Part 18
Ici se présente, messieurs, une objection dont on croira vous embarrasser. On vous dira que ces hommes célèbres ont déclaré, dans leur discours de réception, qu'ils ont désiré vivement l'académie, et que ce prix glorieux était en secret l'âme de leurs travaux. Il est vrai qu'ils le disent presque tous: et comment s'en dispenseraient-ils, puisque Corneille et Racine l'ont dit? Corneille, qui ne connut d'abord l'académie que par la critique qu'elle fit d'un de ses chefs-d'œuvres! Racine, admis chez elle en dépit d'elle, comme on sait! Qui ne voit d'ailleurs que cette misérable formule est une ressource contre la pauvreté du sujet, et trop souvent contre la nullité du prédécesseur auquel on doit un tribut d'éloges?
A l'égard de l'empressement réel que de grands hommes ont quelquefois montré pour le fauteuil académique, il faut savoir que l'opinion, qui, sous le despotisme, se pervertit si facilement, avait fait une sorte de devoir aux gens de lettres un peu distingués, d'être admis dans ce corps; et la mode, souveraine absolue chez une nation sans principes; la mode, ajoutant son prestige aux illusions d'une vanité qu'elle aiguillonnait encore, perpétuait l'égarement de l'opinion publique. Le gouvernement le savait bien, et savait bien aussi l'art de s'en prévaloir. Avec quelle adresse habile, éclairé par l'instinct des tyrans, n'entretenait-il pas les préjugés qui, en subjuguant les gens de lettres, les enchaînaient sous sa main! Une absurde prévention avait réglé, avait établi que les places académiques donnaient seules aux lettres ce que l'orgueil d'alors appelait _un état_: et vous savez quelle terrible existence c'était que celle d'un homme sans état; autant valait dire presque un homme sans aveu: tant les idées sociales étaient justes et saines! Ajoutons qu'être un homme sans état exposait, il vous en souvient, Messieurs, à d'assez grandes vexations. Il fallait donc tenir à des corps, à des compagnies; car, là où la société générale ne vous protège point, il faut bien être protégé par des sociétés partielles; là où l'on n'a pas de concitoyens, il faut bien avoir des confrères; là où la force publique n'était souvent qu'une violence légale, il convenait de se mettre en force pour la repousser. Quand les voyageurs redoutent les grands chemins, ils se réunissent en caravane.
Tels étaient les principaux motifs qui faisaient rechercher l'admission dans ces corps; le gouvernement refusant quelquefois cet honneur à des hommes célèbres dont les principes l'inquiétaient, ces écrivains, aigris d'un refus qui exagérait un moment à leurs yeux l'importance du fauteuil, mettaient leur amour-propre à triompher du gouvernement. On en a vu plusieurs exemples; et voilà ce qui explique des contradictions inexplicables pour quiconque n'en a pas la clé.
Qui jamais s'est plus moqué, surtout s'est mieux moqué de l'académie française que le président de Montesquieu dans ses _Lettres Persanes_? Et cependant, révolté des difficultés que la cour opposait à sa réception académique, pour des plaisanteries sur des objets plus sérieux, il fit faire une édition tronquée de ces mêmes lettres où ces plaisanteries étaient supprimées: ainsi, pour pouvoir accuser ses ennemis d'être des calomniateurs, il le devint lui-même, il commit un faux. Il est vrai qu'en récompense, il eut l'honneur de s'asseoir dans cette académie à laquelle il avait insulté; et le souvenir de ses railleries, approuvées de ses confrères comme du public, n'empêcha pas que, dans sa harangue de compliment, le récipiendaire n'attribuât tous ses travaux à la sublime ambition d'être membre de l'académie.
