cruel Atrée. Il faut échapper à sa vengeance; il cache sa qualité de prince: quoiqu'il fasse, il faut bien qu'il reste homme; il ne peut renoncer à ce titre. Il est évident que la force du sujet a tout fait, et qu'il n'y a point un si grand mérite dans cette disposition, qui d'ailleurs appartient tout à fait à Sénèque. Mais qu'un amant sensible et généreux tue sa maîtresse vertueuse, et qu'il croit infidèle; qu'Oreste, que Ninias massacrent leur coupable mère avec le projet de ne jamais cesser de la respecter: voilà un genre de tragédie qui aura toujours des droits sur tous les hommes. L'événement tragique est le même, sans qu'il soit besoin d'offrir des monstres aux yeux des spectateurs. L'erreur commet le crime, l'homme reste vertueux: l'effet théâtral n'y perd rien.

Le dogme de la fatalité, répandu chez les anciens, les amena par degrés à concevoir ainsi la tragédie. D'abord, le besoin que les hommes ont d'être ébranlés fortement, fit qu'on se contenta d'une émotion vive, de quelque manière qu'elle fut produite: Oreste, tourmenté par les furies; Prométhée attaché sur le Caucase, tandis que des vautours lui déchiraient le cœur: ces affreux spectacles suffirent. Ensuite, on s'efforça de rendre intéressant le héros du poème: le poète ménage tellement son action qu'on ne pouvait imputer les crimes de son héros qu'à une fatalité tyrannique; c'est ce qui rend Œdipe et Phèdre si attachans. Depuis, Corneille, aidé de Guillen de Castro et de son génie, inventa la tragédie fondée sur les passions. Enfin, on est revenu depuis à un genre de tragédie fondé en même temps sur les passions et sur cette dépendance où nous sommes d'une cause supérieure: telle est _Sémiramis_, et telles sont les pièces dont les sujets sont tirés du théâtre des Grecs. Quelque admiration que j'aie pour ce genre, dans lequel on peut offrir aux hommes de grandes leçons et de grands tableaux, j'avoue que je lui préfère la tragédie qui fait couler des larmes de pur attendrissement; telles sont _Andromaque_, _Zaïre_, _Alzire_, etc.