On voit, par les lettres de Voltaire, publiées depuis sa mort, le mépris dont il était pénétré pour cette institution; mais il n'en fut pas moins forcé de subir le joug d'une opinion dépravée, et de solliciter plusieurs années ce fauteuil, qui lui fut refusé plus d'une fois par le gouvernement. C'est un des moyens dont se servait la cour pour réprimer l'essor du génie, et _pour lui couper les ailes_, suivant l'expression de ce même Voltaire, qui reprochait à d'Alembert de se les être laissé arracher. De là vint que tous ceux qui depuis voulurent garder leurs ailes, et à qui leur caractère, leur fortune, leur position permirent de prendre un parti courageux, renoncèrent aux prétentions académiques; et ce sont ceux qui ont le plus préparé la révolution, en prononçant nettement ce qu'on ne dit qu'à moitié dans les académies: tels sont Helvétius, Rousseau, Diderot, Mably, Raynal et quelques autres. Tous ont montré hardiment leur mépris pour ce corps, qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste; mais qui les a reçus grands, et les a rapetissés quelquefois.
Qu'on ne vous oppose donc plus, comme un objet d'émulation pour les gens de lettres, le désir d'être admis dans ce corps, dont les membres les plus célèbres se sont toujours moqués; et croyez ce qu'ils en ont dit dans tous les temps, hors le jour de leur réception.
Nous arrivons à la troisième fonction académique: les complimens aux rois, reines, princes, princesses; aux cardinaux, quand ils sont ministres, etc. Vous voyez, Messieurs, par ce seul énoncé, que cette partie des devoirs académiques est diminuée considérablement, vos décrets ne laissant plus en France que des citoyens.
Quatrième et dernière fonction de l'académie: la distribution des prix d'éloquence, de poésie et de quelques autres fondés dans ces derniers temps.
Cette fonction, au premier coup d'œil, paraît plus intéressante que celle des complimens; et au fond, elle ne l'est guère davantage. Cependant, comme il est des hommes, ou malveillans ou peu éclairés, qui nous supposeraient ennemis de la poésie, de l'éloquence, de la littérature, si nous supprimions ces prix, ainsi que ceux d'encouragement et d'utilité, nous vous proposerons un moyen facile d'assurer cette distribution. On ne prétendra pas sans doute qu'une salle du Louvre soit la seule enceinte où l'on puisse réciter des vers bons, médiocres ou mauvais. On ne prétendra pas que, pour cette fonction seule, il faille, contre vos principes, soutenir un établissement public, quelque peu coûteux qu'il puisse être; car nous rendons cette justice à l'académie française, qu'elle entre pour très-peu dans le _déficit_, et qu'elle est la moins dispendieuse de toutes les inutilités.
Puisque personne ne se permettra les objections absurdes que leur seul énoncé réfute suffisamment, nous avons d'avance répondu à ceux qui croient ou feignent de croire que le maintien de ces prix importe à l'encouragement de la poésie et de l'éloquence. Mais qui ne sait ce qu'on doit penser de l'éloquence académique? Et puisqu'elle était mise à sa place, même sous le despotisme, que paraîtra-t-elle bientôt auprès de l'éloquence vivante et animée, dont vous avez mis l'école dans le sanctuaire de la liberté publique? C'est ici, c'est parmi vous, Messieurs, que se formeront les vrais orateurs; c'est de ce foyer que jailliront quelques étincelles qui même animeront plus d'un grand poète. Leur ambition ne se bornera plus à quelques malheureux prix académiques, qui à peine depuis cent ans ont fait naître quelques ouvrages au-dessus du médiocre. Il ne faut point appliquer, aux temps de la liberté, les idées étroites connues aux jours de la servitude. Vous avez assuré au génie le libre exercice et l'utile emploi de ses facultés; vous lui avez fait le plus beau des présens; vous l'avez rendu à lui; vous l'avez mis, comme le peuple, en état de se protéger lui-même. Indépendamment de ces prix que vous laisserez subsister, la poésie ne deviendra pas muette; et la France peut encore entendre de beaux vers, même après Messieurs de l'académie française.
Il est un autre prix plus respectable, décerné tous les ans par le même corps d'après une fondation particulière, prix dont la conservation paraît d'abord recommandée par sa dénomination même, la plus auguste de toutes les dénominations, _le prix de la vertu_.
Tel est l'intérêt attaché à l'objet de cette fondation, qu'au premier aperçu des inconvenances morales qui en résultent, on hésite, on s'efforce de repousser ce sentiment pénible; on s'afflige de la réflexion qui le confirme; on se fait une peine de le communiquer et d'ébranler dans autrui les préventions favorables, mais peu réfléchies, qui protègent cette institution. Il le faut néanmoins; car ce qui, dans un régime absurde en toutes ses parties, paraissait moins choquant, présente tout à coup une difformité révoltante dans un système opposé, qui, ayant fondé sur la raison tout l'édifice social, doit le fortifier par elle, et l'enceindre, en quelque sorte, du rempart de toutes les considérations morales capables de l'affermir et de le protéger. Ne craignons donc pas d'examiner, sous cet aspect, l'établissement de ce prix de vertu, bien sûrs que si cette fondation est utile et convenable, elle peut, comme la vertu, soutenir le coup-d'œil de la raison.
Et d'abord, laissant à part cette affiche, ce concours périodique, ce programme d'un prix de vertu _pour l'année prochaine_, je lis les termes de la fondation, et je vois ce prix destiné aux vertus des citoyens _dans la classe indigente_. Quoi donc! qu'est-ce à dire? La classe opulente a-t-elle relégué la vertu dans la classe des pauvres? Non, sans doute. Elle prétend bien, comme l'autre, pouvoir faire éclater des vertus; elle ne veut donc pas du prix! Non, certes: ce prix est de l'or; le riche, en l'acceptant, se croirait avili. J'entends: il n'y en a point assez; il ne le prendrait pas. Le riche l'ose dire! Et pourquoi ne le prendrait-il pas? le pauvre le prend bien! Payez-vous la vertu? ou bien l'honorez-vous? Vous ne la payez pas: ce n'est ni votre prétention, ni votre espérance. Vous l'honorez donc! eh bien! commencez par ne pas l'avilir, en mettant la richesse au-dessus de la vertu indigente.
O renversement de toutes les idées morales, né de l'excès de la corruption publique et fait pour l'accroître encore! Mesurons de l'œil l'abîme dont nous sortons: dans quel corps, dans quelle compagnie eût-il été admis le ci-devant gentilhomme qui eût accepté le prix de vertu dans une assemblée publique? Il y avait, parmi nous, la roture de la vertu! Retirez donc votre or, qui ne peut récompenser une belle action du riche. Rendez à la vertu cet hommage, de croire que le pauvre aussi peut être payé par elle; qu'il a, comme le riche, une conscience opulente et solvable; qu'enfin il peut, comme le riche, placer une bonne action entre le ciel et lui. Législateurs, ne décrétez pas la divinité de l'or, en le donnant pour salaire à ces mouvemens sublimes, à ces grands sacrifices qui semblent mettre l'homme en commerce avec son éternel auteur. Il serait annulé votre décret; il l'est d'avance dans l'âme du pauvre.... oui, du pauvre, au moment où il vient de s'honorer par un acte généreux.
Il est commun, il est partout, le sentiment qui atteste cette vérité. Eh! n'avez vous pas vu, dans ces désastres qui provoquent le secours général, n'avez-vous pas vu quelqu'un de ces pauvres, lorsqu'au risque de ses jours, et par un grand acte de courage, il a sauvé l'un de ses semblables, je veux dire le riche, l'opulent, l'heureux (car il les prend pour ses semblables, dès qu'il faut les secourir), lorsqu'après le péril, et dans le reste des effusions de sa reconnaissance, le riche sauvé présente de l'or à son bienfaiteur, à cet indigent, à cet homme dénué, regardez celui-ci: comme il s'indigne! il recule, il s'étonne, il rougit...... une heure auparavant il eût mendié. D'où lui vient ce noble mouvement? c'est que vous profanez son bienfait, ingrat que vous êtes! vous corrompez votre reconnaissance: il a fait du bien, il vient de s'enrichir; et vous le traitez en pauvre! Au plaisir céleste d'avoir satisfait le plus beau besoin de son âme, vous substituez la pensée d'un besoin matériel; vous le ramenez du ciel où il est quelque chose, sur la terre où il n'est rien. O nature humaine! voilà comme on t'honore! quand la vertu t'élève à ta plus grande hauteur, c'est de l'or qu'on vient t'offrir, c'est l'aumône qu'on te présente!
Mais dira-t-on, cette aumône, elle a pourtant été reçue dans des séances publiques et solennelles. Eh! qui ne sait, Messieurs, ce qui arrive en ces occasions? Le pauvre a ses amis qui le servent à leur manière et non pas à la sienne; qui, ne pouvant sans doute lui donner des secours, le conduisent où l'on en donne; et, avant ces derniers temps, qu'était-ce que l'honneur du pauvre? Et puis, on lui parle de fêtes, d'accueils, d'applaudissemens. Etonné d'occuper un moment ceux qu'il croit plus grands que lui, il a la faiblesse de se tenir pour honoré: qu'il attende.
Plusieurs de vous, Messieurs, ont assisté à quelqu'une de ces assemblées où, parmi des hommes étrangers à la classe indigente, se présente l'indigence vertueuse, couronnée, dit-on: elle attire les regards; ils la cherchent, ils s'arrêtent sur elle..... Je ne les peindrai pas; mais ce n'est point là l'hommage que mérite la vertu. Il est vrai que le récit détaillé de l'acte généreux que l'on couronne, excite des applaudissemens, des battemens de mains...... J'ignore si j'ai mal vu; mais secrètement blessé de toutes ces inconvenances, et observant les traits et le maintien de la personne ainsi couronnée, j'ai cru y voir, d'autres l'ont vu comme moi, l'impression marquée d'une secrète et involontaire tristesse, non l'embarras de la modestie, mais la gêne du déplacement.
O vous, qu'on amenait ainsi sur la scène, âmes nobles et honnêtes, mais simples et ignorantes, savez-vous d'où vient ce mal-être intérieur qui affecte même votre maintien? C'est que vous portez le poids d'un grand contraste, celui de la vertu et du regard des hommes. Laissons-là, Messieurs, toute cette pompe puérile, tout cet appareil dramatique qui montre l'immorale prétention d'agrandir la vertu. Une constitution, de sages lois, le perfectionnement de la raison, une éducation vraiment publique: voilà les sources pures, fécondes, intarissables des mœurs, des vertus, des bonnes actions. L'estime, la confiance, l'amour de vos frères et de vos concitoyens....: hommes libres, hommes généreux, recevez ces prix; tout le reste, jouet d'enfant ou salaire d'esclave.
J'ai arrêté vos regards, Messieurs, sur chacune des fonctions académiques, dont la réunion montre, sous son vrai jour, l'utilité de cette compagnie, considérée comme corporation. C'est à quoi je pourrais m'en tenir; mais, pour rendre sensible l'esprit général qui résulte de ces établissemens, j'observe que l'on peut, que l'on doit même regarder comme un monument académique un ouvrage avoué par l'académie, et composé presque officiellement par un de ses membres les plus célèbres, d'Alembert, son secrétaire perpétuel: je parle du recueil des éloges académiques.
Si l'on veut s'amuser, philosopher, s'affliger des ridicules attachés, non pas aux lettres (que nous respectons), mais aux corps littéraires (que nous ne révérons pas), il faut lire cette singulière collection, qui de l'éloge des membres fait naître la plus sanglante satire de cette compagnie. C'est là, c'est dans ce recueil qu'on peut en contempler, en déplorer les misères, et remarquer tous les effets vicieux d'une vicieuse institution; la lutte des petits intérêts, le combat des passions haineuses, le manége des rivalités mesquines, le jeu de toutes ces vanités disparates et désassorties entre lettrés, titrés, mîtrés; enfin toutes les évolutions de ces amours-propres hétérogènes, s'observant, se caressant, se heurtant tour à tour, mais constamment réunis dans l'adoration d'un maître invisible et toujours présent.
Tels sont, à la longue, les effets de cette dégradante disposition, que, si l'on veut chercher l'exemple de la plus vile flatterie où des hommes puissent descendre, on la trouvera (qui le croirait?), non dans la cour de Louis XIV, mais dans l'académie française. Témoin le fameux sujet du prix proposé par ce corps: _Laquelle des vertus du roi est la plus digne d'admiration?_ On sait que ce programme, présenté officiellement au monarque, lui fit baiser les yeux et couvrir son visage d'une rougeur subite et involontaire. Ainsi un roi, que cinquante ans de règne, vingt ans de succès et la constante idolâtrie de sa cour avaient exercé, et en quelque sorte aguerri à soutenir les plus grands excès de la louange, une fois du moins s'avoua vaincu! et c'est à l'académie française qu'était réservé l'honneur de ce triomphe. Se flatterait-on que ce fût là le dernier terme d'un coupable avilissement? On se tromperait. Il faut voir, après la mort de Louis XIV, la servitude obstinée de cette compagnie punir, dans un de ses membres les plus distingués, le crime d'avoir osé juger, sur les principes de la justice et de la raison, la gloire de ce règne fastueux; il faut voir l'académie, pour venger ce prétendu outrage à la mémoire du roi, effacer de la liste académique le nom du seul écrivain patriote qu'elle y eût jamais placé, le respectable abbé de Saint-Pierre: lâcheté gratuite, qui semble n'avoir eu d'autre objet que de protester d'avance contre les tentatives futures ou possibles de la liberté française, et de voter solennellement pour l'éternité de l'esclavage national.
Je sais que le nouvel ordre de choses rend désormais impossible de pareils scandales, et qu'il sauverait, même à l'académie, une partie de ses ridicules accoutumés. On ne verrait plus l'avantage du rang tenir lieu de mérite, ni la faveur de la cour influer, du moins au même degré, sur les nominations. Non, ces abus et quelques autres ont disparu pour jamais; mais ce qui restera, ce qui même est inévitable, c'est la perpétuité de l'esprit qui anime ces compagnies. En vain tenteriez-vous d'organiser pour la liberté des corps créés pour la servitude: toujours ils chercheront, par le renouvellement de leurs membres successifs, à conserver, à propager les principes auxquels ils doivent leur existence, à prolonger les espérances insensées du despotisme, en lui offrant sans cesse des auxiliaires et des affidés. Dévoués, par leur nature, aux agens de l'autorité, seuls arbitres et dispensateurs des petites grâces dans un ordre de choses où les législateurs ne peuvent distinguer que les grands talens, il existe entre ces corps et les dépositaires du pouvoir exécutif une bienveillance mutuelle, une faveur réciproque, garant tacite de leur alliance secrète, et, si les circonstances le permettaient, de leur complicité future. En voulez-vous la preuve? Je puis la produire: je puis mettre sous vos yeux les bases de ce traité, et pour ainsi dire les articles préliminaires. Ecoutez ce même d'Alembert, dans la préface du recueil de ces mêmes éloges, révélant le honteux secret des académies, et enseignant aux rois l'usage qu'ils peuvent faire de ces corporations, pour perpétuer l'esclavage des peuples.
_Celui qui se marie, dit Bacon_ (c'est d'Alembert qui parle), _donne des ôtages à la fortune. L'homme de lettres qui tient à l'académie_ (qui tient, c'est-à dire, est tenu, enchaîné), _l'homme de lettres donne des ôtages à la décence_. (Vous allez savoir ce que c'est que cette décence académicienne.) _Cette chaîne_ (cette fois il l'appelle par son nom), _cette chaîne, d'autant plus forte qu'elle sera volontaire_ (la pire de toutes les servitudes est en effet la servitude volontaire: on savait cela); _cette chaîne le retiendra sans effort dans les bornes qu'il serait tenté de franchir_. (On pouvait en effet, sous l'ancien régime, être tenté de franchir les bornes.) _L'écrivain isolé et qui veut toujours l'être, est une espèce de célibataire_ (un vaurien qu'il faut ranger, en le mariant à l'académie): _célibataire qui, ayant moins à manger, est par là plus sujet ou plus exposé aux écarts_127[A]. (Aux écarts! par exemple, décrire des vérités utiles aux hommes et nuisibles à leurs oppresseurs.)
[A] Préface des _Eloges de l'Académie_, lus dans les séances publiques de l'Académie Françoise, tome I, page xvj.
_Parmi les vérités importantes que les gouvernemens ont besoin d'accréditer_ (pour les travestir, les défigurer, quand on ne peut plus les dissimuler entièrement), _il en est qu'il leur importe de ne répandre que peu à peu, et comme par transpiration insensible_ (l'académie laissait peu transpirer): _un pareil corps, également instruit et sage_ (sage Messieurs!), _organe de la raison par devoir, et de la prudence par état_ (quel état et quelle prudence!), _ne fera entrer de lumière dans les yeux des peuples, que ce qu'il en faudra pour les éclairer peu à peu_ (l'académie économisait la lumière). L'auteur ajoute, il est vrai, _sans blesser les yeux des peuples_; et l'on entend cette tournure vraiment académique.
Ah! Messieurs, c'en est trop: qui de vous, n'est surpris, indigné, révolté? Certes, on ne sait qu'admirer le plus dans l'avocat des académies, ou la hardiesse ou l'impudence qui présente les gens de lettres sous un pareil aspect; qui, les plaçant entre les peuples et les rois, dit à ces derniers, dans une attitude à la fois servile et menaçante: _Nous pouvons à notre choix éclaircir ou doubler, sur les yeux de vos sujets, le bandeau des préjugés. Payez nos paroles ou notre silence; achetez une alliance utile ou une neutralité nécessaire._ Odieuse transaction, commerce coupable, où l'on sacrifie le bonheur des hommes à des places académiques, à des faveurs de cour! prime honteuse dans le plus infâme des trafics, celui de la liberté des nations! Vous concevez maintenant, Messieurs, ce qu'exigent des académies la _décence_, la _sagesse_, la _prudence d'état_: d'état! hélas! oui, c'est le mot. Vous en faut-il une seconde preuve également frappante? Cherchez-la dans cette autre académie, sœur puînée, ou plutôt fille de l'académie française, et fille digne de sa mère par le même esprit d'abjection.
On sait que, d'après une idée de madame de Montespan (ce mot seul dit tout), l'académie des inscriptions et belles-lettres, instituée authentiquement pour la gloire du roi, chargée d'éterniser par les médailles la gloire du roi, d'examiner les dessins des peintures et sculptures consacrées à la gloire du roi, se soutint avec éclat près de trente ans; mais que, vers la fin du règne, la gloire du roi venant tout à coup à manquer, il fallut songer à s'étayer de quelqu'autre secours. Ce fut alors que, sous un nouveau régime qui la soumit à la hiérarchie des rangs, tache dont l'académie française parut du moins exempte, l'académie des belles-lettres chercha les moyens de se montrer utile. Elle eut recours aux antiquités judaïques, grecques et romaines, dont elle fit l'objet de ses recherches et de ses travaux. Eh! que ne s'y bornait-elle! Nous étions si reconnaissans d'avoir appris par elle ce qu'étaient dans la Grèce les dieux cabires, quels étaient les noms de tous les ustensiles composant la batterie de cuisine de Marc-Antoine! Nous applaudissions à la découverte d'un vieux roi de Jérusalem, perdu depuis dix-huit cents ans, dans un recoin de la chronologie! On sourit malgré soi de voir des esprits graves et sérieux s'occuper de ces bagatelles.
Certes, il valait mieux en faire son éternelle occupation, que d'étudier nos antiquités françaises pour les dénaturer, que d'empoisonner les sources de notre histoire, que de mettre aux ordres du despotisme une érudition faussaire, que de combattre et condamner d'avance l'assemblée nationale, en déclarant _fausse et dangereuse_ l'opinion qui conteste au roi le pouvoir législatif pour le donner à la nation: c'est l'avis de MM. Secousse, Foncemagne, et de plusieurs autres membres de cette compagnie. Tel est l'esprit de ces corps; ils en font trophée: telle est leur profession de foi publique. _La principale occupation de l'académie des belles-lettres_, dit l'un de ses membres les plus célèbres, Mabillon, _doit être la gloire du roi_...